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Paul Hervieu

Paul-Ernest Hervieu est un écrivain français né à Neuilly-sur-Seine en 1857, mort à Paris en 1916. Il fut inscrit d'abord au barreau de Paris, puis se tourna vers la carrière diplomatique. Secrétaire à la légation française au Mexique, il donna se démission en 1880 pour se consacrer à la littérature. Il publia, sous le pseudonyme d'Eliacin, des chroniques et des nouvelles où l'on remarqua une curieuse aptitude à noter de chaque chose le trait caractéristique, une vigueur de pensée et d'expression qui va parfois jusqu'à la rudesse, une manière enfin très spéciale de présenter la vie en raccourcis puissants. 

L'humoriste énergique de Diogène le Chien (1882), de la Bêtise parisienne (1883), de l'Alpe homicide (1885), donna toute sa mesure dans ses romans : Flirt (1890); Peints par eux-mêmes (1893); l'Armature (1893); les Yeux verts et les yeux bleus, Deux Plaisanteries, le Petit Duc, l'Inconnu, l'Exorcisée; mais c'est au théâtre surtout : les Tenailles (1895); la Loi de l'homme (1897); la Course du flambeau (1901); l'Énigme (1901); Théroigne de Méricourt (1902), que devait réussir ce talent si ferme et si hardi. On lui doit encore : le Dédale (5 actes, 1903) et le Réveil (3 actes, 1905); Bagatelle (1912); Connais-toi (1913).

Le talent de Paul Hervieu comme dramaturge a acquis une grande sûreté; ses pièces sont bien ordonnées. Des qualités d'observation profonde, d'analyse pénétrante et concise, s'y manifestent avec une intensité qui dépasse parfois le but, et aussi avec une préoccupation toujours croissante des problèmes sociaux. (G.-F.).
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Les Dangers et les charmes du monde

 « Monsieur Cyprien Marfaux à Monsieur Guy Marfaux, artiste peintre, au château de Pontarmé.

Paris, 6 octobre 1892.

 Mon cher garçon, je te concède que tu sois en passe de devenir tout à fait gentilhomme, car te voilà déjà insolent.

J'aurai, néanmoins, la grandeur d'âme de te remercier pour tes importantes corrections sur les bévues de mon dernier bouquin. Je m'y conformerai par un remaniement de l'édition qu'on en va incessamment retirer : désormais, mes domestiques feront leurs trois toilettes par jour; et j'intercalerai, quelque part, un artiste peintre qui, fils d'agent voyer, n'en interpellera pas moins les duchesses par leur tout petit nom.

Note, mon garçon, que je suis enchanté, pour toi, que tu te plaises si cordialement, puisque cela t'échoit, à mener la vie d'un Valois ; et - sans insinuation déplacée, honneur aux dames. - je suis convaincu que, avec ton aimable tournure, cela doit t'aller parfaitement. Mais, parole! j'avais rêvé, en ta faveur, une autre destinée.

J'avais rêvé que tu continuasses à être ce que tu étais, ou plutôt à devenir ce que tu devenais, alors que tu suivais une existence vraiment digne d'un artiste. Et c'est dans cette période-là que tu as donné les preuves, ne t'en déplaise, qui jusqu'à nouvel ordre restent les plus brillantes, de ton talent.

Certes, j'ai toujours applaudi, du meilleur coeur, à cette forme de ton succès qui consistait à recevoir les visites des gens du monde dans ton atelier. Car, là, tu étais bien à ta place, bien chez toi, bien maître de la situation. Les uns et les autres, dans ces conditions, ne pouvaient que t'entretenir de ton art, t'en flatter, t'encourager par l'hommage de leur démarche et de leurs félicitations, si médiocrement qu'elles fussent tournées.

Où tu es maintenant, chez eux, l'affaire est tout autre. Logiquement, et à l'inverse, c'est à toi qu'il incombe de leur parler de leur mérite ; et, pour cela, il faut d'abord que tu perdes ton temps à leur en découvrir. Dans leur milieu, tu ne peux leur avoir l'air que d'un mondain amateur, de même que ceux des leurs qui venaient, à ton atelier, te soumettre de leur peinture, étaient pour toi des peintres amateurs. Possible que tu ne t'aperçoives pas de cette transformation dans la nuance à ton égard, mais elle est certaine. Quand leurs peintraillons viennent à toi, tu les juges, en bonne rosse que tu es ; quand tu vas à eux, ils te jugent. Et tu peux, mon garçon, compter sur leur rosserie.

Ce que je te reproche gravement, c'est que tu en sois à préférer la société du premier baron coiffé - tâche, au moins, que ce soit par toi - à celle des personnalités de valeur parmi lesquelles et grâce auxquelles tu es parvenu à être ce que tu es. Un peu de plus j'aurais dit : ce que tu as été.

Voyons, réponds : dans ta nouvelle fréquentation, les hommes sont-ils seulement à moitié aussi intelligents que dans l'ancienne? Les femmes sont-elles plus jolies, plus satisfaisantes, plus fournies sous quelque rapport?

Non, n'est-ce pas?

Alors, quoi? Qu'est-ce qui t'attire, te capte? Je vais te le dire, mon garçon :

1° L'espoir de gagner facilement de l'argent. Eh bien! c'est du propre; et, en définitive, tu te trompes il n'y a rien d'aussi rat que les gens du monde.

