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Du Vair

Guillaume du Vair est un Garde des sceaux sous Louis XIII, né en 1556 à Paris, mort en 1621, était ecclésiastique. Il remplit avec distinction plusieurs hauts emplois dans la magistrature, embrassa le parti des Politiques dans les discordes civiles en France, reçut les sceaux en 1616 sans les avoir sollicités, et eut à lutter contre les intrigues des courtisans. Il fut fait comte et évêque de Lisieux en 1620. 
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Guillaume du Vair.
Guillaume du Vair (1556-1621).

Guillaume Du Vair fut un des meilleurs écrivains de son temps. On a de lui un traité De la constance et consolation des calamités publiques, qui se compose d'entretiens avec des amis (qu'il appelle Mirsa, Linus, Orphée) sur les malheurs du pays. On y admire, avec l'élégance et l'ampleur cicéronienne du style, les vues du philosophe accoutumé à contempler de haut le spectacle des choses humaines; et le tableau qu'il trace des révolutions des empires, se succédant les uns aux autres pour conduire le genre humain au but marqué par la Providence, est comme une ébauche du Discours sur l'histoire universelle.

Du Vair a aussi composé deux traités de philosophie morale, De la sainte Philosophie, que Charron a mis à contribution et d'où il a tiré sa description des passions, et la Philosophie morale des stoïques, aussi remarquables par la solidité du fond que par la pureté de la forme, qui suffiraient à placer l'auteur au premier rang parmi les prosateurs de son temps.On y retrouve cette alliance de la philosophie et de la religion qui est le caractère propre de l'oeuvre Du Vair. Dans le premier, il affirme que la raison est l'auxiliaire de la foi; dans l'autre, il cherche à donner à la morale un fondement humain et prend la raison pour juge de la folie des passions et de la variété des opinions contraires au souverain bien que se propose le sage. Charron savait bien à quel maître il s'adressait quand il copiait des pages de Du Vair pour les faire entrer dans son traité de la Sagesse

« Je n'ai point veu, dit-il, qui les despeigne (les passions) plus naïfvement et
plus richement que le sieur du Vair en ses petits livres moraux desquels je me suis fort servy en ceste matière. »
On lui doit encore des ouvrages de piété, la traduction d'Épictète et de quelques discours de Démosthène et de Cicéron,  et un traité de l'Éloquence française,

Ses Oeuvres, réunies en 1606, ont été plusieurs fois réimprimées , notamment en 1641, in-fol. Sapey, en 1847, et Cougny, en 1858, ont publié des Études sur sa vie et ses ouvrages.
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Exorde du discours pour le maintien de la loi salique

Les partisans de l'Espagne voulaient appeler au trône de France, à l'exclusion de Henri de Navarre et au mépris de la loi salique, l'infante isabelle, fille de Philippe II. 

« Devant que nous eussions fait entendre que nous voulions entretenir [ = maintenir] la loi salique, loy qui depuis huict cents ans a maintenu le royaume de France en sa force et virilité, on nous parloit des rares vertuz de ceste divine infante, pour la faire héritière de la couronne ».  (Satire Ménippée, Discours de M. d'Aubray).
Toutes les chambres du parlement de Paris étant assemblées le 28 juin 1593, Du Vair prononça ce discours pour obtenir un arrêt sur le maintien de la loi salique. C'est ce discours qu'il appelle suasion (persuasion) de l'arrest pour la manutention (maintien) de la loi salique. L'arrêt fut rendu séance tenante.

« De si loin que j'ai veu ce dernier orage des guerres civiles venir fondre sur la France, j'ay creu fermement, comme je le crois encor, que c'estoit un jugement de Dieu qui tomboit sur nous, et n'ay point estimé qu'il en fallust cercher la cause ailleurs qu'en sa justice, ny le remede qu'en sa misericorde. Aussi avons-nous veu que tout ce que la sagesse des hommes a voulu apporter pour y pourvoir, n'y a rien advancé; que les remedes nous ont quasi plus travaillé [ = éprouvé] que la maladie, et que, pendant que chacun a pensé abonder en son sens, et s'est estimé ou plus sainct ou plus sage que son voisin, nous avons tous, sans exception, qui d'une façon, qui d'une autre, contribué [ = fait servir. Contribuer s'employait activement] nos passions à la ruine publique, ne nous restant autre excuse, sinon que nous avons tous faict ce que personne ne vouloit faire [ = chacun de nous a fait le mal, contre son intention]. Mais aussi ay-je jugé et presagé, que si tost que l'ire [ = colère (ira)] de Dieu commenceroit à s'appaiser, et que sa bonté touchée de la compassion de nos miseres, tendroit la main de sa clemence pour nous lever de ceste cheute, votre singuliere prudence, jointe avec vostre legitime authorité [le Parlement ayant seul qualité pour décider de la question d'hérédité], seroient les principaux outils avec lesquels Dieu opereroit la conservation de la Religion et la restauration de l'Estat.

