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La Grande Guerre
La Première Guerre mondiale
Les origines et les causes
Aperçu Les origines 1914 1915 1916 1917 1918 La paix

Les ambitions allemandes

La guerre que les Empires centraux déchaînent en 1914 fut essentiellement, de leur côté, une guerre de conquête, d'ambition et de magnificence. Il ne suffisait pas à la Prusse de s'être vengée des victoires de Napoléon, d'avoir obtenu la province du Rhin, démembré le Danemark, battu et humilié l'Autriche, réalisé à son profit l'unité allemande, pris l'Alsace et une partie de la Lorraine, limité par les clauses économiques du Traité de Francfort l'activité industrielle et commerciale de la France; les Hohenzollern voulaient établir définitivement leur hégémonie sur l'Europe, et, de là, rayonner sur l'ensemble du monde.

Pour atteindre ce but, il leur fallait dissoudre le groupement international qui s'était constitué à l'effet de leur faire contrepoids; mais cette tâche, si complexe et si vaste fût-elle, ne leur semblait pas au-dessus de leurs forces. La France, qui, avec beaucoup de légéreté, avait déclaré la guerre à l'Allemagne en 1870, et désormais amputée de nouveaux territoires, désarmée, ligotée, ruinée par une effroyable indemnité de guerre, serait, politiquement et économiquement, réduite à l'état de puissance secondaire; on la punirait ainsi de s'être refusée à un rapprochement avec ses vainqueurs sur le terrain des affaires et de n'avoir pas indirectement accepté, enfin, les annexions de 1871. Comme les petits États ne doivent pas gêner l'expansion des grands, la Belgique, de gré ou de force, deviendrait un satellite de l'immense empire germanique; car elle ne pouvait être qu'un bastion allemand ou anglais (Appel du « Comité indépendant pour une paix allemande », 1916) et, de Calais à Anvers, une artillerie puissante menacerait le littoral de la Grande-Bretagne, dépossédée de l'empire des mers. Dépouillés des provinces baltiques et de la Pologne, les tsars, rejetés vers l'Asie, ne joueraient plus en Occident qu'un rôle secondaire. Alors, au moyen de conquêtes territoriales, plus ou moins déguisées, de conventions militaires, de traités commerciaux, les Hohenzollern pourraient constituer cette Europe centrale (Mitteleuropa), dont l'Allemagne et l'Autriche-Hongrie formeraient le noyau et qui s'étendrait de la mer du Nord au golfe Persique, englobant les peuples des Balkans et la Turquie, attirant dans sa sphère d'influence la Suisse, la Belgique, les Pays-Bas et les États scandinaves. 
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Mitteleuropa et Mittelafrika

La conception du Mitteleuropa est due particulièrement à Frédéric Neumann, chef du parti libéral au Reichstag. La conception d'une Mittelafrika fut imaginée en pleine guerre par l'ancien sous-secrétaire d'État aux Affaires étrangères, Zimmermann, et par le secrétaire d'État aux Colonies, Solf; à la France et à l'Angleterre seraient respectivement attribuées la zone septentrionale et la zone méridionale de l'Afrique, dont la zone centrale, entièrement allemande, aurait ses ports, sa flotte, son armée indigène.

Mais ce n'est pas seulement a l'absorption de l'Europe et à la conquête de l'Orient (Drang nach Osten = marche vets l'Orient). Dans son fameux voyage en Palestine (1898), Guillaume II s'était déclaré « le protecteur de tous les musulmans » sans égard pour les Etats catholiques en des régions où, depuis des siècles, ils exerçaient leur tutelle) que prétendait l'Allemagne; elle voulait régner sur mer et outre-mer, ruiner la puissance française dans l'Afrique du Nord, la puissance anglaise aux Indes et en Égypte - sinon au Transvaal, - accaparer les territoires de l'Afrique centrale, s'infiltrer en Australie dans les Républiques sud-américaines et même aux États-Unis.

La conception prussienne de l'Etat pangermaniste

La responsabilité originelle de l'intoxication pangermaniste incombait à la monarchie prussienne.

Forgée de pièces et de morceaux sans cohésion, artificiellement rapprochés malgré les obstacles géographiques, la Prusse ne s'était constituée qu'au prix d'une lutte tenace, et ses « fatalités de formation et de développement » avaient fait d'elle « un organisme condamné, tel un cancer, à la prolifération indéfinie de ses cellules envahissantes, à l'agression constante ou à la disparition » (É. Hovelacque, Les causes profondes de la guerre, 1915). La guerre fut donc pour elle une industrie nationale, et un Hanovrien, Rehberg, disait justement : 

« La Prusse n'est pas un pays qui a une armée, mais une armée qui a un pays ».
L'unité allemande ne fut pas une libre association de volontés; elle résulta d'une rigide soumission à un régime administratif sans souplesse.
« C'était, a écrit Henri Bergson, des visions de brutalité, de raideur, d'automatisme qu'évoquait l'idée de la Prusse, comme si tout y eût été mécanique, du geste de ses rois au pas de ses soldats » (Académie des Sciences morales et politiques, 12 décembre 1914).
Dans la conception germano-prussienne, l'État est essentiellement la force et la puissance suprême, celle au-dessus de laquelle il n'y a rien en ce monde. Il a pour fondement l'armée, qui est à la fois le plus important des pouvoirs publics et la représentation vivante de l'unité nationale. Il n'est pas lié irrévocablement par ses obligations internationales; s'il conclut des traités, c'est sous condition résolutoire potestative, et avec cette réserve que les circonstances dans lesquelles ils ont été formés ne subiront pas de changement, Seul juge de ses intérêts, il ne saurait se soumettre aux sentences de la justice arbitrale. La lutte est la règle des relations entre États, la loi de l'humanité, et, tandis que la guerre enfante l'héroïsme, réalise le développement de la collectivité, propage la culture de la race supérieure, la paix ne peut que déterminer le triomphe de l'individu. Or, l'État est au-dessus de la société civile, changeante et mouvante, parce qu'il est la permanence et la stabilité; théoriquement libres, ses sujets lui doivent une obéissance absolue. Il est au-dessus de la morale; ayant pour lui la force, il peut créer un nouvel ordre de choses aussi légal et aussi moral que le précédent.

