La
Harpe
1820.
|
En 1738, [La
Condamine] employa les premiers jours de septembre à faire un
voyage au-delà de la cordillère orientale, à Tagualo,
district peu connu, dont il leva la carte. Le marquis de Maënza, seigneur
de tout ce canton, avait fait construire sur le sommet de la montagne de
Gnougnouourcou un logement pour lui, et un abri pour ses instruments; mais,
par un contretemps qui n'était que trop ordinaire, le brouillard
rendit ses peines et tous ses préparatifs inutiles; en revenant,
il se détourna un peu du chemin pour voir le lac de Quilotoa, situé
sur le haut d'une montagne dont on lui avait raconté des choses
merveilleuses.
Ce
lac est renfermé dans une enceinte de rochers escarpés, qui
ne lui parut pas avoir beaucoup plus de deux cents toises de diamètre.
quoiqu'on lui suppose une lieue de tour. Il n'eut ni le temps ni la commodité
de le sonder; il s'en fallait alors environ vingt toises que l'eau n'atteignît
les bords. On lui assura qu'elle, était montée depuis un
an à cette hauteur, qu'elle avait près des bords plus de
quarante toises de profondeur, et qu'il était longtemps resté
dans son milieu une île et une bergerie que les eaux, en s'élevant
peu à peu, avaient enfin tout à fait couvertes. La
Condamine ne garantit point la vérité de ces faits, et
quoiqu'ils n'aient rien, d'impossible, il avoue qu'il avait regardé
comme une fable ce qu'on lui avait dit sur la foi des traditions péruviennes,
que, peu après la formation du lac, il était sorti du milieu
de ses eaux des tourbillons de flamme, et qu'elles avaient bouilli plus
d'un mois; mais, depuis son retour en France ,
il a su de M. Maënza, qui était à Paris en 1751, et
qui avait douté aussi de tous les faits précédents,
qu'au mois de décembre 1740, il s'éleva pendant une nuit,
de la surface du même lac, une flamme qui consuma tous les arbustes
de ses bords, et fit périr les troupeaux qui se trouvèrent
aux environs. Depuis ce temps tout a conservé sa situation ordinaire
: la couleur de l'eau est verdâtre; on lui attribue un mauvais goût;
et quoique les troupeaux voisins en boivent, on ne voit sur ses bords ni
même dans le voisinage, aucune sorte d'oiseaux et d'animaux aquatiques.
Celle qui coule du côté de la montagne est salée :
les vaches, les moutons, les chevaux et les mulets en paraissent fort avides.
Du côté opposé, les sources donnent une eau sans goût,
qui passe pour une eau des meilleures du pays. Il y a beaucoup d'apparence
que le bassin de ce lac est l'entonnoir de la mine d'un volcan qui, après
avoir joué dans les siècles passés, se renflamme encore
quelquefois. Le bassin a pu se remplir d'eau, par quelque communication
souterraine avec des montagnes plus élevées,
Un
des points que Bouguer et La
Condamine reconnurent ensemble, était une petite montagne nommée
Nabouco, voisine des villages de Pénipé et de Guanando, où
l'on recueille de fort belle cochenille, sur une espèce particulière
d'opuntia ou raquette. La base de la montagne de Nabouco est de marbre;
dans les ravines des environs, La Condamine en découvrit de très
beaux et de richement veinés de plusieurs couleurs: Il y vit aussi
des rochers d'une pierre blanche, aussi transparente que l'albâtre,
et plus dure que le marbre; elle se casse par éclats, et rend beaucoup
d'étincelles : on assure qu'un feu violent la liquéfie. L'académicien,
soupçonnant qu'elle pouvait être employée à
la porcelaine, en recueillit des fragments qui faisaient partie de l'envoi
qu'il fit en 1740, pour le cabinet au Jardin du roi. Il trouva aussi, en
descendant plus bas, une carrière d'ardoise, pierre dont on ne fait
aucun usage dans le pays, et qui n'y est pas même connue.
Sur
la fin du mois d'août 1739, La Condamine
n'ayant pu se défendre d'assister à une course de taureaux
qui se faisait à Cuenca, il fut témoin d'un triste spectacle.
Seniergues, chirurgien de la compagnie française, honoré
par conséquent de la protection de deux souverains, fut assassiné
en plein jour, à l'occasion d'une querelle particulière.
