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Histoire Comique des États
et Empires de la Lune et du Soleil
Savinien Cyrano de Bergerac, 1662 

Chapitre 3

Cyrano 
Je restai bien surpris de me voir tout seul au milieu d'un pays que je ne connaissais point. J'avais beau promener mes yeux, et les jeter par la campagne, aucune créature ne s'offrait pour les consoler. Enfin je résolus de marcher, jusqu'à ce que la Fortune me fit rencontrer la compagnie de quelques bêtes, ou de la mort.

Elle m'exauça car, au bout d'un demi-quart de lieue, je rencontrai deux forts grands animaux dont l'un s'arrêta devant moi, l'autre s'enfuit légèrement au gîte (au moins je le pensai ainsi) à cause qu'à quelques temps de là je le vis revenir accompagné de plus de sept ou huit cents de même espèce qui m'environnèrent. 

Quand je les pus discerner de près, je connus qu'ils avaient la taille et la figure comme nous. Cette aventure me fit souvenir de ce que jadis j'avais ouï conter à ma nourrice, des sirènes, des faunes et des satyres. De temps en temps ils élevaient des huées si furieuses, causées sans doute par l'admiration de me voir, que je croyais quasi être devenu un monstre. Enfin une de ces bêtes-hommes m'ayant pris par le col, de même que font les loups quand ils enlèvent des brebis, me jeta sur son dos, et me mena dans leur ville, où je fus plus étonné que devant, quand je reconnus en effet que c'étaient des hommes de n'en rencontrer pas un qui ne marchât à quatre pattes. 

Lorsque ce peuple me vit si petit (car la plupart d'entre eux ont douze coudées de longueur [1]), et mon corps soutenu de deux pieds seulement, ils ne purent croire que je fusse un homme, car ils tenaient que, la nature ayant donné aux hommes comme aux bêtes deux jambes et deux bras, ils s'en devaient servir comme eux. Et, en effet, rêvant depuis là-dessus, j'ai songé que cette situation de corps n'était point trop extravagante, quand je me suis souvenu que les enfants, lorsqu'ils ne sont encore instruits que de nature, marchent à quatre pieds, et qu'ils ne se lèvent sur deux que par le soin de leurs nourrices qui les dressent dans de petits chariots, et leur attachent des lanières pour les empêcher de choir sur les quatre, comme la seule assiette où la figure de notre masse incline de se reposer.

Ils disaient donc (à ce que je me suis fait depuis interpréter) qu'infailliblement j'étais la femelle du petit animal de la reine. Ainsi je fus, en qualité de tel ou d'autre chose, mené droit à l'hôtel de ville, où je remarquai, selon le bourdonnement et les postures que faisaient et le peuple et les magistrats, qu'ils consultaient ensemble ce que je pouvais être. Quand ils eurent longtemps conféré, un certain bourgeois qui gardait les bêtes rares, supplia les échevins de me commettre à sa garde, en attendant que la reine m'envoyât quérir pour vivre avec mon mâle. 