Une conception aussi exorbitante du rôle de l'État n'était pas le produit d'une aberration particulière aux gouvernants d'outre-Rhin. Elle avait ses théoriciens dans l'armée et dans l'Université, avec le général von Bernhardi et avec l'historien Tretschke, qui professait que « la vertu individuelle est bonne pour le cloître » : elle comptait des partisans dans le monde des affaires: elle s'était propagée à peu près dans tous les milieux. Elle engendra, avec une sorte de folie collective, une doctrine et une pratique de guerre monstrueuses. C'était partout le même prurit de lucre et de convoitises, la même avidité gloutonne, le même besoin d'exploiter l'univers pour en tirer puissance et profit, le même désir insensé de mettre l'Allemagne « au-dessus de tout ».
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Germania, monument sur le Rhin.
Kultur versus Humanity (affiche).
Le monument Germania élevé au-dessus du Rhin, en souvenir de la restauration de l'Empire allemand par Bismarck.
La "Kultur" contre l'Humanité (affiche pour
une souscription). La Grande Guerre s'est
voulue une guerre pour des valeurs.

On se pose déjà des questions qui seront de nouveau d'actualité une Guerre mondiale plus tard : Comment une nation européenne pouvait-elle, au XXe siècle, nourrir des ambitions aussi extravagantes? Comment, lorsqu'elle eut tenté de les satisfaire par la force, viola-t-elle délibérément tous les principes et toutes les lois qui forment la base des sociétés humaines? Kant, Goethe, Schiller étaient-ils, en fin de compte, responsables d'une atroce dérive, qui aurait été déjà en germe dans leurs enseignements? Cette dérive, prévue par Quinet dès 1831, avait-elle seulement commencé avec Fitchte pour se continuer avec un Hegel ou un Nietzsche (lu à contre-sens)? Quoi qu'il en soit, l'idéalisme et le mysticisme germaniques, déformés par le caporalisme brandebourgeois,

avaient à leur tour imprimé un caractère métaphysique et mystique au pangermanisme, doctrine tentaculaire fondée sur la conviction que le peuple allemand, supérieur aux autres races, avait été élu pour régénérer le monde, qu'il était la plus haute incarnation de l'esprit divin, que l'Etat prussien réalisait pleinement et définitivement la notion d'Etat

L'hégémonie allemande et la politique d'équilibre

L'unité allemande ne fut pas une conclusion, mais un point des départ. L'empire était à peine reconstitué au profit de la Prusse que Bismarck faisait peser sur l'Europe une lourde servitude. L'équilibre européen fut rompu à l'avantage de la Triplice.
« L'unité allemande, avait dit Lamartine, que serait-ce autre chose que la coalition en permanence contre la France? », 
et il ajoutait que cette unité destructive de tout l'équilibre et de toute paix serait une « unité d'extermination ».

En même temps, l'Allemagne, pays principalement agricole, devenait un État de grande industrie, plus homogène et plus riche, mais dépendant de l'étranger par son commerce extérieur et par l'émigration du trop-plein de sa population croissante. En 1895, Guillaume II, constatant publiquement les progrès de l'expansion germanique, ajoutait :

« L'Empire allemand est devenu un empire mondial. Les produits allemands, l'activité allemande, traversent l'Océan. Aidez-moi à rattacher solidement le plus grand empire allemand à la mère patrie ». 
A l'inauguration du port de Stettin (Szczecin), il déclarait :
 « Notre avenir est sur l'eau ».
La politique mondiale entraîna la création d'une marine marchande, puis celle d'une marine de guerre pour protéger la navigation commerciale, et la prospérité économique excita les convoitises d'un peuple qui, de plus en plus à l'étroit chez lui, considéra comme un droit de s'installer chez les autres. Tout avantage réalisé par une puissance étrangère devait lui valoir une compensation. Lourdement querelleur et agressif, l'industrialisme germanique fraya la voie au militarisme. L'Allemagne voulut des colonies, et elle s'établit en Afrique, en Océanie, en Chine. Elle disputa à la France le Maroc, et elle lui arracha une partie de ses possessions congolaises. Elle rêva d'unir Hambourg à Bagdad par une voie dont elle serait maîtresse. Elle s'implanta chez les Turcs. Dans le monde entier pullulaient les Allemands de toute classe et de toute profession; industriels et commerçants, ingénieurs et contremaîtres, employés et institutrices pratiquaient l'espionnage dans les maisons où ils étaient admis et, grâce à la loi Delbrück, ils pouvaient, tout en acquérant la naturalisation étrangère, conserver pendant dix ans leur nationalité d'origine. Le kaiser avait ainsi, un peu partout, une armée d'observateurs attendant l'heure de revêtir l'uniforme et de commander en ennemis là où leur hypocrite bonhomie avait inspire confiance. A l'étranger comme à l'intérieur, tous apportaient au service de l'Etat un dévouement aveugle, une volonté respectueuse de l'autorité officielle.