Ce meurtre fut suivi d'un soulèvement général contre
les mathématiciens, sans en excepter les deux officiers espagnols,
et la plupart virent leur vie menacée. La Condamine, que Seniergues
avait nommé, en mourant, son exécuteur testamentaire, se
trouva forcé d'intenter, et de soutenir pour l'honneur du mort,
un procès criminel qui dura près de trois ans. Les coupables
en furent quittes pour quelques années d'un bannissement qu'ils
n'observèrent point, et pour une amende qui ne fut pas payée;
ils furent même absous après le départ des académiciens;
mais le plus criminel ne laissant pas de craindre la justice, quelquefois
sévère quoique toujours lente, du conseil d'Espagne ,
prit le parti de se faire prêtre.
Les
embarras de cet événement, qui donnèrent un nouveau
lustre au caractère noble et généreux de La
Condamine, ne furent pas adoucis par les divertissements qu'on lui
procurait quelquefois. Les Indiens de la terre de Tarqui, où il
se trouvait à la fin de décembre, sont dans l'habitude de
célébrer tous les ans une fête qui n'a rien de barbare
ni de sauvage; et qu'ils ont imitée de leurs conquérants
espagnols, comme ceux-ci l'ont autrefois empruntée des Maures. Ce
sont des courses de chevaux qui forment des ballets figurés. Les
Indiens louent des parures destinées à cet usage, et semblables
à des habits de théâtre; ils se fournissent de lances
et de harnais éclatants pour leurs chevaux, qu'ils manient avec
peu d'adresse et peu de grâce. Leurs femmes leur servent d'écuyers
dans cette occasion, et c'est le jour de l'année où la misère
de leur condition se fait le moins sentir. Les maris dépensent en
un jour plus qu'ils ne gagnent dans l'espace d'un an; car le maitre ne
contribue guère au spectacle qu'en l'honorant de son assistance.
Cette
espèce de carrousel eut pour intermède des scènes
pantomimes de quelques jeunes métis, qui ont le talent de contrefaire
parfaitement tout ce qu'ils voient, et même ce qu'ils ne comprennent
point. Les académiciens en firent alors une fort agréable
expérience.
"Je les
avais vus plusieurs fois, raconte La Condamine,
nous regarder attentivement tandis que nous prenions des hauteurs
du Soleil
pour régler nos pendules. Ce devait être pour eux un mystère
impénétrable qu'un observateur à genoux au pied d'un
quart de cercle, la tête renversée dans une attitude gênante,
tenant d'une main un verre enfumé à maniant de l'autre les
vis du pied de l'instrument, portant alternativement son oeil à
la lunette et à la division pour examiner le fil à plomb,
courant de temps en temps regarder la minute et la seconde à une,
pendule, écrivant quelques chiffres sur un papier, et reprenant
sa première situation : aucun de nos mouvements n'avait échappé
aux regards curieux de nos spectateurs. Au moment que nous nous y attendions
le moins, parurent sur l'arène de grands quarts de cercles de bois
et de papier peint, assez heureusement imités, et nous vîmes
ces bouffons nous contrefaire tous avec tant de vérité, que
chacun de nous, et moi le premier, ne put s'empêcher de se reconnaître.
Tout cela fut exécuté d'une manière si comique, que,
n'ayant rien vu de plus plaisant pendant les dix ans du voyage, il me prit
une forte envie de rire qui me fit oublier pour quelques moments mes affaires
les plus sérieuses."
