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Jeanne d'Arc
II - Les campagnes militaires
Aperçu De Domrémy à Chinon La guerre de Jeanne Les procès
Aussitôt nommée chef de guerre par le roi Charles VII, Jeanne d'Arc s'était dirignée vers Orléans. Le 25 avril 1429, elle arrive à Blois où l'on avait péniblement réuni une armée de dix à douze mille hommes, selon Jeanne, de sept mille selon Monstrelet ; avant de quitter Chinon, elle prévint le dauphin qu'« elle-même dans un combat devant Orléans sera blessée d'un trait, mais qu'elle n'en mourra pas, et que ledit roi, dans le même été suivant, sera couronné dans la ville de Reims » (Lettre écrite le 22 avril 1429 par le sire de Rostlaed, gentilhomme flamand, à quelques seigneurs de Belgique).  Jeanne ne fut blessée que le 7 mai. 

De Blois, elle envoya aux Anglais une lettre datée du 22 mars et écrite à Poitiers, sous sa dictée, par les docteurs; la lettre était adressée au « duc de Bethfort, soi-disant régent du royaume de France, ou à ses lieutenants estans devant la ville d'Orléans ».

« Duc de Bethfort, la Pucelle vous prie que vous ne vous faites pas détruire... Je suis ici venue de par Dieu pour vous bouter hors de toute France, encontre tous ceux qui voudraient porter trahison, maleugin ni dommage au roi de France. »
Les Anglais retinrent le messager porteur de cette lettre et demandèrent l'avis de l'université de Paris avant de le brûler. Jeanne quitte enfin Blois le 28 avril, ouvrant la marche au chant du Veni Creator et ayant à ses côtés le maréchal de Bonssac, le grand maître Gaucourt, l'amiral de Culant, le sire de Retz, la Hire et Robert de Baudricourt, arrivé de Vaucouleurs; il y avait aussi dans cette petite armée les deux frères de Jeanne qui étaient accourus auprès d'elle. Jeanne donna donc le signal de la marche vers Orléans, après avoir interdit aux soldats tous jurements et blasphèmes et avoir chassé toutes les « folles femmes » qui suivaient l'armée; mais, contrairement à son désir, on fit un long détour en suivant la rive gauche; on coucha en rase campagne et, le 29 avril, l'on arriva devant Orléans; à huit heures du soir, Jeanne faisait dans la ville son entrée solennelle, amenant aux assiégés un convoi de vivres; « montée sur un cheval blanc, dit le Journal du Siège, et faisant porter devant elle son étendard qui était pareillement blanc; elle avait à son côté senestre le bâtard d'Orléans armé et monté moult richement ». 

Elle alla droit à la cathédrale accompagnée du peuple tout entier, portant des torches et aussi joyeux que « s'ils avaient vu Dieu descendre parmi eux ». Par deux fois, Jeanne envoya adjurer les Anglais de lever le siège sans combattre; ils répondirent par des injures. Le 4 mai arriva enfin devant la ville, sur la rive droite, la petite armée de Blois qui n'avait pu passer le fleuve à la suite de Jeanne et qui fit sa jonction avec la garnison d'Orléans sans que les Anglais osassent s'y opposer :

