Descartes
1637 |
Or il y a maintenant
trois ans que j'étais parvenu à la fin du traité qui
contient toutes ces choses, et que je commençais à le revoir
afin de le mettre entre les mains d'un imprimeur, lorsque j'appris que
des personnes à qui je défère, et dont l'autorité
ne peut guère moins sur mes actions que ma propre raison sur mes
pensées, avaient désapprouvé une opinion de physique
publiée un peu auparavant par quelque autre, de laquelle je ne veux
pas dire que je fusse, mais bien que je n'y avais rien remarqué
avant leur censure que je pusse imaginer être préjudiciable
ni à la religion ni à l'état, ni par conséquent
qui m'eût empêché de l'écrire si la raison me
l'eût persuadée; et que cela me fit craindre qu'il ne s'en
trouvât tout de même quelqu'une entre les miennes en laquelle
je me fusse mépris, nonobstant le grand soin que j'ai toujours eu
de n'en point recevoir de nouvelles en ma créance dont je n'eusse
des démonstrations très certaines, et de n'en point écrire
qui pussent tourner au désavantage de personne. Ce qui a été
suffisant pour m'obliger à changer la résolution que j'avais
eue de les publier; car, encore que les raisons pour lesquelles je l'avais
prise auparavant fussent très fortes, mon inclination, qui m'a toujours
fait haïr le métier de faire des livres, m'en fit incontinent
trouver assez d'autres pour m'en excuser. Et ces raisons de part et d'autre
sont telles, que non seulement j'ai ici quelque intérêt de
les dire, mais peut-être aussi que le public en a de les savoir.
Je n'ai jamais fait beaucoup d'état
des choses qui venaient de mon esprit; et pendant que je n'ai recueilli
d'autres fruits de la méthode dont je me sers, sinon que je me suis
satisfait touchant quelques difficultés qui appartiennent aux sciences
spéculatives, ou bien que j'ai tâché de régler
mes moeurs par les raisons qu'elle m'enseignait, je n'ai point cru être
obligé d'en rien écrire. Car, pour ce qui touche les moeurs,
chacun abonde si fort en son sens, qu'il se pourrait trouver autant de
réformateurs que de têtes, s'il était permis à
d'autres qu'à ceux que Dieu a établis pour souverains sur
ses peuples, ou bien auxquels il a donné assez de grâce et
de zèle pour être prophètes, d'entreprendre d'y rien
changer; et, bien que mes spéculations me plussent fort, j'ai cru
que les autres en avaient aussi qui leur plaisaient peut-être davantage.
Mais, sitôt que j'ai eu acquis quelques notions générales
touchant la physique, et que, commençant à les éprouver
en diverses difficultés particulières, j'ai remarqué
jusques où elles peuvent conduire, et combien elles diffèrent
des principes dont on s'est servi jusques à présent, j'ai
cru que je ne pouvais les tenir cachées sans pécher grandement
contre la loi qui nous oblige à procurer autant qu'il est en nous
le bien général de tous les hommes: car elles m'ont fait
voir qu'il est possible de parvenir à des connaissances qui soient
fort utiles à la vie; et qu'au lieu de cette philosophie spéculative
qu'on enseigne dans les écoles, on en peut trouver une pratique,
par laquelle, connaissant la force et les actions du feu, de l'eau, de
l'air, des astres, des cieux, et de tous les autres corps qui nous environnent,
aussi distinctement que nous connaissons les divers métiers de nos
artisans, nous les pourrions employer en même façon à
tous les usages auxquels ils sont propres, et ainsi nous rendre comme maîtres
et possesseurs de la nature. Ce qui n'est pas seulement à désirer
pour l'invention d'une infinité d'artifices, qui feraient qu'on
jouirait sans aucune peine des fruits de la terre et de toutes les commodités
qui s'y trouvent, mais principalement aussi pour la conservation de la
santé, laquelle est sans doute le premier bien et le fondement de
tous les autres biens de cette vie; car même l'esprit dépend
si fort du tempérament et de la disposition des organes du corps,
que, s'il est possibles de trouver quelque moyen qui rende communément
les hommes plus sages et plus habiles qu'ils n'ont été jusques
ici, je crois que c'est dans la médecine qu'on doit le chercher.
