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Gonzalve de Cordoue

Gonsalvo Hernandez de Cordova y Aguilar, en français Gonzalve de Cordoue, surnommé le Grand Capitaine (Gran Capitán) est un général espagnol, né le 16 mars 1443 à Montilla, près de Cordoue, mort à Grenade le 2 décembre 1515.  Il se signala d'abord contre les Maures, et leur enleva Grenade (1492). Appelé en 1500 par les Vénitiens, il força les Turcs à lever le siège de Zante. Placé l'année suivante par le roi Ferdinand à la tête d'une expédition dans le royaume de Naples, dont Louis XII, roi de France, venait de s'emparer, il débarqua à Tropea, battit les Français à Barletta et à Seminara (1503), remporta une victoire complète à Cerignola (Cérignole), dans la Pouille, sur le duc de Nemours, qui y périt (1503), et assura à l'Espagne la possession du royaume de Naples, dont il fut nommé connétable. Mais des envieux le calomnièrent auprès de Ferdinand : il reçut l'ordre de quitter Naples, et il alla finir ses jours dans la disgrâce à Grenade
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Gonzalve de Cordoue.
Gonzalve de Cordoue (1443-1515).

Dès l'âge le plus tendre, il fut destiné au métier des armes; et il avait à peine quinze ans, qu'il servait déjà sous les ordres du maréchal don Diego de Cordoue (Diego de Cordova), son père, dans la première guerre contre les Maures de Grenade. Le roi Henri IV, de Castille, ayant admiré la bravoure et I'intelligence du jeune guerrier, ne tarda pas à lui confier une compagnie de gens d'armes, avec lesquels il porta la terreur jusqu'aux portes de Malaga; ce fut, par la suite, cette compagnie qui, la première, enfonça les nombreux bataillons ennemis à la bataille de Las Yeguas (1460). 

L'action de Gonzalve lui mérita l'honneur d'être armé chevalier, par les mains du roi, sur le champ de bataille. De 1458 à 1467, il servit toujours avec distinction, soit contre les Maures, soit à la prise de Gibraltar et dans la guerre de Catalogne. Pendant ce temps, le royaume était déchiré par les guerres civiles auxquelles avait donné lieu la rébellion de l'infant don Alphonse, frère du roi; mais la maison de Cordoue étant constamment restée fidèle à son roi légitime, Gonzalve, dans plusieurs rencontres, combattit les révoltés, et aida Henri IV à recouvrer sa capitale. Cependant, à la mort de l'infant (1468), la nation s'étant encore partagée entre les deux héritières présomptives de la couronne, Jeanne, fille de Henri, et Isabelle, soeur de ce monarque, Gonzalve, ainsi que les seigneurs les plus distingués, se rangèrent dans le parti d'lsabelle, et de Ferdinand d'Aragon. Mais à peine ces deux époux furent-ils montés sur le trône de Castille, par la mort d'Henri IV (1474), que le roi du Portugal, Alphonse V, leur ayant déclaré la guerre, la valeur et les talents de Gonzalve ne contribuèrent pas peu à la célèbre victoire que Ferdinand remporta sur son compétiteur dans les plaines de Toro (1476); et depuis ce moment, il fut comblé de distinctions par le monarque aragonnais. 

Peu fait pour le repos, et se précipitant toujours où l'appelait la gloire, Gonzalve vola au secours de Fontarabie, assiégée par les Français. De retour en Castille, après avoir repoussé les Maures des frontières, il parvint à contenir l'archevêque de Tolède et tous ceux qui restaient attachés au parti portugais, jusqu'à ce que les rois catholiques ayant décidé de chasser les Maures de Grenade, assemblèrent une formidable armée, et donnèrent à Gonzalve le commandement de l'aile droite. Dans les huit années que dura cette guerre terrible, Gonzalve ne démentit jamais la réputation d'habileté et de valeur qu'il s'était acquise. Briguant les postes les plus périlleux et les entreprises les plus difficiles, souvent avec une poignée de soldats il culbuta les plus nombreux bataillons : toujours un des premiers sur la brèche, et le dernier à se retirer, il emporta d'assaut plusieurs places importantes comme Setenil, Conil, Castania , etc. Velez-Malaga, Malaga, Baeza furent témoins de son courage; et, dans les plaines de Grenade, il demeura toujours vainqueur des Maures les plus vaillants qui osèrent se mesurer avec lui. Mais c'était dans la guerre d'embuscade qu'il se rendait surtout redoutable. La prise d'lllora, dont il s'empara avec une seule compagnie d'archers, ajouta beaucoup à sa gloire. Ferdinand le nomma aussitôt gouverneur de cette place, et lui accorda bientôt de nouvelles distinctions. Après un long siège, Grenade demanda enfin à se rendre.