[1] Environ sept mètres. Une grande taille, couramment attribuée à cette époque aux habitants de la Lune. Voir par exemple le Songe de Kepler et l'esquisse d'explication biophysique qu'il  donne à ce gigantisme.
On n'en fit aucune difficulté, et ce bateleur me porta à son logis, où il m'introduisit à faire le godenot [2], à passer des culbutes, à figurer des grimaces; et les après-dinées il faisait prendre à la porte un certain prix de ceux qui me voulaient voir. Mais le ciel, fléchi de mes douleurs, et fâché de voir profaner le temple de son maître, voulut qu'un jour, comme j'étais attaché au bout d'une corde, avec laquelle le charlatan me faisait sauter pour divertir le badaud, un de ceux qui me regardaient, après m'avoir considéré fort attentivement, me demanda en grec qui j'étais. Je fus bien étonné d'entendre parler en ce pays-là comme en notre monde. Il m'interrogea quelque temps, je lui répondis, et lui contai ensuite généralement toute l'entreprise et le succès de mon voyage. Il me consola, et je me souviens qu'il me dit :
[2] Figurine utilisée par les prestidigitateurs dans leurs tours.
« Hé bien ! mon fils, vous portez enfin la peine des faiblesses de votre monde. Il y a du vulgaire ici comme là qui ne peut souffrir la pensée des choses où il n'est point accoutumé. Mais sachez qu'on ne vous traite qu'à la pareille, et que si quelqu'un de cette terre avait monté dans la vôtre, avec la hardiesse de se dire un homme, vos docteurs le feraient étouffer comme un monstre ou comme un singe possédé du Diable.-»
Il me promit ensuite qu'il avertirait la cour de mon désastre; et il ajouta qu'aussitôt qu'il en avait sur la nouvelle qui courait de moi, il était venu pour me voir; et m'avait reconnu pour un homme du monde dont je me disais, que mon pays était la Lune et que j'étais Gaulois; parce qu'il avait autrefois voyagé, et qu'il avait demeuré en Grèce, où on l'appelait le démon de Socrate [3]; qu'il avait, depuis la mort de ce philosophe, gouverné et instruit à Thèbes, Epaminondas; qu'ensuite, qu'étant passé chez les Romains, la justice l'avait attaché au parti du jeune Caton; qu'après sa mort, il s'était donné à Brutus[4]. Que tous ces grands personnages n'ayant laissé en ce monde à leurs places que le fantôme de leurs vertus, il s'était retiré avec ses compagnons dans les temples et dans les solitudes. 
« Enfin, ajouta-t-il, le peuple de votre Terre devint si stupide et si grossier, que mes compagnons et moi perdîmes tout le plaisir que nous avions autrefois pris à l'instruire. Il n'est pas que vous n'ayez entendu parler de nous, car on nous appelait oracles [Oracle], nymphes, génies, fées, dieux , foyers [Lares, Pénates], lémures, larves, lamies, farfadets [Nains], naïades, incubes, ombres, mânes, spectres et fantômes; et nous abandonnâmes votre monde sous le règne d'Auguste, un peu après que je ne me fus apparu à Drusus[5], fils de Livia, qui portait la guerre en Allemagne, et que je lui eus défendu de passer outre. Il n'y a pas longtemps que j'en suis arrivé pour la seconde fois; depuis cent ans en ça, j'ai en commission d'y faire un voyage, j'ai rôdé beaucoup en Europe, et conversé avec des personnes que possible vous aurez connues.  Un jour, entre autres, j'apparus à Cardan comme il étudiait; je l'instruisis de quantités de choses, et en récompense il me promit qu'il témoignerait à la postérité de qui il tenait les miracles qu'il s'attendait d'écrire. J'y vis Agrippa, l'abbé Trithème, le docteur Faust, La Brosse, César et une certaine cabale de jeunes gens que le vulgaire a connus sous le nom de Chevaliers de la Rose-Croix [6], à qui j'ai enseigné quantité de souplesses et de secrets naturels, qui sans doute les auront fait passer chez le peuple pour de grands magiciens.-»
[6] Sorte d'association mystérieuse qui disait posséder des secrets précieux pour arriver à une rénovation sociale. Le savant Gabriel Naudé, bibliothécaire de Mazarin, publia en 1623 une Instruction à la France sur la vérité de l'histoire des frères de la Rose-Croix.
[3] Les Anciens et les Modernes ont beaucoup discuté sur de démon de Socrate. Plutarque, dans un traité sur ce sujet, auquel d'ailleurs Cyrano fait ici allusion, en citant Epaminondas, dit que ce démon ou génie s'était attaché à Socrate dès sa naissance, qu'il lui donnait une vision sûre, lui servait de guide, l'éclairait dans les choses obscures et impénétrables à la raison humaine, lui parlait par une sorte d'inspiration divine, et dirigeait toutes ses actions. (L'extrait de la préface de 1662).

[4] Allusion au fantôme qui apparut, dit-on, à M. J. Brutus un peu avant la  bataille de Philippes.

[5] Ce trait est rapporté par Dion Cassius (Hist. d'Auguste, ch. XXIII).

Je connus aussi Campanella; ce fut moi qui lui conseillai, pendant qu'il était à l'inquisition dans Rome, de styler son visage et son corps aux postures ordinaires de ceux dont il avait besoin de connaître l'intérieur, afin d'exciter, chez soi par une même assiette les pensées que cette même situation avait appelées dans ses adversaires, parce qu'ainsi il ménagerait mieux leur âme quand il la connaîtrait, et il commença à ma prière un livre que nous intitulâmes De Sensu rerum [7]. J'ai fréquenté pareillement en France La Mothe le Vayer et Gassendi [8]. Ce second est un homme qui écrit autant en philosophe que ce premier y vit. J'y ai connu quantité d'autres gens, que votre siècle traite de divins, mais je n'ai trouvé en eux que beaucoup de babil et beaucoup d'orgueil. 
« Enfin comme je traversais de votre pays en Angleterre pour étudier les moeurs de ses habitants, je rencontrai un homme, la honte de son pays; car certes c'est une honte aux grands de votre État de reconnaître en lui, sans l'adorer, la vertu dont il est le trône. Pour abréger son panégyrique, il est tout esprit, il est tout coeur, et il a toutes ces qualités dont une jadis suffisait à marquer un héros : c'était Tristan l'Hermite; je me serais bien gardé de le nommer, car je suis assuré qu'il ne me pardonnera point cette méprise; mais comme je n'attends pas de retourner jamais en votre monde, je veux rendre à la vérité ce témoignage de ma conscience.