Il est vrai que celle qui est maintenant en usage contient peu de choses
dont l'utilité soit si remarquable: mais, sans que j'aie aucun dessein
de la mépriser, je m'assure qu'il n'y a personne, même de
ceux qui en font profession, qui n'avoue que tout ce qu'on y sait n'est
presque rien à comparaison de ce qui reste à y savoir; et
qu'on se pourrait exempter d'une infinité de maladies tant du corps
que de l'esprit, et même aussi peut-être de l'affaiblissement
de la vieillesse, si on avait assez de connaissance de leurs causes et
de tous les remèdes dont la nature nous a pourvus. Or, ayant dessein
d'employer toute ma vie à la recherche d'une science si nécessaire,
et ayant rencontré un chemin qui me semble tel qu'on doit infailliblement
la trouver en le suivant, si ce n'est qu'on en soit empêché
ou par la brièveté de la vie ou par le défaut des
expériences, je jugeais qu'il n'y avait point de meilleur remède
contre ces deux empêchements que de communiquer fidèlement
au public tout le peu que j'aurais trouvé, et de convier les bons
esprits à tâcher de passer plus outre, en contribuant, chacun
selon son inclination et son pouvoir, aux expériences qu'il faudrait
faire, et communiquant aussi au public toutes les choses qu'ils apprendraient,
afin que les derniers commençant où les précédents
auraient achevé, et ainsi joignant les vies et les travaux de plusieurs,
nous allassions tous ensemble beaucoup plus loin que chacun en particulier
ne saurait faire.
Même je remarquais, touchant les
expériences, qu'elles sont d'autant plus nécessaires qu'on
est plus avancé en connaissance; car, pour le commencement, il vaut
mieux ne se servir que de celles qui se présentent d'elles-mêmes
à nos sens, et que nous ne saurions ignorer pourvu que nous y fassions
tant soit peu de réflexion, que d'en chercher de plus rares et étudiées:
dont la raison est que ces plus rares trompent souvent, lorsqu'on ne sait
pas encore les causes des plus communes, et que les circonstances dont
elles dépendent sont quasi toujours si particulières et si
petites, qu'il est très malaisé de les remarquer. Mais l'ordre
que j'ai tenu en ceci a été tel. Premièrement, j'ai
tâché de trouver en général les principes ou
premières causes de tout ce qui est ou qui peut être dans
le monde, sans rien considérer pour cet effet que Dieu seul qui
l'a créé, ni les tirer d'ailleurs que de certaine semences
de vérités qui sont naturellement en nos âmes. Après
cela, j'ai examiné quels étaient les premiers et plus ordinaires
effets qu'on pouvait déduire de ces causes; et il me semble que
par là j'ai trouvé des cieux, des astres, une terre, et même
sur la terre de l'eau, de l'air, du feu, des minéraux, et quelques
autres telles choses, qui sont les plus communes de toutes et les plus
simples, et par conséquent les plus aisées à connaître.
