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La Grande Guerre
La Première Guerre mondiale
Déclenchement de la Guerre, campagne de 1914
Aperçu Les origines 1914 1915 1916 1917 1918 La paix

Le déclenchement de la guerre

La veille du conflit
En France, les craintes de guerre qui, depuis plusieurs années, hantaient les esprits, s'étaient dissipées dans les premiers mois de 1914. Les élections, au printemps, donnèrent une majorité aux adversaires de la loi de trois ans. Le chef des socialistes, Jean Jaurès, s'était persuadé que la Sozial-Demokratie opposerait à toute velléité belliqueuse la grève générale. A la veille même de la catastrophe, il fraternisa encore avec les socialistes allemands dans un congrès à Berne.

De nouveau l'opinion ne fut occupée que de querelles intérieures. Les radicaux avaient repris le pouvoir à la fin de 1913. Démissionnaire après les élections, le ministère de Doumergue fut remplacé par un ministère de Ribot que la Chambre renversa du premier jour où il se présenta devant elle. Le gouvernement de Viviani obtint, à grand-peine, que la loi de trois ans ne fût pas tout de suite abrogée. La grande affaire, c'était le procès de la femme du ministre Caillaux; elle avait tué à coups de revolver un journaliste qui poursuivait son mari de violentes attaques. Caillaux avait dû remettre son portefeuille, mais il gardait la direction de son parti.

Bien qu'il fût informé des armements allemands et de la conversation de l'empereur allemand avec le roi des Belges, le gouvernement ne prévoyait pas une guerre prochaine.

La même confiance dans la paix continentale régnait en Angleterre; l'opinion n'était occupée que des projets financiers du ministre Lloyd George et des agitations de l'Irlande, à la veille, semblait-il, de la guerre civile.

Rien ne pouvait mieux servir les desseins allemands que ces troubIes intérieurs, symptômes, pour un observateur superficiel, d'une profonde corruption. Les affaires étaient partout très actives et la vie de plaisir à ce point bruyante que les philosophes en ressentirent une sorte de crainte superstitieuse.

L'entrevue de Konopischt. 
On ne saura peut-être jamais de quelle manière l'empereur allemand se proposait d'amener le conflit. On sait seulement qu'il rendit visite le 12 juin à l'archiduc héritier d'Autriche François-Ferdinand, que l'amiral de Tirpitz, l'accompagna; le ministre autrichien des Affaires étrangères, mandé par l'archiduc à Konopischt, après le départ de Guillaume II, dit au retour, parlant à l'ambassadeur allemand à Vienne, que les deux princes avaient arrêté « leurs dernières dispositions jusque dans tous les détails imaginables » [Dépêche de l'ambassadeur Tschirschky au chancelier Bethmann-Hollweg].

L'attentat de Sarajevo.
Quinze jours après, l'archiduc et sa femme, s'étant rendus à Sarajevo, furent assassinés par un Bosniaque, sujet autrichien, Gavrilo Prinzip, membre d'une société secrète nationaliste serbe, la Main noire. L'attentat de Sarajevo avait été précédé, quelques heures auparavant, par une autre tentative de meurtre, mais d'un caractère suspect : une bombe, à peu près inoffensive, lancée sur la voiture de l'archiduc par le fils d'un policier (28 juin). Au lieu du prétexte convenu dont l'archiduc emporta le secret dans la mort et qui était peut-être la tentative manquée, ce fut le drame de Sarajevo qui servit de brandon à l'énorme incendie.
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L'Archiduc d'Autriche avant l'attentat de Sarajevo.
Arrestation de Princip après l'attentat de Sarajevo.
L'archiduc François Ferdinand et l'archiduchesse
quelques minutes avant l'attentat de Sarajevo.
L'arrestation de Prinzip
l'auteur de l'attentat.

Cependant l'événement, si grave qu'il fût, au seuil même de la poudrière des Balkans, ne donna l'alerte que l'espace d'un jour. On se rassura d'autant plus que le gouvernement serbe exprima sans retard son horreur du crime et que l'empereur allemand, en juillet, partit comme à son ordinaire, pour sa croisière de Norvège.

Poincaré, le président français, accompagné du président du Conseil, s'embarqua de son côté pour rendre visite à l'empereur de Russie et aux rois de Danemark, de Suède et de Norvège. Diplomates et ministres allèrent, de toutes parts, en vacances.

Conseil de Potsdam. 
Ce sont des documents officiels allemands, annotés de la main même de l'empereur, qui ont révélé comment le coup fut monté entre Berlin et Vienne. Le 5 et le 6 juillet, l'empereur allemand conféra à Potsdam avec l'ambassadeur autrichien qui lui apportait un mémorandum du ministre Berchtold et une lettre autographe du vieux François Joseph. Le chancelier Falkenhayn, ministre de la Guerre, l'amiral Cappelle et Zimmermann, sous-secrétaire d'Etat aux Affaires étrangères, furent associés au complot.