Depuis l'année 1735, La
Condamine avait envoyé à l'Académie différentes
raretés, dont il donne une liste curieuse. On voit, au cabinet du
Jardin du roi, les premiers envois faits de nos îles et de Porto-Bello
en 1735, et un autre de Quito
en 1737. Une caisse embarquée à Lima, en 1737, pour Panama,
contenait, outre un vase d'argent du temps des Incas,
plusieurs petites idoles d'argent des anciens Péruviens, un grand
nombre de vases antiques d'argile de diverses couleurs, ornés d'animaux;
quelques-uns avec un tel artifice, que l'eau formait un sifflement lorsqu'on
la versait; un beau morceau de cristal de roche; plusieurs pétrifications
et coquilles fossiles du Chili; une belle plante marine, adhérente
à un caillou lisse; dix-huit coquilles rares; un aimant de Guancavelica;
une dent molaire pétrifiée en agate, du poids de deux livres;
plusieurs baumes secs et liquides; un dictionnaire et une grammaire
de la langue des Incas. Une caisse, perdue à Carthagène ,
contenait quelques vases d'argile, semblables aux précédents;
plusieurs, autres vases, des calebasses de différentes formes ornés
de dessins faits à la main avec un charbon brûlant, et quelques-unes
montées en argent avec leurs pieds; des incrustations pierreuses
du ruisseau de Tanlagoa, entre autres sur une planche qui y avait été
plongée trois ans, et où les caractères que La Condamine
y avait tracés paraissaient en relief; plusieurs marcassites taillées;
de la pierre appelée miroir de l'Inca; un grand nombre de fragments
de cristal noirâtre nommé, dans le pays, pierre de Gallinazo;
deux pièces de bois pétrifié; plusieurs pierres de
différentes formes, qui ont servi de haches aux anciens Américains;
divers mortiers et vases d'une espèce d'albâtre; un. petit
crocodile de la rivière de Guayaquil; la tête et la peau empaillées
d'une belle couleuvre nommée coral, dont les anneaux sont couleur
de feu et noirs; etc.
Ainsi l'attention et les soins de
l'académicien s'étendaient à tout. II marque l'époque
du fâcheux accident qui le priva de l'ouie. Ce fut en 1741, au retour
d'une course qu'il fit derrière les montagnes, à l'Ouest
de Quito ,
en allant reconnaître le nouveau chemin que don Pedro Maldonado venait
d'ouvrir de Quito à la rivière des Émeraudes. Une
fluxion violente dans la tête, fruit des alternatives de froid et
de chaud auxquels il s'exposait en observant jour et nuit, et souvent sur
un terrain froid et humide, lui causa cette cruelle infirmité, qui
dura le reste de sa vie.
A
l'assaut du Pichincha.
Un voyage remarquable que La
Condamine fit au commencement de juin avec Bouguer,
fut celui du volcan de Pichincha, le Vésuve de Quito ,
au pied duquel cette ville est située. Ils en étaient voisins
depuis sept ans, sans l'avoir vu d'aussi près qu'il était
naturel de le désirer, et le beau temps les y invitait. Mais on
conçoit qu'un sujet de cette nature demande la narration du voyageur
même.
La partie supérieure du Pichincha
se divise en trois sommets, éloignés l'un de l'autre de douze
ou quinze cents toises, et presque également hauts. Le plus oriental
est un rocher escarpé, sur lequel les deux académiciens avaient
campé en 1737. Le sommet occidental, par où les flammes se
firent jour en 1538, 1577 et 1660, est celui qu'ils n'avaient encore vu
que de loin, et que La Condamine se proposait
de reconnaître plus particulièrement.
"Je fis
chercher, dit-il, à Quito
et aux environs, tous les gens qui prétendaient avoir vu de près
cette bouche du volcan, surtout ceux qui se vantaient d'y être descendus.
J'engageai celui qui me parut le mieux instruit à nous accompagner.
Deux jours avant notre départ, nous envoyâmes monter une tente
à l'endroit le plus commode, et le plus à portée de
l'objet de notre curiosité. Des mules devaient porter notre bagage,
un quart de cercle et nos provisions. Le 12 juin, jour marqué, les
muletiers ne parurent point; il en fallut aller chercher d'autres. L'impatience
fit prendre les devants à M. Bouguer,
qui arriva, sur les trois heures après midi, à la tente.
A force d'argent et d'ordres des alcades, je trouvai deux muletiers, dont
l'un s'enfuit le moment d'après. Je ne laissai point de partir avec
l'autre, que je gardais à vue. II n'y avait qu'environ trois lieues
à faire. Je connaissais le chemin jusqu'à l'endroit d'où
l'on devait voir là tente déjà posée, et j'étais
accompagné d'un jeune garçon qui avait aidé à
la dresser. Je sortis de Quito sur les deux heures après midi, avec
le jeune homme et un valet du pays, tous deux montés, le muletier
américain, et deux mules chargées de mes instruments, de
mon lit et de nos vivres. Pour plus de sûreté, je ne refusai
point un métis, qui, de son propre mouvement, s'offrit à
me guider. Il me fit faire halte dans une ferme, où je congédiai
mon Américain venu de force, après en avoir engagé
un autre à me suivre de bon gré. On verra si j'avais poussé
trop loin les précautions.