Ne distinguant pas entre le grand et le colossal, dépourvu de ce sentiment du goût et de la mesure qui l'eût préservé de la folie des fausses grandeurs, l'industriel allemand se trouva d'accord avec le militaire pour considérer le statu quo comme un recul et pour voir dans une guerre sûrement conduite le moyen d'accroître d'un seul coup sa richesse matérielle. L'Allemagne était ainsi perçu par les autres Puissances (la France et l'angleterre en tête) comme un danger et un fléau. Elle entretenait en Europe un état d'insécurité et de trouble, dont la conséquence fut l'augmentation, dans tous les pays, des armement et des charges fiscales. Des mesures de défense furent prises : l'Alliance franco-russe d'abord, puis l'Entente cordiale franco-britannique, qui datait, en somme, de 1875, lorsque le tsar et le gouvernement de la reine Victoria s'opposèrent à la guerre soi-disant préventive que Bismarck voulait déclarer à la France pour empêcher son relèvement. C'est la duplicité de l'Allemagne, C'est sa politique austrophile en Orient, pendant et après le congrès de Berlin, qui lui aliénèrent peu à peu la confiance des tsars, les rapprochèrent de la France, les acheminèrent insensiblement à une alliance défensive contre la Triplice.
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Usines Krupp, à Essen.
 Les usines d'Armement Krupp, à Essen. 
Usine Krupp : atelier de fabrication d'armes.
Canon anti-aérien Krupp.

L'Entente cordiale, qui suivit les accords de 1904 et mit fin, pour un temps, à la rivalité coloniale de la France et de l'Angleterre, ne fut pas moins pacifique dans ses causes et dans ses fins que l'alliance russe; elle donnait aux Français les moyens d'aplanir les dissentiments qui pourraient encore s'élever entre Londres et Saint-Pétersbourg et, d'autre part, les accords méditerranéens instituaient une liaison entre les deux groupes de puissances qui s'équilibraient en Europe. Mais comme le traité franco-britannique du 8 avril 1904 formait un bloc avec l'accord franco-italien et l'accord franco-espagnol, le gouvernement du kaiser affecta de se croire encerclé. Il mit en oeuvre toutes les ressources de sa diplomatie dans l'espoir de dissocier la coalition pacifique que ses convoitises avaient cimentée. Guillaume II, pour qui le tsar professait des sentiments d'amitié, tenta de le détacher de la France; mais, si le tsar avait une volonté faible et un esprit indécis, il aurait cru faire injure à la mémoire de son père en répudiant la politique d'Alexandre III; tout en subissant l'influence de Guillaume II, il resta fidèle au pacte d'alliance.

L'empereur allemand ne concevait pas qu'on lui résistât, qu'on n'entrât pas dans ses vues. Il ne parvint jamais à comprendre que la France, insensible aux considérations d'intérêt matériel, pût se refuser à devenir, comme l'Autriche, l'alliée et la complice de ses vainqueurs, à se liguer avec eux contre la puissance britannique. Les gouvernements qui s'y étaient succédé depuis le traité de Francfort avaient été sincèrement pacifiques, mais on ne le croyait pas à Berlin, parce que le gouvernement français ne consentait pas à des embrassades solennelles dont on n'apercevait pas au delà des Vosges le caractère humiliant, et une réserve légitime, mal interprétée, parut cacher une inéluctable volonté de revanche armée, erreur qui eut pour résultat le «-régime alterné des cajoleries et des coups de poing ». D'ailleurs, Bismarck avait remarqué, au dire de son successeur, le prince Bülow. que la pensée nationale ne s'enflamme pas par des frictions entre le gouvernement et le peuple, mais par les froissements d'orgueil avec les résistances des nations étrangères : 

« Lorsqu'on s'est aussi clairement rendu compte de la nécessité de provoquer ces froissements, il ne coûte pas grand-chose de falsifier la dépêche d'Ems et d'asservir une région malgré les protestations des habitants. Mais, quand l'acte de naissance d'un empire ressemble aussi étrangement à un casier judiciaire et porte la marque de deux crimes de droit commun, un faux et un vol avec effraction, l'autorité du nouvel État demeure prisonnière de la violence qui l'a créé, et il ne peut se maintenir qu'à la condition de rester fidèle à la honte de ses origines » (Raymond Poincaré, Le Origines de la Guerre, 1921).

Le prétexte. Le plan allemand. 

Le 28 juin 1914, l'archiduc héritier d'Autriche, François-Ferdinand fut assassiné à Sarajevo, capitale de la Bosnie. Ce pays, que l'Autriche avait annexé contre tout droit en 1908, était revendiqué par les Serbes, au nom du principe des nationalités, et l'Autriche rendit le gouvernement serbe responsable d'un meurtre dont il n'était même pas complice. Le 23 juillet, elle lui adressa un ultimatum humiliant, dont la Serbie, sur le conseil de la Russie et de la France, accepta presque toutes les conditions. Mais les ministres du vieil empereur François-Joseph se montrèrent intransigeants, au risque de se brouiller avec la Russie, protectrice des petits peuples slaves. Le tsar Nicolas II, par prudence, dut mobiliser le long de la frontière austro-hongroise; le kaiser Guillaume II le somma de revenir sur cette mesure, et, lorsque l'Autriche sembla disposée à transiger, l'Allemagne, résolue à la guerre, brusqua le dénouement. Après avoir rejeté la proposition anglaise de soumettre le différend à une conférence, puis la proposition française de constituer une commission internationale, elle n'accueillit pas davantage la demande d'arbitrage adressée personnellement au kaiser par le tsar Nicolas. Le 28 juillet, l'Autriche, poussée par l'Allemagne, déclara la guerre à la Serbie. Trois jours après, l'Allemagne envoya un ultimatum à la Russie et à la France : le 1er août, elle déclara la guerre à la Russie, et, le surlendemain, à la France.

