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| Aperçu | La vie de Kant | La période antécritique | Le criticisme* | L'influence de Kant |
| Dans le champ occupé
par les philosophies leibnitio-wolffiennes, anglaise, française,
populaire, ainsi que par les sciences positives, la philosophie
kantienne eut peine à se frayer une place : Kant
ne s'était pas exagéré l'étrange nouveauté
de son oeuvre. Elle fut accueillie d'abord à Iéna En Allemagne, l'histoire du kantisme est une pièce capitale de l'histoire générale des idées et des sciences. Parmi les adversaires qu'il rencontre tout d'abord, il y a lieu de citer : Selle et Weishaupt, disciples de Locke; Feder, Garve, Tiedemann, éclectiques ; Platner, Mendelssohn, Nicolai, Meiners, représentants de la philosophie populaire; Ernst Schulze, sceptique; Jacobi, philosophe de la croyance, et, près de lui, Hamann; Herder, conciliateur de la nature et de l'histoire. Le principal reproche adressé à Kant, c'est que l'affection ou action des choses sur la sensibilité, supposée par son système, y est rendue impossible par l'abolition de tout lien causal entre les choses en soi et le sujet sentant. Entre les disciples immédiats de Kant, on remarque Schultz, K.-L. Reinhold, W.-T. Krug, Fries, qui essaye de fonder la critique psychologiquement, Salomon Maimon, qui déduit de la conscience la matière ainsi que la forme de nos représentations et supprime ainsi la chose en soi, J.-S. Beck, Bardili. Soit par développement, soit par combinaison avec des éléments étrangers, le kantisme a donné naissance à tout un ensemble de grands systèmes. Les philosophies de Fichte, Schelling et Hegel sont comme les étapes d'une réflexion suivie sur les problèmes qu'il suscite. L'idéalisme subjectif de Fichte déduit le moi théorique du moi pratique considéré comme primitivement inconscient, et rend ainsi inutile le concept de chose en soi. Schelling se refuse à appeler moi ce principe premier de Fichte, qui en réalité n'est ni sujet ni objet : le principe est pour lui l'absolue identité, non moins supérieure au moi qu'au non-moi, identité qui se réalise d'abord comme nature, ensuite comme esprit : son système est l'idéalisme objectif. Hegel fonde, définit et développe méthodiquement le principe de ce nouvel idéalisme. L'absolu ne peut être absolue identité; autrement il serait immobile. Il faut qu'il soit esprit. Son mouvement est son effort méthodique pour lever les contradictions sans cesse renaissantes que la réflexion découvre au sein de sa nature. La dialectique du philosophe s'abandonne au mouvement objectif du concept, et engendre ainsi successivement la logique, la philosophie de la nature et la philosophie de l'esprit. L'idéalisme est devenu absolu. En dehors de ce développement en
quelque sorte organique, plusieurs systèmes allemands sont nés
d'une fusion du kantisme avec d'autres doctrines. Schleiermacher,
alliant à Kant Spinoza, Platon
et le christianisme, rapproche l'être
de la pensée, et fait de l'espace,
du temps et de la causalité
les formes des choses comme de la connaissance. Dieu
devient l'unité de l'univers. Le bien suprême, unité
du réel et de l'idéal, est substitué, en morale,
au principe purement formel de Kant. Herbart
dépend, et de Kant, et des Eléates,
de Platon et de Leibniz. Avec Kant il voit
Cependant les difficultés inhérentes
à ces différents systèmes, en particulier la prétention
folle, affichée par l'idéalisme
absolu, de construire dans le détail les lois
de la nature, discréditaient bientôt tous ces développements
et transformations du kantisme. On estima que la pensée de Kant
avait été faussée par ses continuateurs et qu'il y
avait lieu de reprendre les choses au point où le maître lui-même
les avait laissées. Revenir à Kant : tel fut, notamment depuis
une célèbre leçon d'Eduard Zeller
sur la théorie de la connaissance, publiée en 1862, le mot
d'ordre d'une école importante de philosophes dits néo-kantiens.
Ils se proposent, soit de défendre les propres principes de Kant,
soit de les développer, sans égard aux grands systèmes
métaphysiques qui en sont issus, d'une manière rigoureusement
conforme à l'esprit du temps. Les principaux sont : A Lange, H.
Cohen, O. Liebmann, Bonna Meyer, Fr. Paulsen, Albr.
Krause, Aug. Stadler, Aloys Riehl, Windelband, Fritz Schultze. La plupart
d'entre eux, avec Lange, s'attachent surtout à la distinction de
la connaissance et de la croyance, correspondant à celle des phénomènes
et des choses en soi, en tant que cette distinction garantit, en la limitant,
la possibilité de la science. La philosophie En dehors de la philosophie, le kantisme
a longtemps en Allemagne marqué de son empreinte la plupart des
disciplines intellectuelles. C'est à la suite de Kant
que Schiller spécule philosophiquement
sur l'esthétique, cherchant à
définir les rapports de la beauté avec la nature et la moralité.