Gonzalve avait eu une grande part à ce triomphe : aussi fut-il nommé pour aller régler les conditions de la capitulation; et lorsque l'armée victorieuse entra dans la place, il eut l'honneur de porter l'étendard de Castille. Mais un plus grand théâtre allait s'ouvrir devant lui. Les Français, sous la conduite de leur roi, Charles VIII, s'étaient emparés du royaume de Naples; maîtres de la capitale, ils y commirent tant de violences, que Charles VIII ne fut pas plutôt hors de la ville, où il avait laissé le duc de Montpensier, que les Napolitains appelèrent leur roi (Ferdinand II). Ce monarque avait demandé du secours à son cousin Ferdinand le Catholique, qui, n'ayant pu détourner le roi de France de la conquête de Naples, se décida enfin à pourvoir à la défense de ce royaume. Il avait eu le temps d'apprécier Gonzalve, et d'admirer sa bravoure et ses talents; ce fut donc lui qu'il choisit pour chef de cette expédition mais les pertes que Ferdinand avait essuyées devant Grenade, les villes qu'il avait fallu repeupler, et la guerre qu'il avait à soutenir contre les Français dans le Roussillon, ne lui permirent pas d'envoyer en Italie plus de cinq mille fantassins et six cents chevaux. Gonzalve s'embarqua à Malaga (1495) avec cette petite armée, et arriva à Rijoles au moment que le roi de Naples entrait dans cette ville.

Les Français qui l'occupaient se retirèrent au château; mais Gonzalve l'attaqua et obligea les assiégés à capituler. Plusieurs villes se rangèrent alors sous l'obéissance du roi, et notamment Seminara, dont le marquis de Pescaire prit possession, appelé par les habitants. Mais le général d'Aubigny, avec les renforts que lui avaient envoyés son frère Précy et les autres gouverneurs français, vint bientôt assiéger cette place qui, seule, pouvait assurer la Calabre, menacée par les Espagnols. Don Ferdinand, averti de la situation critique où se trouvait le marquis de Pescaire, courut à son secours avec son armée, accompagné de Gonzalve et de sa troupe. A peine fut-il à la vue des ennemis, qu'il les attaqua contre l'avis du prudent Espagnol : les Français le reçurent avec tant de bravoure, que ses troupes, et celles de Gonzalve, furent défaites, et lui-même fut en si grand danger, qu'il ne dut son salut qu'à la valeur de Jean d'Altavilla. Cet échec fut le signal des victoires de Gonzalve. Ayant rallié la cavalerie et l'infanterie, il se jeta avec elles dans Seminara, et alla bientôt se renforcer à Rijoles. Le roi don Ferdinand s'était refugié en Sicile, où, ayant trouvé une flotte de soixante-dix galères, il partit pour Naples; et, à son arrivée, les habitants lui ouvrirent leurs portes. La Pouille, l'Abruzze, Capoue, Amalfi, Salerne, se soumirent à leur prince légitime; et le duc de Montpensier fut contraint de livrer les châteaux de Naples, et de se retirer.

