.
-

Histoire de l'Europe > L'Italie
L'histoire de l'Italie
L'Italie de la chute de l'Empire au XIe siècle
Le Haut Moyen Âge  : Lombards, Byzantins, Carolingiens
Aperçu L'Italie antique Le Haut Moyen âge Le Moyen âge Du XIVe s. à 1815 Le XIXe siècle

L'Italie près la chute de l'Empire romain

Après la déposition par Odoacre du dernier empereur de Rome, l'unité n'est pas encore détruite. Odoacre d'ailleurs se regards comme sujet de l'Empire; il sollicite de Zénon le titre de patrice, laisse administrer les fonctionnaires romains. Lui-même ne sait pas exactement à quoi s'en tenir sur son autorité. Il n'est pas roi d'Italie, mais roi tout court; roi des Barbares, mais non pas d'un peuple barbare; roi d'une armée composée d'éléments différents et qui est devenue, par son établissement sur les terres italiennes dont on lui distribua le tiers, une sorte de peuple nouveau. Odoacre fut, sous la suzeraineté de Constantinople, une sorte de protecteur militaire de l'Italie. Pour la défendre, il soumit la Dalmatie et détruisit le royaume des Rugiens qui la menaçaient au Nord (487). 

La politique byzantine, qui ne faisait que le tolérer, détermina sa ruine. Elle autorisa le roi des Ostrogoths, Théodoric, à s'établir en Italie. Quand il en fut maître par la bataille de Vérone (489) et le meurtre d'Odoacre (493), Théodoric fut aux prises avec les mêmes difficultés : il ne put ni obtenir de Constantinople les titres pour fonder un gouvernement régulier et jugé définitif par ses sujets romains, ni s'entendre avec l'Eglise, seule puissance restée debout. Cette situation était celle de tous les rois barbares établis dans l'Europe occidentale sur le territoire de l'Empire. Le pays où ils réussirent à organiser leur royaume prit une grande place dans l'histoire : ce fut la Gaule franque. L'Italie où cette tentative échoua à trois reprises est demeurée pendant longtemps une simple expression géographique.

Théodoric est entré dans les cadres romains; il a gouverné d'une part son peuple germanique réparti sur un tiers des terres italiennes, de l'autre ses sujets latins, chaque groupe gardant sa loi et ses institutions. L'administration romaine subsiste entièrement. Cependant Théodoric ne laisse à l'empereur qu'une primauté honorifique et se comporte en prince indépendant. La fusion ne put se faire entre les Ostrogoths et les Italiens; les premiers étaient ariens, les seconds catholiques. Malgré la tolérance du roi germain, le conflit éclata; la situation de l'évêque de Rome, d'une part sujet de Théodoric, d'autre part, chef de l'Eglise universelle, fut pour le premier monarque italien, comme pour tous ses successeurs, une cause de difficultés extrêmes. Le règne de Théodoric finit par l'exécution des chefs de l'aristocratie romaine et l'emprisonnement du pape Jean Ier

Les Ostrogoths étaient condamnés, et dix ans après la mort du fondateur (526) leur royaume s'écroulait. Il était vaste, comprenant presque toute l'ancienne préfecture d'Italie (moins la Pannonie orientale et les îles de Corse et de Sardaigne occupées par les Vandales), la Provence et le diocèse de Dacie. Amalasunthe, fille de Théodoric, chargée de la régence pour un enfant de dix ans, essaya de s'entendre avec Justinien. Mais une réaction gothique et arienne dirigée par son cousin Théodat la renversa et la fit périr (535). Ce fut le prétexte à l'intervention impériale. Bélisaire, déjà maître de la Sardaigne et de la Corse, puis de la Sicile, s'empare de Naples (536). Vainement les Goths remplacent Théodat par Vitigès; quelques jours après, Bélisaire entre à Rome. Vitigès appelle les Francs, leur cédant la Provence, et assiège Rome. Les intrigues de cour paralysent Bélisaire auquel on oppose Narsès.

Les Francs amenés par le roi austrasien Théodbert (ou Théodebert Ier) négocient avec les deux adversaires et les battent tour à tour. Jusqu'à sa mort (548), Théodbert reste maître d'une grande partie du Nord, Alpes Cottiennes, Ligurie, Vénétie. Les Goths reprennent Milan, mais Bélisaire finit par s'emparer de Ravenne et de la personne de Vitigès. La lutte reprend, et un nouveau roi goth, Totila, remporte de grands succès : il reprend Naples (543), Rome (546), la Sicile, la Corse, porte la guerre en Epire. Un dernier effort des Byzantins leur rend l'Italie, grâce à la victoire navale d'Ancône et aux talents de Narsès qui remporte la victoire décisive de Tagina (552) où périt Totila. Son successeur Téias est forcé dans ses retranchements du Vésuve. Les Francs sont à leur tour vaincus à Casilinum (553). La maladie décimait leurs armées. Narsès finit par reconquérir toute l'Italie. Les derniers Ostrogoths commandés par AEligern, frère de Téias, rendent leur place forte de Cumes et leurs trésors. Les Francs sont rejetés au delà des Alpes. L'Italie sortait de cette longue guerre complètement ruinée. Les mercenaires hérules, huns, massagètes, gépides, lombards qui composaient l'armée byzantine n'étaient guère moins barbares que les Francs et les Ostrogoths. Cependant ce furent ceux-ci, dont le nom resta abhorré et que l'opinion populaire rendit responsables des effroyables dévastations, qui mirent fin dans la péninsule à la civilisation antique.

Justinien procéda à une réorganisation. Il annula les édits de Totila, mais maintint ceux de Théodoric, d'Amalasunthe et même une partie de ceux de Théodat. La pragmatique sanction du 13 août 554 attribua aux évêques des pouvoirs étendus. L'empereur veut restaurer l'administration romaine; il essaye de reconstituer le Sénat, fantôme qui s'évanouira avant la fin du VIe siècle. L'Italie reste une préfecture du prétoire, mais réduite à la péninsule. La Corse et la Sardaigne dépendent de l'Afrique; la Sicile est gouvernée par un préteur, subordonné au questeur du palais sacré de Constantinople. L'accalmie fut courte, interrompue par une révolte des Goths du Samnium et une autre des Hérules du roi Sinduald (565). En 568 eut lieu l'invasion des Lombards.

