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Giotto (Ambrogio
di
Bondone, surnommé). - Peintre, sculpteur et architecte, né
à Vespignano, près de Florence ,
en 1276, selon Vasari, ou plutôt, selon
la chronique de Villani rimée par Antonio
Pucci, en 1266, mort à Florence le 8 janvier 1336. D'après
une légende fort douteuse, recueillie par Ghiberti
et Vasari, Giotto enfant aurait commencé par garder les chèvres
de son père Bondone, et le peintre Cimabue,
le surprenant à dessiner sur une pierre
avec un charbon, émerveillé de son génie précoce,
l'aurait emmené dans son atelier. Un ancien commentateur de Dante
raconte différemment la légende : Giotto aurait été
placé par son père chez un marchand de laine, et, passant
tous les jours devant l'atelier de Cimabue, il aurait fini par s'y introduire.
Quoi qu'il en soit, le futur rénovateur de l'art italien ne tarda
pas à devenir célèbre. Ghiberti et Vasari lui attribuent,
comme oeuvres de jeunesse, des peintures,
aujourd'hui disparues, qui ornaient le choeur de la Badia de Florence.
Peut-être eût-il été plus juste de les attribuer
à don Lorenzo Monaco. Mais le premier ouvrage authentique où
nous pouvons apprécier la force et la liberté d'inspiration
de ce grand maître, ce sont les fresques
exécutées à Assise ,
dans la basilique supérieure de San Francisco. Déjà
Giunta de Pise et ses élèves, déjà aussi Cimabue
et ses élèves florentins,
Gaddo Gaddi,
Filippo Rusuti, avaient travaillé à couvrir de fresques le
choeur, les voûtes et les parties hautes
de la nef. Selon Vasari, ce fut Fra Giovanni di Muro, général
des franciscains de 1296 à 1304, qui appela Giotto à Assise,
pour y peindre la vie de saint François.
Mais il est bien probable qu'il avait dû y venir quelques années
plus tôt, avec les élèves de Cimabue, pour terminer
la série des compositions de l'Ancien
et du Nouveau Testament ;
la Madone dans un médaillon qui domine la porte d'entrée,
ainsi que les deux fresques de l'Ascension
et de la Pentecôte ,
peuvent aisément lui être attribuées.
On s'accorde généralement
aujourd'hui à reconnaître que les vingt-huit fresques
de la Vie de saint François, peintes aux deux murs de la
nef et au revers de la façade, sont toutes de la main de Giotto.
En voici l'énumération, en commençant par le mur de
droite et du côté du choeur :
1 °
un
Habitant d'Assise
étend son manteau sous les pas de François;
2° François
donne sa tunique à un mendiant;
3° le Christ
lui apparaît en songe ,
et lui montre un palais rempli d'armes;
4° le Crucifix
de Saint-Damien lui ordonne de réparer les ruines de l'Église;
5° il renonce
à tout bien terrestre, malgré la colère de son père,
et se réfugie dans les bras de l'évêque Guido;
6° le pape
Innocent
III voit en songe François qui soutient l'église
du Lateran sur le point de s'écrouler;
7° Honorius
III approuve la règle des Frères Mineurs;
8° les Frères
Mineurs voient François rayonnant de gloire sur un char de feu ;
9° François
et un de ses compagnons en prière voient un ange
qui leur montre cinq trônes;
10° François
chasse les démons
de la ville d'Arezzo ;
11° il annonce
au Soudan d'Égypte qu'il est prêt à subir l'épreuve
du feu;
12° ravi en
extase, il converse avec Dieu ;
13° il célèbre
à Greccio le mystère
de Noël ;
14° il fait
jaillir l'eau de la montagne
pour désaltérer un paysan;
15° il prêche
devant les oiseaux;
Saint
François prêche devant les oiseaux.