Cette journée vous en offre l'occasion si heureuse, qu'il semble qu'elle vous ait esté expressément reservée pour vous en deferer toute la gloire. Car les estrangers qui jusques aujourd'huy avoient par artificieux pretextes et secretes menees tasché de renverser les fondemens de ce Royaume, afin d'en pouvoir recueillir les ruines, maintenant à descouvert et enseignes desployees, publient leurs desseins, les advancent, les establissent. Et au contraire, tous ceux qui ont encores le coeur Français, indignez de se voir trompez, estonnez de se voir perdus, resolus de se sauver, jettent les yeux sur vous, vous appellent au secours des loix, attendent si [ = pour savoir si] votre prudence guidera leur courage, si votre authorité fortifiera leurs armes, ou si votre connivence et dissimulation les abandonnera à une honteuse servitude, vous precipitera vous et vos enfans à une luctueuse misere, et, qui pis est, vous condamnera à une infamie eternelle. C'est le poinct, messieurs, où nous sommes aujourd'hui reduicts; c'est le precipice où nous nous trouvons portez, dont à mon advis il nous sera fort aisé de nous sauver et avec honneur nous mettre en seureté, si vous ne perdez point le coeur et que, pour en sortir, vous vueillez considerer, pendant que je le vous represente, le chemin par lequel, sans y penser, vous y avez esté conduicts.

Il faut dire la verité, c'est une brave et genereuse nation que celle des Espagnols, lesquels ayans trouvé les veines [ = filons des mines] de l'or et de l'argent, et les monceaux de perles et pierres precieuses es [ = dans les] conquestes des Indes, n'en ont pas ramolly leurs moeurs, abastardy leur courage, relasché leur vigueur, comme ont fait quasi tous les autres peuples du monde, qui acquerans la richesse ont perdu la valeur. Au contraire ceux-cy ont creu [ = accru] leur courage en croissant de moyens; et des richesses que la fortune leur a offertes, ont basty des degrez solides à leur ambition, pour joindre les extremitez de la terre sous leur obeissance. Ce n'est pas sans cause, si en ambitieux dessein depuis ils ont porté [ = supporté] fort impatiemment de voir la France, rivale de leur Empire, arrester leurs progrez et tenir continuellement en eschec leur grandeur qui ne se pouvoit dire asseurée, tant qu'elle se voyoit balancée par un tel contrepoids. C'est pourquoy ne voyant pas que leurs armes fussent assez fortes pour se distraire [= se dégager] de si puissans voisins, ç'a esté un sage advis à eux, digne de grands conseillers d'Estat, de nourrir et fomenter les divisions en la France, afin que celle que des forces estrangeres n'avoient peu esbranler, se deflst et ruinast d'elle-mesme et de ses propres mains. Et pour ce que les premieres divisions n'y avoient peu suffire, et qu'en nos premieres querelles pour la Religion, le trouble qui s'estoit fait au Royaume avoit bien apporté de l'emotion [= trouble] en ses membres, mais nulle alteration en sa forme, le grand secret a esté de subdiviser ce qui estoit le plus fort et puissant, qui estoit le party des catholiques, pour esbranler l'authorité du Prince, la clef de la voûte, et ostant le respect des loix et des magistrats, couper les nerfs qui maintenoient et soustenoient le Royaume. Comme [ = comment] cela s'est fait, messieurs, vous l'avez veu; bien est-il vray que la disposition du sujet [ = l'état du malade], les vices et manquemens des Français ont fort aidé à l'artifice des estrangers. Tant y a qu'en peu de temps, et incontinent apres l'accident [ = l'événement] arrivé à Blois [l'assassinat du duc de Guise], vous avez veu le Conseil d'Estat de la France se tenir à Paris en la maison de Dom Bernardin de Mendoze [ = le docteur Bernardin Mendoze, ou Inigo de Mendoze, dit le Lettré, agent de Philippe II]. Là ont esté prises toutes les belles resolutions qui ont esté executees pour extirper les loix et la memoire du nom et de l'authorité royalle, pour establir une servitude et captivité parmy vous plus dure que celle des Indes [allusion à la tyrannie exercés par les Espagnols sur les Indiens]. Là fut pris le conseil d'emprisonner le Parlement, en execution duquel vous vistes entrer en ceste maison sacrée une trouppe de voleurs, composée des plus bas et vils ministres de la justice, lesquels, l'espée au poing, vindrent arracher de dessus les sieges sacrez ces venerables vieillards, aux pieds desquels ils estoient à genoux et teste nuë deux jours auparavant. Vous fustes tous menez en triomphe à la Bastille, sans excepter mesmes ceux que ces pendards estimoient de leurs amis et plus zelez à leur party. Car aussi n'estoit-ce pas aux personnes qu'ils en vouloient, c'estoit à leur dignité et à leur magistrat [ = magistrature. latinisme (magistratus)]; c'estoit au nom de la justice qu'ils faisoient la guerre; c'estoit celle qu'il falloit exterminer pour introduire la confusion et le brigandage. Cet accident ayant donné un espouvantement à tous les gens de bien et d'honneur leur fit vuider la ville et abandonner leurs familles, et alors aussi touts leurs biens furent mis en proye; toute ceste ville ne fut qu'un sac [ = saccagement ], que pillage, proscriptions, recerches [ = recherches, perquisitions], menaces [...].
 