L'empereur déclara qu' « il fallait agir sans délai contre la Serbie », - si innocente qu'elle fût, pensait-on encore, du crime, - que « certainement la Russie se montrerait hostile », mais que l'Autriche pouvait entièrement compter sur l'Allemagne. En même temps, il donna « ses ordres pour les mesures préparatoires de guerre ». La mèche allumée, l'empereur partit pour son alibi de la mer du Nord, d'où il pressa sans cesse le mouvement. Il proposa d'ajouter aux conditions à exiger de la Serbie l'évacuation du Sandjak, « parce que cela ferait un beau vacarme » [Annotation de sa main], et se plaignit que l'Autriche attendît, pour donner le signal, que Poincaré eût quitté la Russie.

Ultimatum à la Serbie.
L'ultimatum fut remis le 23 juillet à Belgrade avec un délai de deux jours pour la réponse.

Les conditions en avaient été délibérées de façon à les rendre, pensait-on, inacceptables, tant elles étaient humiliantes pour un Etat libre et un peuple fier : désaveu des propagandes et dissolution des ligues slaves, ordre du jour à l'armée où le roi lui-même condamnera la propagande, révocation des officiers et des fonctionnaires suspects, poursuite contre toute personne ayant aidé au complot du 28 juin, participation d'agents autrichiens aux poursuites.

Cependant la Serbie s'inclina, tant étaient pressants les conseils de résignation qui lui vinrent des gouvernements de Paris, de Londres et de Pétersbourg. Elle ne fit de réserves que sur la collaboration du gouvernement austro-hongrois à l'action judiciaire ouverte sur son propre territoire; encore se borna-t-elle à demander que la question fût soumise, à l'arbitrage.

L'Autriche s'attendait à un refus, le désirait. Elle ne s'arrêta pas à l'humble réponse. Moins d'une heure après l'avoir reçue, son ministre quitta Belgrade et, le soir même, à Vienne, la mobilisation fut décrétée (25 juillet). Aussitôt l'empereur allemand revint à Potsdam (26 juillet).

Négociations.
Les puissances occidentales s'efforcèrent, pendant une semaine tragique (dimanche 26 juillet-samedi 1er août), d'écarter la catastrophe.

D'une part, la Russie affirmait ne pouvoir laisser écraser injustement un petit peuple slave; l'Allemagne, d'autre part, déclarait que, si le conflit n'était pas localisé, elle interviendrait, d'où, pour la France, liée par l'alliance, l'obligation de se porter au secours de la Russie.

Le prince Lichnowski, ambassadeur allemand à Londres, mais qui n'était pas dans le secret du maître, a écrit lui-même que, dans un entretien de quelques heures, les ambassadeurs des grandes puissances eussent certainement réglé le conflit.

C'est ce que ne voulait pas l'empereur allemand, dominé par les coteries militaires et féodales. C'est encore un ministre allemand, celui des Affaires étrangères (Jagow), qui écrit que les militaires l'emportèrent à Potsdam. L'empereur écarta toutes les propositions de conférence et de médiation qui lui furent adressées par le ministre anglais Grey, d'accord avec les gouvernements de Paris et de Rome, et avec l'assentiment de la Russie.

Le tsar télégraphia directement à l'empereur pour soumettre le différend à la conférence de La Haye, l'empereur ne répondit même pas à la confiante missive. L'Angleterre lui offrit de laisser à l'Allemagne le choix même de la formule de conférence. Il refusa.

Le prétexte de la guerre, qui allait coûter la vie à plus de 10 millions d'hommes, était si futile que l'Autriche s'effraya de sa docilité à suivre l'Allemagne; elle consentit (31 juillet) à accepter la médiation « sur le fond même de l'ultimatum à la Serbie ».

Les mobilisations. 
C'était la paix. L'empereur allemand se hâta aussitôt de couper les ponts.

Comme l'Autriche, en guerre déclarée depuis le 28 juillet avec la Serbie, continuait à armer sur toutes ses frontières, la Russie avait commencé, elle aussi, à mobiliser, d'abord partiellement. L'Autriche et la Russie ordonnèrent ensuite, dans la même matinée, la mobilisation générale, mais sans que, pour l'une ni pour l'autre, la mobilisation « signifiât inévitablement la guerre », comme c'était la nouvelle thèse allemande.