Véritablement, il faut que je vous avoue que, quand je vis une vertu si haute, j'appréhendai qu'elle ne fût pas reconnue; c'est pourquoi je tâchai de lui faire accepter trois fioles : la première était pleine d'huile de talc, l'autre de poudre de projection, et la dernière d'or potable, c'est-à-dire de ce sel végétatif dont vos chimistes promettent l'éternité. Mais il les refusa avec un dédain plus généreux que Diogène ne reçut les compliments d'Alexandre quand il le vint visiter à son tonneau. Enfin, je ne puis rien ajouter à l'éloge de ce grand homme, sinon que c'est le seul poète, le seul philosophe, et le seul homme libre que vous ayez [9]. Voilà les personnes considérables que j'ai conversées; toutes les autres, au moins de celles que j'ai connues, sont si fort au-dessous de l'homme, que j'ai vu des bêtes un peu au-dessus. 

Au reste je ne suis point originaire de votre Terre ni de celle-ci, je suis né dans le Soleil. Mais parce que quelquefois notre monde se trouve trop peuplé, à cause de la longue vie de ses habitants, et qu'il est presque exempt de guerres et de maladies, de temps en temps nos magistrats envoient des colonies dans les mondes des environs. Quant à moi, je fus commandé pour aller au vôtre, et déclaré chef de la peuplade qu'on envoyait avec moi. J'ai passé depuis en celui-ci, pour les raisons que je vous ai dites; et ce qui fait que j'y demeure actuellement, c'est que les hommes y sont amateurs de la vérité, qu'on n'y croit point de pédants, que les philosophes ne se laissent persuader qu'à la raison, et que l'autorité d'un savant, ni le plus grand nombre, ne l'emportent point sur l'opinion d'un batteur en grange quand il raisonne aussi fortement. Bref, en ce pays, on ne compte pour insensés que les sophistes et les orateurs [10].-»

Je lui demandai combien de temps ils vivaient, il me répondit : 
« Trois ou quatre mille ans.-»
Et continua de cette sorte :
[7] Campanella, adversaire déclaré de la vieille école scolastique, dut à la hardiesse de ses pensées d'être accusé d'hérésie et de conspiration contre l'Etat. Il passa vingt-sept ans en prison. il reconnaissait comme principe de toute science l'étude de la nature et prétendait, comme Socrate et Cardan, avoir un démon ou génie familier qui l'assistait souvent de ses conseils.

[8] Voyez la notice biographique en tête de volume.

[9] Tristan l'Hermite, que Cyrano juge ici en ami, fut à la vérité un poète dramaturgique de talent, qui, bien qu'absolument oublié aujourd'hui, brilla cependant à côté du grand Corneille; mais il ne nous est pas revenu que par son caractère et par ses moeurs il méritât un aussi pompeux éloge.

[10] Par orateurs il faut entendre les vains parleurs.

« Pour me rendre visible comme je suis à présent, quand je sens le cadavre, que j'informe presque usé ou que les organes n'exercent plus leurs fonctions assez parfaitement, je me souffle dans un jeune corps nouvellement mort. 
Encore que les habitants du Soleil ne soient pas en aussi grand nombre que ceux de ce monde, le soleil en regorge bien souvent, à cause que le peuple, pour être d'un tempérament fort chaud, est remuant et ambitieux, et digère beaucoup. 
Ce que je vous dis ne vous doit pas sembler une chose étonnante, car, quoique notre globe soit très vaste et le vôtre petit, quoique nous ne mourrions qu'après quatre mille ans et vous après un demi-siècle, apprenez que tout de même qu'il n'y a pas tant de cailloux que de terre, ni tant de plantes que de cailloux, ni tant d'animaux; ainsi il n'y doit pas avoir tant de démons que d'hommes, à cause des difficultés qui se rencontrent à la génération d'un composé si parfait.-»
Je lui demandai s'ils étaient des corps comme nous; il me répondit que oui, qu'ils étaient des corps, mais non pas comme nous, ni comme autre chose que nous estimions telle; parce que nous n'appelons vulgairement corps que ce que nous pouvons toucher; qu'au reste il n'y avait rien en la nature qui ne fût matériel, et que quoiqu'ils le fussent eux-mêmes, ils étaient contraints, quand ils voulaient se faire voir à nous, de prendre des corps proportionnés à ce que nos sens sont capables de connaître, et que c'était sans doute ce qui avait fait penser à beaucoup de monde que les histoires qui se contaient d'eux n'étaient qu'un effet de la rêverie des faibles, à cause qu'ils n'apparaissent que de nuit. Et il ajouta, que comme ils étaient contraints de bâtir eux-mêmes à la hâte le corps dont il fallait qu'ils se servissent, ils n'avaient pas le temps bien souvent de les rendre propres qu'à choir seulement dessous un sens, tantôt l'ouïe comme les voix des oracles, tantôt la vue comme les ardents [feux follets] et les spectres; tantôt le toucher comme les incubes et les cauchemars, et que cette masse n'étant qu'un air épaissi de telle ou telle façon, la lumière par sa chaleur les détruisait, ainsi qu'on voit qu'elle dissipe un brouillard en le dilatant. 

