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Évhémérisme

On appelle évhémérisme une doctrine sur l'origine des religions qui considère les dieux comme des humains divinisés par la crainte ou l'admiration de leurs semblables.  Tous les mythes s'expliquaient ainsi par l'apothéose : les dieux n'étaient que des rois déifiés : Zeus , par exemple, était un ancien monarque de l'île de Crète  dont on voyait encore le tombeau. Evhémère, l'écrivain qui a donné son nom à cette théorie nous est mal connu et son ouvrage est perdu.

Les épicuriens et les stoïciens acceptèrent cette explication , qui fut, dans la suite, accréditée et répandue par les Pères de l'Eglise. Pendant l'Antiquité, Il y eut un autre grand système qui recourait, pour l'interprétation des mythes, à des allégories morales et à des explications cosmogoniques. Pythagore et les platoniciens l'avaient adopté.

L'ouvrage d'Evhémère, intitulé l'Histoire sacrée, semble avoir été le seul qu'il ait composé, et la doctrine qui s'y trouvait ne nous sont guère connus que par les appréciations, passionnées en sens contraires, des apologistes païens et des apologistes chrétiens. On comprend au reste que les païens aient mis à la faire disparaître le même zèle qui, au XVe siècle de l'ère commune, porta Gennadius à étouffer la tentative plus étrange d'une résurrection du paganisme par Gémiste Pléthon. A défaut de l'ouvrage original, on est réduit, pour avoir une idée de la théorie qu'il contenait, à joindre aux citations et aux allusions des auteurs grecs, païens ou chrétiens, les fragments de la traduction qu'en avait donnée Ennius.

Nous allons donner l'analyse des plus importants de ces textes :

L'Histoire sacrée d'Evhémère renfermait au moins trois livres (Athénée, liv. XIV). Evhémère y avait recueilli, dit Lactance (Institutions divines, liv. I, ch. XI), les actions de Zeus et des autres personnages de la mythologie grecque qui passent pour des dieux; il avait rétabli leur histoire d'après des inscriptions qui se trouvaient dans des temples très anciens, et surtout dans le temple de Zeus Triphylien.

Sextus Empiricus dit, dans un passage qu'on a pu considérer comme la citation du début même d'Evhémère, que ces inscriptions remontaient à l'époque ou les humains vivaient dans le désordre et la confusion. Alors, ajoute-t-il, ceux qui surpassaient les autres en force et en habileté les obligèrent à se soumettre à leurs volontés; puis, aspirant plus haut, ils se prétendirent doués de facultés surnaturelles, et plusieurs hommes les prirent pour objet de leur culte (Adv. Mathem, lib. VIII).

Evhémère voulait, dit Arnobe (Adv. Gentes, lib. IV), démontrer que tous ceux qu'on appelait dieux n'étaient que des humains. 

De là ce soin jaloux avec lequel il indiquait le lieu de la naissance et celui de la mort des dieux, comptant soigneusement leurs tombeaux, et les considérant comme des humains dont les intentions ont été utiles au genre humain (Minutius Félix, Octavius). Quant aux fragments de la traduction d'Ennius, ils sont peu nombreux et presque tous fort courts; ils semblent se rapporter au premier livre, puisqu'ils concernent l'histoire d'Ouranos, de Cronos et de Zeus, considérés comme rois et conquérants.

Ces témoignages, fortifiés de ceux de Polybe, de Cicéron, de Plutarque, d'Eusèbe et de saint Augustin, montrent clairement l'esprit dans lequel l'Histoire sacrée avait été composée, c'est-à-dire l'intention de réduire à des proportions humaines les personnages dont le paganisme avait fait des dieux; l'auteur voulait, suivant l'expression de saint Augustin, remplacer les bavardages de la mythologie grecque par un récit purement historique (de Civitate Dei, lib. VI, c. VII).

Evhémère prétendait avoir retrouvé ces biographies authentiques de Zeus, d'Héra et des principaux dieux de la Grèce dans des textes gravés sur les monuments de l'île de Panchaea (Panchée), dont ces prétendus dieux auraient été les anciens rois. Diodore de Sicile a inséré dans son cinquième livre la description de cette île; les curiosités naturelles de ce pays merveilleux, le caractère des habitants, leur religion; leurs lois y sont décrits assez longuement, d'après l'Histoire sacrée.

Faut-il, avec Isaac Vossius, croire à la sincérité de ce récit? Peut-on, à l'exemple de Fourmont, s'appuyer sur l'autorité d'un vers de Virgile : Totaque thuriferis Panchaia pinguis arenis, pour admettre l'existence de ce séjour enchanté? Diodore n'ose pas se faire garant de la description qu'il en donne. Son existence a été niée par Callimaque, contemporain d'Evhémère, et par les plus éminents géographes de l'Antiquité, Ératosthène, Ptolémée, Strabon, Étienne de Byzance. Il est donc raisonnable de reléguer l'île de Panchaea dans le monde de la fantaisie avec l'Atlantide de Platon, l'Utopie de Thomas More, l'Eldorado de Martinez. 