Le plan de l'état-major allemand était très simple. Il consistait à écraser la France sous le poids du nombre et de l'artillerie lourde, et à tourner ensuite contre la Russie la totalité des forces germaniques. Cette opération ne pouvait réussir qu'à la condition d'être exécutée avec une rapidité foudroyante. Aussi les armées du kaiser n'essaieraient-elles pas de pénétrer en France par la Lorraine : elles l'attaqueraient brusquement par le Nord, et la Belgique fut sommée de leur livrer passage. Le roi Albert Ier, plaçant la dignité de son peuple au-dessus de l'intérêt immédiat, répondit par un refus formel. La Prusse avait autrefois garanti l'indépendance et la neutralité de la Belgique; le chancelier de l'Empire, Bethmann-Hollweg, dans une conversation avec l'ambassadeur d'Angleterre à Berlin, qualifia le traité de garantie de « chiffon de papier». Mais le gouvernement britannique, soucieux de faire honneur à sa signature, déclara la guerre à l'Allemagne le 4 août, tant pour défendre la neutralité belge que pour mettre un terme aux dangereuses ambitions germaniques.
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Germania, monument sur le Rhin.
Kultur versus Humanity (affiche).
Affiches de propagande (La Patrie est en danger! et Souvenez-Vous!) : l'ennemi étranger.

Les responsabilités

Avec une mauvaise foi incomparable, le Gouvernement impérial allemand ne cessa d'affirmer sur l'honneur que la guerre lui avait été imposée, et le kaiser osa, dans un manifeste à la nation, jurer « devant Dieu et devant les hommes » qu'il ne l'avait pas voulue. C'est au contraire aux Empires centraux et surtout à l'Allemagne, assoiffée de domination, qu'incombe la responsabilité du conflit le plus meurtrier qui ait jamais ensanglanté le monde. Pour la quatrième fois depuis un siècle, la Prusse troublait volontairement la paix; l'annexion des duchés, la décapitation de l'Autriche, l'unification de l'Allemagne au profit des Hohenzollern avaient préparé l'asservissement de l'Europe sur les ruines de la politique d'équilibre. A La Haye, le délégué impérial s'était déclaré contre toute proposition de désarmement, et le gouvernement de Berlin refusa de signer les traités d'arbitrage dits « traités Bryan », parce qu'il ne voulait pas, disait le ministre von Iagow à l'ambassadeur Gérard, 
« se priver de son plus grand avantage en cas de guerre, c'est-à-dire de sa préparation pour une attaque brusquée et irrésistible ».
La cause profonde de la guerre, ce fut la politique prussienne de dictature universelle que l'Allemagne pratiqua avec une exaltation croissante depuis que Bismarck avait fondé l'Empire « par le fer et par le sang ».

Responsabilité de l'Allemagne.
La responsabilité de la catastrophe n'incombe pas seulement au gouvernement et aux militaires. Une grande partie de la population en Allemagne fut la complice active de ses dirigeants, ou, pour mieux dire, l'armée fut le prolongement de la chaire, de l'atelier, de l'Université. Les hobereaux prussiens, les grands industriels de la Westphalie, la haute banque, les savants, tous les adeptes de la philosophie de l'orgueil saluèrent avec enthousiasme le décret de mobilisation. On vit quatre-vingt-treize intellectuels apposer leur signature au bas d'un « appel aux nations civilisées », où les Alliés étaient accusés de poursuivre, sans avoir été provoqués, la ruine de la culture germanique; des représentants qualifiés de la science et de l'art mettaient leur autorité au service du militarisme, oubliant le conseil de leur aîné, l'historien Mommsen  :

« Prenez garde que dans cet État, qui fut à la fois une puissance en armes et une puissance en intelligence, l'intelligence ne s'évanouisse et qu'il ne reste qu'un État purement militaire ".
En 1908, au Reichstag, le socialiste Scheidemann, parlant des promesses de réforme constitutionnelle données par le kaiser, avait dit : 
« Manquer à sa parole est l'une des traditions les plus sacrées de la maison de Hohenzollern ». 
Six ans après, la très grande majorité des socialistes se rallia à la politique de guerre, et Scheidemann naguère si insolent pour la dynastie régnante, fut l'un des plus fermes appuis de l'impéralisme agressif. La Sozialdemokratie avait, d'ailleurs, constitué dès l'origine un parti autoritaire, visant à la fondation d'une Allemagne centralisée et à la prépondérance du prolétariat allemand sur le prolétariat français.

Il y avait bien au delà du Rhin, « des forces de paix, mais inorganiques et sans chefs populaires » (Livre jaune, 1914, n°5), tandis que le parti de la guerre, encouragé par l'infériorité présumée de la Triple Entente, recevait des directions puissantes et incessantes, disposait de nombreux moyens de propagande, préconisait sans relâche l'établissement dans le monde du Deutschtum (puissance allemande). La guerre paraissait aux uns inévitable, aux autres socialement et économiquement nécessaire, ou, tout au moins, utile à leurs intérêts; d'autres encore la voulaient par une sorte d'orgueil bismarckien, ou bien par rancune, ou encore parce qu'ils y étaient poussés par une sorte de « haine mystique de la France révolutionnaire ». 