16° il prédit
la mort d'un gentilhomme de Celano son hôte;
17° il prêche
devant le pape Honorius III;
18° il apparaît
au chapitre des Frères réunis à Arles ,
pendant un sermon de saint Antoine de Padoue ;
19° il reçoit
les stigmates, sur le mont de la Verna;
20° les Frères
célèbrent les funérailles de François, dont
l'âme
est portée au ciel
par les anges ;
21° le Frère
Agostino et l'évêque d'Assise
sont informés en songe de la mort de François;
22° Gérôme
d'Assise
se convainc de la vérité des stigmates;
23° le corps
de François transporté solennellement à San Damiano
d'Assise est reçu devant l'église
par sainte Claire et ses sœurs;
24° Canonisation
de François, et miracles
obtenus par son intercession;
25° François
apparaît au pape Grégoire IX
pour lui prouver la réalité des stigmates;
26° il guérit
d'une blessure mortelle un jeune homme de Lerida, qui lui était
dévot;
27° il ressuscite,
à Monte Marano, près de Bénévent, une femme
morte en péché, qui lui était dévote;
28° il fait
délivrer de prison Pierre d'Assise ,
accusé d'hérésie.
Ces fresques, qui inauguraient une manière
de peindre neuve et vivante, tout appuyée sur l'observation de la
nature, la précision expressive des attitudes et des traits, durent
exciter l'enthousiasme des contemporains. C'était la première
fois que l'on rompait aussi ouvertement avec la tradition byzantine ,
avec les thèmes de convention éternellement reproduits selon
les mêmes règles, pour s'inspirer des récits populaires
et des usages du temps. Les compositions de Giotto sont le parfait commentaire
de la ravissante légende narrée par saint
Bonaventure, où tout ce qui vit et tout ce qui aime se pénètre
du charme de François. La simplicité des gestes, le naturel
des attitudes, la fidèle imitation des types et des costumes de
l'époque, un sentiment nouveau du décor et du paysage, toutes
ces qualités inattendues éclatent merveilleusement dans l'oeuvre
du ,jeune maître. Il n'est que juste cependant de reconnaître
qu'un précurseur anonyme, encore rude et barbare, mais épris
déjà de nature et de vérité, lui avait frayé
la voie, quelque vingt ans plus tôt, en peignant, dans la sombre
nef de la basilique inférieure,
cinq histoires, aujourd'hui bien ruinées, de la vie du saint.
Les fresques
d'Assise
étaient certainement terminées en 1298, lorsque le cardinal
Jacopo Gaetani dei Stefaneschi, neveu du pape Boniface
VIII, appela Giotto à Rome. Il y exécuta un certain nombre
d'ouvrages dont plusieurs sont perdus ou ruinés, entre autres un
Crucifix
peint à la détrempe pour l'église
de Santa Maria sopra Minerva, et les fresques de San Giorgio in Velabro,
dont Stefaneschi avait été créé cardinal-diacre
en 1295. Plus importantes sont les oeuvres laissées par Giotto dans
la basilique de Saint-Pierre, la célèbre
mosaïque
de la Navicella, qui orne maintenant le vestibule de l'immense église
(primitivement elle en décorait la façade), et le retable
du maître-autel, conservé, depuis
le XVIe siècle, dans la sacristie
des chanoines .
Ce retable, qui a la finesse d'une miniature,
est peint à la détrempe sur fond d'or. Il se compose de trois
panneaux gothiques, terminés par des pinacles, et d'un gradin, également
en trois parties. Les grands panneaux sont peints sur les deux faces. Au
centre de la face principale, le Christ
bénissant trône au milieu de huit anges ;
sur les panneaux latéraux sont représentés le Crucifiement
de saint Pierre et la Décollation de saint
Paul. Au revers du panneau central on voit saint Pierre en costume
pontifical, trônant entre deux anges; au pied du trône, le
cardinal Stefaneschi, en vêtement de diacre, assisté de ses
deux patrons, saint Jacques et saint Gaëtan, est conduit par saint
Georges devant le prince des apôtres ,
auquel il offre à genoux un triptyque, figure abrégée
du retable de Giotto; sur les panneaux latéraux sont figurés
en pied les apôtres saint André et saint Jean Évangéliste,
saint Jacques et saint Paul. Enfin, sur le gradin, la Madone, trônant
entre deux anges, a pour cortège les douze apôtres, debout
en des attitudes variées. D'après Baldinucci,
le retable aurait été payé 800 florins d'or (et la
mosaïque de la Navicella 2200), somme tellement énorme que
nous sommes induits à douter de la véracité d'un pareil
témoignage. Quoi qu'il en soit, il faut reconnaître que cette
oeuvre considérable marque une date dans l'histoire de la peinture
italienne, et dans le développement du génie de Giotto. Habitué
de plus en plus aux conceptions de la fresque, il en transportera malgré
lui les amples formes dans ses retables à venir; jamais plus il
ne retrouvera cette délicatesse et cette minutie du détail
unies à l'acuité du sentiment, qui seront l'apanage de l'école
siennoise; ici seulement, et dans la Sainte Cécile du musée
des Offices, il a su joindre à la finesse du miniaturiste l'austère
et forte simplicité dont ses fresques offriront l'inimitable exemple.