A mi-côte,
nous rencontrâmes un cheval à la pâture; mon Américain
lui jeta un lac, et sauta dessus. Quoique les chevaux, à Quito ,
ne soient pas au premier qui s'en saisit, comme dans les plaines de Buenos
Aires ,
je ne m'opposai point à l'heureux hasard qui mettait mon muletier,
en état d'avancer plus vite. Il paraissait plein de bonne volonté,
lui et ses camarades.
Nous arrivâmes
un peu avant le coucher du soleil ,
au plus haut de la.partie de la montagne où l'on peut atteindre
à cheval. Il était tombé les nuits précédentes
une si grande quantité de neige, qu'on ne voyait plus aucune trace
de chemin : mes guides me parurent incertains. Cependant il ne nous restait
qu'un ravin à passer, mais profond de quatre-vingts toises et plus.
Nous voyions la tente au-delà. Je mis pied à terre avec celui
qui avait aidé à la poser, pour m'assurer si les mules pouvaient
descendre avec leur charge. Quand j'eus reconnu que la descente était
praticable, j'appelai d'en-bas; on ne me répondit point. Je remontai,
et je trouvai mon valet seul, avec les mulets. L'Américain et le
métis, qui s'étaient offerts de bonne grâce, avaient
disparu. Je ne crus pas devoir passer outre sans guides, surtout avec des
mules fort mal équipées. Celui qui avait monté la
tente ne connaissait pas le gué de la ravine, ni le chemin pour
remonter à l'autre bord. Nous étions loin de toute habitation
: une cabane que M. Godin avait commandée
depuis un an, pour y faire quelques expériences, n'était
qu'à un quart de lieue de nous; mais j'avais reconnu en passant
qu'elle n'était pas encore couverte, et qu'elle ne pouvait me servir
d'abri. Je n'eus d'autre parti à prendre que de revenir sur mes
pas pour regagner la ferme où j'avais pris le Péruvien qui
m'avait quitté. A chaque instant il me fallait descendre de cheval
pour raccommoder les charges qui tournaient sans cesse. L'une n'était
pas plus tôt rajustée que l'autre se dérangeait: mon
valet et le jeune métis n'étaient guère plus habiles
muletiers que moi. Il était déjà huit heures, et depuis
la fuite de mes guides, nous n'avions pas fait l'espace d'une lieue; il
nous en restait au moins autant. Je pris les devants pour aller chercher
du secours.
II faisait
un fort beau clair de lune ,
et je reconnaissais le terrain; mais à peine étais-je à
moitié chemin de la ferme ; que je me vis tout d'un coup enveloppé
d'un brouillard si épais, que je me perdis absolument. Je me trouvai
engagé dans un bois taillis, bordé d'un fossé profond,
et j'errais dans ce labyrinthe, sans en retrouver l'issue. J'étais
descendu de ma mule pour tâcher de voir où je posais le pied.
Mes souliers et mes bottines furent bientôt pénétrés
d'eau, aussi bien qu'une longue cape espagnole d'un drap du pays, dont
le poids était accablant. Je glissais et je tombais à chaque
pas. Mon impatience était égale à ma lassitude. Je
jugeais que le jour ne pouvait être éloigné; lorsque
ma montre m'apprit qu'il n'était que minuit, et qu'il n'y avait
que trois heures que ma situation durait; il en restait six jusqu'au jour.
Une clarté qui ne dura qu'un moment me rendit l'espérance:
je me tirai du bois, et j'entrevis le sommet d'une croupe avancée
de. la montagne, sur lequel est une croix qui se voit de toutes les parties
de Quito .
Je jugeai que de là il me serait facile de m'orienter, et j'y dirigeai
ma route.
Malgré
le brouillard qui redoublait, j'étais guidé par la pente
du terrain. Le sol était couvert de hautes herbes : elles m'atteignaient
presque à la ceinture; et mouillaient la seule partie de mes habits
qui eût échappé à la pluie. Je me trouvais à
peu près à cette hauteur où il cesse de neiger et
où il commence à pleuvoir; ce qui tombait, sans être
ni pluie ni neige, était aussi pénétrant que l'une
, et aussi froid que l'autre. Enfin j'arrivai à la croix, dont je
connaissais les environs. Je cherchai inutilement une grotte voisine, où
j'aurais pu trouver un asile; le brouillard et les ténèbres
avaient augmenté depuis le coucher de la Lune: Je craignais de me
perdre encore, et je m'arrêtai au milieu d'un tas d'herbes foulées,
qui semblaient avoir servi de gîte à quelque bête féroce.