Puis, lorsque j'ai voulu descendre à celles qui étaient plus
particulières, il s'en est tant présenté à
moi de diverses, que je n'ai pus cru qu'il fût possible à
l'esprit humain de distinguer les formes ou espèces de corps qui
sont sur la terre, d'une infinité d'autres qui pourraient y être
si c'eût été le vouloir de Dieu de les y mettre, ni
par conséquent de les rapporter à notre usage, si ce n'est
qu'on vienne au-devant des causes par les effets, et qu'on se serve de
plusieurs expériences particulières. Ensuite de quoi, repassant
mon esprit sur tous les objets qui s'étaient jamais présentés
à mes sens, j'ose bien dire que je n'y ai remarqué aucune
chose que je ne pusse assez commodément expliquer par les principes
que j'avais trouvés. Mais il faut aussi que j'avoue que la puissance
de la nature est si ample et si vaste, et que ces principes sont si simples
et si généraux, que je ne remarque quasi plus aucun effet
particulier que d'abord je ne connaisse qu'il peut en être déduit
en plusieurs diverses façons, et que ma plus grande difficulté
est d'ordinaire de trouver en laquelle de ces façons il en dépend;
car à cela je ne sais point d'autre expédient que de chercher
derechef quelques expériences qui soient telles que leur événement
ne soit pas le même si c'est en l'une de ces façons qu'on
doit l'expliquer que si c'est en l'autre. Au reste, j'en suis maintenant
là que je vois, ce me semble, assez bien de quel biais on se doit
prendre à faire la plupart de celles qui peuvent servir à
cet effet: mais je vois aussi qu'elles sont telles, et en si grand nombre,
que ni mes mains ni mon revenu, bien que j'en eusse mille fois plus que
je n'en ai, ne sauraient suffire pour toutes; en sorte que, selon que j'aurai
désormais la commodité d'en faire plus ou moins, j'avancerai
aussi plus ou moins en la connaissance de la nature: ce que je me promettais
de faire connaître par le traité que j'avais écrit,
et d'y montrer si clairement l'utilité que le public en peut recevoir,
que j'obligerais tous ceux qui désirent en général
le bien des hommes, c'est-à-dire tous ceux qui sont en effet vertueux,
et non point par faux semblant ni seulement par opinion, tant à
me communiquer celles qu'ils ont déjà faites, qu'à
m'aider en la recherche de celles qui restent à faire.
Mais j'ai eu depuis ce temps-là
d'autres raisons qui m'ont fait changer d'opinion, et penser que je devais
véritablement continuer d'écrire toutes les choses que je
jugerais de quelque importance, à mesure que j'en découvrirais
la vérité, et y apporter le même soin que si je les
voulais faire imprimer, tant afin d'avoir d'autant plus d'occasion de les
bien examiner, comme sans doute on regarde toujours de plus près
à ce qu'on croit devoir être vu par plusieurs qu'à
ce qu'on ne fait que pour soi-même, et souvent les choses qui m'ont
semblé vraies lorsque j'ai commencé à les concevoir,
m'ont paru fausses lorsque je les ai voulu mettre sur le papier, qu'afin
de ne perdre aucune occasion de profiter au public, si j'en suis capable,
et que si mes écrits valent quelque chose, ceux qui les auront après
ma mort en puissent user ainsi qu'il sera le plus à propos; mais
que je ne devais aucunement consentir qu'ils fussent publiés pendant
ma vie, afin que ni les oppositions et controverses auxquelles ils seraient
peut-être sujets, ni même la réputation telle quelle
qu'ils me pourraient acquérir, ne me donnassent aucune occasion
de perdre le temps que j'ai dessein d'employer à m'instruire. Car,
bien qu'il soit vrai que chaque homme est obligé de procurer autant
qu'il est en lui le bien des autres, et que c'est proprement ne valoir
rien que de n'être utile à personne, toutefois il est vrai
aussi que nos soins se doivent étendre plus loin que le temps présent,
et qu'il est bon d'omettre les choses qui apporteraient peut-être
quelque profit à ceux qui vivent, lorsque c'est à dessein
d'en faire d'autres qui en apportent davantage à nos neveux. Comme