Pour beaucoup, enfin, elle apporterait une solution à des difficultés intérieures dont la gravité allait croissant. La cause immédiate du conflit, ce fut la question serbe, question éminemment européenne, que les Empires centraux s'obstinèrent à localiser, bien résolus à recourir aux armes s'ils ne réussissaient pas à imposer leur volonté par la diplomatie. Guillaume II n'ignorait pas qu'il courait le risque de l'intervention russe et du casus foederis qui en découlait pour la France. C'est donc en pleine connaissance de cause qu'il rejeta toutes les solutions transactionnelles. Et il travestissait la vérité lorsqu'il accusait les panslavistes d'avoir voulu réaliser leur rêve d'hégémonie sur Constantinople, lorsqu'il prétendait que la mobilisation russe avait déclenché la  guerre générale. Quand il donna enfin à son allié des conseils de modération, il ne les lui donna que pour la forme. Il déclara la guerre à la Russie, puis à la France, précisément quand l'Autriche parut disposée à accepter le point de vue des Puissances.

En Russie, la tranquillité publique venait d'être troublée par des émeutes ouvrières et une agitation politique profonde, consécutive à la victoire japonaise en Extrême Orient, annonçait déjà la révolution qui devait emporter le régime autocratique. Celui-ci, en attendant, avait sans doute tout intérêt à exacerber le nationalisme slave pour détourner les regards vers l'ennemi extérieur, qui opprimait ou menaçaient les peuples frères des Balkans. Mais d'un autre côté, comment le tsar aurait-il songé à affronter le choc de la puissante machine militaire montée avec tant de soin par le grand État-major allemand? Affaiblie encore par ses récentes défaites, la Russie n'avait achevé ni ses armements, ni les chemins de fer indispensables à la rapide mobilisation de ses millions de soldats. Jusqu'au dernier moment, d'ailleurs, Nicolas II eut peine à se persuader des intentions belliqueuses du kaiser : 

« Je ne peux croire, disait-il, à l'ambassadeur français, le 20 juillet, que l'empereur Guillaume veuille la guerre. Si vous le connaissiez comme moi! Si vous saviez tout ce qu'il y a de charlatanisme dans ses attitudes! » 
Il souhaitait, à la vérité, que la Triple Entente se transformât en Triple Alliance, convaincu que l'Allemagne n'oserait jamais braver une coalition de trois États ; mais il s'obstinait, le 23 encore, à penser que, « malgré toutes les apparences », Guillaume était « trop prudent pour lancer son pays dans une folle aventure » et que François-Joseph ne demandait qu'à mourir en paix.

En France, ni le gouvernement ni la nation n'eussent pris l'initiative de la guerre pour recouvrer les provinces perdues, même si on attribuait, non sans quelques motifs, aux Français des projets de revanche; ceux-ci, en tout cas, protestaient en soulignant qu'ils avaient « consenti à la paix, un sacrifice sans précédent, en portant un demi-siècle, silencieux, à [leurs] flancs la blessure ouverte  » (Viviani, président du Conseil, à la Chambre des députés, le 4 août 1914) par l'Allemagne, qu'ils avaient refoulé au fond de leur coeur « le désir des réparations légitimes » (Message du président Poincaré, 4 août 1914). Il est vrai que le gouvernement français n'avait pas pu faire autrement que de transiger chaque fois que la diplomatie impériale lui avait cherché querelle.

Une minorité s'était constituée, qui croyait possible un rapprochement avec un peuple qu'elle connaissait mal. A la veille des hostilités, une conférence interparlementaire s'était réunie à Berne Français et Allemands y avaient pris l'engagement de faire tous leurs efforts pour amener les grands États à modérer leur puissance militaire et préconiser, dans l'intérêt de la paix générale, la réconciliation des vainqueurs et des vaincus de 1870, entre lesquels l'Alsace-Lorraine, dotée d'une Constitution garantissant son autonomie serait un « lien vivant ». Le procès célèbre qui accaparait alors en France l'opinion démontrait assez l'acuité et la violence des divisions politiques et le gouvernement n'obtint pas sans difficulté le retour à la loi de trois ans. Cette précaution indispensable fut exploitée contre la France comme une preuve d'hostilité active, et les autorités impériales profitèrent de la célébration du centenaire des «-guerres de délivrance » pour exalter le sentiment patriotique. On était bien décidé, cette fois, à mettre la France hors de course, à prendre sur elle une avance grâce à laquelle elle serait humiliée ou écrasée.

Même si ce point doit être pris en considération, il est sans doute inexact de prétendre que la Grande-Bretagne a voulu la guerre pour l'unique motif que la croissance de la flotte allemande faisait tort à sa puissance maritime. Elle ne s'est pas rapprochée de la Russie et de la France pour seulement se jeter à la gorge d'Allemagne qui menaçait ses intérêts immédiats, mais aussi pour opposer, à plus long terme, la politique d'équilibre à la politique d'hégémonie, de plus en plus inquiétante et onéreuse pour toute I'Europe. Lorsque, au printemps de 1912, le Reichstag fut saisi d'un projet de loi tendant à l'augmentation des effectifs sur le pied de paix et que la marine impériale s'accrut d'une nouvelle escadre, les gouvernements de Londres et de Paris examinèrent les mesures qu'il conviendrait de prendre dans l'éventualité d'une attaque allemande, mais les lettres que leurs représentants échangèrent les 22-23 novembre 1912, n'avaient à aucun degré le caractère d'une convention obligatoire. Le cabinet britannique était, au surplus, en 1914, trop préoccupé du problème financier et de la question d'Irlande pour avoir l'idée d'une politique agressive, et, pour rappeler le langage dédaigneux du kaiser, il ne disposait que d'une « misérable petite armée ».