Alors se sont mises les langues venales qui regnoient dans les chaires  [ = les prédicateurs de la Ligue], à exalter la grandeur, la valeur et la magnanimité de la nation Espagnole, et deprimer la Françoise, comme vile, abjecte, née pour servir; et ce, tout ainsi que s'ils eussent parlé en langage castillan au milieu de la grande Eglise de Tolède. Alors se sont entenduës des predications publiques par lesquelles on a voulu monstrer ce poinct de theologie que la loy salique n'estoit qu'une chanson, et qu'il la falloit abroger. Alors on a fait courir des billets par lesquels le Roy d'Espagne promettoit d'acquitter tous les arrerages des rentes de l'Hostel de Ville; alors les pacquets d'argent ont trotté publiquement par les maisons de ceux qui en ont voulu recevoir et s'en contaminer  [ = souiller] [...]. Après cela les Espagnols sont venus en pleins Estats, et, par la bouche du docteur Inigo de Mendoze, ont fait entendre les droicts que l'Infante pretend au Royaume : non, disoitil, pour en rendre juges les Estats, mais pour leur faire sçavoir que, le droit luy appartenant  [comme petite-fille de Henri II, par sa mère Élisabeth de France, qui avait épousé Philippe Il ], on ne pouvoit esperer de seureté en la Religion, de repos au Royaume, qu'en la reconnoissent Royne comme elle estoit. Que vostre vertu, messieurs, fut grande et vostre constance hautement louée de vos propres ennemis, quand estant invitez de venir entendre cette proposition, vous en fistes non un simple refus, mais un refus plein d'indignation, qui remit tellement au coeur des hommes la reverence du nom françois, qu'après que la harangue de Don Inigo eust esté ouye, elle fut par un commun voeu rejettée avec sifflement et derision. De sorte que les plus corrompus estoient contraints, en baissant la teste, de dire qu'à la verité en France on n'approuveroit jamais la domination d'une femme. Les Espagnols soudain, de peur de laisser refroidir le fer, pour parer à, cet inconvenient vindrent faire une autre ouverture  [...]. Hier, en pleins Estats, les trois Chambres assemblées, il fut proposé qu'il avoit esté advisé entre les princes  [...]. d'en voyer vers le roy d'Espagne des ambassadeurs qui luy nommeroient pour Roy de France un prince auquel il donneroit l'Infante en mariage. Voilà, messieurs, l'estat où sont les affaires. Je voy vos visages pallir et un murmure plein d'estonnement se lever parmy vous et non sans cause : jamais peut estre il ne s'ouyt dire que si licentieusement, si effrontement on se jouast de la fortune d'un si grand et puissant Royaume, si publiquement on trafficquast d'une telle couronne, si impudemment on mist vos vies, vos biens, vostre honneur, vostre liberté à l'enchere, comme l'on faict aujourd'huy; et en quel lieu? au coeur de la France, au conspect [latinisme : in conspectu, en présence] des loix, et à la veue de ce Senat; afin que vous ne soyez pas seulement participans, mais coupables de toutes les calamitez que l'on ourdit à la France. Resveillez-vous donc, messieurs, et desployez l'authorité des loix desquelles vous estes gardiens. »
 

(G. Du Vair, Suasion de l'arrest donnée au parlement
pour la manutention de la loy salique).
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Dictionnaire biographique
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