2° L'agrément de te pavaner et de te prélasser dans du luxe. Mais, bon sang! le luxe des autres est une provocation contre soi, un outrage privé, un attentat public! Il nous fait mal aux yeux, il nous démange la peau; il nous rendrait voleur, assassin.

3° La vanité qu'on attrape, en se frottant à la vanité de titres nobiliaires, de noms pompeux (et surtout pompiers).

Voilà. Cherche à ton tour dans tes mobiles; et je te défie de me signaler rien de mieux ni rien de plus.

Sur ce, oseras-tu soutenir, à présent, que ta valeur morale, intellectuelle et talentueuse n'ait pas diminué, depuis l'époque où l'argent, le luxe et les armoiries te faisaient faire la nique, quand tu travaillais pour toi seul, et qu'il n'y avait de riche à ton gré que la gloire des maîtres, de noble et de somptueux que les futures oeuvres dont tu nourrissais l'idéal?

Ce que tu as pu produire, grâce au sol désert et abrité sur lequel ton art a poussé, je le sais et tu le sais. Chacun a pu constater, par les fruits, que ce sol était à ta convenance. Nul ne sait encore ce que tu donneras, une fois transplanté. Peut-être rien. Prends garde!

En outre, et c'était fatal, tu t'écartes de tes anciens amis, de ceux qui t'ont soutenu, prôné, et qui furent tes garants. Justement, l'ami Garriard, qui dînait hier à la maison, m'a dit que ton nouveau monde te faisait le plus grand tort et que, quand on serait bien convaincu de ton option pour la droite, tu n'aurais bientôt plus le groupe des vrais artistes à tes côtés.

Or, si je vois quels partisans tu perds, je ne vois guère que tu en acquières d'autres. Je ne conteste pas que ton marquis de Nécringel ne te comble de prévenances. Entendu : il est charmant, il ne dédaigne pas de se montrer en ta compagnie chez ses fermiers; de plus, il t'a fait une commande, et il doit en avoir pour toi le genre d'estime que les messieurs de son espèce ont envers quelqu'un qui leur gagne leur argent, ailleurs qu'aux nobles jeux du hasard, c'est-à-dire en travaux manuels. Et je suis convaincu aussi que cela coûte encore moins à M. le comte, son beau-père, de te considérer comme l'égal de Théodore Rousseau pour les portraits et de Vélasquez pour les paysages. Mais réfléchis à ceci : ta raison, ton unique raison d'être en cour auprès de ces seigneurs, ce sont les éloges que tes amis de la première heure ont pensés, dits et imprimés sur toi. Car, au banquet restreint de la haute vie, le mérite individuel n'est presque rien, l'individu en soi est trop peu de chose pour avoir droit à l'un des couverts très strictement comptés. Nul n'y est admis qu'en représentation, en qualité de représentant. On y représente tantôt des aïeux, tantôt des capitaux ou des électeurs, ou encore des admirateurs et du succès.

Par conséquent, mon cher garçon, si tu veux conserver ton titre à piquer les assiettes de ce monde-là, ne rebute pas la clientèle d'esprits ingénus et de coeurs enthousiastes qui ont établi ta notoriété et qui sont le seul appui solide d'un artiste.

Là-dessus, je te remercie de t'être informé affectueusement des nouvelles de mon intérieur.

Léontine tient très bien la maison, de telle sorte que, pour la première fois de mon existence, j'ai des économies. Je te souhaiterais une femme pareille, malgré la vivacité avec laquelle on déblatère contre le collage. Car, du train où je te vois parti, j'appréhende toujours que tu ne veuilles te lancer dans quelque liaison copurchic. Tu as du coeur, mon bon petit : et une de tes grandes dames, à linge fleurdelisé, ne te prendrait que comme passe-temps. Il faut te garer de cela surtout, encore plus que de tout, je t'en prie, parce que la tentation est sans doute forte et que la déception te serait rude.

Ce que Léontine a tout à fait de bon garçon, c'est de se plaire absolument chez nous et de ne faire la tête à aucun camarade. Comme ça, l'on peut vivre selon le traintrain qui me plaît, laisser venir les idées et en échanger avec les autres, dans la fumée des pipes.

L'ami Garriard vient presque tous les soirs, ou bien on le retrouve pour souper, après le spectacle, les soirs de premières. C'est là le seul genre de sorties auquel tient Léontine, et que je lui accorde volontiers. L'autre soir, Garriard nous a lu le premier acte de sa pièce, qui est fichtrement bien. Il y avait aussi là Jinker, qui nous a joué, à quatre mains, avec Mélanie, le morceau qu'il a composé pour leur mariage et qu'il intitule « La Marche nuptiale des unions régularisées. » On s'est tordu. Et puis, on a discuté pour savoir si, Léontine et moi, nous ne devrions pas nous marier aussi, à notre tour. Mais à quoi bon  Nous n'avons à nous gêner pour personne, et rien ne nous manque. Du reste, Léontine a dit qu'elle ne le voudrait pas.

Quant à mon travail, je poursuis mon roman sur les caissiers. Garriard dit déjà que ça va être épatant. Il m'a d'ailleurs, lui-même, donné quelques bons détails sur des coups que le second mari de sa mère a faits avant de filer en Belgique.

Réponds-moi, petit frérot, que tu n'en veux pas à ton vieux de sa morale; et préviens-moi quand tu seras sur le point de revenir, pour qu'on ait les amis ordinaires avec un repas extra.

Ton Cyprien Marfaux. »
 

(P. Hervieu,extrait de Peints par eux-mêmes).
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Dictionnaire biographique
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