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Histoire Comique des États
et Empires de la Lune et du Soleil
Savinien Cyrano de Bergerac, 1662 

Chapitre 7

Cyrano 
Le lendemain, sur les neuf heures, je vis entrer mon démon, qui me dit qu'il venait du palais où , l'une des demoiselles de la reine, l'avait prié de l'aller trouver, et qu'elle s'était enquise de moi, témoignant qu'elle persistait toujours dans le dessein de me tenir parole, c'est-à-dire que de bon coeur elle me suivrait, si je la voulais mener avec moi dans l'autre monde. 
« Ce qui m'a fort édifié, continua-t-il, c'est quand j'ai reconnu que le motif principal de son voyage était de se faire chrétienne. Ainsi je lui ai promis d'aider son dessein de toutes mes forces, et d'inventer pour cet effet une machine capable de tenir trois ou quatre personnes, dans laquelle vous y pourrez monter ensemble dès aujourd'hui. Je vais m'appliquer sérieusement à l'exécution de cette entreprise : c'est pourquoi, afin de vous divertir cependant que je ne serai point avec vous, voici un livre que je vous laisse. Je l'apportai jadis de mon pays natal; il est intitulé : Les États et Empires du Soleil, avec une addition de l'Histoire de l'Étincelle [1]. Je vous donne encore celui-ci que j'estime beaucoup davantage; c'est le Grand Oeuvre des Philosophes, qu'un des plus forts esprits du Soleil a composé. Il prouve là-dedans que toutes choses sont vraies, et déclare la façon d'unir physiquement les vérités de chaque contradictoire, comme par exemple que le blanc est noir et que le noir est blanc; qu'on peut être et n'être pas en même temps; qu'il peut y avoir une montagne sans vallées, que le néant est quelque chose, et que toutes les choses qui sont ne sont point. Mais remarquez qu'il prouve tous ces inouïs paradoxes, sans aucune raison captieuse ou sophistique. Quand vous serez ennuyé de lire, vous pourrez vous promener, ou vous entretenir avec le fils de notre hôte; son esprit a beaucoup de charmes; ce qui me déplaît en lui, c'est qu'il est impie. S'il lui arrive de vous scandaliser, ou de faire par quelque raisonnement chanceler votre foi, ne manquez pas aussitôt de me le venir proposer, je vous en résoudrai les difficultés. Un autre vous ordonnerait de rompre compagnie lorsqu'il voudrait philosopher sur ces matières : mais, comme il est extrêmement vain, je suis assuré qu'il prendrait cette fuite pour une défaite, et il se figurerait que notre croyance serait sans raison, si vous refusiez d'entendre les siennes. Songez à librement vivre. »
[1] Voir la notice biographique en tête de volume.

 

Il me quitta en achevant ce mot car c'est l'adieu, dont en ce pays-là, on prend congé de quelqu'un, comme le « bonjour» ou le « Monsieur votre serviteur » exprime par ce compliment : « Aime-moi, sage, puisque je t'aime».  Mais il fut à peine sorti, que je mis à considérer attentivement mes livres, et leurs boîtes, c'est-à-dire leurs couvertures, qui me semblaient admirables pour leurs richesses; l'une était taillée d'un seul diamant, sans comparaison plus brillant que les nôtres; la seconde ne paraissait qu'une monstrueuse perle fendue de ce monde-là; mais parce que je n'en ai point de leur imprimerie, je m'en vais expliquer la façon de ces deux volumes. 
A l'ouverture de la boîte, je trouvai dedans un je ne sais quoi de métal presque semblable à nos horloges, pleins de je ne sais quelques petits ressorts et de machines imperceptibles. C'est un livre à la vérité, mais c'est un livre miraculeux qui n'a ni feuillets ni caractères; enfin c'est un livre où pour apprendre, les yeux sont inutiles; on n'a besoin que des oreilles. Quand quelqu'un donc souhaite lire, il bande avec grande quantité de toutes sortes de petits nerfs cette machine, puis il tourne l'aiguille sur le chapitre qu'il désire écouter, et au même temps il en sort comme de la bouche d'un homme, ou d'un instrument de musique, tous les dons distincts et différents qui servent, entre les grands lunaires, à l'expression du langage [2]

Lorsque j'ai depuis réfléchi sur cette miraculeuse invention de faire des livres, je ne m'étonne plus de voir que les jeunes hommes de ce pays-là possédaient plus de connaissance, à seize et dix-huit ans, que les barbes grises du nôtre; car, sachant lire aussitôt que parler, ils ne sont jamais sans lecture; à la chambre, à la promenade, en ville, en voyage, ils peuvent avoir dans la poche, ou pendus à la ceinture, une trentaine de ces livres dont ils n'ont qu'à bander un ressort pour en ouïr un chapitre seulement, ou bien plusieurs, s'ils sont en humeur d'écouter tout un livre : ainsi vous avez éternellement autour de vous tous les grands hommes, et morts et vivants, qui vous entretiennent de vive voix. Ce présent m'occupe plus d'une heure; enfin, me les étant attachés en forme de pendants d'oreilles, je sortis pour me promener; mais je ne fus plus plutôt au bout de la rue que je rencontrai une troupe assez nombreuse de personnes tristes. 