 « ces ennemis si intrépides, dit Alain Chartier, semblaient changés en femmes ».
Mais ce même jour, tandis que Jeanne prenait quelque repos, plusieurs chefs, sans la prévenir, lancèrent leurs hommes contre la bastide anglaise de Saint-Loup; l'assaut est repoussé. Jeanne, subitement s'éveille, s'arme, accourt, sa bannière à la main ; aussitôt les fuyards « tournent visage » et, après trois heures de lutte, la bastide est emportée. Le surlendemain 6 (le 5, jour de l'Ascension, elle ne voulut pas consentir à ce qu'on versait le sang), les Anglais abandonnent spontanément la bastide de Saint-Jean-le-Blanc, mais aussitôt après livrent aux assiégés un combat très vif où Jeanne, un instant entraînée en arrière par les fuyards, parvint à faire prendre aux Anglais « la fuite laide et honteuse »; bien que blessée au talon par une chausse-trappe, elle refusait même de rentrer dans la ville pour y passer la nuit, ne voulant pas laisser là ses gens en péril hors des murs. Le lendemain, 7 mai, fut livrée la grande bataille; les capitaines français, réunis en conseil, avaient refusé de suivre les avis de la Pucelle et s'étaient décidés à attendre les secours du roi avant d'attaquer de nouveau les Anglais. Jeanne apparaît tout à coup au milieu d'eux : 
« Vous avez été en votre conseil, s'écria t-elle, et j'ai été au mien et croyez que le conseil de Dieu s'accomplira et tiendra ferme et que cet autre conseil périra. » « Demain, ajouta-t-elle, j'aurai beaucoup à faire et plus que je n'ai jamais en : demain le sang coulera de mon corps au-dessus du sein. » 
Jeanne, avant de partir, se confessa, puis communia de grand matin; arrivée aux portes de la ville, elle trouva le gouverneur d'Orléans, Gaucourt, qui voulut s'opposer à son passage : 
« Vous êtes un méchant homme, mais, veuillez ou non, ces gens d'armes viendront. » 
Jeanne fait ouvrir la porte de Bourgogne et passe le fleuve suivie de nombreux combattants et aussi des capitaines qui ne se souciaient guère qu'elle triomphât sans eux. On marche droit à la bastide des Tourelles : « estaient dedans la fleur des meilleurs gens de guerre de l'Angleterre », dit Perceval. La lutte s'engage dès sept heures du matin; Jeanne plante son étendard sur le bord des fossés qui, bientôt, sont pleins de cadavres. 
« Ne vous doubtez, criait-elle; la place est nôtre. » Néanmoins, en dépit de ses exhortations, la lutte se prolongeait; alors, « environ l'Heure de vespres », elle monte elle-même à l'assaut, mais, au moment où elle atteignait le parapet, « elle est frappée, dit le Journal du Siège, d'un trait entre l'épaule et la gorge, si avant qu'il passait outre » . 
Le sang coule en abondance, « dont tous les assaillants sont moult dolents et courroucés ». Elle, en voyant couler son sang, eut peur et pleura. Mais son émotion fut de courte durée; elle arracha le fer de la plaie, y laissa mettre une compresse d'huile d'olive, se confessa, puis revint avec les assaillants que la nouvelle de sa blessure avait découragés; on court de nouveau à la charge, on lutte corps à corps sur le parapet et bientôt l'étendard de la Pucelle flotte au haut du boulevard. 
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Entrée de Jeanne d'Arc à Orléans, par Scherrer.
Entrée de Jeanne d'Arc dans Orléans
par Jean-Jacques Scherrer, 1887.

Le lendemain, 8 mai, les Anglais découragés levaient le siège. La nouvelle s'en répandit rapidement dans toutes les provinces où elle fut accueillie avec une joie inexprimable; le nom de Jeanne était béni partout et, le 14 mai, le chancelier de l'université de Paris, l'illustre Jean Gerson, se prononçait hautement en faveur de l'aventurière : 

« Quand bien même (ce qu'à Dieu ne plaise) elle serait trompée dans son espoir et dans le nôtre, il ne faudrait pas conclure que ce qu'elle a vient de l'esprit malin et non de Dieu, mais plutôt s'en prendre à notre ingratitude et au juste jugement de Dieu, quoique secret.» 
Jeanne quitta tout de suite Orléans où d'ailleurs elle manquait d'argent et de vivres; elle tint à aller elle-même auprès du roi et à lui « porter les nouvelles de la noble besogne » : Le 10 mai elle était à Blois, le 13 elle rencontrait Charles à Tours : elle alla droit à lui, et lui « fit révérence inclinant la tête très bas » ; Charles, de son côté, « ôta son chapeau et l'embrassa en la saluant, et, comme il sembla à plusieurs, volontiers l'eût baisée de la joie qu'il avait » (Chronique de Tournai). Mais que d'efforts dut faire Jeanne pour triompher de la nonchalance du roi, vaincre l'hostilité systématique que lui témoignaient la plupart des conseillers de Charles VII et pousser le roi à se lancer en avant : 
« Sire, répétait-elle avec mélancolie, ne durerai qu'un an et guère au delà : faut bien l'employer. » 
Elle finit par l'emporter, et l'expédition française partit sous le commandement du duc d'Alençon, nommé lieutenant-général, mais à qui il avait été expressément recommandé « d'user et faire par le conseil de la Pucelle ». Celle-ci reçut alors du roi des armoiries : un écu d'azur, à épée d'argent, emmanchée d'un pommeau d'or, soutenant une couronne du même, férue en pointe et accostée de deux fleurs de lys d'or. Mais Jeanne ne porta jamais ces symboles héraldiques, et, comme elle le disant dans son procès, « ces armes furent données par le roi à mes frères, sans requête de moi et sans révélation ».
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Lettre de Jeanne d'Arc aux habitants de Riom.
Lettre de Jeanne d'Arc aux habitants de Riom. (1429).