Cyniquement, l'Allemagne se fit plus autrichienne que l'Autriche. Dans cette journée du 31 juillet où l'Autriche accepta le principe de la médiation et n'objecta pas à la mobilisation russe, l'empereur Guillaume proclama à Berlin « le danger de guerre » (qui était la mobilisation allemande); somma le tsar d'arrêter ses préparatifs dans les douze heures, et invita la France à dire, dans les dix-huit heures, si elle resterait neutre pendant une guerre russo-allemande.

Pour le cas où le gouvernement de la République consentirait à une pareille trahison de son alliance, il serait invité à remettre pour la durée de la guerre, comme garanties, Toul et Verdun aux Allemands.
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Affiche de mobilisation générale allemande en 1914.
Affiche de mobilisation générale allemande, en août 1914.

Déclarations de guerre. 
Autant déclarer tout de suite la guerre à Pétersbourg et à Paris.

La Russie n'ayant fait aucune réponse à l'insolente mise en demeure, l'ambassadeur allemand demanda ses passeports (1er août).

Le gouvernement français se borna à répondre que, si la guerre éclatait entre la Russie et l'Allemagne, « il s'inspirerait de ses intérêts».

Comme l'empereur allemand ne pouvait plus avoir de doute sur la loyauté de la France envers son alliée et comme les militaires le pressaient, ce fut lui qui déclara la guerre, et sous le prétexte le plus impudent.

Le gouvernement français essayant de ne pas compromettre la paix avait fait ramener les postes avancés de la couverture de la France à 10 kilomètres en arrière de la frontière. Le kaiser inventa (3 août) que des avions, avant toute déclaration de guerre, avaient jeté des bombes près de Wesel et sur Nuremberg, mensonge dont l'aveu a été fait plus tard par les Allemands.
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Appel aux femmes françaises (6 août 1914).
L'appel du président du Conseil Viviani "Aux Femmes françaises".

Violation de la neutralité de la Belgique. 
Ce crime contre l'humanité qu'était la guerre engagée sans autre raison que l'occasion qui semblait favorable, fut suivi d'un attentat contre le droit des gens.

L'Angleterre, voyant venir la guerre malgré tous ses efforts pour sauver la paix, avait, comme en 1870, demandé aux gouvernements de Paris et de Berlin leur engagement de respecter, selon la foi des traités, la neutralité de la Belgique.

Le gouvernement français répondit aussitôt par l'affirmative; le gouvernement allemand refusa de répondre. Dès le 2 août, ses avant-gardes envahirent le grand-duché de Luxembourg, neutralisé en 1867, et s'emparèrent par surprise de la capitale. Le même jour, le gouvernement belge fut sommé d'ouvrir lui-même son territoire aux armées allemandes, faute de quoi ce serait la guerre. Il n'y eut qu'un sursaut d'honneur chez l'héroïque Belgique, ses représentants et son roi; ils ne trahiront pas leurs devoirs envers l'Europe. Déjà les Allemands passaient le pont de Visé et poussaient sur Liège.

L'ultimatum anglais. 
L'Angleterre adressa aussitôt un ultimatum à l'Allemagne : l'une des garantes de la neutralité belge, elle exige le retrait des troupes qui ont franchi la frontière; si, le jour même, avant minuit, elles ne sont pas rappelées, l'ambassadeur britannique prendra ses passeports.

Comme tout le plan, depuis longtemps étudié, des généraux allemands reposait sur l'invasion de la Belgique, ouvrant par la vallée de l'Oise la route directe de Paris, autant renoncer à la victoire; mais c'était y renoncer aussi que d'appeler dans la guerre l'Angleterre qui fermera les mers et tarira les sources mêmes de la vie allemande par un blocus implacable.

L'empereur sentit passer le vent de la défaite, entra en fureur, renvoya ses décorations et tous ses titres anglais; le chancelier étala son étonnement  :

« Quoi! rien que pour un mot : neutralité! Rien que pour un chiffon de papier! » (4 août).
L'Italie, alliée des Empires centraux, mais dans l'éventualité d'une guerre défensive, se hâta de publier qu'elle restait neutre. Le Japon, allié de l'Angleterre, la suivit contre l'Allemagne.

L'opinion allemande. 
L'Allemagne, presque tout entière, dressée depuis quarante ans pour de nouvelles conquêtes, ivre de pangermanisme, applaudit à la rapide éclosion de la guerre, « la guerre fraîche et joyeuse », disait le kronprinz ; dupe et complice à la fois, elle ne doutait pas de la victoire.

Au début, elle s'irrita plus qu'elle ne s'inquiéta de l'intervention anglaise, y répliqua par un refrain : le Chant de la Haine.

Le Reichstag, avec tous les socialistes, à l'unanimité, vota les crédits. Le chancelier convint que l'entrée de l'armée en Belgique, « c'était contre le droit des nations » ; mais « nécessité ne connaît pas de Ioi ».