De son côté, Gonzalve, abandonné du roi Ferdinand, entouré dans la Calabre par un grand nombre d'ennemis, n'avait pas assez de troupes pour tenir la campagne, et fut réduit pendant quelque temps à se borner à cette guerre d'embuscade, qui l'avait rendu si redoutable aux Maures. Les Français, peu accoutumés à cette espèce de tactique, eurent beaucoup à souffrir, jusque-là même qu'ils n'osaient sortir de leurs quartiers, à moins d'être en grand nombre. Gonzalve, malgré l'infériorité de ses forces, prit cependant Fiumar, et y laissa une garnison. Les Français et les Suisses ayant ensuite assiégé cette forteresse, Gonzalve survint avec ses troupes, défit et tailla en pièces les assiégeants. Il alla immédiatement se présenter devant Calana, qui se soumit malgré tous les efforts des Français. De là, il passa à Bagnara, qui se rendit par crainte; et il s'empara de plusieurs autres places, livrant aux ennemis différents combats, dont il sortit toujours victorieux. Ayant pris ses quartiers d'hiver, et trouvant son armée renforcée de cinq cents chevaux, il se disposait à aller joindre le roi de Naples, qui l'attendait devant Atela : mais avant de parvenir jusqu'à ce monarque, il lui fallut enlever plusieurs forteresses; il s'empara d'abord de Renta, d'Alto-Monte, de Bisignano, et de Valdecrato : Grimaldi fit plus de résistance; mais quoique les troupes de Gonzalve fussent harassées de besoin et de fatigue, il ordonna un assaut, et la ville fut prise, pillée et livrée aux flammes. Ce traitement frappa de terreur les autres places rebelles; elles prirent presque toutes le parti de la soumission. Gonzalve se porta ensuite contre Murano, qui lui ouvrit ses portes; mais il rencontra à Layno un corps de quatre  mille hommes, résolus à lui disputer le passage. Il les surprit, les tailla en pièces, et fit prisonnier le comte de Nicastro, avec douze barons napolitains du parti français. 

Enfin il parvint à Gesualdo, d'où il fit savoir au roi le jour qu'il le rejoindrait à Atela avec sa troupe. C'est ainsi qu'à la tête d'une petite armée de trois mille hommes de pied, et quinze cents chevaux, Gonzalve avait traversé un vaste royaume, pris vingt places, et livré douze combats. Quand le roi de Naples apprit (le 26 juin 1496), qu'il était près d'Atela, ce prince , accompagné du marquis de Mantoue, et des officiers les plus distingués, sortit de son camp pour aller à sa rencontre. Les soldats des deux nations se mêlèrent alors ensemble; et d'une voix unanime, ils donnèrent au héros espagnol le surnom de Grand Capitaine. Gonzalve se mit bientôt en mesure d'attaquer Atela , où les Français s'étaient enfermés avec le duc de Montpensier; et, après quelques entreprises aussi glorieuses que difficiles, il les força de capituler. Le duc de Montpensier, qui avait été remis pour otage, mourut avant la reddition définitive, et le roi Ferdinand mourut dans le même temps; ce qui n'empêcha pas le Grand capitaine de poursuivre ses succès, en faveur de son successeur Frédéric. En marchant contre Gaète, il s'arrêta devant Antella pour demander des vivres dont il avait un besoin extrême. Les habitants, non contents de les lui refuser par trois fois, mirent à mort deux de ses maréchaux-des-logis. Gonzalve ordonna alors l'escalade de cette ville, et la  fit piller et brûler après, l'avoir prise d'assaut. Le gouverneur fut pendu par ses ordres : la punition fut sévère; mais elle épargna pour l'avenir, dans une situation pareille, de nouvelles effusions de sang.

Il arriva devant Gaète, où le roi Frédéric le reçut avec les plus grands témoignages d'estime et de joie : Gaète se rendit le jour suivant; et ce fut ainsi que finit la première guerre de Naples, au succès de laquelle Gonzalve eut tant de part. Le roi Frédéric lui accorda, entre autres bienfaits, le duché de Teranova. Voyant enfin ce monarque tranquille possesseur de son royaume, le Grand capitaine se disposait à retourner en Espagne, après avoir pourvu à la sûreté des villes qu'il retenait pour gages des frais de la guerre, lorsque le pape Alexandre VI le pria de lui faire recouvrer Ostie, qui était restée au pouvoir des Français. S'étant réuni aux troupes de Garcilaso de la Vega (père du poète de ce nom), il battit cette place pendant cinq jours avec son artillerie, et s'y introduisit le sixième jour, par un côté du rempart qui était resté sans défense. Ce fut dans ce siège que le Grand capitaine connut un brave guerrier espagnol, nommé Garcia de Paredès, qui s'attacha à son armée, et dont la bravoure et l'intelligence lui furent d'une grande utilité. Gonzalve, ayant pris congé du pape, retourna en Espagne, et y fut reçu de la manière la plus honorable. S'étant retiré à Grenade, il n'y jouit de quelque repos que pour se préparer à de nouvelles fatigues. Les Français ayant été chassés du royaume de Naples et ayant souffert plusieurs échecs dans le Roussillon, Charles VIII avait conclu, avec Ferdinand, une trève qui durait encore, lorsque l'avènement de Louis XII au trône de France alluma encore une fois la guerre en Italie. Le Grand capitaine venait de s'emparer de Guéjar, occupée par les Maures révoltés des Alpujarras, lorsqu'il fut nommé général de la flotte et des troupes de Sicile. Il partit de Malaga dans le mois de mai 1500, avec vingt-sept vaisseaux, et vingt-cinq galères, montés par quatre mille fantassins et trois cents chevaux.

