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Gounod

Charles-François Gounod est un compositeur français, né à Paris le 17 juin 1818, mort le 18 octobre 1893. D'une famille d'artistes, car son père était peintre de talent et obtint le second prix de Rome en 1783, il peut être considéré comme le chef incontesté de l'école française de 1860 à 1880 environ. Ambroise Thomas a tenu certainement grande place pendant cette longue suite d'années, mais il semble que le très remarquable auteur d'Hamlet n'ait pas eu sur les artistes de son temps l'influence exercée par le délicieux charmeur qui a écrit Faust et Roméo et Juliette.

Cependant, avant de remporter son premier grand succès, Faust, en 1859, Gounod était arrivé à l'âge de quarante ans passés sans que le public se doutât que l'école française possédait un maître digne de tenir sa place, non seulement à côté de ceux qui avaient fait la gloire de l'opéra et de l'opéra-comique pendant la si brillante période de 1820 à 1850, mais aussi à côté des plus grands de l'Europe entière. En effet, après avoir conquis, en 1839, le grand prix de Rome, Charles Gounod s'était livré à la musique d'église, à Rome et à Vienne; on avait même cru, et lui tout le premier, à sa vocation ecclésiastique; cette étude approfondie des vieux maîtres religieux, ainsi que celle de J.-S. Bach, eut une immense influence sur ses tendances artistiques et sur son style, et il en garda jusqu'à sa dernière heure l'empreinte ineffaçable. Il fut pendant quelques années directeur de la musique des Missions étrangères. 

Vers 1851, il alla en Angleterre, et l'exécution de quelques-unes de ses oeuvres, dans un concert, laissa deviner un maître. Bientôt (16 avril 1851) il fit ses débuts comme auteur dramatique avec Sapho à l'Opéra; nous n'avons pas à nous occuper du sort de cette oeuvre, qui fut reçue froidement; disons seulement qu'elle était de beaucoup supérieure à la moyenne de celles qui se jouaient en ce moment, à part le Prophète, de Meyerbeer, et que les stances si poignantes qui terminent ce drame lyrique peuvent compter, même encore aujourd'hui, parmi les plus belles pages de Gounod. 

L'année suivante, il faisait entendre, au Théâtre-Français, les choeurs composés pour l'Ulysse de Ponsard; cette musique d'une si remarquable couleur antique avait à la fois le nerf et la grâce, suivant les paroles qu'elle devait rendre, et les musiciens avaient salué un maître, mais le public hésitait encore; la Nonne sanglante (1854), malgré quelques bonnes pages, est resté inférieure à Sapho; le Médecin malgré lui (1858) était une oeuvre gaie et spirituelle, mais, par son sujet même, dénuée de lyrisme; enfin parut Faust, en 1859 (19 mars). Il nous semble aujourd'hui que Faust ait dû être acclamé; on l'estima tout au plus, et l'auteur eut de la peine à trouver un éditeur assez hardi pour le publier. D'autres oeuvres sur le même sujet plus largement et plus poétiquement conçues ont été connues depuis du public français, la Damnation de Faust de Berlioz, le Faust de Schumann, etc.; mais aucune n'a été aussi populaire que l'opéra de Gounod.

Philémon et Baucis (1860), qui a eu beaucoup plus de succès à la reprise de 1876 qu'à ses débuts, donna une nouvelle note du talent du maître. Comme dans Sapho, comme dans les choeurs d'Ulysse, il avait cherché la couleur antique, et le choeur des bacchantes prouve qu'il a su la trouver; mais il a rencontré de plus la peinture si fine, si délicate et si vraie de la tendresse des deux vieux époux, et là il a été encore un maître neuf et original. Je passe sur la Reine de Saba (1862), partition intéressante, pour arriver à Mireille (1864), qui est comme l'antithèse de Philémon et Baucis. Mireille aussi a paru long, et il a fallu réduire cet opéra-comique de cinq en trois actes; mais les deux premiers, si pittoresques, si gais, si colorés, forment comme un délicieux et éclatant décor aux amours à la fois si naïves, si pures et si ardentes de Mireille et de Vincent. 