Lombards et Byzantins

Lombards et Byzantins prirent en Pannonie la place des Goths. Ils gagnèrent à la ruine des Rugiens et des Hérules, dont ils absorbèrent les débris. Ils fournirent à Justinien, qui leur donna le Norique, de nombreux soldats. Leur roi Audoin en amena 5000 à Narsès, pillards indisciplinés qu'il fallut renvoyer. Un peu plus tard éclata la guerre entre les Lombards et les Gépides, leurs voisins, qui occupaient la plaine centrale du bassin du Danube. Les deux peuples firent plaider leur cause devant l'empereur. Celui-ci parait avoir favorisé les Lombards. Avec l'aide des Avares, ils écrasèrent les Gépides; le roi de ceux-ci, Cunimond, périt; sa fille devint la femme d'Alboin, le roi lombard (567). Fort de ce succès et ne se souciant peut-être pas de disputer aux Avares les dépouilles des Gépides, Alboin partit avec son peuple vers l'Italie, plus fertile et plus riche que ses cantonnements alpestres. Il emmenait avec lui des aventuriers de toute sorte : Alamans, Rugiens, Gépides, Slaves, Bulgares, Saxons surtout. On raconta que Narsès, disgracié par la cour de Byzance, l'avait appelé. Les Lombards franchirent les défilés des Alpes qui ne furent pas défendus, et débouchèrent dans le Frioul (568). Les gens d'Aquilée s'enfuirent dans l'île de Grado au milieu de la lagune. L'année suivante, tournant les forteresses, les envahisseurs occupèrent la plaine du Pô, presque sans combat (569). Pavie, qui soutint un blocus de trois ans, devint ensuite la capitale du nouveau royaume. Alboin pénétra dans la Toscane et l'Ombrie jusqu'à Spolète. 

Après son assassinat (573) et la mort de son successeur Cleph (575), les Lombards restèrent dix ans sans roi. Les ducs, lieutenants désignés par le roi, se partagèrent le pouvoir. Leur nombre fut (mais peut-être seulement plus tard) de trente-six, probablement un par cité romaine ou évêché. Cette période fut terrible pour les Italiens. Les bandes lombardes n'étaient pas encore complètement fixées au sol. Elles se déplaçaient, entreprenant sous leurs ducs des razzias meurtrières. Très sauvages, restés païens ou convertis à l'arianisme, les Lombards massacraient ou réduisaient en esclavage la population romaine. Celle-ci fuyait dans les îles, le long des côtes; beaucoup de villes disparurent. L'absence du pouvoir général empêchait le rétablissement de l'ordre. Cette anarchie était dangereuse aussi pour les conquérants. Ils n'avaient pas conquis l'Italie entière; les places fortes conservées par les Grecs servaient de point d'appui à ceux-ci pour reprendre la lutte, et ils espéraient faire subir le sort des Goths aux Lombards. Ceux-ci s'étaient brouillés avec leurs auxiliaires saxons auxquels ils voulaient imposer leur droit, et les Saxons avaient repassé les Alpes. Ils avaient étendu leurs incursions à la Gaule, provoquant l'hostilité des Francs, dont l'empereur Maurice acheta le concours. 

La guerre était continuelle entre Burgondes et Lombards; vainqueurs en 569, vaincus en 570, les Burgondes eurent le dessus en 572, 573, 574 et 575. Alors les Francs prirent l'offensive. Cinq fois (584, 585, 588, 589, 599) les Austrasiens descendirent en Italie; plusieurs ducs lombards se soumirent à l'empereur. Les Lombards ou Langobards sont le dernier grand peuple germanique qui soit venu s'établir dans l'Empire romain. On le trouve d'abord sur l'Oder, au temps de Tacite, vivant sous des chefs ou juges élus par cantons. Au temps des migrations, ils se donnèrent un roi, c.-à-d. un chef militaire. Comme les autres chefs barbares, ce roi entra en rapport avec l'Empire et se mit à sa solde quand il put. Au VIe siècle, les Lombards 

En présence du danger, les Lombards concentrèrent de nouveau le pouvoir ; ils élurent roi Autharis, fils de Cleph. Celui-ci fut l'organisateur de leur Etat. Il profita de la mésintelligence entre Grecs et Francs pour éloigner ces derniers. Il épousa une fille du duc de Bavière Gaubald, la catholique Théodelinde qui lui concilia l'Eglise. Il organisa la conquête, pénétra jusqu'au détroit de Messine, finalement ne reperdit qu'un coin de l'Emilie (Modène, Reggio, Plaisance). A sa mort (590), Théodelinde épousa Agilulf, duc de Turin, qui devint roi (590-616); jusqu'à la fin du VIIe siècle, on continua de prendre les rois dans la famille de Théodelinde. Son fils Adaloald fut baptisé catholique; elle bâtit la basilique de Monza où fut conservée la couronne de fer des rois lombards; elle fut en relations suivies avec le pape Grégoire le Grand, avec le missionnaire Colomban qui finit sa vie au monastère de Bobbio. En même temps, elle favorisait le schisme d'Aquilée dont le patriarche avait rompu la communion avec Rome, préparant la constitution d'une Eglise nationale lombarde. 

A la mort d'Agilulf, son fils Adaloald (616-626) régna sous la tutelle de Théodelinde; majeur, il se laissa séduire par son entourage byzantin et fut renversé par l'aristocratie lombarde. Elle lui substitua le gendre de Théodelinde, Arioald, époux de sa fille Gundeberge (626-636), puis le second Mari de Gundeberge, Rotharis, duc de Brescia (636-652). Celui-ci fut un prince remarquable. Il reprit l'oeuvre de conquête, vainquit sur le Panaro les milices ravennates et romaines (638), annexa la côte ligurienne (640), prit Opitergium (Oderzo) et Altinum en Vénétie. Il donna aux Lombards leur première loi écrite (643); mais, pas plus que ses prédécesseurs, il ne put consommer la conquête. Le fait le plus grave de cette invasion lombarde, c'est que l'unité italienne fut irrémédiablement brisée. L'anarchie où étaient tombés les conquérants avait permis aux Grecs de se consolider, surtout dans les provinces côtières. Trop faibles pour chasser les Lombards des autres, ils furent assez forts pour se maintenir malgré eux durant plus d'un siècle et demi. L'Italie se trouva ainsi divisée entre deux dominations ennemies.

Une nouvelle géographie politique

Ce fractionnement fut le point de départ des divisions ultérieures; c'est à cette époque que se substituent aux vieilles provinces romaines de nouvelles circonscriptions dont les noms se perpétuèrent ensuite pendant le Moyen âge. Nous les décrirons donc avec quelque détail. 