L'armée française, chargée d'enlever aux Anglais les places occupées par eux sur les bords de la Loire, s'avance vers Jargeau où commandait le comte de Suffolk avec 900 hommes d'élite: après trois jours de siège, Jeanne ordonne l'assaut. 

« N'ayez doute, l'heure est prête, quand il plaît à Dieu. »
En dépit d'une grosse pierre qui la fait rouler au pied des remparts, Jeanne crie aux Français : « Amis, amis, ayez bon courage, ils sont tous nôtres. » La ville est prise, les ennemis tués ou faits prisonniers (14 juin). Le lendemain, les Anglais abandonnent Beaugency, sauf le château où ils se renferment mais qui capitule le 17 au soir, et le 18 on se trouve en présence de Talbot et de Falstaff, en un lieu dit Coinces, près de Patay. 
« Frappons hardiment, répétait la Pucelle, ils ne seront guère sans prendre la fuite. » 
Sa prédiction s'accomplit : en peu de temps les Anglais sont en déroute, laissant deux mille morts et beaucoup de prisonniers, parmi lesquels Talbot. Les Anglais fuient jusqu'à Etampes et Corbeil, puis se replient sous les murs de Paris. Mais ce que les capitaines français admirèrent dans cette campagne, ce furent les capacités militaires et le sang froid de Jeanne : 
« Tous s'émerveillèrent, déposa plus tard le sire de Ternes, que si hautement et sagement elle se comportât en fait de guerre comme si t'eût été un capitaine qui eut guerroyé l'espace de vingt ou trente ans, et surtout en l'ordonnance de l'artillerie. » 
Et Alain Chartierécrivait alors :
« Quand elle doit en venir aux mains avec l'ennemi, elle conduit l'armée, choisit la position, forme les lignes de bataille et combat en brave soldat après avoir ordonné en habile capitaine. » 
La Loire libre d'ennemis, Jeanne insista de plus en plus pour la marche sur Reims; mais Charles s'y refusait encore, objectant qu'on rencontrerait en route plusieurs cités et villes fermées, toutes pleines d'Anglais et de Bourguignons; et elle, « moult marrie, délogea et alla camper aux champs, deux jours avant le parlement du roi. » Enfin Charles se mit en route (29 juin). A Troyes, les bourgeois de la ville fermèrent leurs portes à l'approche de l'armée royale. 
« Très chers et bons amis, leur fit écrire Jeanne, la Pucelle vous fait savoir de par le roi du ciel, son droitier et souverain seigneur, que vous fassiez vraie obéissance et reconnaissance au gentil roi de France. » 
Troyes n'ouvrit ses portes que le 11 juillet, et pour atteindre ce résultat il fallut que Jeanne s'opposât d'abord à la retraite de l'armée, que le conseil avait été unanime à décider, et ensuite qu'elle allât elle-même pointer contre la ville la petite artillerie de campagne qui suivait les troupes. De Troyes l'on va à Châlons, où l'on arrive le 15 juillet. On touchait enfin à la cérémonie du sacre. La veille de ce grand jour que Jeanne appelait depuis si longtemps de tous ses voeux, elle fit écrire au duc de Bourgogne une lettre où elle le suppliait, « à mains jointes et de par le roi du ciel», de ne plus guerroyer contre le roi de France.
« Croyez sûrement, quelque nombre de gens que vous amenez contre nous, qu'ils n'y gagneront mie, et sera pitié de la grande bataille et du sang qui sera répandu de ceux qui y viendront contre nous. » 
C'est le dimanche 17 juillet que fut célébrée la cérémonie du sacre dans l'église Notre-Dame de Reims debout près de l'autel, Jeanne déployait son étendard qui avait été à la peine et c'était bien raison qu'il fût à l'honneur, comme le dit notre héroïne à ses juges de Rouen.
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L'oriflamme de Jeanne d'Arc.
L'oriflamme de Jeanne d'Arc.