Durant l'évolution de la crise qui commença, par l'annexion de la Bosnie pour aboutir au drame de Sarajevo, la diplomatie de l'Entente fut aussi délibérément pacifique et loyale que la diplomate austro-allemande, secondée par le tsar des Bulgares, fut belliqueuse et fourbe. La semaine qui précéda la rupture, le groupe socialiste du Parment français se mit en contact permanent avec la présidence du conseil. Sortant un jour du ministère des Affaires étrangères, où il avait appris que les troupes françaises, malgré la menace allemande, restaient à dix kilomètres de la frontière, Jaurès dit au collègue qui l'accompagna :

« Vous savez, nous serions à leur place, je ne sais pas ce que, maintenant, nous pourrions faire de mieux pour assurer la paix ». 
Le kaiser n'aurait eu qu'un mot à prononcer pour prévenir la catastrophe, mais il était atteint du délire collectif qui agitait une grande partie de son peuple. Au mois de novembre 1913, il avait dit au roi des Belges, qui lui rendait visite à Potsdam, que 
« la guerre avec la France était inévitable et prochaine, et que, cette fois, il fallait en finir-». 
Quant au chancelier Bethmann-Hollweg, haut fonctionnaire sans personnalité, il ne fut que I'exécuteur docile de la volonté impériale. le soutien de la politique militariste.

Responsabilité de l'Autriche-Hongrie.
La responsabilité de l'Autriche-Hongrie ne fut pas moins engagée que celle de l'Allemagne. Résolue à faire triompher ses ambitions particulières, elle n'eût pas osé toutefois tirer l'épée sans les assurances et les encouragements de son puissant allié et maître. Cet État composite, qui aurait pu jouer en Europe un rôle pondérateur, était devenu un fauteur de provocations et de troubles. Le pangermanisme avait en Autriche des foyers secondaires, des « filiales », et, en Hongrie, il était l'allié énergique de l'impérialisme allemand. Le règne de François-Joseph fut constamment assombri par les désastres militaires, les luttes civiles, les drames domestiques, mais la souverain supporta ces épreuves avec une indifférence qu'explique son insensibilité et, très médiocrement intelligent, il ne régna que par des expédients sur des nations dont un monarque doué de quelque sens politique eût su se faire des sujets dévoués. Dépossédé des territoires lombards et vénitiens, exclu de la confédération germanique, obligé de capituler devant les Hongrois, à qui il sacrifia les Slaves, il accepta, sous l'influence des hommes d'État de Budapest, l'alliance ou plutôt la tutelle de ceux qui l'avaient vaincu et humilié. Les Hongrois étant pleinement d'accord avec les Allemands centralistes de la Cisleithanie et avec les Allemands d'Allemagne, c'est l'influence germanique qui prévalut de plus en plus à Vienne, qui tourna vers Salonique les regards de François-Joseph, qui assura dans la Double monarchie la prépondérance des banques allemandes au détriment des établissements français de crédit. L'Autriche-Hongrie, glissant peu à peu vers l'Est, chercha dans la péninsule balkanique la çompensation des pertes qu'elle avait subies en Occident.

L'annexion de la Bosnie et de l'Herzégovine, en 1908, contenait en germe les complications d'où sortit la guerre de 1914. Pour le comte d'Aerenthal et les partisans de sa politique d'agrandissement, les deux nouvelles provinces de la monarchie devaient, en effet, être le noyau d'une grande Serbie autrichienne; mais cette confiscation brutale d'une population émancipée du joug turc rompit l'équilibre des Balkans et finit par déchaîner une conflagration générale. 

« Voilà un siècle, écrivait Albert Sorel, que l'on travaille à résoudre la question d'Orient. Le jour où l'on croira l'avoir résolue, l'Europe verra se poser inévitablement la question d'Autriche ». 
Par l'annexion de la Bosnie-Herzégovine, l'empereur-roi substituait, dans ses rapports avec le tsar, une politique conquérante à une politique transactionnelle, tandis que l'Allemagne, garantie contre un retour offensif des Habsbourg, préparait par la conception du Mitteleuropa sa domination sur l'Asie, et s'implantait à Constantinople (Istanbul). La chancellerie austro-hongroise prévoyait et mesurait si bien les dangers de ses manoeuvres que, dès le printemps de 1913, elle demanda à l'Italie si cette puissance prendrait les armes dans l'éventualité où les projets contre la Serbie déclencheraient une guerre générale.

Complicité des deux agresseurs. La commune responsabilité de l'Allemagne et de l'Autriche-Hongrie est irréfutablement établie par des documents et témoignages, les uns antérieurs, les autres postérieurs à la guerre. A défaut de pièces justificatives, elle résulterait du double guet-apens, qui marqua le début des hostilités, les Autrichiens violant le territoire serbe pour s'ouvrir le chemin de l'Orient, les Allemands violant la neutralité belge pour s'ouvrir le chemin de Paris. Mais le seul exposé impartial des origines de la Grande Guerre démontre jusque-là l'évidence de la responsabilité première des gouvernements de Berlin et de Vienne.

Ni l'Alliance franco-russe ni l'Entente franco-britannique n'étaient belliqueuses; elles constituaient une ligue défensive contre des convoitises inacceptables, un rétablissement de la politique de paix et d'équilibre faisant contrepoids à la politique d'hégémonie.

En 1914, France, Russie, Grande-Bretagne étaient respectivement aux prises avec des difficultés d'ordre intérieur, et, au point de vue militaire, elles n'étaient pas en état d'affronter le choc de la puissante machine montée avec tant de soin par les Schlieffen et les Moltke.