La province de Ligurie devint entièrement lombarde; Suse résista jusqu'en 576, puis passa aux mains des Francs; l'îlot Amacina (auj. Saint-Jean), dans le lac de Côme, ne fut pris que par Autharis en 589. La province des Alpes Cottiennes correspondant à la véritable Ligurie fut conquise jusqu'à la crête des montagnes; la bande côtière, le long du golfe de Gênes resta grecque jusqu'en 640; Nice avait été conquise par les Francs; les autres cités étaient Vintimille, Albenga, Varigotti, Savone, Gênes, Portus Ventris. Quand Rotharis se fut emparé de ce pays, il en fit un duché de Ligurie, à côté du duché de Turin. La province de Vénétie et Istrie était démembrée. L'lstrie maritime, restée grecque avec la nouvelle ville de Justinopolis (Capo d'Istria), forme un gouvernement auquel on rattache Tergeste (Trieste) et Grado, la Nouvelle Aquilée; il résiste aux attaques des Slaves, des Avares et des ducs lombards de Frioul. Ce duché fondé, au début de la conquête, demeura un des plus puissants, gardant la frontière contre les autres Barbares. L'intérieur de la Vénétie avec Vérone, Vicence, Trente et, plus à l'Ouest, Bergame et Brescia, devint lombard; Mantoue, Padoue résistèrent jusqu'en 603, Opitergium et Altinum jusqu'en 640. 

La région maritime resta définitivement byzantine. Dans les lagunes où l'on se sentait à l'abri des Barbares, une quantité de petites villes se fondèrent : Caprula (Caorle), Héraclée, capitale de la Vénétie jusqu'en 737 ; Equilium (Porto Jesolo), Torcellum, Morianum (Murano), Rivoaltum (Rialto), la future Venise, Metamaucum (Malamocco), Clugies (Chioggia). Ce duché de nouvelle Vénétie conserva une réelle autonomie et de la sujétion passa à la simple vassalité vis-à-vis de l'empire d'Orient. La zone entre l'Adige et le Pô resta également grecque. versant occidental de l'Apennin et accru des débris du Picenum suburbicaire. Le duc byzantin résidait à Rimini; on distinguait le canton d'Auximum (Osimo) et deux Penta-poles, formées chacune de cinq cités : Pentapole maritime comprenant Ariminum (Rimini), Pisaurum (Pesaro), Fanum, Senogallia (Sinigaglia), Ancône; la Pentapole annonaire comprenant Urbin, Forum Sempronii (Fossombrone), AEsium (Jesi), Calles (Cagli) et Eugubium (Gubbio). 

De nombreux châteaux forts défendaient la route stratégique de Ravenne à Rome. A l'Ouest de celle-ci, la Tuscie était aux mains des Lombards et formait un de leurs principaux duchés. Elle ne comprenait pas toute la Tuscie romaine; à l'Est elle s'arrêtait au val di Chiana; au Sud les Grecs avaient reconquis en 590, repris Sutri, Orte, Ameria, Narni; le district méridional au delà de la Marta et du lac de Vico fut ainsi détaché de la Toscane et rattaché à Rome. Autour de la grande cité se constitua un duché de Rome formé de lambeaux des provinces de Tuscie, de Valérie et de Campanie : Centumcellae (Civitavecchia), Sutri, Orte, Narni (perdu en 712), Tibur (Tivoli), Anagni, Alatri en faisaient partie. Sora et Arpinum furent perdus en 702 où le Garigliano devint frontière jusqu'à la mer. Au Sud des Marais pontins, déjà déserts, étaient les trois portes de Terracine, Gaète, Formies que les Grecs conservèrent même après la perte de l'Exarchat. 

Entre le duché de Rome et les possessions de l'Adriatique, les Byzantins avaient rétabli leurs communications en reprenant Pérouse aux Lombards et jalonnant de forts le défilé de 40 kilomètres entre cette place et Fossombrone. La grande route (voie Flaminienne) était coupée par le duché de Spolète. Celui-ci formait un petit Etat lombard isolé du gros de la monarchie et parfois presque autonome. Il s'était agrandi aux dépens des provinces de Valérie, de Picenum et de Tuscie; établi au coeur de l'Apennin, dans cette citadelle montagneuse dont nous avons signalé l'importance, il eut un grand rôle durant le haut Moyen-âge. Foligno, Rieti, Aquila, le lac Fucin lui appartenaient; en 712, il porta sa frontière au Tibre et à l'Anio. Le versant adriatique en dépendait jusqu'au Sangro, c.-à-d. qu'il occupait à peu près le domaine des Sabelliens septentrionaux (Sabine, pays des Marses, Picenum), l'Abruzze actuelle. 

Au Sud du Pô, la province d'Emilie a été bien défendue. Crémone, Plaisance, Parme ne deviennent lombardes qu'en 603; la frontière suivait la Scultenna (Panaro). A l'Est de cette rivière, les Grecs se maintinrent jusqu'en 727. L'Emilie orientale autour de Bologne formait, avec la région de Ravenne (l'ancienne Flaminie), le pays directement administré par l'exarque, et reçut plus spécialement le nom d'Exarchat appliqué aussi à l'ensemble des possessions grecques d'Italie. Cette nouvelle province de l'Exarchat proprement dit avait pour limites le Panaro, l'Adige, l'Ariminus (Marecchia) et la crête de l'Apennin; le Nord formait le duché de Ferrare, du nom du fort, bâti en 604, qui en devint le chef-lieu. De nombreux châteaux défendaient la frontière occidentale. 

Au Sud de l'Exarchat, le duché de Pentapole compris entre la Marecchia et le Musone, répondait à l'ancien Picenum annonaire rogné par les Lombards sur le 

La partie méridionale de la province de Campanie, à laquelle s'applique spécialement ce nom, était partagée entre Grecs et Lombards. Les premiers ne conservaient que la côte de Cumes à Salerne. Au milieu du VIIe siècle, ils perdirent Salerne, et Amalfi devint frontière. Les autres villes notables étaient Cumes, Pouzzoles, Naples, Sorrente et les îles du golfe de Naples; la riche plaine de Labour (Liburia) était divisée entre les Grecs et les Lombards. Les possessions des premiers formaient le duché de Naples; celles des autres dépendaient de leur grand duché de Bénévent, principauté qui eut une histoire à elle, plus brillante que celle des Lombards du Nord. Les ducs de Bénévent étaient maîtres de l'ancien Samnium, avec ses dépendances des rives de l'Adriatique, du bassin entier du Vulturne avec Capoue; vers le Sud, ils s'avançaient entre les deux presqu'îles, s'appuyant sur Agerentia (Acerenza) et occupant toute la Lucanie.

