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La reconstitution de son oeuvre |
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| En 1765, la publication
de l'Encyclopédie La pension n'ayant pas été
payée pendant deux années consécutives, Catherine
fit remettre à son bibliothécaire (il en avait le titre officiel)
50.000 F en une fois afin de réparer, et au delà, une autre
omission éventuelle. Le premier emploi que fit Diderot de son crédit
auprès de sa bienfaitrice fut de désigner Falconet
à son choix pour le monument projeté en l'honneur de Pierre
Ier (1766).
Lorsque le traité eut été signé par ses soins,
il jura en vers et en prose qu'il irait rejoindre le statuaire à
Saint Pétersbourg Sa liaison avec Mme de Puisieux semble
avoir pris fin peu après, sinon même pendant sa captivité
à Vincennes
où il put s'assurer de ses propres yeux qu'elle le trompait avec
un autre amant. Un nouveau séjour de Mme Diderot à Langres
(1756) fournit à son mari l'occasion d'une nouvelle infidélité,
cette fois, du moins, plus avouable et que tous les lettrés lui
ont depuis longtemps pardonnée, car ils lui doivent l'un de leurs
plus friands régals. Mlle Louise-Henriette Volland, fille d'un traitant
enrichi et de bonne famille bourgeoise, n'était plus une toute jeune
fille lorsque Diderot fit sa connaissance chez des amis communs, et il
semble vraisemblable que cette passion s'assagit de bonne heure; d'abord
tenue secrète, elle fut bientôt connue des amis du philosophe
aussi bien que de la mère et des soeurs de Mlle Volland. De longs
séjours de celle-ci au château
d'Isle-sur-Marne, près de Vitry-le-François
Statue de Diderot, boulevard Saint-Germain, à Paris. © Photo : Serge Jodra, 2010. Désormais ce qu'il écrit
ne sera de longtemps connu que d'un petit nombre d'amis discrets et de
la clientèle royale ou princière à laquelle Grimm
adresse tous les quinze jours ses nouvelles littéraires, transcrites
par des mains non moins sûres. Si l'on excepte deux morceaux fameux
sur Richardson et sur Térence,
insérés par Suard dans le Journal étranger
(1762); les cinq derniers volumes de Discours joints aux planches
de l'Encyclopédie Cette abnégation de sa personnalité,
si différente de nos moeurs littéraires actuelles, eut du
moins pour résultat de lui assurer une tranquillité relative
jusqu'au jour où, après avoir honorablement marié
sa fille (9 septembre 1772) et réglé ses affaires, il put
enfin entreprendre le voyage auquel Falconet
le conviait depuis plusieurs années. Il partit au mois de juin 1773
et attendit à La Haye chez son ami le prince Galitzine,
devenu ambassadeur en Hollande Ces deux voyages très fatigants
et parfois même fort dangereux, un séjour prolongé
en voiture, le changement de climat, et, disait-on, la nature des
eaux de la Néva, avaient à jamais dérangé sa
santé. Il se remit pourtant au travail. C'est de cette période
que datent le Voyage en Hollande, la Réfutation du livre
de l'Homme, par Helvétius, ébauchée
à La Haye, le Projet d'une université pour la Russie Deux événements sont seuls à noter dans ces dernières années qu'il passa en partie à Sèvres : l'inauguration de son buste par Houdon à l'hôtel de ville de Langres (1780), tardif hommage dont la relation lui fit passer « des moments fort doux », et la mort de Mme Volland. « ll lui donna des larmes, dit Mme de Vandeul, mais il se consola par la certitude de ne pas lui survivre longtemps. »Le 19 février 1784, il fut pris d'un violent crachement de sang, suivi bientôt d'une fluxion de poitrine et d'une attaque d'apoplexie. Il survécut à ce triple assaut, mais ce n'était qu'un répit. Grimm avait loué pour lui, rue de Richelieu, par ordre de Catherine II, un superbe appartement plus confortable que son fameux quatrième étage de la rue Taranne. Il n'y demeura guère que douze jours : le 30 juillet, il se mit à table avec sa femme, mangea de bon appétit, et au moment où Mme Diderot, qui venait de lui adresser une question, levait les yeux, s'étonnant de son silence, il expira. Ses obsèques eurent lieu à Saint-Roch La reconstitution
de l'oeuvre de Diderot.
Le premier de ses écrits posthumes qui vit le jour fut précisément ce dithyrambe des Eleuthéromanes écrit en 1772 après un souper où Diderot fut, pour la troisième fois à la même table, proclamé roi de la fève et où il dépeignait l'action d'un « furieux de la liberté » dans ces deux vers fameux : Et ses mains ourdiraient les entrailles du prêtrePubliés dans la Décade philosophique du 30 fructidor an IV (16 septembre 1796), puis, sur un meilleur texte, dans le Journal d'économie politique de Roederer, du 20 brumaire an V (10 novembre1796), les Eleuthéromanes ne pouvaient à cette date exercer aucune influence sur la marche de la Révolution, pas plus que la Religieuse De 1796 encore datent la mise au jour,
par un anonyme, de l'Essai sur la peinture et du Salon de 1765,
et par l'abbé Bourlet deVauxcelles, du Supplément au Voyage
de Bougainville et de l'Entretien d'un philosophe et de la maréchale
de ***. Naigeon, qui s'est, on ne sait pourquoi,
laissé devancer dans sa tâche d'éditeur et dont la
mauvaise humeur à ce sujet se trahit en maint endroit de ses notes
et de ses préfaces, se décide enfin à publier une
édition soi-disant complète des Oeuvres de
son maître (1798 15 vol. in-8), où il rétablit certains
chapitres ou passages supprimés des Pensées philosophiques,
des
Bijoux indiscrets, de la Religieuse, et où il ajoute
au Salon de 1765 une partie de celui de 1767; mais à
cette édition, exécutée sans l'aveu et à l'insu
de la famille, manquent, avec beaucoup de fragments moins importants,
le Plan d'une Université pour la Russie (inséré
en partie dans les Annales de l'éducation de Guizot,
1813); le Joueur, drame imité d'Edward Moore joint au Salon
de 1761 et à une partie de celui de 1769, dans une nouvelle
édition des Oeuvres due à G.-B.