On a parfois attribué à Giotto
les miniatures d'un superbe manuscrit, la
Messe de saint Georges, exécuté vers l'an 1300 pour le
cardinal Stefaneschi, et conservé maintenant aux archives de Saint-Pierre;
il est préférable d'y reconnaître une main siennoise
ou ombrienne. Mais il subsiste dans la basilique
du Lateran un fragment d'une dernière oeuvre romaine de Giotto.
C'est une fresque affreusement restaurée,
qui représente le pape Boniface VIII, avec trois assistants,
au balcon d'une loggia. Ce curieux morceau faisait partie d'une vaste composition
: l'lnstitution du Jubilé de l'an 1300, dont Müntz a
publié un dessin d'ensemble, conservé à la Bibliothèque
ambrosienne de Milan ,
dans le premier volume des Mélanges de l'École de Rome.
Un texte de Panvinio nous apprend que la décoration de la loge pontificale
se complétait par deux autres fresques, le Baptême de Constantinet
la
Construction de la basilique du Lateran.
Il est à croire que Giotto et Dante
se rencontrèrent à Parme au moment du jubilé. Leur
amitié sans doute était déjà ancienne. Moins
de deux ans après, à Florence ,
Giotto en perpétuait le souvenir, en traçant le portrait
du grand poète aux murs de la petite chapelle
du palais du podestat (aujourd'hui musée National). Les fresques
de cette chapelle, couvertes de badigeon et tristement mutilées,
n'ont été remises en lumière qu'au milieu du XIXe
siècle; leurs débris ont encore un charme indicible. Au-dessus
de la porte d'entrée, Giotto avait peint les Supplices infernaux ,
autour de la figure énorme d'un Satan
velu et caricatural. Au mur de fond, autour d'une haute fenêtre,
il avait distribué les Joies du Paradis, introduisant parmi
les élus plusieurs de ses contemporains, parmi lesquels Charles
de Valois, Corso Donati, Brunelto Latini, Dante enfin, dont le profil jeune
et grave sous les plis de son capuchon frappe d'abord les regards; il tient
un livre de la main gauche, et, de la droite, un rameau de grenade en fleur.
Enfin, sur la paroi opposée aux fenêtres, il avait décrit
harmonieusement l'Histoire de sainte Marie-Madeleine .
Dante fut exilé
de Florence
en 1302 et Giotto ne dut le revoir qu'à de lointains intervalles.
Une tradition fort sérieuse les réunit à Padoue
en 1306 et attribue à l'influence de Dante le choix d'une partie
des compositions dont Giotto décora la chapelle
de Santa Maria dell' Arena. Avant de décrire cette admirable série
de fresques, mentionnons, sans nous y arrêter,
la légende d'un séjour de Giotto à Avignon ,
entre les années 1305 et 1316, légende invraisemblable, fabriquée
de toutes pièces par Vasari. C'est en 1303
qu'Enrico Scrovegno, créé patricien de Venise ,
fit ériger à Padoue une chapelle consacrée à
la Vierge
sous le titre de la Nunziata.
-
La
décoration intérieure de la chapelle de l'Arena.
(Source : SRCS).