Délivrer Orléans, mener le roi à Reims, était-ce là toute la mission que s'était assignée Jeanne? On a longtemps discuté et l'on discute encore sur ce point, les uns soutenant que Jeanne n'a consenti à rester au milieu de l'armée que pour obéir au roi, les autres affirmant que la mission de Jeanne d'Arc ne pouvait être terminée qu'après l'expulsion totale des Anglais (La Guerre de Cent Ans). Ecoutons Jeanne elle-même. 

« Elle m'a enseigné à bien me conduire et à fréquenter l'église; c'est elle qui m'a dit qu'il était nécessaire que je vinsse en France. » 
Voilà ce que dit Jeanne de sa première apparition; et ailleurs: 
« Elle me disait que je lèverais le siège d'Orléans. » 
A Robert de Baudricourt, puis au duc de Lorraine, Jeanne se borne à répéter : « Je veux aller en France. » Et devant le roi de France elle annonce ainsi sa mission : « Mettez-moi hardiment en oeuvre et je lèverai le siège d'Orléans. » Elle est, il est vrai, un peu plus affirmative dans sa lettre au roi d'Angleterre et au duc de Bedford
« En quelque lieu que j'atteindrai vos gens en France, je les en ferai aller, veuillent ou non veuillent. Je suis ici venue de par Dieu, le roi du ciel, pour vous bouter hors de toute France. » 
Jeanne l'avoue maintes fois durant son procès : 
« Quand je sortis de Compiègne, je ne fus point avisée de ma prise, ni je n'eus autre commandement de sortir » (1er interrogatoire secret). 
Quand on lui demande si elle a eu commandement de Dieu et conseil de sa voix dans son attaque contre la Charité, elle réplique vivement : 
« Qui vous a dit que j'en avais commandement de Dieu? Pour moi je voulais m'en venir en France, mais les hommes d'armes me dirent : « Mieux vaut aller premièrement devant la Charité. » (Procès, 6e interrogatoire public). 
Et elle écoute les hommes d'armes, elle qui avait toujours tenu à les guider. Elle l'avoue une seconde fois : 
« Devant la Charité, j'allai à la requête des hommes d'armes et non par révélation. » 
Et on comprend encore mieux qu'elle se sent abandonnée par ses voix quand on l'entend dire : 
« Depuis qu'il m'eut été révélé sur les fossés de Melun que je serais prise, je m'en rapportai le plus possible du fait de la guerre aux capitaines. » 
Elle va même jusqu'à désobéir à ses voix :
« Mes voix me défendirent souvent de sauter du haut de la tour de Beaurevoix; sainte Catherine me disait presque chaque jour de ne point sauter. »
Et elle se décide à désobéir et tombe évanouie au pied de la tour. Enfin ses voix la trahissent. 
« Elles m'avaient dit que je serais délivrée et que je fisse bon visage; je vois que j'ai été trompée. »
Cette seconde période de la vie guerrière de Jeanne d'Arc va donc être pleine de tristesses et de désappointements; elle pourra crier comme jadis à ses soldats :
« Allez en ayant, la ville est vôtre »,
Mais le succès ne lui sera plus fidèle comme dans sa campagne de la Loire. Le roi tout d'abord hésite durant trois jours à marcher droit à Paris; enfin, le 21 juillet, l'armée reçoit l'ordre de partir.
« Plût à Dieu, dit pendant la route Jeanne à l'archevêque de Reims - et c'est là le premier regret qu'elle ait exprimé d'avoir quitté sa vie paisible de jeune fille - plût à Dieu que puisse abandonner mes armes, garder les brebis avec ma soeur et mes frères qui tant se réjouiraient de me voir. » 
Mais la vue de l'ennemi, des Anglais, rendait à notre héroïne toute son énergie, et elle s'indignait de la tactique du duc de Bedford, se bornant à tenir la campagne et à lancer des défis à Charles VII, sans jamais accepter le combat, soit devant Nangis, soit à Senlis où Jeanne alla planter son étendard devant le fossé des Anglais, leur mandant que « s'ils voulaient saillir hors de leur place pour donner la bataille, nos gens se reculeraient et les laisseraient mettre en leur ordonnance ». Bedford se contenta de battre en retraite et de regagner Paris. Senlis aussitôt « se rendit au roi et à la Pucelle ». Mais le roi s'attardait à recevoir la soumission de toutes ces petites villes, Creil, Chantilly ou Beauvais; alors le 23 août Jeanne impatiente de marcher en avant s'écria : « Je veux aller voir Paris de plus près que je ne l'ai vu », et partit suivie de l'élite de l'armée qui ne demanda même pas la