Il arriva dans le mois de juillet à Messine, d'où il alla, d'après les ordres de son souverain, prendre terre au port de Zante, son armement n'ayant pour but apparent que de secourir les Vénitiens contre les Turcs. Dès qu'il parut, le sultan Amurat (Mourad Ier) leva le siège, et repartit pour Constantinople (Istanbul). Benoît Pazarée ayant réuni sa flotte à celle des Espagnols, ils attaquèrent ensemble I'île de Céphalonie, dont ils s'emparèrent après une vive résistance. Gonzalve remit l'île aux Vénitiens. Le sénat, pour lui en marquer sa reconnaissance, chargea une députation de lui présenter des vases d'or, des tapisseries et des zibelines, avec un parchemin où était écrit en lettres d'or le décret du Grand conseil qui le faisait noble vénitien. Le Grand capitaine envoya le tout au roi Ferdinand, à l'exception du titre, qu'il regarda comme une récompense suffisante. Il partit ensuite pour la Sicile, d'où il rendit compte de ses opérations à son souverain, qui le nomma vice-roi et commandant général des Calabres et de la Pouille, lui donnant ordre de pourvoir à l'occupation de tout ce qui était échu en partage à l'Espagne dans le royaume de Naples, d'après le traité conclu avec Louis XII. 

Le Grand capitaine envoya alors un gentilhomme au roi de Naples, pour le prier de reprendre tous les domaines qu'il en avait reçus en don, parce que, se voyant obligé de lui faire la guerre, par ordre du roi son maître, il ne pouvait plus garder ses bienfaits. Ce fut dans ce temps la que le roi Frédéric, désespérant de pouvoir se défendre contre deux ennemis à la fois, laissa son fils à Tarente, et se sauva dans une île avec ses trésors, tandis que les Français, maîtres de son royaume, sous la conduite du duc de Nemours, entraient à Naples, le 8 juillet 1503, et y proclamaient vice-roi leur général : mais Gonzalve, étant débarqué à Tropea avec une armée de dix mille hommes, s'empara des Calabres, et envoya un message au duc de Nemours, pour I'inviter à observer les articles du traité, en évacuant la Basilicate et la Capitanate. (Cette demande, qui fut la cause de la guerre entre la France et l'Espagne était fondée sur ce que le Capitanate faisait alors partie de la Pouille, et la Basilicate avait alors été renfermée dans cette dernière province par don Alphonse d'Aragon, premier du nom, roi de Naples, alors que les Français prétendaient que l'une et l'autre appartenaient à l'Abruzze).

Le duc proposa une entrevue qui ne produisit aucun effet. Le général espagnol marcha ensuite contre Tarente, et la serra de si près que don Ferdinand, duc de Calabre, auquel le roi Frédéric, son père, avait laissé le commandement de cette place, fut obligé de capituler. Le général espagnol, qui avait toujours traité le duc aver beaucoup de distinction, chercha en vain, par ses promesses, à l'attirer au service du roi catholique. Il avait été plus heureux, avec Fabrice et Prosper Colonna et les Orsini, qu'il était parvenu à détacher du parti de la France. Le Grand capitaine ne pouvait cependant pas commencer ses opérations sans les secours qu'il attendait de Rome, de Sicile et d'Espagne; mais le duc de Nemours étant venu lui présenter la bataille, près de Barletta (1502), il ne put la refuser. La cavalerie espagnole fit plier celle des Français, et ceux-ci s'efforçèrent en vain de se rallier; ils furent poursuivis jusqu'à la rivière d'Ofante. Peu de temps après, il s'empara de Rubas, où il fit prisonnier le seigneur de La Palice. Par la position des armées française et espagnole, le duc de Calabre, don Ferdinand, qui se trouvait toujours à Bari , était à la disposition des Français, qui pouvaient s'emparer facilement de sa personne. Cette considération détermina Gonzalve à le faire transporter en Espagne. Quelques historiens lui ont reproché d'avoir ainsi violé la capitulation de Tarente; mais il est sûr qu'il n'en agit ainsi que par les ordres précis de son maître. La guerre continua avec des résultats variés jusqu'à la fameuse bataille de Seminara (21 août 1503), qui mit les deux Calabres au pouvoir du roi catholique.