Je m'accroupis enveloppé dans mon manteau, le bras passé
dans la bride de ma mule; pour là laisser paître plus librement,
je lui ôtai son mors, et je fis de ses rênes une espèce
de licou, que j'allongeai avec mon mouchoir. C'est ainsi que je passai
la nuit, tout le corps mouillé, et les pieds dans la neige fondue;
en vain je les agitai pour leur procurer quelque chaleur par le mouvement;
vers les quatre heures du matin, je ne les sentis absolument plus; je crus
les avoir gelés, et je suis encore persuadé que je n'aurais
pas échappé à ce danger, difficile à prévoir
sur un volcan, si je ne m'étais avisé d'un expédient
qui me réussit; je les réchauffai par un bain naturel, que
je laisse à deviner.
Le
froid augmenta vers la pointe du jour; à la première lueur
du crépuscule, je crus ma mule pétrifiée; elle était
immobile. Un caparaçon de neige, frangé de verglas, couvrait
la selle et le harnais. Mon chapeau et mon manteau étaient enduits
du même vernis, et raides de glace. Je me mis en mouvement, mais
je ne pouvais qu'aller et revenir sur mes pas, en attendant le grand jour,
que le brouillard retardait. Enfin, sur les sept heures, je descendis à
la ferme, hérissé de frimas. L'économe était
absent. Sa femme, effrayée à ma vue, prit la fuite : je ne
pus atteindre que deux vieilles Américaines, qui n'avaient pas eu
la force de courir assez vite pour m'échapper. Je leur faisais allumer
du feu, lorsque je vis entrer un de mes gens, aussi sec que j'étais
mouillé. Son camarade et lui, voyant croître le brouillard,
lorsque je les eus quittés, avaient fait halte et s'étaient
mis à couvert, avec mes provisions, sous des cuirs passés
à l'huile qui servaient de couvertures à mes mules. Ils avaient
soupé à discrétion de mes vivres sous ce pavillon,
et dormi tranquillement sur mon matelas. Au point du jour, un grand nombre
d'Américains de Quito ,
qui vont tous les matins prendre de la neige pour la porter à la
ville, avaient passé fort près d'eux, sans qu'aucun eût
voulu les aider à recharger. Le maître valet de la ferme se
trouva de meilleure volonté; une petite gratification le fit partir
avec le mien, et peu après je les vis revenir avec les mules et
le bagage.
Je
descendis aussitôt à Quito ,
où je réparai la mauvaise nuit précédente.
Le lendemain 14, à sept heures du matin, je me remis en chemin avec
de nouveaux guides, qui ne le savaient pas mieux que les premiers: ils
me firent faire le tour de la montagne. Après de nouvelles aventures,
j'arrivai enfin à la tente où M. Bouguer
était depuis deux jours. Faute des provisions que je portais, il
avait été obligé de vivre frugalement; du reste, il
n'était pas plus avancé que moi, si ce n'est qu'il avait
passé de meilleures nuits. J'appris de lui qu'il s'était
lassé la veille, et ce jour même, à chercher avec son
guide un chemin qui pût le conduire à la bouche du volcan,
du côté où elle paraît accessible. Nous employâmes
le jour suivant à la même recherche, avec presque aussi peu
de succès. Autant les pluies avaient été excessives
cette année à Quito, autant la neige était tombée
abondamment sur les montagnes. Le haut du Pichincha, qui, dans la belle
saison, est souvent presque sans neige, en était entièrement
couvert, plus de cent toises au-dessous de sa cime, à l'exception
des pointes de rochers qui débordaient en quelques endroits. Tous
les jours nous faisions à pied des marches de six à sept
heures, tournant autour de cette masse sans pouvoir atteindre au sommet.
Le terrain, du côté de l'orient, était coupé
de ravins formés dans les sables par la chute des eaux : nous ne
pouvions les franchir que difficilement, en nous aidant des pieds et des
mains. A l'entrée de la nuit, nous regagnions notre tente, bien
fatigués et fort mal instruits.
