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Jules Guesde

Mathieu Basile, dit Jules Guesde est un homme politique français, né à Paris le 11 novembre 1845, mort à Saint-Mandé le 28 juillet 1922.

D'abord fonctionnaire au ministère de l'Intérieur (1863), il est, tout jeune, de la petite phalange des républicains de la première heure et, parmi eux, l'un de ceux qui affirment le plus ardemment leurs convictions. Il semble s'être destiné dès l'adolescence à la carrière d'un de ces irréductibles apôtres de l'école de Blanqui, décidés à combattre sans merci la société qui s'accommode des misères du peuple, intransigeants sectaires qui ont souvent méconnu la réalité et que la force même de leurs convictions a rendus maintes fois injustes, mais droites et scrupuleuses consciences, qui ont su mettre rigoureusement leur vie en accord avec leur doctrine.
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Jules Guesde.
Jules Guesde (1845-1922).

Humanitaire comme on disait alors, c'est-à-dire pacifiste, il s'élève avec véhémence contre la politique impériale, proteste contre la déclaration de guerre et est condamné, pour ce fait, à quatre mois de prison.

La chute de l'Empire le libère, et il va s'établir à Montpellier, où il prend rapidement la tête des républicains les plus avancés, dont son journal, les Droits de l'homme, représente les tendances. Quelques-uns d'entre eux ayant été arrêtés par ordre du gouvernement provisoire, le jeune tribun suscite une petite émeute et les délivre.

Lorsque naît la Commune, Guesde en adopte les principes, qui, par avance, étaient déjà les siens et met les Droits de l'homme à son service. Son attitude lui vaut une nouvelle condamnation (cinq ans de prison), dont il évite les effets en s'expatriant. Réfugié d'abord à Genève, il dirige le Réveil international, fonde une section de l'internationale ouvrière et fait paraître une violente diatribe contre la répression du mouvement communaliste : le Livre rouge de la justice rurale. Il lui faut bientôt passer en Italie où, tout en enseignant la littérature française, il joue un rôle politique assez important. Les principales feuilles d'extrême gauche le comptent parmi leurs collaborateurs. Son action déplaît au gouvernement royal, qui l'expulse (1875). Il revient en Suisse, mais bénéficie de l'amnistie partielle de 1876 et rentre en France. Il écrit alors dans le Radical, dans les Droits de l'homme, dans la Révolution française et fonde le premier journal collectiviste : l'Egalité, porte-parole du marxisme et où les thèses les plus fréquemment soutenues sont le droit pour la société de s'approprier toutes les sources de la richesse et la nécessité de la lutte des classes aboutissant à la conquête du pouvoir par le prolétariat organisé.

Mais les travailleurs ne forment pas encore un groupement conscient et compact. Ils n'ont ni programme ni doctrine. Guesde entreprend de fixer cette doctrine et de cristalliser autour d'elle un parti ouvrier. Après de longues tournées de conférences à travers la France, au cours desquelles il catéchise les ouvriers, il élabore enfin, d'accord avec Paul Lafargue, le programme du parti ouvrier, et ce parti, il réussit, non sans luttes, à le constituer. Encore une fois emprisonné par le gouvernement de l'Ordre moral pour avoir tenté de réunir à Paris un congrès ouvrier international, il triomphe au congrès ouvrier du Havre (1880), qui adopte son système : le guesdisme est né.

Son fondateur l'a exposé tout au long dans le Catéchisme socialiste, paru peu de temps auparavant (1878) et qui est le meilleur résumé théorique de ses idées. Au nom du déterminisme, Guesde y condamne la morale commune et ses distinctions - surannées, dit-il - entre un bien et un mal absolus. Il donne pour seul critérium du bien l'utilité générale, qui englobe par définition l'utilité particulière de chaque individu, et de la solidarité, qui unit tous les hommes « dans le temps et dans l'espace » du droit de chaque individu à rechercher et à obtenir le bonheur au moyen de ses propres facultés, de ses pro pres forces et des forces et des facultés de ses associés, il déduit, avec une logique rigoureuse, la nécessité de la reprise par la société de tous les moyens de production et de la destruction totale - par la révolution armée - de « l'ordre bourgeois-». Pour lui, donc, point de pacte entre le socialisme et la société capitaliste, qui serait un pacte entre opprimés et oppresseurs; nulle demande de réformes qui, obtenues par la grâce de la société, supposeraient l'acceptation tacite des principes sur lesquels elle repose; nulle collaboration des chefs socialistes avec le gouvernement.

« II n'y a place dans nos rangs pour aucun genre d'opportunisme », écrit-il.
Cette intransigeance brutale et malhabile suscita une vive opposition dans le parti socialiste et, finalement, la scission entre les guesdistes et les possibilistes, qui, bientôt rangés autour de nouveaux leaders, se proposaient d'obtenir par des améliorations immédiates du sort des ouvriers et, au besoin par la collaboration avec les gouvernements capitalistes, des acomptes sur la révolution sociale, qu'ils ne jugeaient possible que dans un avenir éloigné.