Peut-être Giotto fut-il l'architecte
de la chapelle avant d'en être le
décorateur; en l'absence de tout document, cette conjecture ne peut
s'appuyer que sur l'harmonie parfaite de la forme de l'édifice avec
sa décoration intérieure. C'est une simple nef
à voûte cintrée, terminée par un grand arc
ouvrant sur l'abside. La paroi de droite est
percée de six fenêtres, et une
triple baie ogivale s'ouvre sur le mur de façade ; toute une large
surface, où le regard n'est détourné par aucun motif
de sculpture, s'offre librement aux inventions
de la fresque. Giotto, se conformant aux antiques usages, divisa les murs
de la nef en larges quadrilatères étagés sur trois
rangs, où il peignit les Histoires de la Vierge et du Christ.
Il enveloppa ses compositions de bordures à feuillages variés,
d'où se détachent symétriquement des médaillons
avec des bustes de personnages évangéliques. Au-dessous,
sur un soubassement feint, coupé de pilastres, il distribua quatorze
figures allégoriques de Vertus et de Vices, peintes en camaïeu.
Au sommet de l'arc triomphal qui ouvre sur le choeur trône le Sauveur
adoré par les anges; sur la paroi d'entrée se déploie
le Jugement dernier .
La voûte à fond d'azur semé d'étoiles d'or est
divisée en deux champs, d'où ressortent dix médaillons
circulaires représentant d'un côté la demi-figure du
Christ
bénissant, de l'autre celle de la Vierge tenant son fils,
parmi des bustes de prophètes .
La série des scènes évangéliques commence à
droite de l'arc triomphal, se continue sur la paroi qui fait face, recommence
et se continue de même par deux fois, pour se terminer à gauche
du choeur. Voici l'indication de ces scènes
:
1 °
Joachim
chassé du Temple;
2° Joachim
parmi les bergers;
3° Apparition
de l'ange
à sainte Anne;
4° le Sacrifice
de Joachim;
5° la Vision
de Joachim;
6° la
Rencontre de Joachim et d'Anne à la Porte d'Or;
7° la Naissance
de la Vierge ;
8° la Présentation
de la Vierge au Temple;
9° la Réunion
des Prétendants au Temple;
10° l'Attente
des Prétendants;
11° le Mariage
de la Vierge;
12° le Cortège
nuptial;
13 et 14° l'Annonciation
(aux deux côtés de l'arc triomphal);
15° la Visitation;
16° la Naissance
de Jésus ;
17° l'Adoration
des Mages ;
18° la Présentation
de Jésus au Temple;
19° la Fuite
en Égypte;
20° le Massacre
des innocents;
21° Jésus
parmi les Docteurs;
22° le Baptême
de Jésus-Christ;
23° les Noces
de Cana;
24° la Résurrection
de Lazare;
25° l'Entrée
à Jérusalem ;
26° l'Expulsion
des marchands du Temple;
27° la Trahison
de Judas;
28°
la Cène ;
29° le Lavement
des pieds;
30° le Baiser
de Judas;
31° le Christ
devant Caïphe;
32° le Couronnement
d'épines;
33° la Montée
au Calvaire;
34° le Crucifiement;
35° les Saintes
Femmes pleurant le Christ;
36° le Noli
me tangere;
37° l'Ascension ;
38° la Pentecôte .
L'influence de Dante
se trahit dans la vaste composition du Jugement dernier et mieux
encore dans les figures allégoriques en camaïeu,
qui simulent à la base des fresques
évangéliques deux rangées de bas-reliefs.
Ces quatorze figures de Vertus et de Vices qui se font face, les
Vertus
à droite et les Vices à gauche, comptent parmi les
créations les plus parfaites du génie de Giotto. On pourrait
leur chercher quelques modèles, soit parmi les miniatures
antiques (illustrations de la Psychomachie de Prudence),
soit parmi les sculptures du Moyen âge
(statues et bas-reliefs de Nicolas
et de Jean de Pise); mais il y a un abîme entre l'oeuvre du maître
et celles de ses devanciers. La simplicité, la dignité merveilleuses
de ces figures aux draperies flottantes révèlent en leur
auteur non seulement un esprit subtil, habitué aux spéculations
morales et philosophiques, mais un oeil de peintre et de sculpteur, instruit
par la contemplation des chefs-d'œuvre de l'art antique. Des inscriptions
latines, aujourd'hui presque entièrement détruites, éclairaient
le symbolisme de ces figures, dont voici l'énumération (chiffre
impair sur une face, chiffre pair suivant, en vis-à-vis) :
1° l'Espérance ;
2° le Désespoir;
3° la Charité;
4° l'Envie;
5° la Foi ;
6° l'Infidélité;
7° la Justice ;
8° l'lnjustice;
9° la Tempérance;
10° la Colère;
11° la Force;
12° l'Inconstance;
13° la Prudence ;
14° la Folie.