en effet je veux bien qu'on sache que le peu que j'ai appris jusques ici
n'est presque rien à comparaison de ce que j'ignore et que je ne
désespère pas de pouvoir apprendre: car c'est quasi le même
de ceux qui découvrent peu à peu la vérité
dans les sciences, que de ceux qui, commençant à devenir
riches, ont moins de peine à faire de grandes acquisitions, qu'ils
n'ont eu auparavant, étant plus pauvres, à en faire de beaucoup
moindres. Ou bien on peut les comparer aux chefs d'armée, dont les
forces ont coutume de croître à proportion de leurs victoires,
et qui ont besoin de plus de conduite pour se maintenir après la
perte d'une bataille, qu'ils n'ont, après l'avoir gagnée,
à prendre des villes et des provinces: car c'est véritablement
donner des batailles que de tâcher à vaincre toutes les difficultés
et les erreurs qui nous empêchent de parvenir à la connaissance
de la vérité, et c'est en perdre une que de recevoir quelque
fausse opinion touchant une matière un peu générale
et importante; il faut après beaucoup plus d'adresse pour se remettre
au même état qu'on était auparavant, qu'il ne faut
à faire de grands progrès lorsqu'on a déjà
des principes qui sont assurés. Pour moi, si j'ai ci-devant trouvé
quelques vérités dans les sciences (et j'espère que
les choses qui sont contenues en ce volume feront juger que j'en ai trouvé
quelques unes), je puis dire que ce ne sont que des suites et des dépendances
de cinq ou six principales difficultés que j'ai surmontées,
et que je compte pour autant de batailles où j'ai eu l'heur de mon
côté: même je ne craindrai pas de dire que je pense
n'avoir plus besoin d'en gagner que deux ou trois autres semblables pour
venir entièrement à bout de mes desseins; et que mon âge
n'est point si avancé que, selon le cours ordinaire de la nature,
je ne puisse encore avoir assez de loisir pour cet effet. Mais je crois
être d'autant plus obligé à ménager le temps
qui me reste, que j'ai plus d'espérance de le pouvoir bien employer;
et j'aurais sans doute plusieurs occasions de le perdre, si je publiais
les fondements de ma physique: car, encore qu'ils soient presque tous si
évidents qu'il ne faut que les entendre pour les croire, et qu'il
n'y en ait aucun dont je ne pense pouvoir donner des démonstrations,
toutefois, à cause qu'il est impossible qu'ils soient accordants
avec toutes les diverses opinions des autres hommes, je prévois
que je serais souvent diverti par les oppositions qu'ils feraient naître.
On peut dire que ces oppositions seraient
utiles, tant afin de me faire connaître mes fautes, qu'afin que,
si j'avais quelque chose de bon, les autres en eussent par ce moyen plus
d'intelligence, et, comme plusieurs peuvent plus voir qu'un homme seul,
que, commençant dès maintenant à s'en servir, ils
m'aidassent aussi de leurs inventions. Mais encore que je me reconnaisse
extrêmement sujet à faillir, et que je ne me fie quasi jamais
aux premières pensées qui me viennent, toutefois l'expérience
que j'ai des objections qu'on me peut faire m'empêche d'en espérer
aucun profit: car j'ai déjà souvent éprouvé
les jugements tant de ceux que j'ai tenus pour mes amis que de quelques
autres à qui je pensais être indifférent, et même
aussi de quelques uns dont je savais que la malignité et l'envie
tâcherait assez à découvrir ce que l'affection cacherait
à mes amis; mais il est rarement arrivé qu'on m'ait objecté
quelque chose que je n'eusse point du tout prévue, si ce n'est qu'elle
fût fort éloignée de mon sujet; en sorte que je n'ai
quasi jamais rencontré aucun censeur de mes opinions qui ne me semblât
ou moins rigoureux ou moins équitable que moi-même. Et je
n'ai jamais remarqué non plus que par le moyen des disputes qui
se pratiquent dans les écoles, on ait découvert aucune vérité
qu'on ignorât auparavant: car pendant que chacun tâche de vaincre,
on s'exerce bien plus à faire valoir la vraisemblance qu'à
peser les raisons de part et d'autre; et ceux qui ont été
long-temps bons avocats ne sont pas pour cela par après meilleurs
juges.