Le
16, j'escaladai, avec beaucoup de peine, un des rochers saillants, dont
le talus me parut très raide. Au-delà, le terrain était
couvert d'une neige où j'enfonçai jusqu'au genou. Je ne laissai
pas d'y monter environ dix toises. Ensuite je trouvai le rocher nu; puis
alternativement d'autre neige, et d'autres pointes saillantes. Un épais
brouillard, qui s'exhalait de la bouche du volcan, et qui se répandait
aux environs, m'empêcha de rien distinguer. Je revins à la
voix de M. Bouguer qui était resté
en bas, et dont je ne voulais pas trop m'écarter. Nous abrégeâmes
beaucoup le chemin au retour, en marchant à mi-côte, sur le
bord inférieur de la neige; et un peu au-dessus de l'origine de
ces cavées profondes, qu'il nous avait fallu monter et descendre
l'une après l'autre, en allant d'abord à la découverte.
Nous
remarquâmes sur cette neige la, piste de certains animaux qu'on nomme
lions à Quito ,
quoiqu'ils ressemblent fort peu aux vrais lions, et qu'ils soient beaucoup
plus petits. En revenant, je reconnus un endroit où la pente était
beaucoup plus douce et facilitait l'accès du sommet de la montagne.
Je tentai de m'en approcher. Les pierres ponces que je rencontrais sous
mes pas, et dont le nombre croissait à mesure que j'avançais
du même côté, semblaient m'assurer que j'approchais
de la bouche du volcan; mais la brume qui s'épaississait me fit
reprendre le chemin de la tente. En descendant, j'essayai de glisser sur
la neige, vers son bord inférieur, dans les endroits où elle
était unie et la pente peu rapide. L'expérience me réussit;
d'un élan, j'avançais quelquefois dix à douze toises,
sans perdre l'équilibre; mais, lorsque, après cet exercice,
je me retrouvai sur le sable, je m'aperçus au premier pas que mes
souliers étaient sans semelles.
Le
lendemain 17, au matin, M. Bouguer proposa de
prendre du côté de l'ouest, où était la grande
brèche du volcan : c'était par là qu'il avait fait
sa première tentative, la veille de mon arrivée; mais la
neige qui était tombée la nuit précédente rendait
les approches plus difficiles que jamais, et s'étendait fort loin
au-dessous de notre tente. Enhardi par mes expériences de la veille,
je dis à M. Bouguer que je savais un chemin encore plus court; c'était
de monter droit par-dessus la neige, à l'enceinte de la bouche du
volcan, et j'offris de lui servir de guide. Je me mis en marche un long
bâton à la main, avec lequel je sondais la profondeur de la
neige : je la trouvai en quelques endroits plus haute que mon bâton,
mais assez dure néanmoins pour me porter. J'enfonçai tantôt
plus, tantôt moins, presque jamais au-dessus du genou. C'est ainsi
que j'ébauchai, dans la partie de la montagne que la neige couvrait,
les marches fort inégales d'un escalier d'environ cent toises de
haut. En approchant de la cime, j'aperçus entre deux rochers l'ouverture
de la grande bouche, dont les bords intérieurs me parurent coupés
à pic, et je reconnus que la neige qui les couvrait du côté
où je m'étais avancé la veille était minée
en-dessous. Je m'approchai avec précaution d'un rocher nu, qui dominait
tous ceux de l'enceinte. Je tournai par-dehors, où il se terminait
en plan incliné, d'un accès assez difficile : pour peu que
j'eusse glissé, je roulais sur la neige, cinq à six cents
toises, jusqu'à des rochers où j'aurais été
fort mal reçu. M. Bouguer me suivait de près, et m'avertit
du danger qu'il partageait avec moi. Nous étions seuls; ceux qui
nous avaient d'abord suivis étaient retournés sur leurs pas
et sur les nôtres. Enfin nous atteignîmes le haut du rocher,
d'où nous vîmes à notre aise la bouche du volcan.
C'est
une ouverture qui s'arrondit en demi-cercle du côté de l'orient:
j'estimai son diamètre de huit à neuf cents toises. Elle
est bordée de roches escarpées, dont la partie extérieure
est couverte de neige; l'intérieure est noirâtre et calcinée.
Ce vaste gouffre est séparé en deux comme par une muraille
de même matière qui s'étend de l'est à l'ouest.
