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Grévin

Jacques Grévin est un poète français et médecin, né à Clermont en Beauvaisis en 1538, mort à Turin le 5 novembre 1570. Enfant précoce, il avait terminé ses humanités à l'âge de treize ans, et put dès lors s'exercer à la langue française, alors absolument bannie des études classiques.

Il était à peine sorti des bancs lorsqu'il composa sa tragédie de Jules César, qui eut un succès énorme à la ville et dans l'université. Puis il écrivit deux tragédies, la Trésorière, qui fut représentée en 1558 (l'auteur n'avait encore que vingt ans) et les Esbahis, qui lui furent commandées par Henri II, à l'occasion des noces de sa fille Claude, duchesse de Lorraine, jouées le 16 février 1560, au collège de Beauvais, devant le roi et toute la cour. Il composa ensuite une pastorale et une autre comédie, la Maubertine, qu'il prétend quelque part lui avoir été volée.  Selon Laharpe, ses pièces le placent au-dessus de Jodelle
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Brutus avant le meurtre de César

« Rome, effroy de ce monde, exemple des provinces, 
Laisse la tyrannie entre les mains des Princes
Du Barbare estranger, qui honneur luy fera,
Non pas Rome, pendant que Brute vivera. 
Rome ne peult servir, Brute vivant en elle, 
Et cachant dedans soy ceste antique querelle. 
Ce n'est assez que Brute aist arraché des mains 
D'un Tarquin orgueilleux l'empire des Romains,
S'il n'est contregardé [ = gardé de toute attaque]. Le neveu ne merite 
Estre heritier des biens, si l'ayeul ne l'excite 
A suyvre sa vertu, et si avec les biens 
Il ne monstre le tueur de tous ses anciens. 
Brute, monstre toy donc, et d'une belle gloire 
Voüe aujourdhuy ta vie à la longue memoire : 
Autrement tu n'es pas digne d'avoir vescu, 
Si apres toy ne vist l'honneur d'avoir vaincu. 
Brute, fais aujourdhuy, fay, fay que Cesar meure, 
Afin qu'à tout jamais ta memoire demeure 
Ennemie du nom de ce Tyran cruel, 
Comme vivant je suis son ennemi mortel. 
Et quand on parlera de Cesar et de Romme, 
Qu'on se souvienne aussi qu'il a esté un homme, 
Un Brute, le vangeur de toute cruauté, 
Qui aura d'un seul coup gaigné la liberté.
 

(J. Grévin, César, acte II;- p. 14 de l'édition de 1562).

Brutus après le meurtre

« Le Tyran est tué, la liberté remise [ = rétablie],
Et Rome a regaigné sa premiere franchise [ = liberté]. 
Ce Tyran, ce Cesar ennemi du Senat, 
Oppresseur du pays, qui de son Consulat 
Avoit faict heritage [ = son patrimoine], et de la Republique 
Une commune vente [ = vente à l'encan] en sa seule pratique, 
Ce bourreau d'innocens, ruine de nos loix,
La terreur des Romains, et le poison des droicts, 
Ambitieux d'honneur, qui monstrant son envie 
S'estoit faict appeler Pere de la patrie, 
Et Consul à jamais, à jamais Dictateur, 
Et pour comble de tout, du surnom d'Empereur.
Il est mort ce meschant qui, decelant sa rage, 
Se feit impudemment eslever un image [ = une statue]
Entre les Rois. Aussi il a eu le loyer
Par une mesure main qu'eut Tarquin le dernier. 
Respire donc à l'aise, ô liberté Romaine,
Respire librement sans la craincte inhumaine
D'un Tyran convoiteux [ = avide]. Voyla, voyla la main,
Dont ore [ par laquelle aujourd'hui] est affranchi tout le peuple Romain. »
 

(J. Grévin César, acte V, - p. 39).

Malgré ses succès dans l'art dramatique, Grévin y renonça pour se consacrer entièrement à l'étude de la médecine et il fut reçu docteur de la faculté de Paris en 1560. Cependant le démon de la poésie s'était de nouveau emparé de lui à l'occasion de son amour pour Nicole Estienne, fille de Charles Estienne, médecin, et nièce du célèbre imprimeur Robert Estienne, qui publia en 1560, sous le titre de l'Olympe, le recueil de sonnets, d'odes, de chansons et d'autres poésies érotiques qu'il avait consacrées à sa belle, laquelle, malgré ce beau débordement poétique, épousa un autre médecin, Jean Liébault. 

Grévin se consola en composant sa Gélodacrye, autre recueil de poésies, et en se remettant avec ardeur à ses études médicales. Il traduisit du grec les Thériaques de Nicandre, et les préceptes de Plutarque Sur le Mariage, et se lia avec Muret et avec Ronsard qui fit son éloge dans plusieurs pièces de ses oeuvres. Mais bientôt les querelles religieuses du temps brouillèrent Grévin avec le chef de la Pléiade. Ronsard était resté fervent catholique et avait écrit contre les novateurs son pamphlet intitulé Discours des misères du temps. Grévin, au contraire, avait embrassé avec ardeur la Réforme et avait collaboré avec d'autres auteurs à un écrit intitulé le Temple, fait en réponse à celui de Ronsard.

Il lui serait peut-être arrivé malheur s'il n'avait pas quitté Paris en 1561 appelé par Marguerite de France, soeur de Henri II, et duchesse de Savoie, qui en fit son poète et son conseiller. C'est auprès de cette princesse, à Turin, qu'il mourut dans sa trente-deuxième année. La duchesse lui fit faire de magnifiques funérailles, et adopta sa femme et sa fille, qui était sa propre filleule.

Outre les ouvrages que nous avons déjà cités et un certain nombre d'oeuvres perdues ou restées manuscrites, Jacques Grévin publia encore, en 1562, une réimpression de son Olympe (Paris, in-8) ; les Regrets de Charles d'Autriche, empereur, ensemble la description du Beauvoisis et autres oeuvres (Paris, 1558, in-8); Hymne sur le mariage de François, dauphin de France, et de Marie Stuart, reine d'Ecosse (Paris, 1558); Pastorale sur les mariages de madame Elisabeth, fille aînée de France, et de madame Marguerite, soeur unique du roi, imprimées à Paris (in-4), en 1559, par Martin L'Homme; un poème sur l'Histoire des Français et hommes vertueux de la maison de Médicis, dédié à la reine, mère du roi (Paris, chez Robert Estienne, 1567, in-4); OEuvres de Nicandre, traduites en vers français (Anvers, 1568, in-4); Préceptes de Plutarque sur la manière de se gouverner en mariage, traduits du grec en français (Paris, 1550); Apologie sur les vertus et facultés de l'antimoine (Paris, 1567, in-8); les deux livres Des Venins (Anvers, 1568, in-4); les cinq livres De l'Imposture et tromperie des diables, des enchantements et sorcelleries, traduits du latin de Jean de Wier, médecin du duc de Cloves (Paris, 1567, in-8); Portraits anatomiques de toutes les parties du corps humain, gravées en taille-douce d'après l'ouvrage d'André Vésale sur le même sujet, par ordre de Henri VIII, roi d'Angleterre (Paris, 1569, in-fol.). 

Jacques Grévin fut un des esprits les plus remarquables de son temps, et s'il n'était pas mort à I'âge où beaucoup d'hommes ont à peine commencé à produire des Oeuvres sérieuses, il est probable qu'il aurait ou une influence considérable sur la renaissance des lettres et des sciences. (Caix de Saint-Amour).

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