Dans son roman' Nach Paris, Louis Dumur met en présence un fonctionnaire allemand - un juge de district - et un étudiant mobilisé. On est à la fin de juillet 1914, on s'entretient de la situation :

« Je ne vois pas - dit le fonctionnaire au jeune homme - pourquoi l'Allemagne ne déclarerait pas la guerre, si c'est nécessaire. Offensive, défensive, tout cela ne signifie rien. En réalité, on se défend toujours, même quand on attaque. Or, nous nous sentons attaqués, parce qu'on ne nous laisse pas faire ce que nous voulons. En attaquant à notre tour, nous ne faisons donc que nous défendre. II n'y a pas un Allemand qui ne comprenne cela ».
Le romancier a exprimé, dans cette conversation imaginée, la vérité historique. Préméditée, raisonnée, l'agression allemande, fut par excellence ce que l'on a appelé un  « crime intellectuel ». Les dénégations et les mensonges sont impuissants contre les faits : la thèse allemande de la guerre préventive n'était qu'une imposture.

Les belligérants

Il y eut tout d'abord, d'un côté l'Allemagne, l'Autriche-Hongrie, et bientôt la Turquie; de l'autre, la France, la Belgique, la Grande-Bretagne, la Serbie, la Russie, puis le Japon qui, allié de l'Angleterre, se déclara contre les Empires centraux. Mais successivement la plupart des principaux pays se jetèrent dans la mêlée : l'Italie et la Roumanie, la République portugaise, la Chine, le Siam (Thaïlande). A la voix du président Wilson, l'Amérique finit par s'ébranler du nord au sud, soit en prenant part aux hostilités, soit en rompant les relations diplomatiques avec l'Allemagne, et l'intervention armée des États-Unis compensa la défection de la Russie devenue soviétique. Le tsar Ferdinand de Bulgarie lia son sort à celui de l'Allemagne, et le roi de Grèce Constantin trahit la cause des Alliés, mais il fut chassé par les Hellènes fidèles à la tradition de leur pays. Enfin les peuples opprimés, Polonais, Tchèques, Slovaques, Yougoslaves, Syriens, Libanais, Arabes, secouèrent leurs chaînes et s'armèrent pour reconquérir leur indépendance. Le monde entier fut bouleversé, et les rares États qui observèrent la neutralité subirent, au point de vue économique et financier, le contre-coup des événements militaires. Ce fut vraiment une guerre mondiale.

Ni le kaiser, ni son état-major, ni ses ministres n'avaient pu imaginer que la Russie soutiendrait la Serbie par les armes, que la France se solidariserait avec son alliée dans un conflit qui ne la touchait pas directement, que l'héroïsme belge ferait échouer la surprise stratégique sur laquelle on comptait pour réduire la France brusquement à l'impuissance, que la Grande-Bretagne défendrait la Belgique et refuserait de maquignonner sa neutralité, en un mot que la Triple Entente sortirait de son rôle purement diplomatique. Ils avaient encore moins supposé que l'Italie déchirerait bientôt le pacte triplicien, après s'être déclarée neutre, et ils ne comprirent pas que leurs pratiques de guerre sous-marine détermineraient les États-Unis à sortir de l'abstention.

Le drame qui allait ensanglanter le monde pendant plus de quatre ans ne fut pas seulement un conflit d'intérêts entre États, mais aussi une grande crise de l'humanité, une lutte entre deux principes de civilisation, entre deux conceptions fondamentales. L'Allemagne ne songeait qu'à s'assujettir les autres peuples pour les insérer dans son organisation automatique : la France et ses Alliés prétendaient maintenir le droit des nations, petites ou grandes, de fixer elles-mêmes la forme de leur gouvernement et les conditions de leur développement. Un droit que ces pays ne songeaient, il est vrai, à étendre jusqu'à leurs colonies. Et sans même parler de la Russie tsariste, membre de la Triple Entente jusqu'en 1917, et qui traitait son propre peuple comme du bétail. 

Les uns voulaient imposer au monde une discipline uniforme, hiérarchique et servile; les autres affirmaient défendre, au péril de leur vie, les conquêtes qui avaient marqué les grandes étapes de la civilisation : la conscience et la science désintéressée, la justice et le respect des contrats, la charité et la fraternité, la liberté des individus et des peuples, le droit des nationalités. Ici, la Kultur était rabaissée à l'« art de transformer le monde en utilité, de tirer de lui tout ce qu'il peut produire » (cette définition est du célèbre chimiste Ostwald) là, c'est dans le perfectionnement intellectuel et moral que l'on prétendait placer le but de tout progrès. A la raison d'État, à la philosophie de la force à la glorification de la puissance brutale, l'Entente opposait, avec, il faut bien le reconnaître, une dose d'hypocrisie, la tradition gréco-latine, l'équité, la notion du droit, la supériorité de I'idée sur le matérialisme économique. La France s'était convaincue qu'elle ne se battait pas seulement pour son honneur et pour sa vie, mais aussi, comme le disait le Times dans un article célèbre, « pour ce qu'elle signifie dans le monde ». Un discours qui pourra être recyclé longtemps encore.

Au point de vue militaire, ce ne fut pas le choc d'armées de métier, mais la lutte gigantesque de nations entières s'affrontant, cherchant à s'user, reculant et pliant sans rompre. Pendant que les combattants étaient au front, à l'arrière la population tout entière concourait à la décision finale sous les formes d'activité les plus diverses.

L'Allemagne avait tout prévu pour la bataille : ses adversaires durent se préparer au cours même des hostilités.