Après avoir terminé, à
Padoue, les peintures de l'Arena, Giotto fut chargé de décorer
la salle capitulaire du couvent de Saint-Antoine. Il y peignit debout,
en des niches feintes, des figures de prophètes
et de saints franciscains et la Mort
sous forme de squelette animé, puis trois compositions cintrées,
les Stigmates de saint François, le Martyre de cinq moines
franciscains au Maroc et l'Annonciation; ces fresques
sont à demi ruinées aujourd'hui. Selon Vasari,
il aurait travaillé ensuite à Vérone ,
mais rien n'y subsiste de sa main. Peut-être se rendit-il aussi à
Ferrare
pour gagner Ravenne où Dante l'attendait;
il y peignit une voûte de chapelle
dans l'église de Saint-Jean Évangéliste
: les quatre docteurs de l'Église ,
avec les quatre animaux
évangéliques, y font cortège à l'Agneau
mystique. Enfin, après de longues années de séjour
dans le Nord de l'Italie, il retourne à Florence
et va de nouveau s'établir à Assise .
C'est pendant ce second séjour à
Assise ,
qu'il est impossible de dater exactement, que Giotto, pour glorifier
saint
François, peignit quatre fresques
allégoriques qui sont une des plus pures inspirations de l'art chrétien.
Ces fresques, de forme triangulaire, couvrent, dans la basilique
inférieure, la voûte à ogive très basse qui
domine le maître-autel et le tombeau
du saint. Elles représentent le Mariage de François avec
la Pauvreté, le Triomphe de la Chasteté, le
triomphe de l'Obéissance et la Gloire de saint François.
Elles sont subtiles, mais elles se comprennent sans qu'il soit bien nécessaire
de recourir aux strophes latines, d'ailleurs trop effacées, inscrites
dans leur bordure (Thode les a publiées le premier). Toute l'oeuvre
franciscaine y est résumée avec une grâce naturelle,
une réalité où le symbole et la vie se confondent;
c'est la parfaite exaltation du plus sublime idéal religieux que
le Moyen âge
ait connu. Giotto continua de peindre dans la basilique d'Assise. Il décora
tout le bras droit du transept de neuf scènes
charmantes de l'Enfance du Christ, où il reprenait avec une
délicatesse nouvelle ses immortelles compositions de Padoue. A l'extrémité
du transept, il peignit en trois fresques deux miracles
opérés par saint François : la Résurrection
d'une jeune fille et d'un jeune garçon; puis une figure de Saint
François touchant de la main un squelette couronné, allégorie
franciscaine du Triomphe de la mort. Enfin, dans une chapelle
voisine, il recommença
l'Histoire de sainte Madeleine, telle
qu'il l'avait peinte à Florence
au palais du Podestat.
Quand Giotto revint-il à Florence?
Nous l'ignorons, et ce que nous pouvons dire seulement, c'est qu'il peignit,
dans cette période de sa vie antérieure à l'an 1330,
la série des fresques de Santa Croce.
La construction de l'église franciscaine
de Santa Croce avait été commencée en 1294, et, parmi
les familles nobles qui y contribuèrent de leurs deniers, il faut
citer les Peruzzi, les Bardi, les Giugni et les
Spinelli, qui firent décorer par Giotto leurs quatre chapelles.
De ces chapelles, deux seulement ont conservé leurs fresques, mais
dans un état lamentable; d'abord recouvertes de chaux, puis nettoyées
et cruellement restaurées de 1841 à 1863, ces compositions
d'un dessin superbe ont été repeintes et même par endroits
complétées. Dans la chapelle Peruzzi, Giotto peignit l'Histoire
de saint Jean-Baptiste et de saint Jean Évangéliste.
Il représenta d'un côté :
1 °
Zacharie
recevant de l'ange la promesse d'un fils;
2° la Naissance
du Précurseur;
3° la
Danse d'Hérodiade;
de l'autre :
1° Saint
Jean à Pathmos;
2° la Résurrection
de Drusiane;
3° l'Ascension
de saint Jean.