L'Union sacrée.
Attendue par les Allemands, la guerre surprit la France. En moins de huit jours, il lui fallut passer de l'extrême quiétude à l'angoisse des pires épreuves. L'affaire serbe était encore très obscure. Par contre, ce qui parut tout de suite clair, ce fut que l'empereur allemand voulait la guerre; voilà des années qu'il menaçait, empoisonnait la vie du monde; mieux valait cette fois en finir.

La guerre de revanche, la guerre pour reprendre l'Alsace-Lorraine, des soldats et des poètes et des démagogues l'avaient évoquée, et même réclamée; elle n'avait été à aucun moment dans la pensée de la masse de la nation. Bien que définitivement relevé de la défaite, le pays, dans sa volonté de la paix, avait refoulé le désir des réparations. on s'était résigné. La plaie était restée saignante au flanc; la France avait mal à l'Alsace-Lorraine, avait-on coutume de dire; il n'y avait pas de statue plus sacrée que celle de Strasbourg sur la place de la Concorde, avec ses drapeaux et ses couronnes en deuil; mais qui ne savait l'effroyable enjeu d'une nouvelle guerre allemande : pas moins que l'existence même de la France? Quarante-trois ans durant, le Traité de Francfort fut scrupuleusement respecté par tous les gouvernements.

Maintenant, victoire sur l'agresseur et retour de l'Alsace-Lorraine devenaient synonymes. Provoquée sans l'ombre d'un prétexte, brutalement assaillie, la France devra lutter jusqu'à la libération de Strasbourg et de Metz. Du soir au matin, dans cette ardente démocratie, divisée par les partis, l' « Union sacrée » se fit.

L'assassinat de Jaurès par un royaliste fanatique, à la veille de la mobilisation, fit craindre des troubles; au contraire, les partis se rapprochèrent autour du cercueil du grand orateur, les socialistes entrèrent dans le pacte d'alliance. A la Chambre et au Sénat, une seule acclamation accueillit le message de Poincaré et le discours de Viviani sur le rôle de la France dans la semaine tragique (4 août).

Point de manifestations dans les rues. L'Allemagne, disait-on, en reprenant l'entreprise pour la domination universelle, rouvrait l'ère des guerres révolutionnaires pour l'indépendance et la liberté des peuples.
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L'infanterie française dans la bataille (affiche).
Assaut de soldats allemands (affiche).
Soldats français et allemands dans la bataille (affiches).

La campagne de 1914

Le plan allemand.
L'Allemagne, préoccupée, depuis l'alliance franco-russe, d'une double guerre à soutenir à l'Ouest et à l'Est, avait décidé de se porter avec le gros de ses armées contre la France, le principal ennemi et le premier prêt à l'action. Elle arrêtera en Prusse orientale les Russes que l'Autriche attaquera sur leur frontière galicienne.

Le plan de la campagne de France, dessiné par le général de Schlieffen, dont avait hérité le neveu du maréchal de Moltke, se justifiait (techniquement) par le système de fortification de la France : sa frontière de l'Est protégée par une véritable ceinture de fer, oeuvre puissante de Séré de Rivière; ses frontières du Nord et du Nord-Est entrouvertes. C'était  une vaste bataille d'enveloppement, sur le classique modèle de la manoeuvre célèbre d'Hannibal à Cannes.
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Moltke.
Von Bülow.
Von Klück.
Moltke (le Jeune). Von Bülow. Von Klück.

A travers la Belgique, la droite de l'armée entre en France par la trouée de l'Oise, défaut de la cuirasse française, et suit le long de la rivière la voie des plus anciennes invasions; le centre s'engage par la vallée de la Meuse; la gauche, entre Nancy et Epinal, pousse, par la trouée de Charmes, vers le plateau de Langres. Ainsi l'armée française se trouvera prise, dans un véritable filet, entre Marne et Seine. Pendant que ses débris s'enfuiront vers la Suisse, Paris tombera comme un fruit mûr.

Pour l'exécution de ce plan, l'Allemagne disposait d'une armée en première ligne de 2.500.000 hommes, avec une supériorité marquée en artillerie, surtout en canons lourds, en mitrailleuses et en avions. Elle avait le nombre et la force : l'offensive. Toutefois, de l'aveu des Allemands, du ministre Jagow lui-même parlant à l'ambassadeur anglais Goschen, le succès du plan était subordonné à une condition souveraine : 

« Agir avec rapidité, c'est le maître atout de l'Allemagne, c'est question de vie ou de mort.-»
La résistance de la Belgique et la bataille de la Marne firent perdre à l'Allemagne son «-maître atout ». Entrée en Belgique le 4 août, l'Allemagne perdra, d'une certaine manière, la guerre le 10 septembre, sur la Marne.