L'Apulie, jusqu'à l'Ofanto et au Bradano, demeura byzantine avec Tarente, Gallipoli, Otrante, Brindisi, Bari. Entre 665 et 675, elle fut conquise par Romuald de Bénévent qui ne laissa aux Grecs que la pointe extrême entre Otrante et Lecce. Ils en partirent plus tard pour reconquérir l'Italie méridionale. Dans le Bruttium, ils se maintinrent mieux et y furent inexpugnables pendant cinq siècles. A la fin du VIIe siècle, cette région prit le nom de Calabre qui désignait primitivement la presqu'île du Sud-Est; cette transposition s'explique parce que le duché de Calabre, réduit au canton d'Otrante, fut réuni au Bruttium, et celui-ci formant la masse principale du duché en prit le nom. Le duché grec de Calabre ne dépassait pas la profonde vallée du Crati.

Le trait le plus frappant de la géographie politique de l'Italie dans cette période, c'est l'extrême morcellement des territoires grecs et lombards, juxtaposés dans toute leur étendue. Il est remarquable que l'administration byzantine ait conservé si longtemps ce domaine composé de territoires éloignés les uns des autres et ne communiquant guère que par mer. Cette puissante administration a été décrite à la page de ce site consacrée à l'Exarchat. La puissance publique fut peu à peu sapée par la confusion de l'autorité et de la propriété, et l'Italie byzantine nous montre une des plus curieuses origines du système féodal

« La majeure partie du sol était aux mains de grands propriétaires; au premier rang, le fisc et l'Eglise. A côté des grands domaines cultivés par des serfs ou colons, il y a encore des petites propriétés cultivées par des paysans libres, mais le nombre en décroît. Malgré les efforts des empereurs qui ont soin de choisir le moins possible leurs fonctionnaires parmi les indigènes de la province, les grands propriétaires et les hauts personnages ecclésiastiques usurpent les terres des plus faibles, les confisquent sous un prétexte insignifiant, se les font léguer par testament, transforment en tribut régulier des cadeaux faits une fois. Spécialement pour échapper au fisc, beaucoup de paysans aliènent leur liberté au profit des grands propriétaires laïques et ecclésiastiques. Dès la fin du VIe siècle, le propriétaire est maître chez lui; il a la juridiction sur ses paysans; l'autorité publique n'intervient chez lui qu'à sa réquisition. Il se trouve que, malgré les précautions prises, les fonctionnaires supérieurs, surtout les plus hauts placés dans la hiérarchie, exarque, préfet, maître de la milice, possèdent ou acquièrent de vastes domaines. L'empereur voit le péril et cherche à y parer; il interdit le patronage, accorde au paysan un droit sur la terre qu'il cultive, lui permet de la quitter. Vaines précautions : les fonctionnaires continuent à accaparer la propriété. D'autre part, les grands propriétaires fonciers, qui sont les chefs naturels de la milice, arrivent aux fonctions. Beaucoup de ducs sont des propriétaires de la province : dans leurs domaines, ils sont donc souverains, par la confusion de la propriété et de l'autorité déléguée par l'empereur. Les nécessités de la défense contre les Lombards, la vanité des fonctionnaires qui tous aspirent au titre de duc, à l'imitation des gouverneurs lombards, concourent à multiplier les duchés. Le titre est au VIIIe siècle appliqué à des gouverneurs de ville ou à de simples officiers militaires. Le résultat de cet émiettement est que l'office se confond avec la propriété de celui qui en est investi; ajoutez que dans bien des cas le titre devient héréditaire. Ainsi se crée une aristocratie foncière et militaire, constituée de fonctionnaires impériaux qui ont acquis des terres et de propriétaires qui ont acquis des titres : que les circonstances historiques achèvent de relâcher le lien qui l'unit à l'Empire, la féodalité paraîtra. » (E. Lavisse). 
L'influence de cette noblesse n'est balancée que par celle de l'Eglise; les mêmes causes travaillent pour l'aristocratie cléricale. Le perpétuel besoin de protection, la tristesse de la vie et sa précarité les jettent dans les bras de l'Eglise. Le clergé est dans la société byzantine au premier rang. L'évêque nomme les magistrats municipaux avec les notables de la ville, dirige les travaux publics, contrôle les finances, la gestion des magistrats et fonctionnaires. Le pape centralise ces influences et partage avec l'exarque le gouvernement de l'Italie byzantine. Véritable maître de Rome, où il semble tenir la place de l'empereur, les populations sont toutes prêtes à l'accepter pour chef temporel. Grégoire le Grand (590-604) consolide à ce moment la puissance de la papauté en dirigeant la propagande catholique en Occident et prépare son pouvoir temporel. Lorsque l'expansion subite de l'Islam, en abattant les chrétientés d'Orient déplace le centre de gravité du christianisme, le pape, chef incontesté de l'Eglise d'Occident, indépendant en fait de l'Empire dont le pouvoir s'écroule en Italie, saisira l'occasion d'un conflit pour rompre le lien de sujétion. Allié aux Francs Carolingiens, il les attirera en Italie et s'y constituera une principauté. Longuement préparée, cette campagne fut désastreuse pour l'Italie. Elle détermina la ruine presque simultanée des deux pouvoirs qui se disputaient la péninsule, mais elle livra celle-ci à l'étranger et l'engagea dans la grande lutte entre les souverainetés temporelle et spirituelle.

L'Italie des VIIe et VIIIe siècles

Cette crise décisive de l'histoire italienne eut lieu au VIIIe siècle. Le VIIe fut occupé par des luttes obscures : conflits entre les peuples et les empereurs appuyant les patriarches de Constantinople ou voulant régler la foi; dissensions intestines des Lombards. Chez ceux-ci le roi résiste péniblement à la puissance croissante des grands. Rodoald (652-653), fils et successeur de Rotharis, est assassiné. On porte au trône Aribert, fils de Gunduald d'Asti et neveu de Théodelinde. Aribert (653-661) était catholique; l'arianisme, n'ayant plus l'appui du roi, disparut; les Lombards se signalèrent même par leur zèle catholique. Avant de mourir, Aribert eut l'idée fâcheuse de partager son héritage entre ses deux jeunes fils, Godebert et Berthaire (Pertharite), le premier devant régner à Milan, l'autre à Pavie. Aussitôt la guerre éclata entre eux. Le puissant duc de Bénévent, Grimoald, intervint. Déjà au temps de Rotharis le duc de Bénévent Arégise, allié aux Grecs, avait un moment tenu tête au roi. Grimoald fit tuer Godebert; Berthaire s'enfuit chez les Avares. Grimoald épousa une fille d'Aribert et fut proclamé roi (662-672). Il eut à combattre les Francs et les Grecs.