En théologie, Kant est l'initiateur
d'un rationalisme moral qui fut longtemps prédominant. A la fin
du XIXe siècle même le théologien
Ritschl revient à Kant en s'élevant contre la fantaisie métaphysique
qui prétend connaître le suprasensible. En jurisprudence,
les théories kantiennes de droit naturel
se retrouvent, comme idées directrices chez Hufeland, Schmalz, K.
H. Gros, Anselme Feuerbach, Rehberg, Zachariae.
Dans les sciences, le kantisme a exercé des influences diverses,
selon la manière dont il a été compris. D'une interprétation
radicalement idéaliste, à vrai dire répudiée
par Kant, est issue la célèbre philosophie de la nature,
laquelle, ramenant entièrement la matière à la pensée
inconsciente, ose déduire les phases de son développement
des lois de formation de la conscience elle-même. En revanche, la
théorie kantienne de l'expérience,
comme source unique de la connaissance, a été accueillie
par nombre de savants, en quête d'une justification rationnelle de
leur méthode. Dans les mathématiques Il représente cette idée, que la raison, sur ce terrain même, demeure la norme véritable, et qu'elle commande à l'humain d'agir sous l'idée universelle de devoir et d'humanité doctrine hautement philosophique, qui devait bientôt, sous l'influence des circonstances, reculer devant celle du droit historique et de l'idéal exclusivement national. Dans les pays autres que l'Allemagne, l'influence
de la philosophie de Kant, plus tardive et moins
profonde, est encore considérable. Dès 1773, Kant est apprécié
à Strasbourg En Angleterre, l'influence de Kant s'est
fait sentir notamment sur Hamilton et les agnostiques.
C'est en combinant la doctrine de Kant avec celle de Reid
que Hamilton établit l'impossibilité d'une représentation
de l'absolu pour un esprit borné à la connaissance expérimentale,
et, par suite, la relativité de toute
connaissance
humaine. De même l'agnosticisme de Spencer,
s'il dépend du positivisme, doit beaucoup aux antinomies kantiennes.
Dans le domaine de la psychologie, l'école
évolutionniste se donne pour la conciliatrice de l'apriorisme kantien
avec l'empirisme de Locke.
Kant a aussi été scrupuleusement étudié pour
lui-même. En Italie, la Critique de la raison pure Quel fut, à regarder les choses d'un point de vue général; le rôle historique de Kant, et quel est le rapport de sa philosophie avec les spéculations ultérieures? Le dessein de Kant fut analogue à celui de Socrate et à celui de Descartes. Socrate s'est proposé de montrer que la pratique, même prise pour fin de l'activité humaine, ne saurait exclure la science, parce qu'en réalité elle la suppose. Descartes consent que l'on débute par le doute universel : ce doute n'abolit pas la certitude, il la fonde. Kant, à son tour, proclame que l'expérience est le point de départ de toutes nos connaissances. S'ensuit-il que la raison ne soit qu'un mot? Nullement, car l'expérience repose sur la raison. Et dans le développement même de la doctrine, l'analogie se poursuit. Déduite de la pratique, la science de Socrate est bornée à la morale et aux objets qui y sont liés. La certitude cartésienne ne va tout d'abord qu'à la pensée, condition du doute; et, si elle rétablit les objets qu'avait renversés le doute, c'est en tant seulement qu'ils peuvent se relier à la pensée. De même, la critique kantienne ne laisse subsister, des notions a priori, que ce qui est requis pour L'expérience, et fait, de la possibilité de cette dernière, la norme de l'usage entier de la raison pure. Et, comme ses prédécesseurs, Kant estime que, par sa méthode, il fonde, loin de détruire. La science, bornée du côté des choses en soi, possède la certitude dans son domaine. Devant le réalisme empirique l'idéalisme s'évanouit. Ce n'est pas tout, et un résultat plus précieux encore va jaillir de la critique. La même déduction qui fonde la science permet à la morale de se constituer à côté d'elle, sans risquer de lui porter ombrage. Il est vrai que la morale devra, elle aussi, accepter une limitation. Elle devra reposer sur un principe exclusivement formel, sur la pure notion du devoir. Mais, ici encore, la critique ne restreint que pour garantir. La morale peut être absolue et demeurer pratique, si elle n'a d'autre objet que les déterminations de la volonté libre. L'antinomie insoluble du mysticisme et de l'eudémonisme disparaît dans le système de l'autonomie rationnelle. Et ainsi c'est la raison, qui, d'un bout à l'autre de la philosophie de Kant, crée comme elle détruit, fournit des principes pour remplacer ceux qu'elle a dissous. Déjà chez Descartes elle a fourni l'évidence intellectuelle comme substitut interne des marques extérieures de vérité. Avec Kant elle fait l'inventaire de son contenu, et trouve, dans sa constitution même, tous les principes nécessaires à la science et à la morale. Sans doute elle ne se suffit pas, et l'absolu la dépasse. Sa science, par suite, est relative, et sa morale bornée à un progrès sans fin. Elle n'en offre pas moins à l'humain toutes les ressources dont il a besoin pour réaliser l'idéal de l'humain. Elle est