L'attaque par la Belgique. 
De la frontière allemande à la trouée de l'Oise, il y a six jours d'étape.

Les armées allemandes de von Klück et de von Hausen mirent seize jours à franchir cette distance. La défense héroïque de Liège, la retraite en combattant du roi Albert vers le camp retranché d'Anvers, le harcèlement des gardes civiques, coûtèrent dix jours (4 août-24 août) aux Allemands.

Ils avaient compté traverser la Belgique « aussi aisément, disait le kaiser, que je remue la main ». Ils se vengèrent de la déception par d'affreux massacres de civils, des incendies où périrent des chefs-d'oeuvre de l'art et d'irremplaçables trésors (Louvain, Dinant).

Le plan français. 
Le chef des armées françaises était le général Joffre, officier du génie, qui avait gagné ses éperons au Tonkin et à Tombouctou, républicain de principe, très libéral, de bronze pour le caractère et, pour l'esprit, réfléchi, judicieux, d'un bon sens, avec une profonde connaissance des hommes et l'art du commandement.

La mobilisation et la concentration s'opérèrent avec une grande exactitude, comme un mouvement d'horlogerie. Le plan de l'Etat-Major était de prendre l'offensive sur toute la frontière franco-allemande, Alsace et Lorraine mosellane. Le commandement avait prévu la violation de la neutralité belge par les Allemands; l'hypothèse qu'il avait admise, c'était l'attaque par la rive droite de la Meuse.

La parade préparée (jonction des 4e et 5e armées à la trouée de la Meuse) devenait insuffisante devant le mouvement divergent de grande envergure des Allemands poussant en masse, par les deux rives du fleuve.

Joffre donna l'ordre aux 3e et 4e armées de prendre l'offensive contre le centre de l'armée ennemie en marche par le Luxembourg belge, et à la 5e de monter le long de la frontière vers la Sambre, où elle serait au contact des Anglais qui débarquaient sous le maréchal French.

L'échec de l'offensive. 
La stratégie défensive de 1870 avait conduit à des défaites irréparables; l'offensive générale d'août 1914 échoua, mais Joffre, ayant repris du champ, arrêta les Allemands sur la Marne : voilà tout le premier mois de la guerre.

L'offensive napoléonienne était depuis nombre d'années la doctrine de l'Ecole de guerre et des états-majors.

Dans l'enthousiasme des premier jours, on évoqua la possibilité de voler au secours des Belges. C'eût été courir au désastre. Par malheur, les moyens étaient insuffisants, la tactique très arriérée; nombre de chefs d'unité n'étaient pas à la hauteur de leur tâche; enfin l'Ardenne belge, avec ses inextricables fourrés, et la région des étangs lorrains étaient des terrains défavorables pour l'attaque.
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Dubail.
Maud'Huy.
Général Pau.
Dubail. De Maud'huy. Pau.

La bataille des frontières.
Cependant les Allemands ne durent l'importance de leur victoire à la bataille des frontières qu'à la violation de la neutralité belge. A l'Est, leurs succès locaux ne les portèrent pas très loin. En Alsace, Mulhouse leur resta, après avoir deux fois changé de mains, mais nous demeurâmes à Thann et dans la vallée.

Repoussés à Sarrebourg et à Morhange, Dubail et Castelnau se replièrent en ordre sur la Meurthe et sur le Grand-Couronné de Nancy, tinrent héroïquement contre tous les assauts, fermèrent la trouée de Charmes. Au centre, après leurs succès de Virton et de Neufchâteau, les Allemands étaient arrêtés aux débouchés des Ardennes quand la victoire de leur aile marchante sur la Sambre ouvrit les portes de l'invasion (23
août).

La retraite.
Si cruelles qu'aient été les pertes, ni la défaite de l'armée anglaise à Mons, ni celle de la 5e armée française dans la même journée à Charleroi n'avaient rien d'irréparable, et, sans doute, un autre que Joffre aurait cherché aussitôt une revanche tactique. Mais il vit plus loin et plus haut, semble-t-il. En tout cas, le 25 août, il reconnut l'échec de son offensive et ordonna la retraite générale, sauf des armées de Lorraine qu'il « fixa » au Grand-Couronné. Puis il décida de constituer sur le flanc droit des Allemands un important groupement de forces (6e armée), et de reconstituer, par la jonction des 4e et 5e armées, de l'armée anglaise et de forces prélevées sur la région de l'Est, une masse capable de reprendre l'offensive.