Pour l'utilité que les autres recevraient
de la communication de mes pensées, elle ne pourrait aussi être
fort grande, d'autant que je ne les ai point encore conduites si loin qu'il
ne soit besoin d'y ajouter beaucoup de choses avant que de les appliquer
à l'usage. Et je pense pouvoir dire sans vanité que s'il
y a quelqu'un qui en soit capable, ce doit être plutôt moi
qu'aucun autre: non pas qu'il ne puisse y avoir au monde plusieurs esprits
incomparablement meilleurs que le mien, mais pour ce qu'on ne saurait si
bien concevoir une chose et la rendre sienne, lorsqu'on l'apprend de quelque
autre, que lorsqu'on l'invente soi-même, Ce qui est si véritable
en cette matière, que, bien que j'aie souvent expliqué quelques
unes de mes opinions à des personnes de très bon esprit,
et qui, pendant que je leur parlais, semblaient les entendre fort distinctement,
toutefois, lorsqu'ils les ont redites, j'ai remarqué qu'ils les
ont changées presque toujours en telle sorte que je ne les pouvais
plus avouer pour miennes. A l'occasion de quoi je suis bien aise de prier
ici nos neveux de ne croire jamais que les choses qu'on leur dira viennent
de moi, lorsque je ne les aurai point moi-même divulguées;
et je ne m'étonne aucunement des extravagances qu'on attribue à
tous ces anciens philosophes dont nous n'avons point les écrits,
ni ne juge pas pour cela que leurs pensées aient été
fort déraisonnables, vu qu'ils étaient des meilleurs esprits
de leurs temps, mais seulement qu'on nous les a mal rapportées.
Comme on voit aussi que presque jamais il n'est arrivé qu'aucun
de leurs sectateurs les ait surpassés; et je m'assure que les plus
passionnés de ceux qui suivent maintenant Aristote se croiraient
heureux s'ils avaient autant de connaissance de la nature qu'il en a eu,
encore même que ce fût à condition qu'ils n'en auraient
jamais davantage. Ils sont comme le lierre, qui ne tend point à
monter plus haut que les arbres qui le soutiennent, et même souvent
qui redescend, après qu'il est parvenu jusques à leur faîte;
car il me semble aussi que ceux-là redescendent, c'est-à-dire
se rendent en quelque façon moins savants que s'ils s'abstenaient
d'étudier, lesquels, non contents de savoir tout ce qui est intelligiblement
expliqué dans leur auteur, veulent outre cela y trouver la solution
de plusieurs difficultés dont il ne dit rien, et auxquelles il n'a
peut-être jamais pensé. Toutefois leur façon de philosopher
est fort commode pour ceux qui n'ont que des esprits fort médiocres;
car l'obscurité des distinctions et des principes dont ils se servent
est cause qu'ils peuvent parler de toutes choses aussi hardiment que s'ils
les savaient, et soutenir tout ce qu'ils en disent contre les plus subtils
et les plus habiles, sans qu'où ait moyen de les convaincre: en
quoi ils me semblent pareils à un aveugle qui, pour se battre sans
désavantage contre un qui voit, l'aurait fait venir dans le fond
de quelque cave fort obscure: et je puis dire que ceux-ci ont intérêt
que je m'abstienne de publier les principes de la philosophie dont je me
sers; car étant très simples et très évidents,
comme ils sont, je ferais quasi le même en les publiant que si j'ouvrais
quelques fenêtres, et faisais entrer du jour dans cette cave où
ils sont descendus pour se battre. Mais même les meilleurs esprits
n'ont pas occasion de souhaiter de les connaître; car s'ils veulent
savoir parler de toutes choses, et acquérir la réputation
d'être doctes, ils y parviendront plus aisément en se contentant
de la vraisemblance, qui peut être trouvée sans grande peine
en toutes sortes de matières, qu'en cherchant la vérité,
qui ne se découvre que peu à peu en quelques unes, et qui,
lorsqu'il est question de parler des autres, oblige à confesser
franchement qu'on les ignore. Que s'ils préfèrent la connaissance