Quatre d'entre eux portaient sur leurs épaules une espèce de cercueil enveloppé de noir. Je m'informai d'un, regardant ce que voulait dire ce convoi semblable aux pompes funèbres de mon pays; il me répondit que ce méchant , convaincu d'envie et d'ingratitude, était décédé le jour précédent, et que  le Parlement, il y a avait plus de vingt ans, à mourir dans son lit, et puis à être enterré après sa mort. 

Je me pris à rire de cette réponse; et lui m'interrogeant pourquoi : 

[2] Si ce paragraphe nous était donné comme extrait d'un ouvrage publié de nos jours, nous nous demanderions bien certainement si ce n'est pas le phonographe que l'auteur a voulu décrire. En tout cas,  ajoutez  la voix de quelque comédien connu qui vous lira une oeuvre classique et vous n'aurez besoin de rien d'autre pour vous constituer une honnête culture de ville sans avoir à sortir de votre embouteillage...
« Vous m'étonnez, dis-je, de dire que ce qui est une marque de bénédiction dans notre monde, comme la longue vie, une mort paisible, une sépulture honorable, serve en celui-ci d'une punition exemplaire. 
- Quoi! vous prenez la sépulture pour une marque de bénédiction! me répartit cet homme. Et par votre foi, pouvez-vous concevoir quelque chose de plus épouvantable qu'un cadavre marchant sous les vers dont il regorge, à la merci des crapauds qui lui mâchent les joues; enfin la peste revêtue du corps d'un homme? Bon Dieu! la seule imagination d'avoir, quoique mort, le visage embarrassé d'un drap, et sur la bouche une pique de terre me donne de la peine à respirer! Ce misérable que vous voyez porter, outre l'infamie d'être jeté dans une fosse, a été condamné d'être assisté dans son convoi de cent cinquante de ses amis, et commandement à eux, en punition d'avoir aimé un envieux et un ingrat, de paraître à ses funérailles avec un visage triste; et sans que les Juges en ont en pitié, imputant en partie ses crimes à son peu d'esprit, ils auraient ordonné d'y pleurer. Hormis les criminels, on brûle ici tout le monde : aussi est-ce une coutume très décente et très raisonnable, car nous croyons que, le feu ayant séparé le pur avec l'impur, la chaleur rassemble par sympathie cette chaleur naturelle qui faisait l'âme; et lui donne la force de s'élever toujours, et montant jusqu'à quelque astre, la Terre de certains peuples plus immatériels que nous et plus intellectuels, parce que leur tempérament doit répondre et participer à la pureté du globe qu'ils habitent, et que cette flamme radicale, s'étant encore rectifiée par la subtilité des éléments de ce monde-là, elle vient à composer un des bourgeois de ce pays enflammé.
Ce n'est pas encore notre façon d'inhumer la plus belle. Quand un de nos philosophes vient à un âge où il sent ramollir son esprit, et la glace de ses ans engourdir les mouvements de son âme, il assemble ses amis par un banquet somptueux; puis, ayant exposé les motifs qui le font résoudre à prendre congé de la nature, et le peu d'espérance qu'il y a d'ajouter quelque chose à ses belles actions, on lui fait ou grâce, c'est- à-dire on lui ordonne la mort, ou on lui fait un sévère commandement de vivre. Quand donc, à pluralité de voix, on lui a mis son souffle entre les mains, il avertit ses plus chers et du jour et du lieu : ceux-ci se purgent et s'abstiennent de manger pendant vingt-quatre heures; puis arrivés qu'ils sont au logis du sage, et sacrifié qu'ils ont au Soleil, ils entrent dans la chambre où le généreux les attend sur un lit de parade. Chacun le veut embrasser; et quand c'est au rang de celui qu'il aime le mieux, après l'avoir baisé tendrement, il l'appuie sur son estomac, et joignant sa bouche sur sa bouche, de la main droite il se baigne un poignard dans le coeur. L'amant ne détache point ses lèvres de celles de son amant qu'il ne le sente expirer; et lors il retire le fer de son sein, et fermant de sa bouche la plaie, il avale son sang, qu'il suce jusqu'à ce qu'un second lui succède, puis un troisième, un quatrième, et enfin toute la compagnie; et quatre ou cinq heures après on introduit à chacun une fille de seize ou dix-sept ans et, pendant trois ou quatre jours qu'ils sont à goûter les plaisirs de l'amour, ils ne sont nourris que de la chair du mort qu'on leur fait manger toute crue, afin que, si de cent embrassements il peut naître quelque chose, ils soient assurés que c'est leur ami qui revit. »
J'interrompis ce discours, en disant à celui qui me le faisait que ces façons de faire avaient beaucoup de ressemblance avec celles de quelque peuple de notre monde; et continuai ma promenade, qui fut si longue que, quand je revins, il y avait deux heures que le dîner était prêt. On me demande pourquoi j'étais arrivé si tard.
« Ce n'a pas été ma faute, répondis-je au cuisinier qui s'en plaignait; j'ai demandé plusieurs fois parmi les rues quelle heure il était, mais on ne m'a répondu qu'en ouvrant la bouche, serrant les dents, et tournant le visage de travers.
- Quoi! s'écria toute la compagnie, vous ne savez pas que par là ils vous montraient l'heure? 
- Par ma foi, repartis-je, ils avaient beau exposer leur grand nez au soleil, avant que je l'apprisse. 

