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Les Fables de La Fontaine
1668
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Le Mari, la Femme et le Voleur

La Fontaine
Un mari fort amoureux,
Fort amoureux de sa femme,
Bien qu'il fut jouissant, se croyoit malheureux.
Jamais oeillade de la dame,
Propos flatteur et gracieux,
Mot d'amitié, ni doux sourire
Déifiant le pauvre sire,
N'avoient fait soupçonner qu'il fut vraiment chérie.
Je le crois; c'étoit un mari.
Il ne tient point à l'hyménée
Que, content de sa destinée,
Il n'en remerciat les Dieux.
Mais quoi? si l'amour n'aisonne
Les plaisirs que l'hymen nous donne,
Je ne vois pas qu'on en soit mieux.
Notre épouse étant de la sorte batie,
Et n'ayant caressé son mari de sa vie
Il en faisot sa plainte une nuit. Un Voleur
Interrompi la doléance.
La pauvre femme eut si grande peur
Qu'elle chercha quelque assurance
Entre les bras de son époux.
"  Ami voleur, dit-il, sans toi ce bien si doux
Me seroit inconnu. Prends donc en récompense
Tout ce qui peut chez vous etre à ta bienséance;
Prends le logis aussi.  " Les voleurs ne sont pas
Gens honteux, ni fort délicats:
Celui-ci fit sa main.

J'infére ce conte
Que la plus forte passion
C'est la peur; elle fait vaincre l'aversion,
Et l'amour quelquefois; quelquefois il la dompte:
J'en ai pour preuve cet amant
Qui brula sa maison pour embrasser sa dame,
L'emportant à travers la flamme.
J'aime assez cet emportement;
Le conte m'en a plu toujours infiniment:
Il est bien d'une ame espagnole,
Et plus grande encore que folle.

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© Serge Jodra, 2006. - Reproduction interdite.