de quelque peu de vérités à la vanité de paraître
n'ignorer rien, comme sans doute elle est bien préférable,
et qu'ils veuillent suivre un dessein semblable au mien, ils n'ont pas
besoin pour cela que je leur die rien davantage que ce que j'ai déjà
dit en ce discours: car s'ils sont capables de passer plus outre que je
n'ai fait, ils le seront aussi, à plus forte raison, de trouver
d'eux-mêmes tout ce que je pense avoir trouvé; d'autant que
n'ayant jamais rien examiné que par ordres il est certain que ce
qui me reste encore à découvrir est de soi plus difficile
et plus caché que ce que j'ai pu ci-devant rencontrer, et ils auraient
bien moins de plaisir à l'apprendre de moi que d'eux-mêmes;
outre que l'habitude qu'ils acquerront, en cherchant premièrement
des choses faciles, et passant peu à peu par degrés à
d'autres plus difficiles, leur servira plus que toutes mes instructions
ne sauraient faire. Comme pour moi je me persuade que si on m'eût
enseigné dès ma jeunesse toutes les vérités
dont j'ai cherché depuis les démonstrations, et que je n'eusse
eu aucune peine à les apprendre, je n'en aurais peut-être
jamais su aucunes autres, et du moins que jamais je n'aurais acquis l'habitude
et la facilité que je pense avoir d'en trouver toujours de nouvelles
à mesure que je m'applique à les chercher. Et en un mot s'il
y a au monde quelque ouvrage qui ne puisse être si bien achevé
par aucun autre que par le même qui l'a commencé, c'est celui
auquel je travaille.»
Il est vrai que pour ce qui est des expériences
qui peuvent y servir, un homme seul ne saurait suffire à les faire
toutes: mais il n'y saurait aussi employer utilement d'autres mains que
les siennes, sinon celles des artisans, ou telles gens qu'il pourrait payer,
et à qui l'espérance du gain, qui est un moyen très
efficace, ferait faire exactement toutes les choses qu'il leur prescrirait.
Car pour les volontaires qui, par curiosité ou désir d'apprendre,
s'offriraient peut-être de lui aider, outre qu'ils ont pour l'ordinaire
plus de promesses que d'effet, et qu'ils ne font que de belles propositions
dont aucune jamais ne réussit, ils voudraient infailliblement être
payés par l'explication de quelques difficultés, ou du moins,
par des compliments et des entretiens inutiles, qui ne lui sauraient coûter
si peu de son temps qu'il n'y perdît. Et pour les expériences
que les autres ont déjà faites, quand bien même ils
les lui voudraient communiquer, ce que ceux qui les nomment des secrets
ne feraient jamais, elles sont pour la plupart composées de tant
de circonstances ou d'ingrédients superflus, qu'il lui serait très
malaisé d'en déchiffrer la vérité; outre qu'il
les trouverait presque toutes si mal expliquées, ou même si
fausses, à cause que ceux qui les ont faites se sont efforcés
de les faire paraître conformes à leurs principes, que s'il
y en avait quelques unes qui lui servissent, elles ne pourraient derechef
valoir le temps qu'il lui faudrait employer à les choisir. De façon
que s'il y avait au monde quelqu'un qu'on sût assurément être
capable de trouver les plus grandes choses et les plus utiles au public
qui puissent être, et que pour cette cause les autres hommes s'efforçassent
par tous moyens de l'aider à venir à bout de ses desseins,
je ne vois pas qu'ils pussent autre chose pour lui, sinon fournir aux frais
des expériences dont il aurait besoin, et du reste empêcher
que son loisir ne lui fût ôté par l'importunité
de personne. Mais, outre que je ne présume pas tant de moi-même
que de vouloir rien promettre d'extraordinaire, ni ne me repais point de
pensées si vaines que de m'imaginer que le public se doive beaucoup
intéresser en mes desseins, je n'ai pas aussi l'âme si basse
que je voulusse accepter de qui que ce fût aucune faveur qu'on pût
croire que je n'aurais pas méritée.