- C'est une commodité, me dirent-ils qui leur sert à se passer d'horloge; car de leurs dents ils font un cadran si juste, qu'alors qu'ils veulent instruire quelqu'un de l'heure, ils ouvrent les lèvres, et l'ombre de ce nez qui vient tomber dessus leurs dents, marque comme un cadran celle dont le curieux est en peine. Maintenant, afin que vous sachiez pourquoi tout le monde en ce pays a le nez grand, apprenez qu'aussitôt que la femme est accouchée, la matrone porte l'enfant au prieur du séminaire; et, justement au bout de l'an les experts étant assemblés, si son nez est trouvé plus court qu'à une certaine mesure que tient le syndic, il est déclaré camus, et mis entre les mains des gens qui le châtrent. Vous me demanderez la cause de cette barbarie, et comme il se peut faire que nous chez qui la virginité est un crime, établissions des continences par force? Mais sachez que nous le faisons après avoir observé depuis trente siècles qu'un grand nez est le signe d'un homme spirituel, courtois, affable, généreux, libéral, et que le petit est un signe du contraire [3]. C'est pourquoi des camus on bâtit les eunuques, parce que la république aime mieux ne point avoir d'enfants, que d'en avoir de semblables à eux.-»

Il parlait encore lorsque je vis entrer un homme tout nu. Je m'assis aussitôt, et me couvris pour lui faire honneur, car ce sont les marques du plus grand respect qu'on puisse en ce pays-là témoigner à quelqu'un. 
« Le royaume, dit-il, souhaite qu'avant de retourner en votre monde, vous en avertissiez les magistrats, à cause qu'un mathématicien vient tout à l'heure de promettre au conseil, que pourvu qu'étant de retour chez vous, vous vouliez construire une certaine machine qu'il vous enseignera, il attirera votre globe et le joindra à celui-ci.-»
A quoi je promis de ne pas manquer. 
« Hé! je vous prie, dis-je à mon hôte, quand l'autre fut parti, de me dire pourquoi cet envoyé portait à la ceinture des parties honteuses de bronze?-»
Ce que j'avais vu plusieurs fois pendant que j'étais en cage, sans l'avoir osé demander, parce que j'étais toujours environné de filles de la reine, que je craignais d'offenser si j'eusse en leur présence attiré l'entretien d'une matière si grasse. De sorte qu'il me répondit :
« Les femelles ici, non plus que les mâles, ne sont pas assez ingrates pour rougir à la vue de celui qui les a forgées; et les vierges n'ont pas honte d'aimer sur nous en mémoire de leur mère nature, la seule chose qui porte son nom. Sachez donc que l'écharpe dont cet homme est honoré, et où pend pour médaille la figure d'un membre viril, est le symbole du gentilhomme, et la marque qui distingue le noble d'avec le roturier.-»
Ce paradoxe me sembla si extravagant, que je ne pus m'empêcher d'en rire. 
[3] Sans nul doute cette appréciation des camards est dirigée contre quelque personnage qui s'était attiré l'aversion de Cyrano
 
 
 
 
 
 
 
 
 

 