permission du roi. Le 26 août elle était à Saint-Denis où le roi n'arrive que le 7 septembre, à la grande douleur de la Pucelle, ces, quinze jours perdus pour l'armés française ayant été consacrés par les Parisiens à fortifier leur ville. Le 8 septembre, bien que ce jour-là « fût la fête de la Nativité de Notre-Dame », on décida de livrer l'assaut à la porte Saint-Honoré. Jeanne s'élance au premier rang, enlève l'épée d'un homme d'armes ennemi, s'avance jusqu'au second fossé qu'elle tente de combler avec des fagots, haranguant les soldats en dépit d'une blessure à la cuisse que lui avait faite un trait d'arbalète « à hausse-pied » et qui la contraignait à rester étendue sur le talus du tossé. Mais la nuit arrive, le roi ne bouge pas de Saint-Denis, et ordonne que l'armée renonce à assaut. 
« La Pucelle et la plupart de ceux de la compagnie en furent très marris et néanmoins obéirent à la volonté du roi, espérant aller trouver leur entrée à prendre Paris par l'autre côté et passer la Seine à un pont que le duc d'Alençon avait fait faire au travers de la rivière à Saint-Denis. » (Perceval de Cagny, Chronique des ducs d'Alençon). 
Mais le roi, ayant su l'intention du duc d'Alençon, de la Pucelle « et des autres du bon vouloir, toute le nuit fit dépecer le pont. Et ainsi furent demeurés de passer. »  Le conseil du roi délibéra alors sur les opérations militaires et après trois jours de discussions décida, comme le voulait Charles VII, de revenir sur la Loire. Jeanne alors songea à abandonner le roi. 
« La voix me dit de rester à Saint-Denis en France. J'y voulais rester. Mais, contre ma volonté, les seigneurs m'emmenèrent. Si pourtant je n'eusse été blessée, je n'en serais point partie. » (Procès. 2e interrogatoire public). 
Le 13 septembre, on battit donc en retraite « en manière de désordonnance » et le 21 septembre on repassait la Loire à Gien et la Pucelle restait auprès du roi « très désolée de ce qu'il n'entreprenait à conquêter de ses places sur ses ennemis ». A la fin d'octobre on lui permit d'aller attaquer, près de Nevers, Saint-Pierre-le Moustier; grâce à sa bravoure, à son sang-froid, la place fut emportée; mais n'ayant pu obtenir de rentrer dans l'lle de France, Jeanne partit « avec bien peu de gens » mettre le siège devant la Charité-sur-Loire, d'où elle dut s'éloigner à la fin de 1429, faute d'argent et de vivres, en abandonnant une partie des pièces de canon qu'elle avait amenées. A la suite de cet échec, il lui fallut subir quatre mois d'inaction absolue, le roi restant oisif à Sully-sur-Loire, dans un des châteaux de la Trémoille; mais à la nouvelle qu'il faisait à Lagny-sur-Marne bonne guerre aux Anglais, elle partit pour cette ville « sans le sû du roi ni prendre congé de lui ».  C'est à ce moment que ses voix lui apprirent qu'elle tomberait au pouvoir des Anglais avant la Saint-Jean : 
« Sainte Catherine et sainte Marguerite me le répétèrent depuis lors presque tous les jours. » 
Depuis ce moment, salon son aveu, elle s'en rapporta du fait de la guerre aux capitaines; « et toutefois, ajoutait-elle, je ne leur disais point que j'avais révélation que je serais prise ». Dès son arrivée à Lagny, elle part contre un cruel aventurier, Franquet d'Arras, qui désolait la campagne aux environs; elle le bat et le force à se rendre, puis l'abandonne aux juges de Lagny qui le font décapiter. Elle court ensuite par deux fois à Compiègne que Bedford menaçait d'un siège, et elle y amène le 23 mai 3 à 400 bons soldats; c'est pour défendre cette ville si « bonne et si française », qu'elle attaque l'ennemi le 24 mai à cinq heures du soir : l'attaque échoua contre un ennemi trop nombreux et qui recevait sans cesse des renforts; « les Français, dit Monstrelet, se retrahirent dans leur ville, toujours la Pucelle Jeanne avec eux, sur le derrière, faisant grande manière d'entretenir ses gens et les ramener sans perte; mais ceux de la partie de Bourgogne les approchèrent vigoureusement. Si fut, en conclusion, comme je fus informé, la dessus dite Pucelle tirée jus de son cheval par un archer auprès duquel était le bâtard de Bourgogne à qui elle se rendit et donna sa foi; et il, sans délai, l'emmena prisonnière à Marigny où elle fut mise en bonne garde». 