L'empereur Constant II, jugeant le moment favorable, voulut profiter des dissensions des Lombards; il débarqua à Tarente avec une grande armée, conquit presque tout le duché de Bénévent, mais ne put réduire la capitale (663). Il repartit et bientôt après le duc Romuald de Bénévent prit sa revanche; il conquit l'Apulie et l'ancienne Calabre, sauf la pointe méridionale. Grimoald réussit à mettre les principaux duchés aux mains de sa famille et de ses amis; son fils Romuald avait Bénévent, son gendre Trasemund reçut Spolète; Vectaire de Vicence remplaça dans le Frioul le duc Loup renversé avec l'aide périlleuse des Avares. Cependant, dès la mort de l'usurpateur, tout le monde rappela Berthaire. Il régna avec son fils Cunibert de 673 à 690. Après sa mort, Cunibert fut vaincu par le duc Alachis de Trente, déjà révolté contre son père. Alachis s'empara du duché de Brescia, chassa Cunibert et se fit proclamé roi à Pavie; mais il périt dans une bataille près de Côme et Cunibert fut restauré. Il mourut en 703, laissant un fils mineur Luitbert, sous la tutelle d'Ansprand. Le duc de Turin Raginbert se révolta contre eux, les défit à Novare; le fils et successeur de Raginbert, Aribert, remporta une seconde victoire à Pavie, se débarrassa du duc de Bergame Rotharis, fit tuer Luitbert et fut couronné roi (704-712). Ansprand, réfugié en Bavière, en ramena une armée; Aribert s'enfuit sans combattre et se noya au passage du Tésin. Ansprand mourut aussitôt laissant la couronne à son fils Luitprand.

Luitprand (712-744) fut le grand roi lombard. Il vint à un moment où les circonstances semblaient permettre la constitution d'une nationalité italo-lombarde. Peuple composite, les Lombards s'étaient grossis de gens du Norique et de la Pannonie, de Barbares de toute provenance; on leur voit des ducs alamans, bavarois, des gastalds bulgares; ils n'ont nulle antipathie pour les mariages mixtes. La fusion des conquérants avec la vieille population était  à peu près réalisée au VIIIe siècle. Tous étaient catholiques, tous parlaient latin; tous avaient la même loi, l'ancien droit lombard profondément modifié sous l'influence du droit romain. La civilisation est romaine, les architectes, les ingénieurs, les grammairiens sont empruntés à l'Italie byzantine. La distinction subsiste encore dans le costume, mais on va adopter celui des Romains. 

La législation de Luitprand eut une grande importance. Le roi est élu en principe; les lois sont faites par le roi et les grands, ratifiées par l'assemblée du peuple armé. Le roi, juge suprême, délibère avec ses fonctionnaires en son palais de Pavie; l'hérédité des duchés ne s'est établie complètement que dans ceux de la frontière : Bénévent, Spolète, Frioul; les deux premiers sont presque isolés, ne viennent pas aux réunions et sont assez réfractaires à l'autorité royale. Le duc est à la fois administrateur, juge, chef militaire; il réside dans la cité, où l'évêque lui est subordonné; à côté d'eux, un gastald, délégué du roi, les contrôle et gère le domaine. La centralisation augmente; la cour royale exerce la juridiction d'appel. Le pouvoir royal bénéficie de ce fait que les villes ont gardé en Italie une importance qu'elles n'ont plus dans le reste de l'Europe occidentale. La population urbaine y est encore prépondérante, comme dans l'Antiquité. Elle est disposée à appuyer le roi contre l'aristocratie. Telle était la situation au temps de Luitprand. Si ni ce grand prince, ni ses successeurs ne parvinrent à achever l'unité italienne, la faute en est à la diplomatie papale dont ils furent victimes. Ce fut la piété de Luitprand, sa déférence envers le souverain pontife, qui l'arrêta aux portes de Rome.

L'organisateur du royaume lombard cédait d'autant plus aisément aux vieux du pape que l'entente lui paraissait facile et naturelle. Il était le seul monarque puissant qui fût dévoué à l'Eglise, contrastant en cela avec son allié Charles-Martel. Mais ni les donations qu'il prodiguait au clergé, ni les constructions d'églises ne pouvaient faire oublier qu'il était un voisin et un maître éventuel. Ce qui fit illusion à Luitprand, c'est que le pape fut conduit à s'appuyer sur lui. La querelle des iconoclastes brouilla Grégoire II avec l'empereur. Le pape arma, soutenu par les milices de la Pentapole et de la Vénétie. Les orthodoxes lombards occupèrent presque sans résistance les villes de l'Exarchat et de la Pentapole; elles parurent devant Rome. Grégoire II arrêta le roi, l'amena au tombeau de saint Pierre et le renvoya avec sa bénédiction. Il ne s'en tint pas là : pour faire contrepoids, il s'allia aux ducs de Spolète et de Bénévent. Irrité, le roi s'entendit avec le gouverneur impérial, qui venait de reprendre Ravenne, et ensemble ils marchèrent contre les ducs révoltés et contre Rome. 

C'est alors que le pape eut l'idée d'un appel aux Francs. Charles-Martel se borna à répondre par des politesses. D'ailleurs Grégoire II et le prince franc moururent à quelques mois de distance. Le pape Zacharie renonça à l'alliance des ducs, et Luitprand expulsa ceux-ci, les remplaçant par des fonctionnaires plus dociles. Il était à l'apogée de son pouvoir lorsqu'il mourut (744). Son neveu, Hildebrand, fut détrôné l'année de son avènement. Ratchis, duc de Frioul, qui lui succéda, fut l'humble serviteur de l'Eglise; le pape l'empêcha de conquérir la Pentapole; il finit par se retirer dans un monastère (749). Son frère, Aistulf ou Astaulf (749-756), était plus énergique. Il provoqua la crise décisive.