« Cette coutume me semble bien extraordinaire, repartis-je, car en notre monde la marque de noblesse est de porter l'épée.-»
Mais l'hôte sans s'émouvoir : 
« O mon petit homme! s'écria-t-il, quoi! les grands de votre monde sont enragés de faire parade d'un instrument qui désigne un bourreau et qui n'est forgé que pour nous détruire, enfin l'ennemi juré de tout ce qui vit; et de cacher, au contraire, un membre sans qui nous serions au rang de ce qui n'est pas, le Prométhée de chaque animal, et le réparateur infatigable des faiblesses de la nature! Malheureuse contrée, où les marques de génération sont ignominieuses, et où celles d'anéantissement sont honorables! Cependant vous appelez ce membre- là des parties honteuses comme s'il y avait quelque chose de plus glorieux que de donner la vie, et rien de plus infâme que de l'ôter! Pendant tout ce discours nous ne laissions pas de dîner; et sitôt que nous fûmes levés, nous allâmes au jardin prendre l'air.-»
Les occurrences et la beauté du lieu nous entretinrent quelque temps; mais comme la plus noble envie dont je fusse alors chatouillé, c'était de convertir à notre religion une âme si fort élevée au-dessus du vulgaire, je l'exhortai mille fois de ne pas embourber de matière ce beau génie dont le Ciel l'avait pourvu, qu'il tirât de la presse des animaux cet esprit capable de la vision de Dieu; enfin qu'il avisât sérieusement à voir unir quelque jour son immortalité au plaisir plutôt qu'à la peine. 
« Quoi! me répliqua-t-il en s'éclatant de rire, vous estimez votre âme immortelle privativement à celle des bêtes? Sans mentir, mon grand ami, votre orgueil est bien insolent! Et d'où argumentez-vous, je vous prie, cette immortalité au préjudice de celle des bêtes? Serait-ce à cause que nous sommes doués de raisonnement et non pas elles? En premier lieu, je vous le nie, et je vous prouverai quand il vous plaira, qu'elles raisonnent comme nous. Mais encore qu'il fût vrai que la raison nous eût été distribuée en apanage et qu'elle fût un privilège réservé seulement à notre espèce, est-ce à dire pour cela qu'il faille que Dieu enrichisse l'homme de l'immortalité, parce qu'il lui a déjà prodigué la raison? Je dois donc, à ce compte-là, donner aujourd'hui à ce pauvre une pistole parce que je lui donnai hier un écu? Vous voyez bien vous-même la fausseté de cette conséquence, et qu'au contraire, si je suis juste, plutôt que de donner une pistole à celui-ci je dois donner un écu à l'autre, puisqu'il n'a rien touché de moi. Il faut conclure de là, ô mon cher compagnon, que Dieu, plus juste encore mille fois que nous, n'aura pas tout versé aux uns pour ne rien laisser aux autres. D'alléguer l'exemple des aînés de votre monde, qui emportent dans leur partage quasi tous les biens de la maison, c'est une faiblesse des pères qui, voulant perpétuer leur nom, ont appréhendé qu'il ne se perdît ou ne s'égarât dans la pauvreté. Mais Dieu, qui n'est pas capable d'erreur, n'a eu garde d'en commettre une si grande, et puis, n'y ayant dans l'éternité de Dieu ni avant, ni après, les cadets chez lui ne sont pas plus jeunes que les aînés.-»
Je ne le cèle point que ce raisonnement m'ébranla. 
« Vous me permettrez, lui dis-je, de briser sur cette matière, parce que je ne me sens pas assez fort pour vous répondre; je m'en vais quérir la solution de cette difficulté chez notre commun précepteur.-»
Je montai aussitôt, sans attendre qu'il me répliquât, en la chambre de cet habile démon, et, tous préambules à part, je lui proposai ce qu'on venait de m'objecter touchant l'immortalité de nos âmes, et voici ce qu'il me répondit : 
« Mon fils, ce jeune étourdi passionné de vous persuader qu'il n'est pas vraisemblable que l'âme de l'homme soit immortelle parce que Dieu serait injuste, Lui qui se dit Père commun de tous les êtres, d'en avoir avantagé une espèce et d'avoir abandonné généralement toutes les autres au néant ou à l'infortune; ces raisons, à la vérité, brillent un peu de loin. Et quoi que je pusse lui demander comme il sait que ce qui est juste à nous, soit aussi juste à Dieu? comme il sait que Dieu se mesure à notre aune? comme il sait que nos lois et nos coutumes, qui n'ont été instituées que pour remédier à nos désordres, servent aussi pour tailler les morceaux de la toute-puissance de Dieu? Je passerai toutes ces choses, avec tout ce qu'ont si divinement répondu sur cette matière les Pères de votre Église, et je vous découvrirai un mystère qui n'a point encore été révélé.
Vous savez, ô mon fils, que de la terre quand il se fait un arbre, d'un arbre un pourceau, d'un pourceau un homme, ne pouvons-nous donc pas croire, puisque tous les êtres en la nature tendent au plus parfait, qu'ils aspirent à devenir hommes, cette essence étant l'achèvement du plus beau mixte, et le mieux imaginé qui soit au monde, parce que c'est le seul qui fasse le lien de la vie brutale avec l'angélique. Que ces métamorphoses arrivent, il faut être pédant pour le nier. Ne voyons- nous pas qu'un prunier par la chaleur de son germe, comme par une bouche, suce et digère le gazon qui l'environne; qu'un pourceau dévore ce fruit et le fait devenir une partie de soi-même; et qu'un homme mangeant le pourceau, réchauffe cette chair morte, la joint à soi, et fait revivre cet animal sous une plus noble espèce. Ainsi ce grand pontife que vous voyez la mitre sur la tête était peut-être il y a soixante-ans, une touffe d'herbe dans mon jardin; ce qui est d'autant plus probable que l'opinion de la métempsychose pythagorique [4], soutenue par tant de grands hommes, n'est vraisemblablement parvenue jusqu'à nous qu'afin de nous engager à rechercher la vérité, comme, en effet, nous avons trouvé que tout ce qui est sent et végète, et qu'enfin, après que toute matière est parvenue à ce période qui est sa perfection, elle descend et retourne dans son inanité, pour revenir et jouer derechef les mêmes rôles. Dieu donc, étant le Père commun de toutes ses créatures, quand il les aimerait toutes également, n'est-il pas bien croyable qu'après que, par cette métempsycose plus raisonnée que la pythagorique, tout ce qui sent, tout ce qui végète enfin, après que toute la matière aura passé par l'homme, alors ce grand jour du Jugement arrivera où font aboutir les prophètes, les secrets de leur philosophie.-»
Je redescendis très satisfait au jardin et je commençais à réciter à mon compagnon ce que notre maître m'avait appris, quand le physionome arriva pour nous conduire à la réfection et au dortoir.
[4]Pythagore et ses disciples défendaient la doctrine sans doute d'origine asiatique de la réincarnation.
Le lendemain dès que je fus éveillé je m'en allai faire lever mon antagoniste. "C'est un aussi grand miracle, lui dis-je en l'abordant, de trouver un fort esprit comme le vôtre enseveli dans le sommeil, que de voir du feu sans action. "Il souffrit de ce mauvais compliment. "Mais, s'écria-t-il avec une colère passionnée d'amour, ne déferez-vous jamais votre bouche aussi bien que votre raison de ces termes fabuleux de miracles? Sachez que ces noms-là diffament le nom de philosophe, et que comme le sage ne voit rien au monde qu'il ne conçoive et qu'il ne juge pouvoir être conçu, il doit abhorrer toutes ces expressions de miracles, de prodiges et d'événements contre nature qu'ont inventés les stupides pour excuser les faiblesses de leur entendement." 