Il était dur de livrer presque sans combat de vastes régions à une invasion sauvage - car les Allemands menaient la guerre comme les Huns, pillant, brûlant, massacrant - et d'exposer à une ruée furieuse Paris, d'où le gouvernement, sur les instances du général en chef, allait partir pour Bordeaux. Mais rien ne devait compter, sauf la reconstitution de l'armée par le regroupement des forces, par le renouvellement de la tactique, par l'élimination des chefs incapables, en vue d'un puissant retour offensif. Joffre, avec le sang-froid dont il ne se départait jamais, en prit toute la responsabilité. 
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Bordeaux : chambre des députés pendant la Première Guerre mondiale.
Bordeaux : chancellerie pendant la Première Guerre mondiale.
Bordeaux : ministère de la marine pendant la Première Guerre mondiale.
Les bâtiments du Parlement et du gouvernement à Bordeaux. A droite, la chancellerie 
(ministère des affaires étrangères) et, au-dessous, le ministère de la marine.

La « splendide retraite », comme l'appela le maréchal French, se poursuivit jusqu'au 5 septembre. Jamais encore on n'avait vu reculer pareille masse d'hommes avec plus de méthode. De temps à autre, Langle de Cary et Sarrail, entre Meuse et Aisne, Lanrezac entre Aisne et Oise (à Guise), envoyaient aux Allemands de vigoureux coups de boutoir. C'était déjà Joffre qui manoeuvrait l'ennemi.

Le pays fut saisi par la brusque révélation de la défaite, mais il garda son calme et sa confiance. Viviani renouvela son ministère avec des parlementaires éprouvés (Ribot, Briand, Millerand, Delcassé) et deux socialistes (Guesde, Sembat). Les trois gouvernements alliés (Angleterre, France, Russie) convinrent « de ne pas conclure de paix séparée » (Londres, 6 septembre).

La marche de von Klück.
Sans l'épuisement de l'armée anglaise, de beaucoup la plus éprouvée aux rudes combats de Mons et de Cambrai, peut-être Joffre eût-il arrêté plus tôt la retraite. Il a probablement mieux valu que toutes les armées allemandes descendissent, à la suite des armées françaises, jusqu'aux plaines de la Marne, voisines, comme un symbole, des champs catalauniques, où fut arrêtée la fortune d'Attila.

La menace sur Paris. 
L'aile droite des Allemands, sous le général von Klück, marchait, à plus de 40 kilomètres par jour, dans une sorte d'ivresse, certaine de célébrer les fêtes de Sedan à Paris. On l'entendait crier sur les routes : Nach Paris! Combien la situation eût été plus grave si les Allemands avaient fait halte à Amiens pour aller de là occuper le littoral de la Manche,Boulogne, Dunkerque, à peu près dénués de troupes!

C'était, dans le monde entier, l'opinion générale que Paris était l'objectif des Allemands. Paris, qui n'avait pas le choix, les attendait d'un coeur ferme, et ne pouvait plus que s'en remettre à son gouverneur militaire, Galliéni. Il avait juré « de défendre Paris jusqu'au bout ».
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Joffre.
Gallieni.
Ronarc'h.
Joffre. Galliéni. Ronarc'h.

La manoeuvre allemande.
Le chef de l'État-Major allemand, Moltke le jeune, ne commit pas la faute d'attaquer le camp retranché de Paris, avec le risque d'être pris sur les flancs par les Anglo-Français il joua la règle qui était de mettre d'abord l'ennemi principal hors de combat. Il y eut des indices, dès le 31 août, que Klück infléchissait vers le Sud-Est, laissant Paris sur sa droite, courant à la Marne, et que tout le reste de l'armée allemande, poussait au Sud. Le 2 septembre, sur des renseignements plus précis, Joffre annonça comme imminente la reprise des opérations : 

« Que chacun tende ses énergies pour la victoire finale! »
Déjà Gallieni brûlait de lancer sur le flanc de Klück : la 6e armée, qui était placée sous ses ordres directs. Il avisa Maunoury de son intention « d'entamer (le 5) un mouvement général dans l'est du camp retranché ».

Ainsi Joffre touchait à la bataille qu'il avait vue dès le 25 août, mais sans en fixer encore le lieu; Oise, ou Marne ou Seine. Le 4, la conversion de l'aile droite allemande ne fut plus une hypothèse. Devant la certitude, Joffre décida d'engager la bataille sur la Marne, et il y décida French.

Le 5, il lança le fameux ordre du jour où il commanda demi-tour à l'armée :

« Une troupe qui ne peut plus avancer devra, coûte que coûte, garder le terrain conquis et se faire tuer sur place plutôt que de reculer. »
La bataille de la Marne.
La première bataille de la Marne se livra, du 6 au 10 septembre, au coeur de l'lle-de-France, sur des fronts de près de 300 kilomètres, entre deux piliers : Paris et Verdun. Cinq armées allemandes furent engagées contre autant d'armées françaises et l'armée anglaise; de part et d'autre, près d'un million d'hommes.