Les Français y essuyèrent une perte assez considérable en prisonniers, parmi lesquels se trouva leur général d'Aubigny. Gonzalve qui avait reçu un renfort de deux mille Allemands, résolut de hasarder une action générale qui pût décider du sort de la campagne. Quoique la nouvelle du traité conclu à Lyon, le 5 avril 1503, entre Louis XII et l'archiduc Philippe, gendre de Ferdinand, commençât à se répandre, Gonzalve qui avait des ordres secrets du roi son maître, partit de Barletta, le 27 du même mois, après avoir pourvu à la defense de Tarente, et se porta sur Cérignole. L'armée espagnole avait supporté les plus grandes fatigues dans cette marche pénible, au milieu d'une campagne déserte et par une excessive chaleur : une partie de son infanterie se trouvant hors d'état d'aller plus loin, le Grand capitaine avait ordonné à chaque cavalier de prendre en croupe un fantassin , et lui-même en avait donné l'exemple. Les troupes firent halte en face de Cérignole, dans un terrain planté de vignes, et entouré d'un petit fossé. Gonzalve, frappé des avantages de ce poste, y fit à la hâte élever quelques retranchements, et résolut d'y attendre l'ennemi, qui vint en effet l'y attaquer dès qu'il l'eut aperçu (28 avril 1503).

Malgré l'épuisement de ses troupes, Gonzalve fit sur-le-champ des dispositions si bien combinées, que l'avis d'une partie des généraux français fut qu'il n'était pas prudent de l'attaquer dans cette position : mais l'impatience des Français l'emporta, et D'Aligre y décida le duc de Nemours. L'action était devenue générale, lorsque le magasin à poudre des Espagnols sauta. Les soldats de Gonzalve, consternés, firent un mouvement rétrograde. Mais le Grand capitaine les ramena au combat avec sa fermeté ordinaire. 

« Courage, mes enenfants, dit-il, nous n'avons plus besoin d'artillerie; ce sont des feux de joie qui nous annoncent la victoire. » 
Revigorés par ce discours, les Espagnols enfoncent la ligne ennemie sur tous les points; et ils poursuivent les Français jusqu'à leur camp, où ils s'enrichissent de leurs dépouilles. On leur prit tous leurs canons, leurs drapeaux, etc.; et leur brave chef y périt en cherchant à les rallier. D'Aligre et les autres généraux français qui échappèrent au carnage, se retirèrent les uns à Naples, les autres à Gaète. Le lendemain de cette sanglante bataille, qui rendit les Espagnols maîtres de la campagne, Cérignole se rendit; et les autres villes des environs ayant suivi son exemple, les deux provinces de la Basilicate et de la Capitanate restèrent soumises an roi catholique. 
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Gonzalve de Cordoue après la bataille de Cérignole.
Gonzalve de Cordoue après la bataille de Cérignole, devant la dépouille de Louis d'Armagnac.
(Tableau de  Federico de Madrazo, 1835, Prado).

L'Abruzze ne tarda pas non plus à se soumettre, et la Pouille envoya ses députés pour le même objet. Pendant ce temps, le Grand capitaine dirigeait sa marche vers Naples, et, chemin faisant, il acheva de disperser ce qui restait de troupes françaises. Il entra dans la capitale, le 6 mars, au milieu des acclamations d'un peuple nombreux. Les Français tenaient encore les forts de la ville de Naples. Il fit assiéger par terre et par mer le Château-Neuf, qui fut emporté après un mois d'une défense opiniâtre. (C'est à ce siège que Pierre Navarro fit pour la première fois, avec succès, l'essai du nouvel art de renverser, par l'explosion de mines, les remparts d'une place). 