Je crus alors être obligé en conscience de prendre la parole pour le détromper. 
« Encore, lui répliquai-je, que vous ne croyiez pas aux miracles, il ne laisse pas de s'en faire, et beaucoup. J'en ai vu de mes yeux. J'ai connu plus de vingt malades guéris miraculeusement. 
- Vous le dites, interrompit-il, que ces gens-là ont été guéris par miracle, mais vous ne savez pas que la force de l'imagination est capable de guérir toutes les maladies que vous attribuez au surnaturel, à cause d'un certain baume naturel répandu dans nos corps contenant toutes les qualités contraires à toutes celles de chaque mal qui nous attaque : ce qui se fait quand notre imagination avertie par la douleur, va chercher en ce lieu le remède spécifique qu'elle apporte au venin. C'est là d'où vient qu'un habile médecin de notre monde conseille au malade de prendre plutôt un médecin ignorant qu'on estimera pourtant fort habile, qu'un fort habile qu'on estimera ignorant, parce qu'il se figure que notre imagination travaillant à notre santé, pourvu qu'elle soit aidée de remèdes, était capable de nous guérir; mais que les plus puissants étaient trop faibles, quand l'imagination ne les appliquait pas.
Vous étonnez-vous que les premiers hommes de votre monde vivaient tant de siècles sans savoir aucune connaissance de la médecine? non, et qu'est-ce à votre avis qui en pouvait être la cause, sinon leur nature encore dans sa force et ce baume universel qui n'est pas encore dissipé par les drogues dont vos médecins vous consument [5]? Ils n'avaient pour rentrer en convalescence qu'à souhaiter fortement, et s'imaginer d'être guéris. Aussi leur fantaisie vigoureuse, se plongeant dans cette huile vitale, en attirant l'élixir, et appliquant l'actif au passif, ils se trouvaient presque dans un clin d'oeil aussi sains qu'auparavant : ce qui malgré la dépravation de la nature ne laisse pas de se faire encore aujourd'hui, quoiqu'un peu rarement à la vérité; mais le populaire l'attribue à miracle. Pour moi je n'en crois rien du tout, et je me fonde sur ce qu'il est plus facile que tous ces docteurs se trompent, que cela n'est facile à faire; car je leur demande : ce fiévreux, qui vient d'être guéri, a souhaité bien fort, comme il est vraisemblable, pendant sa maladie de se revoir en santé, il a fait des voeux, et il fallait nécessairement qu'il mourût, ou qu'il demeurât en son mal, ou qu'il guérit; s'il fût mort, on eût dit que Dieu l'a voulu récompenser de ses peines; ou le fera peut-être malicieusement équivoquer en disant que, selon les prières du malade, il l'a guéri de tous ces maux; s'il fût demeuré dans son infirmité, on aurait dit qu'il n'avait pas la foi; mais parce qu'il est guéri, c'est un miracle tout visible. N'est-il pas bien plus vraisemblable que sa fantaisie excitée par les violents désirs de la santé, a fait son opération? Car je veux qu'il soit réchappé. Pourquoi crier miracle, puisque nous voyons beaucoup de personnes qui s'étaient vouées périr misérablement avec leurs voeux? 
- Mais à tout le moins, lui repartis-je, si ce que vous dites de ce baume est véritable, c'est une marque de la raisonnabilité de notre âme, puisque sans se servir des instruments de notre raison, ni s'appuyer du concours de notre volonté, elle fait elle-même comme si elle était hors de nous, appliquer l'actif au passif. Or si étant séparée de nous elle est raisonnable, il faut nécessairement qu'elle soit spirituelle; et si vous la confessez spirituelle, je conclus qu'elle est immortelle, puisque la mort n'arrive dans l'animal que par le changement des formes dont la matière seule est capable.-»
[5] On voit que parmi les disciples de Gassendi, Molière ne fut pas seul à faire profession d'incrédulité envers la science des médecins.
Ce jeune homme alors s'étant mis en son séant sur son lit, et m'ayant fait asseoir, discourut à peu près de cette sorte : 
« Pour l'âme des bêtes qui est corporelle, je ne m'étonne pas qu'elle meure, vu qu'elle n'est possible qu'une harmonie des quatre qualités, une force de sang, une proportion d'organes bien concertés; mais je m'étonne bien fort que la nôtre, intellectuelle, incorporelle et immortelle, soit contrainte de sortir de chez nous par la même cause qui fait périr celle d'un boeuf. A- t-elle fait pacte avec notre corps que, quand il aurait un coup d'épée dans le coeur, une balle de plomb dans la cervelle, une mousquetade à travers le corps, d'abandonner aussitôt sa maison trouée? Encore manquerait-elle souvent à son contrat, car quelques-uns meurent d'une blessure dont les autres réchappent; il faudrait que chaque âme eût fait un marché particulier avec son corps. Sans mentir, elle qui a tant d'esprit, à ce qu'on nous fait accroire, est bien enragée de sortir d'un logis quand elle voit qu'au partir de là on lui va marquer son appartement en enfer. Et si cette âme était spirituelle, et par soi-même raisonnable, comme ils disent qu'elle fût aussi capable d'intelligence quand elle est séparée de notre masse, que quand elle en est revêtue, pourquoi les aveugles-nés, avec tous les beaux avantages de cette âme intellectuelle, ne sauraient-ils s'imaginer ce que c'est que de voir? Pourquoi les sourds n'entendent-ils point? Est-ce à cause qu'ils ne sont pas encore privés par le trépas de tous leurs sens? Quoi! Je ne pourrai donc me servir de ma main droite, à cause que j'en ai une gauche? Ils allèguent, pour prouver qu'elle ne saurait agir sans les sens, encore qu'elle soit spirituelle, l'exemple d'un peintre qui ne saurait faire un tableau s'il n'a des pinceaux. Oui, mais ce n'est pas à dire que le peintre qui ne peut travailler sans pinceau, quand, avec ses pinceaux, il aura encore perdu ses couleurs, ses crayons, ses toiles, et ses coquilles, qu'alors il le pourra mieux faire. Bien au contraire! Plus d'obstacles s'opposeront à son labeur, plus il lui sera impossible de peindre. Cependant ils veulent que cette âme qui ne peut agir qu'imparfaitement, à cause de la perte d'un de ses outils dans le cours de la vie, puisse alors travailler avec perfection, quand après notre mort elle les aura tous perdus. S'ils me viennent rechanter qu'elle n'a pas besoin de ces instruments pour faire ses fonctions, je leur rechanterai qu'il faut fouetter les Quinze-Vingts, qui font semblant de ne voir goutte. 
- Mais, lui dis-je, si notre âme mourait, comme je vois bien que vous voulez conclure, la résurrection que nous attendons ne serait donc qu'une chimère, car il faudrait que Dieu la recréât, et cela ne serait pas résurrection. »
Il m'interrompit par un hochement de tête :
« Hé! par votre foi! s'écria-t-il, qui vous a bercé de ce Peau-d'Âne [6]? Quoi! vous? Quoi! moi? Quoi! ma servante ressusciter?
- Ce n'est point, lui répondis-je, un conte fait à plaisir; c'est une vérité indubitable que je vous prouverai. 