Les ailes à l'Ouest combattirent pour se tourner, les ailes à l'Est pour se contenir, les centres pour s'enfoncer. Le redressement de ces soldats qui, depuis douze jours, battaient en retraite, stupéfia les Allemands; ils leur parurent « surhumains » [Carnet d'un officier allemand]. Si  l'énorme bataille avait été perdue par les Français, la défaite eût été imputée à Joffre. La Marne, c'est Joffre.
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Carte de la bataille de la Marne.
Carte de la bataille de la Marne.

La cause première de la victoire des Alliés fut la création de la 6e armée sur le flanc droit des armées allemandes. Klück avait déjà passé la Marne, s'aventurant beaucoup à la recherche des Anglais, quand l'un de ses corps de réserve se heurta aux avant-gardes de Maunoury, à la veille de la bataille générale (5 septembre). Il repassa  aussitôt la Marne pour engager la bataille de l'Ourcq.

Maunoury résista avec une énergie farouche contre des forces triples ; Gallieni, à son secours, vida Paris.

La 5e armée (Franchet d'Esperey) et les Anglais profitèrent de l'effet de ventouse qu'avait produit l'attaque de Maunoury pour pousser entre la 1re et la 2e armée allemande; la trouée s'élargit bientôt à plus de 30 kilomètres.

La victoire se dessina aux lieux mêmes où Napoléon avait gagné les fameux combats de 1814, Montmirail, Champaubert, Vauchamps.

Pour que l'avantage revînt aux Allemands il eût fallu que Foch, au centre, devant les marais de Saint-Gond, Langle de Cary et Sarrail à sa droite, cédassent aux assauts répétés de la garde, du duc de Wurtemberg et du kronprinz. ils tinrent comme le roc.

Le plus violent effort des Allemands fut pour enfoncer Foch. Il les tourna par leur droite, rejeta la garde aux marais, Moltke, dès le 8 septembre, vit la bataille perdue. Le 9, comme Bülow n'était plus lié à von Klück que par un seul corps de cavalerie, il ordonna, dans la nuit, la retraite générale.
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Charpentier Bosio : Uhlans et dragons.
Uhlans allemands surpris par des dragons français, par G. Charpentier Bosio.

L'ordre du jour de Joffre retentit comme un cri de délivrance et de triomphe :

« La bataille qui se livre depuis cinq jours s'achève en une victoire incontestable. Officiers, sous-officiers, et soldats, vous avez répondu à mon appel ; tous, vous avez bien mérité de la patrie. »
Paris était sauvé. Depuis cent ans, l'armée allemande avait été toujours victorieuse. Pour la première fois, depuis quarante-quatre ans, une partie de l'Europe crut pouvoir respirer. Selon le mot de Ferrero, un historien italien,  elle « cessa d'avoir peur de l'Allemagne ». Pour quelque temps, du moins.
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Monument d'Etrépilly.
Tombes dans la plaine de Varreddes.
Hommages aux victimes de la bataille de la Marne. A gauche, le monument d'Etrépilly,
à droite des soldats se recueillant sur des tombes dans la plaine de Varreddes, après la bataille
d'artillerie du Multien, pour la prise du plateau de Trocy.

L'Aisne. 
Les Allemands, poursuivis de près, s'arrêtèrent sur la rive droite de l'Aisne, où ils reçurent des renforts. Maud'huy, qui avait passé la rivière sur leurs talons, ne put se maintenir aux plateaux d'entre Soissons et Reims, depuis César l'un des bastions de la région séquanaise.

Le général d'Esperey rentra à Reims, mais trop tard pour empêcher les Allemands de s'établir aux hauteurs voisines d'où ils incendièrent la cathédrale et commencèrent la destruction méthodique de la vieille cité. Sans la fatigue des troupes et l'épuisement des munitions, les conséquences immédiates de la Marne eussent été de beaucoup plus considérables.

Les Allemands portèrent aussitôt leur activité à l'Ouest où ils avaient laissé passer, après la bataille des frontières, l'occasion favorable de s'emparer des villes du littoral.
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Langle.
French.
Maunoury.
Langle de Cary. French. Maunoury.

La course à la mer.
La double manoeuvre par laquelle, remontant les uns et les autres vers le Nord, les Allemands cherchèrent à envelopper l'aile gauche des Français dans le même temps où ces derniers cherchaient à envelopper leur aile droite, a reçu le nom de « course à la mer ».