Toutes ces considérations jointes
ensemble furent cause, il y a trois ans, que je ne voulus point divulguer
le traité que j'avais entre les mains, et même que je pris
résolution de n'en faire voir aucun autre pendant ma vie qui fût
si général, ni duquel on pût entendre les fondements
de ma physique. Mais il y a eu depuis derechef deux autres raisons qui
m'ont obligé à mettre ici quelques essais particuliers, et
à rendre au public quelque compte de mes actions et de mes desseins.
La première est que si j'y manquais, plusieurs, qui ont su l'intention
que j'avais eue ci-devant de faire imprimer quelques écrits, pourraient
s'imaginer que les causes pour lesquelles je m'en abstiens seraient plus
à
mon désavantage qu'elles ne sont: car, bien que je n'aime pas la
gloire par excès, ou même, si j'ose le dire, que je la haïsse
en tant que je la juge contraire au repos, lequel j'estime sur toutes choses,
toutefois aussi je n'ai jamais tâché de cacher mes actions
comme des crimes, ni n'ai usé de beaucoup de précautions
pour être inconnu, tant à cause que j'eusse cru me faire tort,
qu'à cause que cela m'aurait donné quelque espèce
d'inquiétude, qui eût derechef été contraire
au parfait repos d'esprit que je cherche; et pour ce que, m'étant
toujours ainsi tenu indifférent entre le soin d'être connu
ou de ne l'être pas, je n'ai pu empêcher que je n'acquisse
quelque sorte de réputation, j'ai pensé que je devais faire
mon mieux pour m'exempter au moins de l'avoir mauvaise. L'autre raison
qui m'a obligé à écrire ceci est que, voyant tous
les jours de plus en plus le retardement que souffre le dessein que j'ai
de m'instruire, à cause d'une infinité d'expériences
dont j'ai besoin, et qu'il est impossible que je fasse sans l'aide d'autrui,
bien que je ne me flatte pas tant que d'espérer que le public prenne
grande part en mes intérêts, toutefois je ne veux pas aussi
me défaillir tant à moi-même que de donner sujet à
ceux qui me survivront de me reprocher quelque jour que j'eusse pu leur
laisser plusieurs choses beaucoup meilleures que je n'aurai fait, si je
n'eusse point trop négligé de leur faire entendre en quoi
ils pouvaient contribuer à mes desseins.
Et j'ai pensé qu'il m'était
aisé de choisir quelques matières qui, sans être sujettes
à beaucoup de controverses, ni m'obliger à déclarer
davantage de mes principes que je ne désire, ne laissaient pas de
faire voir assez clairement ce que je puis ou ne puis pas dans les sciences.
En quoi je ne saurais dire si j'ai réussi, et je ne veux point prévenir
les jugements de personne, en parlant moi-même de mes écrits:
mais je serai bien aise qu'on les examine; et afin qu'on en ait d'autant
plus d'occasion, je supplie tous ceux qui auront quelques objections à
y faire de prendre la peine de les envoyer à mon libraire, par lequel
en étant averti, je tâcherai d'y joindre ma réponse
en même temps; et par ce moyen les lecteurs, voyant ensemble l'un
et l'autre, jugeront d'autant plus aisément de la vérité:
car je ne promets pas d'y faire jamais de longues réponses, mais
seulement d'avouer mes fautes fort franchement, si je les connais, ou bien,
si je ne les puis apercevoir, de dire simplement ce que je croirai être
requis pour la défense des choses que j'ai écrites, sans
y ajouter l'explication d'aucune nouvelle matière, afin de ne me
pas engager sans fin de l'une en l'autre. Que si quelques unes de celles
dont j'ai parlé au commencement de la Dioptrique et des Météores
choquent d'abord, à cause que je les nomme des suppositions, et
que je ne semble pas avoir envie de les prouver, qu'on ait la patience
de lire le tout avec attention, et j'espère qu'on s'en trouvera
satisfait: car il me semble que les raisons s'y entresuivent en telle sorte,
que comme les dernières sont démontrées par les premières
qui sont leurs causes, ces premières le sont réciproquement