- Et moi, dit-il, je vous prouverai le contraire : Pour commencer donc, je suppose que vous mangiez un mahométan; vous le convertissez, par conséquent, en votre substance! N'est-il pas vrai, ce mahométan, digéré, se change partie en chair, partie en sang, partie en sperme? Vous embrasserez votre femme et de la semence, tirée tout entière du cadavre mahométan, vous jetez en moule un beau petit chrétien. Je demande : le mahométan aura-t-il son corps? Si la Terre lui rend, le petit chrétien n'aura pas le sien, puisqu'il n'est tout entier qu'une partie de celui du mahométan. Si vous me dites que le petit chrétien aura le sien, Dieu dérobera donc au mahométan ce que le petit chrétien n'a reçu que de celui du mahométan. Ainsi il faut absolument que l'un ou l'autre manque de corps! 

[6] C'est-à-dire de ce conte. L'histoire de Peau-d'Âne et l'une des plus anciennement attestée dans la tradition populaire.Molière y fera également allusion dans le Malade Imaginaire.
Vous me répondrez peut-être que Dieu reproduira de la matière pour suppléer à celui qui n'en aura pas assez? Oui, mais une autre difficulté nous arrête, c'est que le mahométan damné ressuscitant, et Dieu lui fournissant un corps tout neuf à cause du sien que le chrétien lui a volé, comme le corps tout seul, comme l'âme toute seule, ne fait pas l'homme, mais l'un et l'autre joints en un seul sujet, et comme le corps et l'âme sont parties aussi intégrantes de l'homme l'une que l'autre, si Dieu pétrit à ce mahométan un autre corps que le sien, ce n'est plus le même individu. Ainsi Dieu damne un autre homme que celui qui a mérité l'enfer; ainsi ce corps a paillardé, ce corps a criminellement abusé de tous ses sens, et Dieu, pour châtier ce corps, en jette un autre feu, lequel est vierge, lequel est pur, et qui n'a jamais prêté ses organes à l'opération du moindre crime. Et ce qui serait encore bien ridicule, c'est que ce corps aurait mérité l'enfer et le paradis tout ensemble, car, en tant que mahométan [Islam], il doit être damné; en tant que chrétien[Christianisme], il doit être sauvé; de sorte que Dieu ne le saurait mettre en paradis qu'il ne soit injuste, récompensant de la gloire la damnation qu'il avait méritée comme mahométan, et ne le peut jeter en enfer qu'il ne soit injuste aussi, récompensant de la mort éternelle la béatitude qu'il avait méritée comme chrétien. Il faut donc, s'il veut être équitable, qu'il damne et sauve éternellement cet homme-là. »