Les maux de la guerre furent encore aggravés par la violation systématique des prescriptions du droit des gens : les Empires centraux  se rendirent coupables de crimes abominables et cherchèrent a peser sur les décisions des gouvernements en terrorisant la population civile. La France paya à la mort et à la ruine le tribut le plus lourd; des départements entiers furent transformés en champs de bataille ou méthodiquement ravagés; des villages, à l'instar de Craonne, furent rayés purement et simplement rayés de la carte. Guillaume ll osait écrire à François-Joseph :

"Mon âme se déchire, mais il faut tout mettre à feu et à sang : égorger hommes et femmes, enfants et vieillards, ne laisser debout, ni un arbre, ni une maison. Avec ces procédés de terreur, les seuls capables de frapper un peuple aussi dégénéré que le peuple français, la guerre finira avant deux mois, tandis que, si j'ai des égards humanitaires, elle peut se prolonger pendant des années. Malgré toute ma répugnance, j'ai donc dû choisir le premier système, qui épargnera beaucoup de sang, bien que les apparences puissent faire croire le contraire ».
Les Allemands organisèrent tout un système de corruption et d'intrigues pour créer à l'arrière le découragement, les défaillances et le défaitisme; ils combattirent avec leurs canons, mais aussi et tout autant, avec leur propagande.  (J. Reinach).
Le Kaiser Guillaume II. - Le Kronprinz
« Le peuple allemand est le peuple élu de Dieu. Son esprit est incarné en moi en ma qualité d'empereur allemand. Je suis le glaive et le représentant de Dieu sur la terre. " 
Ainsi s'exprimait un jour le grand prêtre de la religion pangermaniste, le kaiser Guillaume Il. Ce Hohenzollern, que n'effraya pas la responsabilité d'une catastrophe dont il sortirait tout sanglant, mais plus puissant encore, était un impulsif, un mégalomane dangereux. Son intelligence ouverte, ses connaissances, ses facultés d'assimilation lui permettaient d'aborder les sujets les plus divers, et, même quand il n'avait que des clartés, il pouvait paraître profond; mais il était impossible à ses interlocuteurs de fixer son esprit mobile; il voulait toujours parler et il ne savait pas écouter, supportant mal la contradiction, même raisonnée. Il lui arrivait souvent de chercher à plaire; car l'amabilité était un de ses moyens de domination et l'une des formes de son insupportable vanité. 
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Guillaume II et le Kronprinz.
Le kaiser Guillaume II et le Kronprinz Frédéric-Guillaume,
photographiés à Rome le 3 mai 1903.

Au demeurant, il connaissait mal les humains. Se croyant ou se disant l'élu de la Providence, il affectait de fonder son autorité sur la religion, la morale, l'ordre, la discipline. Il voulait être le premier partout, et, supérieurement ostentatoire, il excellait dans la mise en scène et les parades. Quand il présidait des cérémonies officielles ou qu'il voyageait à l'étranger, il aimait à impressionner, à apparaître dans un décor de théâtre. Pourtant, si pénétré qu'il fût de son importance, il passait de l'enthousiasme au découragement avec une extrême facilité. 

Sa verbosité était intarissable. Il célébrait avec une emphase mystique la gloire de sa maison et de l'Empire, et, déjà hâbleur par nature, il éprouvait le besoin de travestir la vérité au profit de la patrie allemande, qu'il servit d'ailleurs maladroitement, car il était dépourvu du sens des réalités, qu'obscurcissaient encore à ses yeux les flagorneries de son entourage. Il prétendait continuer Charlemagne, et il s'imaginait être une nouvelle incarnation de Louis XIV; mais il n'était qu'un mauvais copiste du grand roi, avec son regard dur, ses airs de croquemitaine, ses rodomontades, ses menaces et sa moustache en crocs. Il aimait la force, et le titre dont il se sentit le plus flatté, pendant que les peuples s'égorgeaient, fut celui de « Seigneur de la guerre » que lui donnèrent ses généraux. 

A la vérité, et encore qu'il eût dans sa garde-robe tout un magasin d'uniformes, il ne s'exposa jamais au danger. Le roi Édouard VII l'avait qualifié de « valeureux poltron »; il n'aimait guère ce neveu, qui le lui rendait bien et qui, apprenant l'entrée en guerre de la Grande-Bretagne, écrivait en marge d'un rapport diplomatique : 

« Édouard VII est, encore, après sa mort, plus fort que moi, qui suis vivant ».
Il est possible que le kaiser ait été tout d'abord pacifiste (Maurice Murat, L'Évolution belliqueuse de Guillaume II, 1917), bien qu'il parlât toujours de la paix sur un ton belliqueux, la main sur la poignée de son sabre; mais il est, en tout cas, certain qu'il céda peu à peu à la pression pangermaniste, et, le 22 novembre 1913, l'ambassadeur de France à Berlin mettait son gouvernement en garde :
« Guillaume II, écrivait-il, se familiarise avec un ordre d'idées qui lui répugnait autrefois et, pour lui emprunter une locution qu'il aime à employer, nous devons tenir notre poudre sèche ».
On lui préférait généralement son fils aîné, le kronprinz Frédéric-Guillaume, idole des pangermanistes, adorateur de Napoléon, plus avide que le kaiser de domination universelle. Il professait que « jusqu'à la fin du monde, l'épée restera le suprême facteur, le facteur décisif ». Il ne faut donc pas s'étonner qu'il ait, au mois d'août 1914, proclamé la guerre « fraîche et joyeuse ». Depuis l'accord marocain du 4 novembre 1911, qui leur apparaissait comme une reculade devant la France et l'Angleterre, les chauvins, jaloux d'autre part de l'établissement italien en Tripolitaine, l'avaient choisi pour chef. A vrai dire, le colonel des hussards de la mort était surtout un viveur brutal, sans capacités militaires et il se fit remarquer surtout par ses excès. Lorsqu'il vit les hostilités s'éterniser, il se défendit de les avoir provoquées et il fut l'un des premiers à parler de la paix.
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