A la voûte sont les Symboles des
Évangélistes. Dans la chapelle Bardi, il résuma
en six peintures l'Histoire de saint François. Ce sont :
1° Saint
François repoussé par son père;
2° Honorius
III confirmant la règle des franciscains;
3° l'Apparition
de saint François à saint Antoine, au chapitre d'Arles ;
4° saint François
devant le Soudan;
5° la Mort
de saint François;
6° saint François
apparaissant à un frère malade et à l'évêque
d'Assise .
Aux cotés de la fenêtre sont
les figures de sainte Claire et de sainte Élisabeth,
de saint Louis de Toulouse et du roi
de France saint Louis; à la voûte les images symboliques
des vertus franciscaines,
Pauvreté, Chasteté, Obéissance
et
Humilité. Malgré les dégâts de toute sorte
dont ces fresques ont eu à souffrir,
on y retrouve au plus haut point les qualités maîtresses de
Giotto, la simplicité majestueuse des groupes, l'expression profonde
et concentrée du sentiment. La Résurrection de Drusiane
et l'Ascension de saint Jean montrent, près d'un siècle
et demi par avance, la belle et austère noblesse des figures de
Masaccio.
Les compositions de la vie de saint François
sont, on peut le dire, des oeuvres classiques, que Ghirlandajo et Benedetto
da Majano ont imitées sans pouvoir les surpasser. Giotto, en revenant
ainsi sur les oeuvres de sa jeunesse, a su ajouter à la fraîcheur
et à la sincérité de ses compositions d'Assise
une sérénité, une émotion religieuse qu'on
ne peut décrire; il les a enveloppées de lumière et
de grandeur. Ce sont les dernières grandes fresques qui nous restent
de sa main; les fragments provenant du Carmine (qu'on lui attribue à
Londres ,
à Liverpool et à Pise )
paraissent d'un de ses élèves. Il semble inutile, en l'absence
de tout document, de mentionner les nombreux voyages que Vasari
fait entreprendre à Giotto; un seul de ces voyages est confirmé
par les archives : le 20 janvier 1330, le roi Robert l'appelait à
Naples ,
où il demeurait jusqu'en 1333. Parmi toutes les fresques de style
giottesque conservées à Naples, il paraît difficile
de lui en attribuer quelqu'une de façon précise, sauf peut-être
une Multiplication des pains et des poissons, dans une salle ayant
fait partie du couvent de Santa Chiara.
-
Saint
Jean l'Évangéliste (source : Web
gallery of art).
De retour à Florence
en 1333, Giotto fut presque entièrement absorbé par ses travaux
d'architecture et de sculpteur. C'est cependant dans cette dernière
période de son activité qu'il dut peindre la grande fresque
du palais du Podestat, mentionnée par Ghiberti et par Vasari,
où l'on voyait l'image symbolique du Gouvernement siégeant,
le sceptre en main, entre les quatre vertus, Force, Prudence ,
Justice
et Tempérance, création originale qui donna naissance aux
admirables peintures d'Ambrogio Lorenzetti
à Sienne. Mais, entre tant d'années de voyages et de travaux,
il faudrait pouvoir distribuer de nombreuses peintures à la détrempe,
dont plusieurs subsistent encore dans les églises
et dans les musées. A défaut d'un classement chronologique
impossible, on peut tenter de les cataloguer par ordre de sujets. En première
ligne viennent les Crucifix, ouvrages de grande dimension où
Giotto le premier s'efforça de ramener à des formes justes
et vraiment humaines le corps douloureux et tordu des Christs byzantins.