Alors, je pris la parole : 
« Je n'ai rien à répondre, lui repartis-je, à vos arguments sophistiques contre la résurrection, tant y a que Dieu l'a dit, Dieu qui ne peut mentir. - N'allez pas si vite, me répliqua-t-il, vous en êtes déjà à "Dieu l'a dit "; il faut prouver auparavant qu'il y ait un Dieu, car pour moi je vous le nie tout à plat. 

Je ne m'amuserai point, lui dis-je, à vous réciter les démonstrations évidentes dont les philosophes se sont servis pour l'établir : il faudrait redire tout ce qu'ont jamais écrit les hommes raisonnables. Je vous demande seulement quel inconvénient vous encourez de le croire; je suis bien assuré que vous ne m'en sauriez prétexter aucun. Puisque donc il est impossible d'en tirer que de l'utilité, que ne vous le persuadez- vous? Car s'il y a un Dieu, outre qu'en ne le croyant pas, vous vous serez mécompté, vous aurez désobéi au précepte qui commande d'en croire; et s'il n'y en a point, vous n'en serez pas mieux que nous! 

- Si fait, me répondit-il, j'en serai mieux que vous, car s'il n'y en a point, vous et moi serons à deux de jeu; mais, au contraire, s'il y en a, je n'aurai pas pu avoir offensé une chose que je croyais n'être point, puisque, pour pécher, il faut ou le savoir ou le vouloir. Ne voyez-vous pas qu'un homme, même tant soit peu sage, ne se piquerait pas qu'un crocheteur l'eût injurié, si le crocheteur aurait pensé ne le pas faire, s'il l'avait pris pour un autre ou si c'était le vin qui l'eût fait parler? A plus forte raison Dieu, tout inébranlable, s'emportera-t-il contre nous pour ne l'avoir pas connu, puisque c'est Lui-même qui nous a refusé les moyens de le connaître. Mais, par votre foi, mon petit animal, si la créance de Dieu nous était si nécessaire, enfin si elle nous importait de l'éternité, Dieu lui-même ne nous en aurait-il pas infus à tous des lumières aussi claires que le Soleil qui ne se cache à personne? Car de feindre qu'il ait voulu jouer entre les hommes à cligne-musette, faire comme les enfants "Toutou, le voilà ", c'est-à-dire : tantôt se masquer, tantôt se démasquer, se déguiser à quelques-uns pour se manifester aux autres, c'est se forger un Dieu ou sot ou malicieux, vu que si ç'a été par la force de mon génie que je l'ai connu, c'est lui qui mérite et non pas moi, d'autant qu'il pouvait me donner une âme ou les organes imbéciles qui me l'auraient fait méconnaître. Et si, au contraire, il m'eût donné un esprit incapable de le comprendre, ce n'aurait pas été ma faute, mais la sienne, puisqu'il pouvait m'en donner un si vif que je l'eusse compris.»
Ces opinions diaboliques et ridicules me firent naître un frémissement par tout le corps; je commençai alors de contempler cet homme avec un peu plus d'attention et je fus bien ébahi de remarquer sur son visage je ne sais quoi d'effroyable que je n'avais pas encore aperçu : ses yeux étaient petits et enfoncés, le teint basané, la bouche grande, le menton velu, les ongles noirs. 
« O Dieu! me songeais-je aussitôt, ce misérable est réprouvé dès cette vie et possible même que c'est l'Antéchrist dont il se parle tant dans notre monde. »
Je ne voulus pas pourtant lui découvrir ma pensée à cause de l'estime que je faisais de son esprit, et véritablement les favorables aspects dont nature avait regardé son berceau m'avaient fait concevoir quelque amitié pour lui. Je ne pus toutefois si bien me contenir que je n'éclatasse avec des imprécations qui le menaçaient d'une mauvaise fin. Mais lui, renviant sur ma colère : "Oui, s'écria-t-il, par la mort..." Je ne sais pas ce qu'il me préméditait de dire, car, sur cette entrefaite, on frappa à la porte de notre chambre et je vois entrer un grand homme noir tout velu. Il s'approcha de nous et saisissant le blasphémateur à force de corps, il l'enleva par la cheminée
La pitié que j'eus du sort de ce malheureux m'obligea de l'embrasser pour l'arracher des griffes de l'Éthiopien, mais il fut si robuste qu'il nous enleva tous deux, de sorte qu'en un moment nous voilà dans la nue. Ce n'était plus l'amour du prochain qui m'obligeait à le serrer étroitement, mais l'appréhension de tomber. Après avoir été je ne sais combien de jours à percer le ciel, sans savoir ce que je deviendrais, je reconnus que j'approchais de notre monde. Déjà je distinguais l'Asie de l'Europe et l'Europe de l'Afrique, déjà même mes yeux, par mon abaissement, ne pouvaient se courber au delà de l'Italie, quand le coeur me dit que ce diable sans doute emportait mon hôte aux enfers, en corps et en âme, et que c'était pour cela qu'il le passait par notre Terre, à cause que l'enfer est dans son centre. J'oubliai toutefois cette réflexion et tout ce qui m'était arrivé depuis que le diable était notre voiture, à la frayeur que me donna la vue d'une montagne tout en feu que je touchai quasi. L'objet de ce brûlant spectacle me fit crier "Jésus Maria". J'avais à peine achevé la dernière lettre que je me trouvais étendu sur des bruyères au coupeau d'une petite colline, et deux ou trois pasteurs autour de moi qui récitaient des litanies et me parlaient italien.
« Oh! m'écriais-je alors, Dieu soit loué! J'ai donc enfin trouvé des Chrétiens au monde de la Lune. Hé! dites-moi, mes amis, en quelle province de votre monde suis-je maintenant?
- En Italie, me répondirent-ils. 