Astaulf reprit les plans d'unification italienne de Luitprand. Il accrut son armée en étendant le service militaire même à ceux qui n'avaient pas de terre. Il s'empara de Ravenne (751), de l'Exarchat et de la Pentapole, puis se tourna contre Rome. Il voulait y établir sa souveraineté, peut-être en faire sa capitale. Nulle prière ne l'en put détourner. C'est alors que le pape Etienne Il fit son fameux voyage auprès de Pépin, le redoutable prince des Francs. La conséquence fut l'expédition franque en Italie (754); vaincu à Suse, bloqué dans Pavie, Astaulf céda; il rendit ses conquêtes, les territoires de l'Exarchat et de la Pentapole. Pépin, au lieu de les restituer à l'Empire, les donna au pape. Il l'avait probablement promis d'avance à ce dernier. Depuis un demi-siècle, le Saint-siège préparait cette solution, confondant l'Eglise de Rome et l'État (respublica) des Romains. Un retour offensif d'Astaulf précisa la situation. De nouveau vaincu et assiégé par Pépin, le roi lombard perdit son indépendance, devint vassal et tributaire du roi franc (756). 

L'Italie payait de son autonomie la constitution du pouvoir temporel du pape. Astaulf mourut. Ratchis, sorti de son couvent, se vit préférer pour la couronne de fer un protégé du pape, le duc de Toscane, Didier (757-774). Celui-ci ne put pourtant s'entendre avec le successeur de saint Pierre. Il voulut recouvrer son indépendance, chassa les ducs de Spolète et de Bénévent, qui avaient fait hommage à Pépin, s'allia aux Grecs; mais il eut l'imprudence de prendre parti contre Charlemagne (qui venait de répudier sa fille Désirée), en faveur des fils de Carloman, voulut les faire sacrer par le pape Adrien. Celui-ci refusa; attaqué par Didier, il appela Charlemagne. Cette fois le royaume lombard fut détruit (774). Une révolte des ducs de Frioul, de Spolète, de Clusium, de Bénévent fut comprimée. Seul Arégise de Bénévent sauvegarda à peu près son indépendance (776).

L'Italie carolingienne

Les efforts des rois lombards pour achever l'unité italienne avaient totalement échoué. Non seulement ils en furent victimes et leur royaume passa aux mains des rois francs, mais l'Italie resta divisée. Au centre fut créé l'État de l'Eglise, formé de l'Exarchat réduit, il est vrai, par les conquêtes de Luitprand, de la Pentapole également diminuée et de la plus grande partie du duché de Rome. Charlemagne avait renouvelé la donation de Pépin, agrandissant le domaine pontifical, lui promettant même, dit-on, des territoires encore occupés par les Grecs, la Corse, la Vénétie. Déjà, d'ailleurs, l'ambition ecclésiastique rêvait davantage; la fable de la donation de Constantin allait lui créer un titre à de bien plus vastes possessions. Au Sud de l'Etat pontifical. que Charlemagne ne traita, du reste, nullement en Etat indépendant, mais plutôt en principauté vassale, les Lombards et les Grecs se maintenaient. Sans doute, le vaillant Adalgise, fils de Didier, ne put relever une cause désespérée; en 780, Charlemagne força à plier même le duc de Bénévent; il fit sacrer son fils Pépin roi des Lombards, constitua une vice-royauté d'Italie gérée par Angilbert et Adalard, sous lesquels vingt comtes francs administrèrent le pays; les assemblées annuelles du peuple réunirent Francs et Lombards. 

En 786, Charlemagne pénètre jusqu'à Capoue et oblige au tribut Arégise; le fils et successeur de celui-ci, Grimoald, dut faire couper la barbe de ses Lombards, battre monnaie à l'effigie carolingienne. Néanmoins, le duché de Bénévent échappe aux Francs. En 801, il faut, de nouveau, guerroyer contre Grimoald. Charlemagne médite une grande expédition pour conquérir l'Italie méridionale et la Sicile. C'est le moment où son élévation à l'Empire rendait plus difficiles ses relations avec les Grecs. Nicéphore, qui avait détrôné Irène (802), juge prudent de traiter. En 803, il semble avoir cédé à Charlemagne, outre l'Italie centrale, l'Istrie et une partie de la Dalmatie, anciennes dépendances de l'Empire romain d'Occident. 

En 806, les ducs de Venise et de Zara font hommage à l'empereur franc. Mais on se dispute la Dalmatie que les Grecs, maîtres de la mer, reconquièrent sans peine. Les Vénitiens refusent de reconnaître Pépin, s'en tenant à la domination de l'empereur des Romains d'Orient. Le roi les attaque dans leur lagune, prend Grado, Malamocco, Chiaggia; mais ils se retirent à Rialto, où ne peuvent arriver les lourds vaisseaux lombards (809). Venise passe ainsi au premier plan et reste indépendante sous la suzeraineté nominale des Byzantins. Charlemagne l'admet dans un nouveau traité conclu avec Michel Ier. Celui-ci lui reconnaissait le titre d'empereur, acceptant ainsi le fait accompli en Noël 799.

Ce n'est pas ici le lieu d'expliquer ce grand événement de la restauration du titre de l'Empire romain d'Occident, d'où sortit cet étrange Saint-empire romain germanique qui domina le Moyen âge. Mais nous devons noter ses conséquences fatales pour le peuple italien. En liant ce titre impérial à la possession de Rome, à la cérémonie du couronnement dans l'église de Saint-Pierre, les papes préparèrent à l'Italie quatre siècles d'invasions. Le prestige de Rome, cité impériale et pontificale, est encore trop grand pour qu'elle puisse se réduire au rôle d'une simple ville, fût-ce même d'une capitale italienne.

Le royaume carolingien d'Italie ne comprenait que le Nord de la péninsule; le Sud restait divisé entre les Lombards de Bénévent et les Grecs. Sur la côte se développaient de petites républiques, Gaète, Naples, Amalfi surtout, sous le protectorat byzantin. La situation se complique par l'arrivée des Sarrasins. En 826, Euphemius appelle les Aghlabites dans l'île. Débarqués à Magara, ils ravagent les campagnes; après quatre années de combats ils prennent Messine (831), puis Palerme; bientôt il ne reste plus aux Grecs que Syracuse, laquelle ne succombe qu'en 878. Les musulmans s'emparent aussi de Tarente, de Bari; ils dévastent les côtes, remontent les fleuves, se lancent dans les montagnes, pénétrant jusqu'au lac de Genève. Léon IV faillit assister à la destruction des tombeaux des apôtres et ne sauva Rome que par son énergie. Avec l'aide des républiques maritimes, il remporta la victoire navale d'Ostie (849); en face du vieux port romain il fonda Porto pour garder l'embouchure du Tibre, en même temps qu'il fortifiait le Vatican. Au Nord de l'Italie la situation n'était guère moins troublée. L'affaissement de la monarchie carolingienne livrait ses provinces à l'anarchie. 