l'indépendance, et elle est la loi. Si telles sont les parties essentielles du kantisme, cette philosophie se place au terme du développement rationaliste qui a commencé avec Descartes. La raison, chez Kant, pousse aussi loin que possible, et son renoncement à saisir l'être absolu, et son effort pour suppléer, par les principes qu'elle trouve en soi, à l'intuition qui lui manque. Un pas de plus, soit dans un sens, soit dans l'autre, et le rationalisme va se perdre, soit dans le scepticisme, soit dans l'idéalisme. Kant a prétendu, tout en s'enfermant dans le monde du temps, trouver au sein de la raison, qui en fait partie, le moyen d'ériger ce monde en symbole de l'éternité. Telle est la signification historique de son oeuvre; envisagée au point de vue théorique, elle présente, actuellement encore, un intérêt capital. 1° Sous l'influence des sciences positives autant que de la philosophie, l'esprit humain se demande plus que jamais dans quel rapport nous nous trouvons avec la réalité des choses, et s'il nous est passible de la connaître. Or, c'est à cette question que répond l'idéalisme transcendantal. Au delà des phénomènes, selon le kantisme, nous pouvons encore saisir les lois de la pensée qui les conditionnent, et constituer la philosophie comme théorie de la connaissance; mais, quant à nous former une théorie ontologique de l'univers, ainsi que faisaient les Anciens, c'est une ambition à laquelle il nous faut renoncer : solution nette et de grave conséquence. 2° D'autre part, le progrès des sciences positives, en étendue comme en certitude, nous amène à nous demander si du moins tout ce qui intéresse l'humain ne peut pas être traité suivant la méthode de ces sciences, et si la morale elle-même n'y peut pas être assimilée. A cette question Kant répond par son rigoureux dualisme, limitant la science pour la fonder, et établissant la morale dans le domaine ouvert par cette limitation même. Or ni la souveraineté de la science dans l'ordre pratique, ni l'impossibilité théorique de la liberté ne sont, aujourd'hui même, assez clairement démontrées pour qu'on puisse rejeter dans le passé la solution kantienne. 3° En ce qui concerne la philosophie de la science, le kantisme s'attache précisément aux problèmes qui de plus en plus obsèdent l'esprit moderne. Comment l'expérience, à elle seule, peut-elle fournir la certitude, comment la connaissance d'une loi peut-elle être expérimentale? Aristote enseignait que le général, en tant qu'il est connu par la seule expérience, comporte nécessairement des exceptions, et qu'une connaissance purement intellectuelle peut seule posséder une valeur universelle. Et cette doctrine est demeurée la doctrine classique. Déjà pourtant Descartes avait déclaré qu'il existe une science des phénomènes, que ce qui passe peut être réduit en essence immuable; et la science, dans son progrès, a de plus en plus ignoré l'objection d'Aristote. De quel droit, pourtant, repoussons-nous une doctrine qui semblait l'évidence même. Comment, auquel sens, un fait peut-il être une loi? Cette question, Kant l'a acceptée telle que la pose la science moderne; et sa doctrine des formes et des catégories a pour objet de la résoudre. Solution profonde, que ne saurait éluder quiconque persiste à vouloir unir, sans contradiction, l'expérience avec la certitude. 4° Enfin la morale kantienne semble avoir encore quelque chose à dire. Nous sommes aujourd'hui, vis-à-vis de l'action, dans une situation analogue à celle où nous place la science vis-à-vis de l'être. Nous n'admettons que les faits, et nous ne pouvons renoncer à la certitude, à la loi, à la croyance au devoir. Nous voulons écarter tout motif d'agir qui serait tiré de l'idée d'un monde suprasensible, et néanmoins nous voulons maintenir une morale absolue, une doctrine d'obligation. Ne sommes-nous pas, dès lors, comme préparés à apprécier une philosophie qui précisément fait sortir le devoir des entrailles de l'expérience, et se garde du mysticisme aussi bien que de l'utilitarisme? Et si, dans les questions sociales, religieuses et politiques, nous sommes troublés par le conflit de l'histoire et de la raison, de ce qui est et de ce qui doit être, de la forme et de l'idée, du fait et du droit, de l'idéal national et de l'idéal humain, ne nous retrouvons-nous point en cela sur le terrain même où était situé Kant, lorsqu'il étudiait les rapports de la théorie et de la pratique et conciliait la nécessité de la nature avec la souveraineté de la raison dans sa doctrine du progrès moral? Ce n'est donc pas en vain que Kant a fait effort pour se placer, tant dans l'ordre de l'action que dans l'ordre de la connaissance, à ce point de vue de l'universel à la fois réel et idéal, qui est le point de vue de la raison : sa doctrine en a reçu un caractère à la fois élevé et positif, qui ne saurait se rencontrer, ni dans les simples généralisations de l'expérience, ni dans les rêves de l'imagination. Elle n'est pas le reflet d'une époque : elle appartient à l'humanité. (Emile Boutroux). |
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