Je ne jugeai pas la profondeur de la cavité, du côté
où nous étions, de plus de cent toises; mais je ne pouvais
pas en apercevoir le centre, qui vraisemblablement était plus profond.
Tout ce que je voyais ne me parut être que les débris éboulés
de la cime de la montagne. Un amas confus de rochers énormes, brisés
et entassés irrégulièrement les uns sur les antres,
présentait à mes yeux une vive image du chaos des poètes.
La neige n'était pas fondue partout: elle subsistait en quelques
endroits; mais les matières calcinées qui s'y mêlaient,
et peut-être les exhalaisons du volcan, lui donnaient une couleur
jaunâtre; du reste, nous ne vîmes aucune fumée. Un pan
de l'enceinte entièrement éboulé du côté
de l'ouest empêche qu'elle ne soit tout à fait circulaire,
et c'est le seul côté par lequel il semble possible de pénétrer'
au-dedans. J'avais porté une boussole, à dessein de prendre
quelques relèvements, et je m'y préparais malgré un
vent glacial qui nous gelait les pieds et les mains, et nous coupait le
visage, lorsque M. Bouguer me proposa de nous
en retourner. Le conseil fut donné si à propos, que je ne
pus résister à la force de la persuasion. Nous reprîmes
le chemin de la tente, et nous descendîmes en un quart d'heure ce
que nous avions mis plus d'une heure à monter. L'après-midi
et les jours suivants, nous mesurâmes une base de cent trente toises,
et nous relevâmes divers points avec la boussole, pour faire un plan
du volcan et des environs.
Il
fit le lendemain un brouillard qui dura tout le jour. L'horizon étant
fort net le 19 au matin, j'aperçus et je fis remarquer à
M.
Bouguer un tourbillon de fumée qui s'élevait de la montagne
de Cotopaxi, sur laquelle nous avions campé plusieurs fois en 1738.
Notre guide et nos gens prétendirent que ce n'était qu'un
nuage, et parvinrent même à me le persuader; cependant nous
apprimes à Quito
que cette montagne, qui avait jeté des flammes plus de deux siècles
auparavant, s'était nouvellement enflammée le 15 au soir,
et que la fonte d'une partie de ses neiges avait causé de grands
ravages.
Nous
passâmes encore deux jours à Pichincha et nous y fîmes
une dernière tentative avec un nouveau guide, pour tourner la montagne
par l'ouest, et pour entrer dans son intérieur; mais le brouillard
et un ravin impraticable ne nous permirent pas d'aborder même la
petite bouche, qui fume encore, dit-on, et qui répand du moins une
odeur de soufre. "
Les
colères du Cotopaxi.
Les deux académiciens, étant
revenus à Quito
le 22, n'y entendirent parler que de l'éruption de Cotopaxi, et
des suites funestes de l'inondation causée par la fonte subite des
neiges, La Condamine fait observer ici que
depuis son retour en France
le même volcan s'est embrasé plusieurs autres fois avec des
effets encore plus terribles; et quoique Juan et
Ulloa
aient traité cette matière, il raconte, sur la foi d'un témoin
oculaire, divers faits d'une singularité surprenante, qui ne se
trouvent pas dans leur relation historique.
" En 1742,
dit-il, on avait entendu très distinctement à Quito
le bruit du volcan de Cotopaxi, et plusieurs fois en plein jour, sans y
faire une extrême attention."
C'est ce qu'il peut confirmer par son témoignage,
auquel sa surdité donne un nouveau poids; cependant on n'y entendit
point la grande explosion le soir du 30 novembre 1744. Ce qu'il y a de
plus singulier, c'est que ce même bruit, qui ne fut pas sensible
à Quito ,
c'est-à-dire à douze lieues au nord du volcan, fut entendu
très distinctement à la même heure et du même
côté, dans des lieux beaucoup plus éloignés,
tels que la ville d'Ibara, Pasto, Popayan, et même à La Plata,
à plus de cent lieues mesurées en l'air. On assure aussi
qu''il fut entendu vers le sud jusqu'à Guayaquil, et au-delà
de Piura, c'est-à-dire à plus de cent vingt lieues de vingt-cinq
au degré. A la vérité, le vent, qui soufflait alors
du nord-est, y aidait un peu.