Enfin, après la Colombe (Bâle, 1860; Paris, 1866), voici Roméo et Juliette (1867). Cette oeuvre est, à notre avis du moins, la plus complète de Gounod; bien d'autres avaient avant lui raconté en musique les malheurs de ces deux enfants; Rossini avait, paraît-il, refusé le poème parce qu'il contenait trois duos d'amour; en cela il avait été spirituel comme toujours, mais ce fut là justement ce qui tenta Gounod, et il triompha en vrai poète de cette difficulté; le madrigal, le duo du jardin, celui de l'alouette, la scène finale forment comme une progression d'une conception hautement artistique. Gounod n'a peut-être pas mis dans sa musique toute la variété que Shakespeare avait mise dans son drame, mais il a rendu par ses chants tout ce que le poète anglais avait allumé de tendresse et d'amour au coeur de ses deux personnages.

Roméo et Juliette marque le point culminant de la carrière dramatique de Gounod; il nous faudra citer encore de lui les Deux Reines de France (1872), sur un drame de Legouvé; la musique pour le drame de Jeanne d'Arc (1873) de Jules Barbier; l'opéra-comique de Cinq-Mars (1877), où l'on trouve d'excellentes pages et dont le ballet est charmant; Polyeucte (1878), opéra en cinq actes; le Tribut de Zamora (1881), en cinq actes aussi. Chacune de ces partitions contient des pages comme le Pater de Polyeucte, cependant on y constate comme une sorte d'affaiblissement dans le talent du maître. Roméo et Juliette avait été, c'est du moins notre avis, sa dernière grande oeuvre dramatique.

Du reste, à partir de cette époque, il semble que Gounod soit revenu aux tendances musicales religieuses de sa jeunesse; en effet, si nous trouvons deux messes de lui en 1842 et 1849, nous voyons, après 1867, se multiplier les compositions ayant un caractère religieux; je ne citerai pas le grand nombre de motets et de cantiques, de pièces d'orgue, d'orchestre ou de piano dont il est l'auteur, mais je signalerai le charmant petit oratorio de Tobie, Jésus sur le lac de Tibériade, grande scène pour baryton, choeur et orchestre (1876), la célèbre méditation sur le premier prélude de Bach, une des plus belles inspirations du maître, et je m'arrêterai quelques instants sur trois ceuvres capitales d'un caractère religieux et mystique très élevé, Gallia, Mors et vita et Rédemption.

Quelque temps avant la guerre, Gounod était allé en Angleterre, où il avait reçu un accueil enthousiaste; de plus, il avait rencontré une artiste, Mme Georgina Weldon, qui avait été l'interprète préférée de ses oeuvres nouvelles. Ses attaches en Angleterre étaient si fortes que l'on crut un instant qu'il avait l'intention de se faire naturaliser Anglais; il protesta hautement contre cette accusation et prit sa part aux immenses douleurs qui frappaient la France, en écrivant une grande et belle partition pour soprano, orchestre et choeurs, intitulée Gallia, et qui fut exécutée à Londres le 1er mai 1871, et plus tard à Paris, par Mme Weldon. C'est une sorte de commentaire du psaume « Super flumina Babylonis », et l'auteur y a trouvé des accents pleins de grandeur et de puissance. Peut-être pourrait-on reprocher à Gallia d'être d'un caractère un peu dramatique pour le sujet, mais, dans son ensemble, la composition est noble et belle. Ce n'est pas le reproche d'être dramatique que l'on pourrait adresser à ses deux partitions de Mors et vita et de Rédemption. Ces deux ouvrages, publiés d'abord en Angleterre, ont au contraire un caractère de mysticisme religieux très élevé. Le style en est noble et simple, et ces deux compositions, d'un style si différent des autres, peuvent être considérées comme les dernières oeuvres vraiment dignes du maître qui a écrit Faust et Roméo et Juliette.