Le plus ancien de ces Crucifix est à Padoue, dans la chapelle
de l'Arena; d'autres sont à San Marco, à Ognissanti et à
San Felice de Florence. Ensuite il faut citer les Madones. Celle
de l'Académie des beaux-arts de Florence,
assise sur un trône avec l'Enfant sur ses genoux, au milieu d'anges
et de saints, est de formes épaisses et lourdes, bien différente
des figures suaves que, vers la même époque, Duccio peignait
à Sienne; mais les anges agenouillés à ses pieds et
lui présentant des vases de fleurs sont charmants. La Vierge
du musée Brera de Milan, plus souriante, semble un portrait
de petite bourgeoise florentine jouant avec son poupon. C'est le panneau
central (signé Opus magistri Jocti de Florentia) d'un retable
gothique dont les quatre volets, avec les figures
des saints Pierre et Paul, des archanges Gabriel et Michel, et le
gradin, avec les bustes du Christ mort, de la Vierge et de saint Jean,
du Précurseur et de la Madeleine, sont à la Galerie communale
de Bologne. Le retable de Santa Croce, également signé de
Giotto, est une œuvre plus importante, dont Fra
Angelico s'est inspiré. Il représente en cinq panneaux
le
Couronnement de la Vierge, parmi les choeurs des anges, des patriarches
et des saints. Un panneau très précieux,
la Mort de la
Vierge, ayant appartenu à l'église d'Ognissanti, fait
aujourd'hui partie de la collection Martin à Londres. Parmi les
compositions prises à l'Évangile ,
il y a une Cène
du Christ
avec les apôtres .
Enfin, parmi les tableaux ayant trait à l'histoire des saints, le
plus ancien, le retable de Saint-Pierre de Rome, a été décrit
dans cet article; un autre, une image de sainte Cécile entourée
de huit petites histoires de sa vie et de son martyre, est faussement attribuée
à Cimabue dans la galerie des Offices
de Florence; et le Louvre
possède le beau retable du couvent
de San Francesca de Pise, représentant les Stigmates de saint
François. Les petits tableaux de la vie du Christ et de la vie
de saint François, exposés à l'Académie de
Florence sous le nom de Giotto, sont l'œuvre de Taddeo
Gaddi.
Comme architecte et comme sculpteur, Giotto
a laissé à Florence
un monument d'une élégance et d'une harmonie incomparables,
le campanile de la cathédrale.
Ce fut le 12 avril 1334 que la commune de Florence le nomma architecte
en chef (capomaestro) de Santa Maria del Fiore, appelée
alors Santa Reparata. Cette cathédrale, commencée par Arnolfo
del Cambio, n'avait pas encore de façade, de coupole ni de campanile.
Il est probable que Giotto éleva les premières assises de
la façade, et c'est à lui sans doute qu'il faut attribuer
le dessin si délicat des fenêtres dans les nefs latérales.
Mais son oeuvre incontestable est le campanile, tour carrée à
trois étages de fenêtres, qui s'élève, sur la
droite de la façade, à 84 m de hauteur. Décoré
jusqu'au sommet d'incrustations de marbres de couleur, rehaussé
de bas-reliefs et de statues,
ce campanile est une merveille de grâce et de légèreté.
Les fenêtres, qui vont s'agrandissant d'étage en étage,
ajoutent à sa sveltesse aérienne; avec le travail infini
de leurs colonnettes, avec leur dentelle de marbres variés, elles
sont peut-être, comme l'observe justement Burckhardt, la plus belle
oeuvre de détail de tout le gothique italien. Le campanile, dans
la pensée de Giotto, devait se terminer par une flèche élancée,
à laquelle renoncèrent les successeurs du maître, Andrea
Pisano et Francesco Talenti. Des deux guirlandes de bas-reliefs qui s'enroulent
à sa base, la première est due, pour la composition, en partie
même pour l'exécution, à Giotto. Il a voulu y résumer
philosophiquement toute la vie et toutes les inventions humaines. Sur la
face principale se présentent sept compositions :
1 °
la
Création de l'homme;
2° la Création
de la femme;
3° la Loi
du travail;
4° la Vie
pastorale;
5° la Musique;
6° la Métallurgie;
7° l'Invention
du vin.
Ensuite viennent :
8° l'Astronomie;
9° l'Architecture;
10° l'Art
du potier;
11° l'Art
de dresser les chevaux ;
12° l'Art
du tisserand;
13° la Promulgation
des lois;
4° l'Exploration
des régions nouvelles .
Sur la troisième
paroi :
15°
la Navigation;
16° la Justice
sociale;
17° l'Agriculture;
18° le Commerce;
19° la Géométrie.