par les dernières qui sont leurs effets. Et on ne doit pas imaginer
que je commette en ceci la faute que les logiciens nomment un cercle: car
l'expérience rendant la plupart de ces effets très certains,
les causes dont je les déduis ne servent pas tant à les prouver
qu'à les expliquer; mais tout au contraire ce sont elles qui sont
prouvées par eux. Et je ne les ai nommées des suppositions
qu'afin qu'on sache que je pense les pouvoir déduire de ces premières
vérités que j'ai ci-dessus expliquées; mais que j'ai
voulu expressément ne le pas faire, pour empêcher que certains
esprits, qui s'imaginent qu'ils savent en un jour tout ce qu'un autre a
pensé en vingt années, sitôt qu'il leur en a seulement
dit deux ou trois mots, et qui sont d'autant plus sujets à faillir
et moins capables de la vérité qu'ils sont plus pénétrants
et plus vifs, ne puissent de là prendre occasion de bâtir
quelque philosophie extravagante sur ce qu'ils croiront être mes
principes, et qu'on m'en attribue la faute: car pour les opinions qui sont
toutes miennes, je ne les excuse point comme nouvelles, d'autant que si
on en considère bien les raisons, je m'assure qu'on les trouvera
si simples et si conformes au sens commun, qu'elles sembleront moins extraordinaires
et moins étranges qu'aucunes autres qu'on puisse avoir sur mêmes
sujets; et je ne me vante point aussi d'être le premier inventeur
d'aucunes, mais bien que je ne les ai jamais reçues ni pour ce qu'elles
avaient été dites par d'autres, ni pour ce qu'elles ne l'avaient
point été, mais seulement pour ce que la raison me les a
persuadées.
Que si les artisans ne peuvent sitôt
exécuter l'invention qui est expliquée en la Dioptrique,
je ne crois pas qu'on puisse dire pour cela qu'elle soit mauvaise; car,
d'autant qu'il faut de l'adresse et de l'habitude pour faire et pour ajuster
les machines que j'ai décrites, sans qu'il y manque aucune circonstance,
je ne m'étonnerais pas moins s'ils rencontraient du premier coup,
que si quelqu'un pouvait apprendre en un jour à jouer du luth excellemment,
par cela seul qu'on lui aurait donné de la tablature qui serait
bonne. Et si j'écris en français, qui est la langue de mon
pays, plutôt qu'en latin, qui est celle de mes précepteurs,
c'est à cause que j'espère que ceux qui ne se servent que
de leur raison naturelle toute pure jugeront mieux de mes opinions que
ceux qui ne croient qu'aux livres anciens; et pour ceux qui joignent le
bon sens avec l'étude, lesquels seuls je souhaite pour mes juges,
ils ne seront point, je m'assure, si partiaux pour le latin, qu'ils refusent
d'entendre mes raisons pour ce que je les explique en langue vulgaire.
Au reste, je ne veux point parler ici en
particulier des progrès que j'ai espérance de faire à
l'avenir dans les sciences, ni m'engager envers le public d'aucune promesse
que je ne sois pas assuré d'accomplir; mais je dirai seulement que
j'ai résolu de n'employer le temps qui me reste à vivre à
autre chose qu'à tâcher d'acquérir quelque connaissance
de la nature, qui soit telle qu'on en puisse tirer des règles pour
la médecine, plus assurées que celles qu'on a eues jusques
à présent; et que mon inclination m'éloigne si fort
de toute sorte d'autres desseins, principalement de ceux qui ne sauraient
être utiles aux uns qu'en nuisant aux autres, que si quelques occasions
me contraignaient de m'y employer, je ne crois point que je fusse capable
d'y réussir. De quoi je fais ici une déclaration que je sais
bien ne pouvoir servir à me rendre considérable dans le monde;
mais aussi n'ai aucunement envie de l'être; et je me tiendrai toujours
plus obligé à ceux par la faveur desquels je jouirai sans
empêchement de mon loisir, que je ne serais à ceux qui m'offriraient
les plus honorables emplois de la terre. (R.Descartes, 1637). |
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