La
Fontaine |
Nous n'avons pas
les yeux à l'épreuve des belles,
Ni les mains à
celle de l'or :
Peu de gens gardent
un trésor
Avec des soins assez
fidèles.
Certain chien, qui
portait la pitance au logis,
S'était fait
un collier du dîné de son maître.
Il était
tempérant, plus qu'il n'eût voulu l'être
Quand il voyait
un mets exquis;
Mais enfin il l'était!
et tous tant que nous sommes
Nous nous laissons
tenter à l'approche des biens.
Chose étrange
: on apprend la tempérance aux chiens,
Et l'on ne peut
l'apprendre aux hommes!
Ce chien-ci donc
étant de la sorte atourné,
Un mâtin passe,
et veut lui prendre le dîné,
Il n'en eut pas
toute la joie
Qu'il espérait
d'abord : le chien mit bas la proie
Pour la défendre
mieux n'en étant plus chargé;
Grand combat; d'autres
chiens arrivent;
Ils étaient
de ceux-là qui vivent
Sur le public, et
craignent peu les coups.
Notre chien se voyant
trop faible contre eux tous,
Et que la chair
courait un danger manifeste,
Voulut avoir sa
part; et, lui sage, il leur dit :
" Point de courroux,
Messieurs, mon lopin me suffit;
Faites votre profit
du reste. "
A ces mots, le premier,
il vous happe un morceau;
Et chacun de tirer,
le mâtin, la canaille,
A qui mieux mieux.
Ils firent tous ripaille,
Chacun d'eux eut
part au gâteau.
Je crois voir en
ceci l'image d'une ville
Où l'on met
les deniers à la merci des gens,
Échevins,
prévôt des marchands,
Tout fait sa main!
le plus habile
Donne aux autres
l'exemple, et c'est un passe-temps
De leur voir nettoyer
un monceau de pistoles.
Si quelque scrupuleux,
par des raisons frivoles,
Veut défendre
l'argent, et dit le moindre mot,
On lui fait voir
qu'il est un sot.
Il n'a pas de peine
à se rendre :
C'est bientôt
le premier à prendre. |
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