- Comment, interrompis-je, y a-t-il une Italie aussi au monde de la Lune?-»

J'avais encore si peu réfléchi sur cet accident que je ne m'étais pas encore aperçu qu'ils me parlaient italien et que je leur répondais de même. 

Quand donc je fus tout à fait désabusé et que rien ne m'empêcha plus de connaître que j'étais de retour en ce monde, je me laissai conduire où ces paysans voulurent me mener. Mais je n'étais pas encore arrivé aux portes de leur village, à un mille de là, que tous les chiens du lieu se vinrent précipiter sur moi, et sans que la peur me jetât dans une maison où je mis barre entre nous, j'étais infailliblement englouti. 

Un quart d'heure après, comme je me reposais dans ce logis, voici qu'on entend à l'entour un sabbat de tous les chiens, je crois, du royaume; on y voyait depuis le dogue jusqu'au bichon, hurlant de plus épouvantable furie que s'ils eussent fait l'anniversaire de leur premier Adam

Cette aventure ne causa pas peu d'admiration à toutes les personnes qui la virent; mais aussitôt que j'eus éveillé mes rêveries sur cette circonstance, je m'imaginai tout à l'heure que ces animaux étaient acharnés contre moi à cause du monde d'où je venais; 
« car, disais-je en moi-même, comme ils ont accoutumé d'aboyer à la Lune [4] pour la douleur qu'elle leur fait de si loin, sans doute ils se sont voulu jeter dessus moi parce que je sens la Lune, dont l'odeur les fâche.-»
Pour me purger de ce mauvais air, je m'exposai tout nu au Soleil dessus une terrasse. Je m'y hâlai quatre ou cinq heures durant au bout desquelles je descendis, et les chiens, ne sentant plus l'influence qui m'avait fait leur ennemi, s'en retournèrent chacun chez soi. 
[4] Allusion au dicton populaire aboyer à la Lune.

 

Le lendemain, je partis pour Rome, où je vis les restes des triomphes de quelques grands hommes, de même que ceux des siècles; j'en admirai les belles ruines et les belles réparations qu'y ont faites les modernes. Enfin, après y être demeuré quinze jours en la compagnie de M. de Cyrano, mon cousin, qui me prêta de l'argent pour mon retour, j'allai à Civita-Vecchia. Je m'enquis au port quand un vaisseau partirait pour la France, et lorsque je fus embarqué, je n'eus l'esprit tendu qu'à ruminer aux merveilles de mon voyage. J'admirai mille fois la Providence de Dieu qui avait reculé ces hommes, naturellement impies, en un lieu où ils ne pussent corrompre ses bien-aimés, et les avait punis de leur orgueil en les abandonnant à leur propre suffisance. Aussi je ne doute point qu'il n'ait différé jusqu'ici d'envoyer leur prêcher l'Évangile, parce qu'il savait qu'ils en abuseraient et que cette résistance ne servirait qu'à leur faire mériter une plus rude punition dans l'autre monde.

C'est sur cette même galère qui m'amena finalement à Marseille, que je commençai les mémoires; et, quand j'ai été de retour, je les mis autant en ordre que la maladie qui me retient au lit me l'a pu permettre. Mais, prévoyant quelle sera la fin de mes études et de mes travaux, pour tenir parole au conseil de ce monde-là, j'ai prié M. Le Bret [5], mon plus cher et mon plus inviolable ami, de les donner su public, avec l'Histoire de la République du Soleil, celle de l'Étincelle, et quelques autres ouvrages de même façon, si ceux qui nous les ont dérobés les lui rendent, comme je les en conjure de tout mon coeur.

[5] Ami d'enfance de l'auteur. Voir la Présentation de Muller en tête d'ouvrage.
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© Serge Jodra, 2004. - Reproduction interdite.