La scission ne fait que redoubler l'ardeur de Guesde, qui continue son apostolat errant, non sans s'exposer aux foudres de la loi (il est emprisonné encore en 1883), puis fonde de nouveaux organes, destinés à défendre le parti ouvrier : le Cri du peuple, le Citoyen, le Socialiste, petits journaux, dont l'action ne laisse pas d'être grande sur les masses.

En 1893, il juge le moment venu de porter ses idées devant le Parlement, se présente à la députation dans le département du Nord et triomphe à Roubaix, diffcilement et après une lutte épique contre ses adversaires. A la Chambre, il obtint, non les éclatants triomphes oratoires d'un Jaurès, mais des succès d'estime. Avec sa physionomie austère et un peu hirsute, vaste front bosselé, visage émacié, barbe irrégulière et drue et son intransigeance violente, dédaigneuse de toute tactique parlementaire et des applaudissements de ses adversaires, il apparaît comme une physionomie d'un autre âge.

Il forçait l'attention par de cinglantes apostrophes, dont quelques-unes sont restées légendaires :

« Vous aimez les ouvriers, dit-il un jour au comte de Mun [...] vous les aimez saignants...» 

« Vous partagez avec vos ouvriers, lança-t-il à un autre, vous prenez le beurre et vous laissez l'assiette! »

Guesde ne fut pas réélu en 1898, et il dut se consacrer entièrement à maintenir l'unité politique de son parti, dont, peu à peu, sous l'influence grandissante des possibilistes qui portaient l'un d'entre eux au ministère, la direction lui échappa. Après l'acceptation par Millerand du ministère des travaux publics, Guesde réunit un congrès socialiste à Paris. Les débats véhéments de ce congrès se clôturèrent par l'intronisation de Jaurès comme chef des possibilistes et par la réunion, sous l'égide de Guesde, de toutes les fractions de gauche du parti socialiste (guesdistes proprement dits, communistes, blanquistes). Au congrès de Reims de 1903, Jules Guesde apparaissait comme le grand chef de tous les révoltés contre l'ordre social.

Battu une fois encore en 1902, Guesde réussit enfin, aux élections de 1906, à se faire envoyer à la Chambre par les ouvriers de Lille, qui lui renouvelèrent leur confiance à toutes les légistures suivantes. Il continua d'y apparaître comme l'irréductible ennemi de la société capitaliste. Mais, dans l'enceinte parlementaire, sa parole se fait de plus en plus rare; car, de l'aveu de tous, c'est Jaurès qui est maintenant le porte-parole officiel du socialisme. Mais il conserve une grande influence sur les masses ouvrières, auxquelles il ne cesse de montrer comme but de leurs efforts d'organisation la conquête du pouvoir par l'insurrection. Le discours qu'il prononça au congrès de Saint-Etienne en 1909 est, à ce point de vue, tout à fait caractéristique. Il s'efforça ainsi de maintenir la tradition de Blanqui et de la Commune et, à ce titre, combatit âprement toutes les panacées du coopératisme, du syndicalisme se suffisant à lui-même, du municipalisme, de l'étatisme, qui risquaient de faire oublier aux socialistes leur raison d'être : la révolution sociale.

Lorsque éclata la guerre, Guesde commençait d'être un peu oublié. Il représentait, semblait-il, un aspect périmé du socialisme. Mais la mort de Jaurès lui rendit un peu de son ancien prestige et, lorsque, le 26 août 1914, le ministère Viviani voulut placer un leader socialiste dans le cabinet de guerre, il parut le plus désigné. Ministre d'Etat du 26 août 1914 au 29 octobre 1915, il coopéra autant que ses forces le lui permirent à la défense nationale et à l'union sacrée.

A partir de 1916, ce fut vraiment, pour Guesde vieilli et malade, une presque complète retraite. D'ailleurs, la révolution russe (Histoire de l'URSS) et ses sanglantes violences, que, malgré ses appels antérieurs à l'insurrection, il condamnait sévèrement, fut pour lui l'occasion d'âpres discussions avec les nouveaux chefs du socialisme français, et peu s'en fallut que le fils spirituel de Blanqui n'apparût à quelques-uns d'entre eux comme un réactionnaire, parce qu'il n'approuvait pas la terreur bolcheviste.

Il est mort, simplement, en stoïcien, confiant toujours malgré ses déboires en la réalisation future de son idéal. Cet homme qui fut pour les uns un farouche sectaire, pour les autres un apôtre et auquel, en dépit de son étroitesse d'esprit, on ne peut dénier la plus haute conscience, aima sincèrement le peuple et voulut son bonheur. Disciple de Marx, il est cependant de la lignée des grands précurseurs du socialisme français.

Il laisse de nombreux ouvrages dont la plupart sont la réunion des articles qu'il publia dans la presse quotidienne ou périodique française. (L. Vegenne).

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Dictionnaire biographique
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