Les défenseurs du paganisme ont à dessein confondu les fables géographiques d'Evhémère avec sa méthode d'interprétation historique dans une même accusation d'imposture. Mais n'est-il pas facile de distinguer deux choses aussi différentes, et ne peut-on reconnaître à la fois l'intérêt de la pensée philosophique, et l'invraisemblance des fables qui ont dû servir à l'exposer et à en répandre l'intelligence? Cette manière de voir est confirmée par ce fait, que les auteurs qui ont parlé d'Evhémère sans partialité l'ont rangé parmi les philosophes et non parmi les historiens.

La tâche que s'était imposée Evhémère était rendue facile par le caractère anthropomorphique des mythes de la religion grecque, ou l'on trouve partout impliquée l'idée d'une communauté fondamentale d'origine entre les dieux et les humains : la parenté qui unissait de simples mortels et des dieux, l'existence des héros, qui participaient de l'humain et de la divinité, l'apothéose des humains, témoignent assez de cette croyance. Evhémère n'a fait que tirer de ce fait très général des conséquences.

Mais sa tentative peut être rattachée aux efforts tentés par la philosophie grecque depuis son origine pour combattre la religion traditionnelle et ses formes matérialistes. D'autres, comme Socrate, avaient cherché à y substituer une idée plus pure et plus élevée de la divinité. Evhémère semble, comme Épicure, son contemporain, avoir songé seulement à renverser les vieilles idoles, en laissant à d'autres le soin de les remplacer. Ainsi s'explique le double caractère de son ouvrage, sincère dans la pensée, et mensonger dans les détails. Evhémère n'a pas songé à construire un monument historique avec les débris de la mythologie; la ruine de l'antique édifice suffisait à son ambition. Il a voulu intéresser les imaginations curieuses à la cause de la philosophie par le tableau épisodique de merveilles lointaines. C'est à l'entrée de la mer du Sud, presque inconnue aux anciens, qu'il place l'île de Panchaea, dans le voisinage de l'Inde, cette terre de prodiges dont l'expédition trop rapide d'Alexandre n'avait pu dissiper la renommée fabuleuse. Evhémère donnait un caractère de vraisemblance à ce récit imaginaire, en y rattachant le fait réel de la mission qui lui avait été confiée par Cassandre et quelques-unes des traditions historiques qui s'étaient sans doute perpétuées en Grèce à côté de la tradition religieuse qui en était sortie.

Que le mythe n'ait été souvent pour les Grecs qu'un moyen commode et agréable d'exposer leurs idées morales et cosmogoniques, ainsi que l'a remarqué Strabon (liv. 1), cela est incontestable, mais le sens des premiers mythes s'était vite perdu, la plupart des esprits étant trop grossiers pour le discerner sous la forme symbolique. D'autre part, les intelligences les plus cultivées étaient préparées au doute par l'enseignement des sophistes et des philosophes. Aussi est-il permis de croire que le système d'interprétation proposé par Evhémère exerça sur l'opinion de ses contemporains une influence réelle, influence qui se prolongea même après sa mort. 

Chez les Romains eux-mêmes, Evhémère fit école (Cicéron, de Natura Deorum, I). Il dut naturellement paraître un redoutable ennemi aux défenseurs tardifs du paganisme. Ainsi s'expliquent et les expressions méprisantes de Plutarque et l'accusation d'athéisme portée contre lui par Sextus Empiricus, Elien, Cicéron (idem); tandis que, d'autre part, Evhémère a eu pour apologistes la plupart des soutiens de l'Église naissante, Clément d'Alexandrie, Arnobe, Lactance, Eusèbe, saint Augustin; tous affirment que son seul crime est d'avoir pénétré plus avant que les autres dans les mystères de l'idolâtrie, et qu'il a fallu identifier les dieux de l'Olympe avec la vraie Divinité, confondre volontairement le sentiment religieux et la religion païenne, pour taxer Evhémère d'athéisme.

Par une de ces fatalités dont il y a beaucoup d'exemples dans l'histoire des idées humaines, l'evhémérisme a fait fortune à travers les contradictions et les attaques, tandis qu'Evhémère est resté presque inconnu, ou même n'a passé, aux yeux de quelques-uns, que pour le tardif interprète d'une opinion déjà reçue dans le courant des croyances générales. Il semble cependant, par la vivacité des attaques dont il a été poursuivi, et d'après quelques mots de Diodore de Sicile (fragm. du livre VI), qu'Evhémère soit le véritable inventeur de la méthode d'interprétation des mythes qui porte son nom. Tout au plus pourrait-on trouver quelques idées analogues dans les fragments de l'historien Éphore, qui lui est quelque peu antérieur. (E. E.).

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