Enfin, sur la paroi
qui fait face à la cathédrale
:
20°
la
Sculpture;
21° la Peinture.
(Les cinq derniers reliefs
sont l'oeuvre de Luca dalla Robbia).
L'expression, d'une profondeur et d'un
clarté saisissantes, la simple vérité des mouvements
et des proportions, tout dans ces bas-reliefs
si sobres et si nobles rappelle les meilleures qualités des fresques
de Giotto. Certaines figures, telles que le pasteur assis au seuil de sa
tente dont il entrouvre le rideau, ou que la jeune femme qui s'approche
du métier à tisser, semblent appartenir à l'art grec
du Ve siècle, ou à l'art
français du XIIIe, par leur pure
gravité et leur étonnante intensité de vie. Les bas-reliefs
de l'étage supérieur, qui représentent les Vertus
et les Sciences, par leur facture plus sèche et plus étroite,
décèlent une autre main.
Giotto mourut à Florence
et fut enseveli avec pompe dans la cathédrale dont il avait été
l'architecte. De sa femme, Ciuta di Lapo di Pela, il avait eu huit enfants,
dont l'aîné, Francesco, fut inscrit en 1351 dans la compagnie
des peintres de Florence. D'après le témoignage des anciens
auteurs, le grand artiste fut d'humeur joyeuse, vrai fils de Florence,
volontiers enclin aux paroles un peu libres, aux réparties bouffonnes.
Sa laideur était célèbre, et il la raillait tout le
premier. Cet esprit si clair et sensé n'allait pas naturellement
aux rêves mystiques. Il nous reste même de lui un poème
sur la pauvreté, de très petite inspiration d'ailleurs, qui
plaisante l'épouse de saint François, si purement célébrée
par Dante. Aussi bien est-ce à l'amitié
de Dante et à la profonde influence exercée par le génie
du poète sur celui du peintre que l'on peut attribuer une part des
plus hautes conceptions du rénovateur de l'art florentin. L'âme
de Dante vit dans les allégories d'Assise .
Génie créateur dans toute la force du terme, Giotto a inauguré
l'ère de la Renaissance
par l'observation sincère de la nature, par la recherche constante
de la vie. Comme les maîtres de cette antiquité qu'il n'a
pu qu'entrevoir, et dont il devina parfois les oeuvres harmonieuses, il
est d'autant plus grand qu'il est plus simple. Il trouve le geste vrai,
qui exprime la passion profonde; il enveloppe ses figures de draperies
d'une ampleur sculpturale. Mais il faut bien dire que ces figures si expressives,
aux profils parfois admirables, sont souvent trop massives et trop trapues;
Giotto sacrifie volontiers l'élégance pour arriver à
la force. Critiques insignifiantes, si l'on songe à l'oeuvre énorme
laissée par le maître, et à son influence extraordinaire.
Il serait inexact de dire; comme on l'a fait parfois, qu'il a tiré
la peinture italienne du néant; on
apprécie mieux aujourd'hui le travail des précurseurs du
XIIIe siècle; mais de cet art encore
froid et incertain Giotto a fait un être vivant et passionné;
il a créé une tradition nouvelle, qui, pendant près
de deux siècles, a pénétré toute l'Italie.
La postérité de Giotto est immense; toutes les écoles
de peinture qui se sont développées dans les centres de la
civilisation italienne relèvent de lui, de Florence à Venise ,
en passant par Bologne ,
Modène ,
Ferrare ,
Vérone, et de Florence à Naples, en passant par l'Ombrie
et par Rome. Enumérer les élèves de Giotto serait
en quelque sorte dresser un catalogue de la peinture italienne jusqu'au
milieu du XVe siècle; Masaccio
et
Fra Angelico se souviennent fidèlement
de ses fresques; Ghirlandajo et Raphaël
ne dédaignent pas de s'en inspirer. Nul artiste, peut-être,
à l'exception de Raphaël, n'a exercé une royauté
plus durable, et aujourd'hui encore c'est à l'oeuvre du vieux maître
de Florence qu'il nous faut recourir pour comprendre toute la hauteur de
philosophie mystique et toute l'ardeur de vie du Moyen âge
italien. (A. Pératé). |
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