Quand il eut pourvu à la sûreté de cette résidence, et qu'il eut envoyé des garnisons aux villes nouvellement conquises, Gonzalve voulut chasser entièrement les ennemis du royaume de Naples; et après s'être encore emparé de quelques forteresses, il alla mettre le siège devant Gaète. Mais tandis que la place était secourue, du côté de la mer, par une flotte ennemie, les Français avaient mis du canon sur la montagne qui domine la ville, d'où ils écrasaient les Espagnols. Le Grand capitaine s'aperçut bientôt que ce siège serait difficile. Il fit venir don Pierre Navarro pour y employer les terribles moyens qui avaient renversé les remparts des châteaux de Naples. Louis XII, pendant ce temps, avait formé une nouvelle armée, sous les ordres du brave la Trémouille, chargé de secourir Gaète, et de déterminer , dans les intérêts de la France, le choix du successeur d'Alexandre VI, qui venait de mourir. 

Le duc de Valentinois, renfermé dans le château Saint-Ange, fit demander des secours au Grand capitaine, qui lui envoya don Diego de Mendoza avec un corps de troupes qui s'établit à Frascati , vis-à-vis de l'armée française : celle-ci s'avançait en bon ordre; mais voyant les Espagnols déterminés à lui disputer le passage, elle rebroussa chemin. Le conclave acheva ses opérations en liberté; et Pie III fut élu. Le duc de Valentinois abandonna alors le parti des Espagnols, pour s'attacher à celui de la France (Borgia) : tous les Espagnols qui étaient à son service, le quittèrent alors, et vinrent grossir les armées de don Gonzalve de Cordoue. Celui-ci courut attaquer le marquis de Mantoue, général au service de France, qui assiégeait Roca-Secca, et le battit complètemnent. 

Dans ces entrefaites, les Français s'étant fortifiés sur la rive gauche du Garillan (Garigliano), le Grand capitaine vint camper sur la rive opposée, face au pont principal gardé par les ennemis et défendu par des hauteurs, d'où ces derniers foudroyaient les Espagnols. Quelques uns de ses officiers voulant lui montrer le péril qu'il y avait à attaquer les Français :

 "J'aime mieux, leur dit-il , trouver mon tombeau en gagnant un pied de terre sur l'ennemi, que prolonger ma vie de cent ans en reculant d'un seul pas."
Pendant plusieurs jours les deux armées restèrent en observation, jetèrent ensuite différents ponts sur la rivière, et se livrèrent divers combats qui n'eurent pas de résultat décisif, aucune des deux armées n'ayant pu effectuer son passage de l'autre côté du Garigliano. 

Cependant la position du Grand capitaine devenait de jour en jour plus critique : il manquait absolument de vivres, et il n'avait au plus que huit mille hommes à opposer à une armée de trente mille soldats. Enfin il se voyait sur le point de perdre en un jour le fruit de tant de victoires : mais le courage qui l'avait conduit à Cérignole, le soutint encore à cette occasion. Il se décida à livrer la bataille; et ce fut l'intrépidité d'un seul homme (Garcia de Paredes), qui engagea l'action. 

L'ennemi était sur le point d'envelopper l'arrière-garde des Espagnols, lorsque le Grand capitaine donna ordre de l'attaquer (le 8 décembre 1503); ce que les généraux et soldats firent avec tant de résolution, que le pont principal ayant été emporté, les Français, surpris à leur tour, furent taillés en pièces, et la plupart tués ou noyés. Cette déroute fut complète; ceux qui ne purent se sauver, se retranchèrent sur une colline, d'où ils virent le Grand capitaine, avec toutes ses troupes, passer le Garigliano sur un pont qu'il y avait fait construire, l'autre ayant été détruit dans le plus fort de la mêlée, entraînant avec lui un grand nombre des Français. Le général espagnol, profitant de sa victoire, se rendit maître de Mola et de quelques autres places moins importantes, et se hâta de reprendre les travaux du siège de Gaète. Il brusqua tellement ses attaques (3 janvier 1504), que la place demanda bientôt à capituler. D'Aligre, T. Trivulce et A. Baseye en réglèrent les conditions avec le Grand capitaine; le premier pour les Français, le second pour les Italiens, et le troisième pour les Suisses. D'Aubigny, La Palice et les autres recouvrèrent la liberté. La plupart des Français s'embarquèrent; ceux qui prirent la route de terre, munis de passeports, refusèrent l'escorte qu'on leur offrit, et furent presque tous massacrés par les paysans. Le même jour, le Grand capitaine dépêcha un exprès au roi Ferdinand, pour lui donner avis d'un succès qui assurait définitivement la conquête du royaume. Ferdinand lui donna le duché de Sesa, et le nomma vice-roi de Naples , avec des pouvoirs illimités. 