Après six semaines de très durs combats, Joffre établit sa barrière occidentale, de Compiègne à Nieuport. Sa maîtrise dans l'art d'utiliser les transports (chemins de fer, automobiles) lui permit de transporter de l'Est à l'Ouest la plus grande partie de l'armée de Lorraine et de porter les Anglais de l'Aisne aux Flandres.
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Liège : Belges et Allemands.
Chute d'Anvers.
Belges et Allemands à Liège. La chute d'Anvers.

Chute d'Anvers. 
Dans la prévision de la chute d'Anvers, où le roi Albert s'était retiré après l'occupation de Bruxelles par les Allemands, Joffre lui envoya le général Pau pour le décider à sauver son armée en s'évadant par la ligne, encore libre, de Gand.

L'audacieuse opération réussit. Les Belges (6 divisions) s'établirent sur l'Yser, où ils garderont obstinément leur dernier carré de terre libre jusqu'à la victoire finale.

Bataille des Flandres. 
L'empereur allemand commanda alors l'un des plus immenses holocaustes de la guerre. Son entrée triomphale à Paris lui a échappé. Ses armées ont été battues sur la Marne. Il n'a pas réussi à empêcher l'étonnante manoeuvre, qui, en moins d'un mois, a prolongé de 200 kilomètres le front français. Maintenant, il va lancer deux grandes armées sur la ligne de l'Yser et le secteur d'Ypres, avec Calais et la mer pour objectifs.

Il vint assister lui-même à la furieuse mêlée qui dura plus d'un mois (11 octobre - 14 novembre 1914); plus de 150 000 Allemands y tombèrent, sans autre résultat que l'occupation des ruines de Dixmude, après l'épopée des fusiliers marins de l'amiral Ronarc'h.

Foch
L'âme de ces terribles combats, où Belges, Britanniques, Français de la vieille France et coloniaux se battirent avec un courage farouche, de la boue jusqu'au ventre et sous l'infernale mitraille qui, des merveilles d'Ypres, ne laissa pas pierre sur pierre, ce fut Foch. Il s'imposait par son calme. Il avait l'art de coordonner les forces les plus disparates, de boucher les trous par où la victoire risquait de s'échapper, de trouver des hommes là où il n'y en avait plus. Comme autrefois les Hollandais contre Louis XIV, il rompit les digues, tendit l'inondation devant l'envahisseur. Il fut le grand vainqueur des Flandres, dont le véritable vaincu, ce ne fut plus Moltke, en disgrâce depuis la Marne, mais l'empereur lui-même.
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Falkenhayn.
Hindenburg.
Ludendorff.
Falkenhayn. Hindenburg. Lundendorff.

La bataille orientale. 
Pendant que ces événements se succédaient sur le front occidental, des alliés d'Orient de la France, Russes et Serbes, menaient durement la guerre contre les Allemands et les Autrichiens. La Roumanie refusa de se joindre aux Empires centraux; les chefs du Comité Union et Progrès, Enver et Talat, leur livrèrent la Turquie.

Deux cuirassés allemands, le Goeben et le Breslau, échappant aux escadres franco-anglaises de la Méditerranée, avaient franchi les Dardanelles, où il eût fallu les suivre, et étaient entrés à Constantinople.

Les Russes, avec une promptitude qui surprit les Allemands, avaient lancé, dès le mois d'août, deux armées dans la Prusse orientale. L'impéritie ou la trahison de Rennenkampf permit au vieil Hindenburg et à son lieutenant Ludendorff d'envelopper et d'écraser Samsonoff à Tannenberg. (L'histoire de l'armée russe engloutie dans les marais de Tannenberg a été inventée de toutes pièces. Il n'y a pas de marais sur ce champ de bataille déjà fameux pour une victoire des Slaves sur les chevaliers Teutoniques).
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Première guerre mondiale : l'artillerie russe.
L'artillerie russe.

Le raid russe n'en avait pas moins rempli son rôle; Moltke avait envoyé au secours de la Prusse orientale trois corps d'armée qui lui firent gravement défaut sur la Marne.

A l'automne et jusqu'à l'entrée de l'hiver, la Pologne fut le théâtre de grandes batailles où la fortune alterna.

Les Autrichiens furent constamment battus par les Russes qui s'emparèrent de Lemberg. Leur « expédition de châtiment » en Serbie se termina par un désastre. Le maréchal Putnik et ses « héros », après une éclatante victoire au mont Rudnik, leur firent repasser le Danube.

Sur mer, les Anglais anéantirent l'escadre allemande du Pacifique. En Chine, les japonais prirent Tsing-Tao, réduit de la colonie de Kiao-Tchéou. (J. Reinach).
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Journée de l'Armée d'Afrique et des Troupes coloniales (affiche).
Journée de l'Armée d'Afrique et des Troupes coloniales (affiche).
Affiches de la journée de l'Armée d'Afrique et des troupes coloniales.
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