Les eaux, en se précipitant
du sommet de la montagne, firent plusieurs bonds dans la plaine avant de
s'y répandre uniformément; ce qui sauva la vie à plusieurs
personnes, par dessus lesquelles le torrent passa sans les toucher. Le
terrain, cavé en quelques endroits par la chute des eaux, s'est
exhaussé en d'autres par le limon qu'elles ont déposé
en se retirant. On peut juger quels changements la surface de la terre
a dû recevoir par des événements de cette nature, dans
un pays ou presque toutes les montagnes sont des volcans, ou l'ont été.
Il n'est pas rare d'y voir des ravines se former à vue d'oeil, et
d'autres qui se sont creusé en peu d'années un lit profond
dans un terrain qu'on se souvient d'avoir vu parfaitement uni. Il est possible,
il est même vraisemblable que toute la superficie de la province
de Quito ,
jusqu'à une assez grande profondeur, soit formée de nouvelles
terres éboulées et de débris de volcans : c'est peut-être
par cette raison que dans les plus profondes quebradas on ne trouve
aucune coquille fossile.
En 1738, le sommet de Cotopaxi, par
mesure géométrique, était de 500 toises au moins plus
haut que le pied de la neige permanente. La flamme du volcan s'élevait
autant au-dessus de la cime de la montagne que son sommet excédait
la hauteur du pied de la neige. Cette mesure comparative a été
confirmée par M. de Maenza, qui, étant alors à quatre
lieues de distance, et spectateur tranquille du phénomène,
put en juger avec plus de sang-froid que ceux dont la vie était
exposée, au danger de l'inondation. Quand on rabattrait un tiers,
il resterait encore plus de trois cents toises ou dix-huit cents pieds
pour la hauteur de la flamme. Cependant la surface supérieure du
cône tronqué, dont la pointe a été emportée
par les anciennes explosions, avait, en 1738, sept à huit cents
toises de diamètre. Cette vaste bouche du volcan s'est visiblement
étendue par les irruptions postérieures de 1743 et 1744,
sans parler de nouvelles bouches qui se sont ouvertes en forme de soupiraux
dans les flancs de la montagne. Il paraît donc très probable
à La Condamine qu'avant que cet immense
foyer se soit si fort accru et multiplié, dans le temps; par exemple,
de la première mine qui fit sauter un quart de la hauteur de Cotopaxi,
la flamme, réunie en un seul jet, dut être dardée avec
plus d'impétuosité, et par conséquent put s'élever
encore plus haut que dans le dernier embrasement. Quelle doit avoir été
la force qui fut alors capable de lancer à plus de trois lieues
de gros quartiers de rocher, témoins irréprochables d'un
fait qui semble passer les bornes de la vraisemblance, parce que nous connaissons
peu la nature! L'académicien vit un de ces éclats de rocher
plus gros qu'une chaumière d'Américain, au milieu de la plaine,
sur le bord du grand chemin, proche de Malahalo, et le jugea de douze on
quinze toises cubes, sans pouvoir douter qu'il ne fût sorti de ce
gouffre comme les autres, parce que les traînées de roches
de même espèce forment en tout sens des rayons qui partent
de ce centre commun.
Dans l'incendie de 1744, les cendres
furent portées jusqu'à la mer à plus de quatre-vingts
lieues. Ce fait n'est plus étonnant, s'il est vrai, comme on l'a
publié, que les cendres du mont Etna volent quelquefois jusqu'à
Constantinople .
Mais un fait plus nouveau, c'est que celles de Cotopaxi, dans la même
occasion, couvrirent les terres au point de ne plus laisser, voir la moindre
trace de verdure dans les campagnes à douze et quinze lieues de
distance du côté de Riobamba, et qui dura un mois et plus
en quelques endroits, et fit périr un nombre prodigieux de bestiaux.
Quatre lieues à l'ouest de la bouche du volcan, la cendre avait
trois ou quatre pouces d'épaisseur. Cette pluie de cendre avait
été immédiatement précédée d'une
pluie de terre fine d'odeur désagréable, et de couleur blanche;
rouge et verte, qui elle-même avait été devancée
par une autre de même gravier. Celle-ci fut accompagnée, en
divers endroits, d'une nuée immense de gros hannetons blancs, de
l'espèce qu'on nomme ravets dans nos îles : la terre en fut
couverte en un instant, et ils disparurent tous avant le jour. |
|