Le vainqueur retourna dans cette capitale le 4 mars, et son entrée fut un second triomphe. D'un caractère affable, généreux, ami de l'ordre et de la justice, le nouveau vice-roi devint en peu de temps l'idole du peuple. Sa réputation était alors au plus haut degré. Les Génois, les Médicis, les Pisans, les Arétins, etc., lui firent les propositions les plus avantageuses, afin d'être reçus sous la protection du roi catholique. Cependant la jalousie s'efforçait de ternir sa gloire, et d'indisposer Ferdinand contre un sujet aussi dévoué.Mais, quoi qu'en disent quelques historiens, les soupçons de ce monarque n'allèrent jamais jusqu'à craindre que Gonzalve voulût s'emparer d'un royaume qu'il gouvernait avec tant de sagesse. Les principales plaintes que ses ennemis portèrent contre lui, étaient fondées sur ce qu'il ne réprimait pas assez la licence du soldat; qu'il dissipait les revenus de la couronne, et qu'il montrait du penchant pour l'empereur et l'archiduc son fils (par la suite Philippe ler) Quoique Ferdinand ne pût se dissimuler ce qu'il devait au Grand capitaine, et qu'il l'estimât intérieurement, il céda enfin à ces perfides insinuations, limita l'autorité qu'il lui avait donnée , et fit destituer à Naples plusieurs officiers-généraux les plus dévoués au vice-roi. Celui-ci relevait d'une maladie dangereuse, causée par les fatigues de la guerre, Iorsqu'il reçut cette nouvelle; il en fut si affecté, qu'il demanda sa démission. La reine Isabelle parvint à le consoler par une lettre très obligeante, mais dans laquelle elle s'attachait à justifier la conduite du roi. Gonzalve, tranquillisé par une aussi honorable attention, continua de se dévouer aux intérêts de ses maîtres. II déjoua les projets du duc de Valentinois, qui avait cherché à porter ses soldats à la révolte, afin qu'ils l'aidassent dans ses ambitieux desseins. Le Grand capitaine fut obligé de s'assurer de sa personne, et le fit transporter en Espagne. Ses ennemis cependant ne le laissèrent pas longtemps en repos.

La reine Isabelle étant morte (le 2 novembre 1504), la méfiance du roi, envers Gonzalve, ne fit qu'augmenter; il lui expédia l'ordre de renvoyer en Espagne la plus grande partie de son armée. Gonzalve exposa que les intérêts mêmes du roi le mettaient dans l'impossibilité d'exécuter cet ordre, dans un moment où il voyait le roi de France rassembler de nombreuses troupes en Lombardie, et qu'il tâchait d'attirer dans le parti de l'Espagne, les républiques de Lucques, de Pise et de Sienne. Cette réponse parut satisfaire le roi : mais les ennemis du Grand capitaine (et notamment Prosper Colonna, jaloux de sa gloire), étant revenus à la charge, ce prince nomma vice-roi de Naples l'archevêque de Saragosse, son fils naturel, et ordonna à Gonzalve de revenir en Espagne, au moment où celui-ci lui envoyait toutes ses troupes disponibles. Son peu d'empressement à obéir détermina enfin le roi à venir lui-même à Naples avec sa nouvelle épouse, Germaine de Foix. Le Grand capitaine, accompagné de la principale noblesse, et avec plusieurs vaisseaux, alla au-devant de ses souverains à quelques lieues du port de Gaète. Lors du séjour que Ferdinand fit à Naples, il eut lieu de se convaincre combien ce grand homme y était aimé; et il n'en fallut pas davantage à son ombrageuse politique pour le décider à le ramener en Espagne. Avant de partir, Gonzalve donna un nouveau trait de sa générosité. Par le traité de paix conclu avec la France (1505), on devait rendre tous leurs domaines aux seigneurs napolitains qui avaient suivi le parti de cette dernière puissance. Le Grand capitaine offrit de restituer sur-le-champ ceux qu'il possédait; et son exemple fut suivi par les principaux officiers de  son armée. Il quitta Naples le 4 juin 1507, sept ans après sa seconde expédition en Italie, et au bout de trois ans de vice-royauté. Don Ramon de Cardona lui succéda.