Revenu en France, Gounod, qui n'avait pas été heureux dans les dernières années de son séjour en Angleterre, ne quitta plus la France et jouit largement de sa gloire, si noblement acquise.

A côté des oeuvres les plus importantes que nous avons citées, il nous faut rappeler aussi l'immense quantité de choeurs, de psaumes, de morceaux de piano, de duos et surtout ses quatre recueils de vingt mélodies chacun, dont beaucoup sont populaires et qui suffiraient à la gloire d'un musicien. Enfin il a laissé inédit un opéra-comique de George Dandin, musiqué exactement sur le texte même de Molière. Gounod était très lettré et il a écrit de nombreux discours et articles dont nous ne retiendrons qu'un livre sur Don Juan de Mozart, où ce grand musicien a proclamé sa profession de foi artistique. On peut discuter les opinions émises avec beaucopp de chaleur dans cet ouvrage intéressant, mais on ne peut nier qu'il ne sorte d'un esprit élevé et original.

Deux ans avant sa mort, Charles Gounod avait été frappé d'une attaque et il avait renoncé à composer, sans cesser pour cela de s'intéresser aux choses de la musique; mais depuis bien longtemps l'histoire avait commencé pour lui. Dès son début au théâtre, Gounod avait été un novateur, novateur par la conception générale, novateur par le style. Un musicien a dit spirituellement : « On fait du Meyerbeer quand on veut, du Gounod plus qu'on ne veut »; en effet, sa musique enveloppante et délicieuse s'empare du coeur et de la mémoire; elle s'y fixe, s'y implante, la charmant au point de l'obséder; et il n'est pas un de nos jeunes musiciens qui n'ait subi son influence; ses mélodies, plus tendres et plus voluptueuses que passionnées, ont quelque chose de languissant qui enivre. 

Gounod (et on paraît trop l'oublier aujourd'hui) a été le véritable introducteur de la musique moderne en France; cette élégance du style, cette richesse de la couleur étaient, à l'époque où il écrivit ses premières oeuvres, chose toute nouvelle en France, où Berlioz était méconnu et pour si longtemps; le choix même de ses sujets poétiques, comme Sapho, comme Faust, comme Philémon et Baucis, était hardi à côté des vaudevilles plus ou moins mélodramatiques sur lesquels les musiciens d'alors écrivaient leur musique. Gounod, nous l'avons dit, fut un novateur, non seulement parce qu'il initia à une langue musicale toute nouvelle et encore inentendue, mais parce qu'il éleva l'idéal de l'école française. 

Musicien de premier ordre, Gounod était un des hommes les plus distingués de son temps. Combien ce talent si exceptionnel s'expliquait encore mieux et se faisait plus admirer, lorsqu'on écoutait parler cet artiste à la haute stature, au regard ouvert et bon, lorsqu'on le voyait s'enflammer au nom de son art. Il parlait bien et avec éloquence; l'image venait nombreuse, forcée quelquefois, mais juste souvent et poétique toujours; imprimée ou écrite, sa parole peut paraître exagérée et peut-être même ampoulée; parlée, elle n'avait rien de cela; cette voix sonore et souple, ce regard intelligent, cette conviction sincère (momentanément du moins) vous prenait, vous domptait. Gounod musicien était des premiers dans son art, Gounod littérateur intéressait, Gounod causeur charmait et surprenait à la fois. 

Résumons-nous : Gounod a été non seulement un grand et habile artiste entre tous, mais il a laissé à tous ceux qui le connurent, ne fût-ce qu'une heure, l'impression d'une haute et noble intelligence, la sensation d'une âme à la fois bonne, enthousiaste et généreuse. (H. Lavoix).

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