Depping (1819); le Neveu de Rameau, dont Naigeon avait pourtant
une copie et dont la restitution a été aussi laborieuse que
celle d'un texte de l'Antiquité Les Oeuvres complètes (1821-1822, 21 vol. in-8), accompagnées de notices et notes anonymes par Brière, leur éditeur, et par H. Walferdin, ne justifient pas encore ce titre ambitieux, mais on y trouve de plus que dans les éditions Naigeon et Belin, le Voyage de Hollande, quelques lettres inédites et le premier texte authentique du Neveu de Rameau dont l'apparition provoque une polémique dans laquelle Goethe lui-même croit devoir intervenir. Malgré les prohibitions rigoureuses ordonnées par Nicolas Ier, les manuscrits de l'Ermitage laissent enfin échapper une partie de leurs secrets; toutefois, pour dépister les curieux, c'est sous le titre doublement inexact de Mémoires, correspondance et ouvrages inédits de Diderot, publiés d'après les manuscrits confiés en mourant par l'auteur à Grimm (1829-1830, 4 vol. in-8) que leur sont présentés les Lettres à Mlle Volland, le Paradoxe sur le comédien, le Rêve de d'Alembert, les Allées, de nouvelles Lettres à Falconet, le Voyage le Langres et à Bourbonne, auxquels, en 1834, s'ajoute la version définitive de la comédie Est-il bon, est-il méchant? insérée d'abord par Taschereau dans la Revue rétrospective. En 1856, Léon Godard obtient l'autorisation de compulser de nouveau les manuscrits de l'Ermitage et il en extrait la Réfutation de l'Homme d'Helvétius, les Eléments de physiologie, divers plans ou fragments de drames, les Salons de 1763, 1771, 1775, 1781 et les parties manquant aux Salons déjà connus, ainsi que bon nombre de comptes rendus destinés à la Correspondance de Grimm et plusieurs morceaux, entre autres quelques-uns de ceux dont Raynal a fait usage dans l'Histoire philosophique du commerce des Deux-Indes. Confiés à Walferdin, les Salons inédits et quelques pages de la Réfutation d'Helvétius paraissent dans la Revue de Paris (1857). En 1861, Georges Guiffrey retrouve et publie une Lettre sur le commerce de la librairie (1767), sinon écrite, au moins revue par Diderot. En 1866, un legs de la petite-fille de Falconet au musée Lorrain de Nancy nous vaut vingt-trois longues et importantes lettres inédites du philosophe au statuaire. En 1874, les copies de Godard, acquises par une grande maison de librairie, sont remises à Jules Assézat et réparties par lui dans une édition intégrale et raisonnée (1875-1876, 20 vol. in-8). Une mort prématurée ne lui permit pas de la mener à bien, mais elle fut achevée par Maurice Tourneux sur un plan élaboré en commun et d'après de nouvelles Investigations. En 1883, au cours d'une mission qui avait précisément pour but de reconnaître l'état exact des manuscrits transférés de l'Ermitage à la bibliothèque impériale de Saint-Pétersbourg, il a été possible au même chercheur de transcrire le volume de mélanges adressés à Catherine II, dont il a été question plus haut. En 1887, Charles Henry a restitué d'après divers manuscrits une Introduction à la Chymie rédigée par Diderot lorsqu'il suivait les leçons de Rouelle (1754-1758). En 1891, Georges Monval a donné d'après la mise au net autographe, découverte par lui dans la boîte d'un bouquiniste, un texte du Neveu de Rameau qui offre quelques légères divergences avec celui que des copies contemporaines avaient permis d'établir. Enfin, la redécouverte, dans le courant du XXe siècle, du « fonds Vandeul », a permis d'améliorer encore la connaissance de l'oeuvre de Diderot. On voit, par cette énumération même, combien étaient prématurés les jugements de ses adversaires ou de ses zélateurs immédiats, puisqu'il a fallu un siècle et plus d'efforts pour reconstituer son oeuvre. Il apparaît au terme de ce travail, que quel que soit le sujet qu'il traite, Diderot est un précurseur et, comme on l'a dit avec raison, « le premier génie de la France nouvelle ». Aussi est-ce seulement qu'à la fin du XIXe siècle qu'on peut commencer à équitablement définir son rôle, mesurer la prescience de ses vues, le ranger en connaissance de cause, comme l'a fait l'école positiviste, au nombre des bienfaiteurs de l'humanité. L'examen d'une oeuvre aussi complexe et aussi suggestive ne saurait être tenté ici, mais il suffit de parcourir sa bibliographie, pour trouver les éléments d'un travail comparatif sur les appréciations très diverses dont l'homme, le philosophe, le physiologiste, le romancier, le dramaturge et le critique d'art ont été l'objet. (Maurice Tourneux). |
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