Le Grand capitaine suivit à Burgos le roi Ferdinand, qui le créa grand-maître de l'ordre de Saint-Jacques. Peu après, on lui demanda compte des dépenses qu'il avait faites à Naples : mais il s'y refusa constamment, disant avec une noble fierté qu'un nom comme le sien n'était pas fait pour retentir dans les tribunaux; et le roi défendit alors de l'importuner davantage. Il paraît certain qu'étant alors fort irrité du peu d'influence qu'il croyait avoir sur le monarque, il se ligua contre lui avec le connétable de Castille, et que cette province était sur le point de se soulever, sans les prudentes mesures de Ferdinand, qui découvrit le complot. Le Grand capitaine ne fut cependant pas inquiété pour cette affaire; et ce fut de son propre mouvement qu'il se retira dans ses terres près de Grenade. Là se renouvelèrent ses brouilleries avec le roi d'Aragon. Un de ses neveux, jeune homme vain et emporté, don Pedro de Cordoue, exerçait dans cette ville, en vertu de quelques anciens privilèges de sa famille, une autorité sans bornes, et qui était à charge aux habitants. Pour la faire cesser, le roi dépêcha un alcade à don Pedro, qui loin d'obéir, fit enchaîner le magistrat et le fit conduire aux prisons de Montilla, petite ville appartenant à la maison de Cordoue. Ferdinand, justement irrité de sa rebellion, voulait lui infliger une punition exemplaire; mais il se laissa fléchir par les prières du Grand capitaine : cependant, malgré ses instances, il fit raser Montilla, que don Gonzalve affectionnait et comme un ancien domaine de ses aïeux, et parce que c'était le lieu de sa naissance. 

Quoique Ferdinand lui eût presque aussitôt donné Loja, ville bien plus considérable que la première, ce dédommagement ne put calmer son ressentiment. Le désir de la vengeance le fit entrer dans les intérêts du jeune don Carlos (plus tard Charles-Quint); et il se disposait à partir pour la Flandre, afin d'amener ce prince en Castille, où il avait de nombreux partisans : mais le roi, en ayant été averti, se contenta de défendre à tous les capitaines des ports de donner aucun bâtiment, à quelque Espagnol que ce fût, sans sa permission; et il fit surveiller, en même temps, toutes les démarches de Gonzalve. Raccommodé avec son souverain, il avait formé une armée pour l'expédition d'Afrique, par ordre du cardinal Ximenez. En même temps (1514), le roi d'Aragon, s'étant lié contre la France avec le pape et les Vénitiens, ces derniers le sollicitaient vivement de leur envoyer le Grand capitaine, qu'ils appelaient le nouveau Fulvius, le nouveau Camille de l'Italie. Ferdinand avait accédé à leur demande; et Gonzalve allait se livrer encore à son génie belliqueux, et interrompre ce long repos, qui seul avait été cause de son mécontentement envers le roi catholique, lorsqu'il tomba malade à Loja; étant passé à Grenade pour y changer d'air, il y mourut le 2 décembre 1515, âgé de 62 ans. 

Ses exploits sont rapportés par tous les historiens qui ont traité des guerres de Naples, et plus particulièrement dans sa Chronique , écrite par Fernandez del Pulgar, Alcalà, 1584, in-folio. Sa Vie a aussi été écrite par le P. Duponcet et par Quintana. Gonzalve de Cordoue est le sujet d'un des plus jolis ouvrages de Florian : le caractère du héros y est parfaitement conforme à l'histoire, mais tout le reste n'est qu'une agréable fiction. (B-s.).

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Dictionnaire biographique
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