Les Français rentrèrent à Compiègne « dolents et courroucés de la perte » ; quant aux Anglais et aux Bourguignons, « ils furent moult joyeux plus que d'avoir cinq cents combattants ».

Qui va décider du sort de Jeanne? Celui à qui elle s'est rendue dépend du sire de Luxembourg, commandant le siège de Compiègne, et celui-ci fait conduire la prisonnière, sous bonne escorte, au château de Beaulieu, dans les environs de Noyon; un mois plus tard, après une tentative d'évasion qui manqua réussir, elle fut transférée, plus loin du théâtre de la guerre, à Beaurevoir en Vermandois, près de Cambrai, où elle fut traitée avec sympathie par la femme et la tante du sire de Luxembourg, qui insistèrent vainement pour lui faire reprendre des vêtements féminins; elle leur répondit « qu'elle n'avait pas le congé de Notre Seigneur et qu'il n'était pas encore temps ».
 Pendant ce temps, le parti anglais machinait la perte de Jeanne; dès le 24 mai, le duc de Bourgogne se voit enjoindre par le vicaire général du grand inquisiteur de France de lui envoyer « certaine femme nommée Jeanne, soupçonnée véhémentement de plusieurs crimes sentant hérésie ». Le duc de Bourgogne, de qui dépendait le sire de Luxembourg, ne répondit pas, mais le 16 juillet, se présente à lui, devant Compiègne, l'évêque exilé de Beauvais, tout dévoué à la cause anglaise, Pierre Cauchon, escorté de notaires apostoliques, pour le sommer de livrer Jeanne la Pucelle : il parle au nom du roi d'Angleterre, en son propre nom, puisque Jeanne a été prise sur la rive de l'Oise qui est comprise dans le diocèse de Beauvais et au nom de l'Université de Paris qui requiert la remise de Jeanne soit à l'inquisiteur de la foi, soit à l'évêque de Beauvais. De son côté, Pierre Cauchon finit par offrir, de la part du roi d'Angleterre, 10,000 F à Luxembourg et au bâtard, selon l'usage de France qui permet « au chef de la guerre », c.-à-d. au prince au nom duquel on a pris les armes de racheter à ce prix aux « preneurs » tout prisonnier, sans qu'ils eussent le droit de s'y refuser. Luxembourg finit par accepter et s'engagea à livrer Jeanne. 
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La Capture de Jeannde d'Arc, par Dillens.
La Capture de Jeanne d'Arc, par Adolphe Dillens (ca. 1850).