L'Italie avait formé un royaume à part pour Pépin, fils de Charlemagne. Quand il fut mort (810), son fils naturel, Bernard, lui succéda; mais en 818, ayant voulu secouer la suzeraineté de son oncle, l'empereur Louis le Débonnaire, il fut détrôné et mis à mort. Dans les partages ultérieurs, l'Italie fut constamment attribuée à Lothaire, héritier de l'Empire; notamment au fameux traité de Verdun (843). A la mort de Lothaire (855), Louis hérita à la fois du titre d'empereur et du royaume d'Italie. Limité à celui-ci, il put s'en occuper; de 844 à 875 il y régna au milieu de difficultés inextricables, ayant à lutter contre les grands, contre le pape, contre les Grecs, les Sarrasins, les ducs lombards du Sud. Il fut aidé par les archevêques de Milan et de Ravenne, toujours peu disposés à reconnaître la suprématie romaine, et par les villes. Il n'en fut pas moins très faible. 

Dans le Sud, le grand-duché de Bénévent s'était divisé par la création du duché de Salerne (dans l'ancienne Lucanie); les ducs favorisaient les Sarrasins; le succès du long siège de Bari, que Louis II reprit aux musulmans (871), et la victoire remportée à Capoue, furent annihilés par un échec devant Tarente. Les Grecs n'assistaient l'empereur franc qu'à contre-coeur; les princes locaux le trahissaient pour s'affranchir. La mort de Louis II livra l'Italie aux compétitions des derniers Carolingiens, Charles le Chauve et les fils de Louis le Germanique. Les Sarrasins ne rencontraient plus d'obstacle; la campagne romaine fut dépeuplée après Charles le Chauve (876-877), le pape voulut faire roi Boson; il dut accepter pour roi d'Italie (880) et empereur (881) Charles le Gros. La déposition de ce dernier (887) couronna la dissolution de la monarchie carolingienne.

L'Italie se trouva rendue à elle-même, mais privée de tout pouvoir central. Les grands élurent roi un Franc, parent de la maison carolingienne, Bérenger, margrave de Frioul. Mais le duc de Spolète Gui se fit couronner empereur par le pape (891) et fut reconnu roi d'Italie dans l'Ouest de la Lombardie (nom par lequel on peut désigner dès lors l'Italie continentale). La division était pire encore dans le centre de la péninsule, où le pape s'efforçait de consolider ses possessions et dans le Sud où chaque ville importante se rendait autonome. Le duché de Bénévent se morcelait, tandis que les Grecs et les Sarrasins se disputaient le Bruttium et l'Apulie. Aux ravages des Sarrasins s'ajoutèrent ceux des Magyars ou Hongrois, qui dévastèrent le bassin du Pô, la Toscane et ne disparurent de l'Italie centrale qu'en 942 ; des pirates vikings qui, à plusieurs reprises, s'engagèrent dans la Méditerranée. Le IXe et le Xe siècle furent pour l'Italie une période de décadence et de ruine. C'est aussi à ce moment que se fit définitivement entre l'Italie méridionale et le reste du pays une scission dont les conséquences sont encore maintenant très graves. 

La géographie économique la préparait, l'antagonisme des peuples l'accentua ; les Arabes, les Grecs avaient bien peu de traits communs avec les Germains latinisés qui se disputaient le Nord. La politique byzantine méthodiquement appliquée du VIe au XIe siècle sut conquérir à l'hellénisme l'ancienne Grande-Grèce redevenue latine sous les empereurs romains. Lenormant a montré comment l'hellénisme byzantin sut conquérir à sa langue, à ses moeurs, à sa religion, à sa culture la partie méridionale de la péninsule, tendant de plus en plus à étouffer les dernières traces de latinisme dans le gouvernement de l'Empire et travaillant énergiquement à faire de ses provinces italiennes une annexe de ses pays grecs. Cette Grèce italienne resta limitée au bassin du golfe de Tarente et aux presqu'îles extrêmes; mais les Grecs eurent l'habileté de replacer sous leur influence les provinces voisines. Partis d'Otrante que leur avait rendu Didier, et de Bari repris par Louis II et réoccupé ensuite par eux, ils reconquirent sur les Sarrasins toute l'Apulie, agrandissant ce qu'ils appelèrent thème de Lombardie. Leur fonctionnaire supérieur s'appela catapan. Les Musulmans furent à peu près confinés en Sicile et sur les côtes de la Corse et de la Sardaigne. 

Les querelles incessantes des principicules lombards et des aventuriers qui bataillaient pour la domination des grandes villes de la côte occidentale s'alliant indifféremment aux Grecs et aux Sarrasins, n'empêchèrent pas un certain ordre de s'établir; les cités maritimes, à peu près indépendantes, acquirent même une grande opulence. Amalfi tint alors le premier rang, grâce à des traités de commerce avec les Sarrasins, et fut l'entrepôt du commerce de la Méditerranée; elle compta jusqu'à 50,000 citoyens, eut des comptoirs à Constantinople, Antioche, Alexandrie; Gaète eut le même régime, des magistrats et un duc élu par les bourgeois, confirmé par la cour de Byzance. A Naples, l'évêque Athanase, frère du duc, le fit périr et tenta de constituer une principauté avec l'alliance du pape, puis des Sarrasins (877-915) ; son neveu Grégoire lui succéda et s'allia aux ducs de Bénévent. Ceux-ci appartenaient à une nouvelle famille implantée à la fin du IXe siècle par Atenulf. Un descendant de celui-ci, Pandolf Tête de fer, réunit les trois duchés lombards de Bénévent, de Capoue et Salerne.

Ses héritiers les conservèrent, mais séparés; le duché de Capoue répondait à la Campanie septentrionale, celui de Naples possédait les bords du golfe, celui de Bénévent le Samnium avec le versant adriatique et le mont Gargano, celui de Salerne l'ancienne Lucanie. A l'embouchure du Garigliano une colonie arabe se maintenait et fournissait aux villes et aux ducs des soldats pour résister aux entreprises du pape, lequel s'efforçait de les annexer à l'Etat de Saint-Pierre. Les Sarrasins s'y maintinrent de 880 à 916, et firent un désert des pays voisins : les grands monastères de Subiaco, de Farfa furent détruits. Ce n'est qu'en 916 qu'on put écraser ce guêpier.

Dans le Nord de l'Italie, le nouvel empire était réduit à un fantôme, comme la royauté lombarde. En 896, Arnulf de Germanie s'est fait couronner empereur à Rome. Mais dès qu'il fut loin, Lambert de Spolète, fils de Gui, reprit le titre et le pape le reconnut en 898. Sa mort subite laissa dépourvus ses partisans ou plutôt les ennemis de son rival, Bérenger de Frioul. Ils appelèrent le fils de Boson, Louis de Provence, et le pape Benoît IV lui donna à Rome la couronne impériale (900). Bérenger, dont les Hongrois venaient de détruire l'armée sur la Brenta (septembre 899), ne put d'abord résister. Mais il se releva, s'empara de Pavie et de Vérone, surprit Louis III et le fit aveugler, puis le renvoya en Provence (905). En 916, Bérenger finit par obtenir de Jean X la couronne impériale. Mais les Italiens s'en tenaient à leur funeste maxime d'avoir toujours deux maîtres pour tenir en bride chacun par la crainte de l'autre. Ils appelèrent Rodolphe II, roi de la Bourgogne cisjurane; Bérenger fut vaincu et tué (924). Il est le dernier Italien qui ait possédé la dignité impériale. Rodolphe, roi d'Italie, fut bientôt renversé par Hugues de Provence; sa soeur utérine, Irmengarde, veuve du marquis Adalbert d'Ivrée, lui forma un parti et il fut couronné roi d'Italie à Pavie (926). Hugues abandonna en échange la Provence à Rodolphe (930). 

L'anarchie n'était pas moindre dans l'Etat pontifical. En huit années (896-904), huit papes se succèdent sans pouvoir matériel et sans autorité morale. Faute d'un empereur qui maintienne l'ordre, ils sont le jouet des factions locales. Théodora et Marozia disposent de la tiare. Jean X (914-928), aidé de Théophylaste, époux de la mère, et d'Albéric (chevalier de fortune devenu marquis de Camerino), époux de la fille, fut un des princes les plus énergiques de cette misérable époque. Sa brouille avec Albéric leur coûta la vie à tous deux. Marozia, restée maîtresse de Rome, fit pape son fils Jean XI et promit l'Empire au roi Hugues qui l'épousa (932). Tous furent expulsés par un autre fils de Marozia, Albéric. Celui-ci voulut fonder à Rome un Etat laïque, réduisant le pape au pouvoir spirituel. Il régna plus de vingt ans (932-954) sous le titre de prince et sénateur des Romains. Hugues, cruel, fourbe et débauché, ne put jamais rentrer dans Rome. Il ne sut que négocier avec les Grecs, acheter la retraite des Hongrois, confier aux Sarrasins la garde des Alpes. Il maria à son fils Adélaïde, fille de Rodolphe de Bourgogne, dont lui-même épousa la veuve, Berthe. Il se forma contre lui un parti qui lui opposa son neveu, Bérenger, marquis d'Ivrée, le fils d'Irmengarde. Celui-ci, menacé de mort, se réfugia en Allemagne (942) auprès du roi Otton Ier. Il revint en 945 et Hugues dut fuir en Provence; mais son fils Lothaire rallia assez de partisans fidèles au système de bascule pour tenir tête à Bérenger, lequel ne fut reconnu roi d'Italie qu'après la mort du jeune Lothaire (950). 

Pour assurer sa couronne, Bérenger II voulut marier son fils Adalbert (qu'il s'était associé) à la belle Adélaïde, veuve de Lothaire. Celle-ci s'enfuit au château de Canossa et implora le secours d'Otton. Cette démarche ouvre une nouvelle période de l'histoire d'Italie. Le roi de Germanie vint chercher sa fiancée à la tête d'une armée, célébra son mariage à Pavie et prit le titre de roi d'Italie (951). L'année suivante, Bérenger et Adalbert se soumirent et vinrent à l'assemblée d'Augsbourg recevoir leur royaume d'Italie à titre de vassaux du puissant souverain allemand. Celui-ci en détacha la partie orientale, l'ancien duché de Frioul, les marquisats d'Istrie, Aquilée, Trente et Vérone, lesquels furent unis à l'Allemagne et attribués au duc de Bavière (952). L'entente dura peu. Non content de secouer le joug, Bérenger se brouilla avec le pape, provoquant une seconde expédition d'Otton, lequel prit à Milan la couronne d'Italie (961) et à Rome la couronne impériale (962). L'Italie avait de nouveaux maîtres.

La période anarchique que nous venons de décrire eut une influence sur l'évolution politique intérieure du pays. Il se hérissa de forteresses derrière lesquelles chaque seigneur abrita son insoumission. Les villes, encore plus menacées par les Hongrois, les Sarrasins et les bandes des divers prétendants, furent toutes encloses de murs derrière lesquels les bourgeois s'armèrent. Leur population s'accrut d'une foule de gens des campagnes qui ne trouvaient pas ailleurs de sécurité. Les nobles se retirèrent dans leurs châteaux, et la prépondérance des villes diminua l'importance des seigneurs féodaux. Dans les villes, qui demeuraient les chefs-lieux des circonscriptions politiques aussi bien qu'ecclésiastiques, le pouvoir des ducs et comtes fut effacé par celui des évêques. Les concessions multipliées faites par les rois et empereurs éphémères, pour s'attacher des partisans ou favoriser le relèvement de cités saccagées par les hordes païennes, accrurent beaucoup l'autonomie des villes. Les tentatives de Bérenger II pour restaurer l'autorité royale le firent traiter de tyran. Otton se présenta comme le champion des libertés municipales et ecclésiastiques. Il favorisa les évêques et plus encore les communautés urbaines; c'est du Xe siècle que date la résurrection des franchises municipales abolies au temps des rois lombards. La politique d'Otton préparait à ses successeurs d'invincibles difficultés. Les évêques et les villes dont il accroît la force détruisent le Saint-Empire qu'il reconstitue. (Félix Henneguy).

.


[Histoire politique][Biographies][Cartothèque]

[Pages pratiques][Aide][Recherche sur Internet]

© Serge Jodra, 2016. - Reproduction interdite.