Durant ces pourparlers, que faisait la cour de France pour délivrer cette jeune fille qui avait fait sacrer le roi à Reims et avait tenté d'arracher son pays aux Anglais? L'histoire est réduite à constater que Charles VII ne tenta rien en faveur de Jeanne. A Tours, au chant du Miserere, une foule énorme suivait, pieds nus, les reliques de saint Martin; à Orléans, à Blois, des prières publiques se multipliaient en faveur de la Pucelle. Beaucourt a tenté de plaider les circonstances atténuantes - quoiqu'il s'en défende - en montrant le roi livré à d'indignes conseillers et, non pas coupable d'ingratitude, mais impuissant, faute d'argent, faute de troupes. N'aurait-il pu, tout au moins, ce roi impuissant, tenter quelques démarches auprès du gouvernement anglais, auprès du souverain pontife, auprès du duc de Bourgogne ou du sire de Luxembourg dont la tante était la marraine du roi de France? Philippe le Bon aurait peut-être échangé sa captive contre de nombreux prisonniers de son parti ou contre une grosse rançon. Charles VII n'aurait-il pu encore intervenir auprès de l'archevêque de Reims qui était le métropolitain de Cauchon, l'évêque de Beauvais, alors surtout que cet archevêque, Renaud de Chartres, était chancelier de France? Et nous ne parlons pas d'une pointe possible des troupes françaises en Normandie, où Louviers appartenait encore à la France et où Xaintrailles, en juin 1431, portera la guerre, en saccageant la ville d'Eu. Charles VII, dit avec raison Loiseleur, resta sourd aux cris du peuple, à l'indignation de toutes les cités que Jeanne avait rendues à la couronne de France. Il se borna à se montrer parfois très dolent, selon Jean Jouvenel, des agissements de ses favoris qui, loin de songer à délivrer l'héroïne, applaudirent à son malheur : l'archevêque de Reims, en annonçant à son diocèse la captivité de la Pucelle, ne craignit pas d'accuser publiquement Jeanne de frivolité, d'orgueil et d'insubordination. Jeanne, de son côté, songeait sans cesse aux assiégés de Compiègne « si loyaux à leur seigneur »; un jour, enfin, « non par désespoir mais en espérance de sauver mon corps et d'aller secourir plusieurs bonnes gens qui étaient en nécessité, » elle se précipita du bout de la tour de Beaurevoir, élevée d'au moins 60 à 70 pieds, malgré ses voix qui protestaient. « Après le saut, dit-elle, je m'en confessai et demandai pardon à Dieu; je crois que ce n'était pas bien fait de faire ce saut, mais mal fait. D'ailleurs, je portai une grande partie de la pénitence par le mal que j'eus en tombant. » On la releva évanouie, et, durant trois jours, l'ébranlement nerveux, résultant de cette chute, l'empêcha de prendre aucune nourriture.

Quelques jours après, elle était livrée aux Anglais. Avant de mourir, la tante du sire de Luxembourg le suppliait, dans son testament en date du 10 septembre 1430, de ne pas souiller de cette tache le blason des Luxembourg : ce voeu d'une mourante ne fut pas exaucé et Jeanne fut envoyée sur terre bourguignonne, à Arras, puis au château du Crotoy, à l'embouchure de la Somme, où le conseil d'Angleterre la laissa quelques semaines, en attendant que Cauchon eût rassemblé tous les éléments de la procédure, pour faire juger Jeanne comme hérétique et sorcière : en la déshonorant, ils pensaient déshonorer du même coup son oeuvre, son roi et son parti; grâce à un procès d'hérésie ou de sorcellerie, ils espéraient, dit Henri Martin, « montrer dans les miracles de Jeanne des prodiges néfastes, dans la mission qu'elle s'attribuait une
 révolte contre l'Eglise, dans le sacre de Charles VII un ouvrage de l'Enfer et dans le supplice de la Pucelle la conséquence légale d'un jugement de l'autorité ecclésiastique ». Ils comptaient même arracher de Jeanne elle-même un désaveu de sa mission. Dans la seconde quinzaine de décembre, Jeanne est enfermée au château de Rouen dans une tour aujourd'hui démolie (depuis 1780). 

Au procès de réhabilitation, Pierre Cusquel de Rouen déclara l'avoir vue dans sa prison avec des chaînes aux pieds, aux mains et au cou; il vit même une cage de fer dans laquelle devait être enfermée Jeanne, mais on ignore si cette torture fut infligée à l'héroïne. Jeanne resta ainsi emprisonnée jusqu'à ce que le tribunal fût constitué, jusqu'à ce qu'on eût recueilli, soit à Domrémy, soit aux environs, tous les détails qu'on désirait avoir sur elle et sa famille, sur son enfance et ses apparitions. Le mercredi 14 février Jean de la Fontaine, commissaire examinateur, put procéder à une instruction préparatoire qui fut close le 17 février; tout était prêt pour le jugement, Pierre Cauchon allait avoir ce « beau procès » qu'il souhaitait tant et qui serait son oeuvre. (Maxime Petit).

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Dictionnaire biographique
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