Tant de belles choses qu'il m'expliquait me donnèrent la curiosité de l'interroger sur sa naissance et sur sa mort, si au pays du soleil l'individu venait au jour par les voies de générations, et s'il mourait par le désordre de son tempérament, ou la rupture de ses organes. 

« Il y a trop peu de rapport, dit-il, entre vos sens et l'explication de ces mystères. Vous vous imaginez, vous autres, que ce que vous ne sauriez comprendre est spirituel, ou qu'il n'est point; mais cette conséquence est très fausse, et c'est un témoignage qu'il y a dans l'univers un million peut-être de choses qui, pour être connues, demanderaient en vous un million d'organes tous différents. Moi, par exemple, je connais par mes sens la cause de la sympathie de l'aimant avec le pôle, celle du reflux de la mer, et ce que l'animal devient après sa mort; vous autres ne sauriez donner jusqu'à ces hautes conceptions que par la foi, à cause que les proportions à ces miracles vous manquent, non plus qu'un aveugle ne saurait s'imaginer ce que c'est que la beauté d'un paysage, le coloris d'un tableau, et les nuances de l'iris; ou bien il se les figurera tantôt comme quelque chose de palpable comme le manger, comme un son, ou comme une odeur. Tout de même, si le voulais vous expliquer ce que j 'aperçois par les sens qui vous manquent, vous vous le représenteriez comme quelque chose qui peut être ouï, vu, touché, fleuré, ou savouré, et ce n'est rien cependant de tout cela.-»
Il en était là de son discours quand mon bateleur s'aperçut que la chambrée commençait à s'ennuyer de mon jargon qu'ils n'entendaient point, et qu'ils prenaient pour un grognement non articulé. Il se remit de plus belle à tirer ma corde pour me faire sauter, jusqu'à ce que les spectateurs étant saouls de rire et d'assurer que j'avais presque autant d'esprit que les bêtes de leur pays, ils se retirèrent chacun chez soi. 
J'adoucissais ainsi la dureté des mauvais traitements de mon maître par les visites que me rendait cet officieux témoin, car de m'entretenir avec ceux qui me venaient voir, outre qu'ils me prenaient pour un animal des mieux enracinés dans la catégorie des brutes, ni je ne savais leur langue, ni eux n'entendaient pas la mienne, et jugez ainsi quelle proportion, car vous saurez que deux idiomes seulement sont usités en ce pays, l'un qui sert aux grands, et l'autre qui est particulier pour le peuple. 

Celui des grands n'est autre chose qu'une différence de tons non articulés, à peu près semblables à notre musique, quand on n'a pas ajouté les paroles à l'air, et certes c'est une invention tout ensemble et bien utile et bien agréable; car, quand ils sont las de parier ou quand ils dédaignent de prostituer leur gorge à cet usage, ils prennent ou un luth, ou un autre instrument, dont ils se servent aussi bien que de la voix à se communiquer leurs pensées; de sorte que quelquefois ils se rencontreront jusqu'à quinze ou vingt de compagnie, qui agiteront un point de théologie, ou les difficultés d'un procès, par un concert le plus harmonieux dont on puisse chatouiller l'oreille. 

Le second, qui est en usage chez le peuple, s'exécute par le trémoussement des membres, mais non pas peut-être comme on se le figure, car certaines parties du corps signifient un discours tout entier. L'agitation par exemple d'un doigt, d'une main, d'une oreille, d'une lèvre, d'un bras, d'un oeil, d'une joue, feront chacun en particulier une oraison ou une période avec tous ses membres. D'autres ne servent qu'à désigner des mots, comme un pli sur le front, les divers frissonnements des muscles, les renversements des mains, les battements de pieds, les contorsions de bras; de sorte que, quand ils parient, avec la coutume qu'ils ont pris d'aller tout nus, leurs membres, accoutumés à gesticuler leurs conceptions, se remuent si dru, qu'il ne semble pas d'un homme qui parle, mais d'un corps qui tremble.

Presque tous les jours, le démon me venait visiter, et ses merveilleux entretiens me faisaient passer sans ennui les violences de ma captivité. Enfin, un matin, je vis entrer dans ma logette un homme que je ne connaissais point, et qui, m'ayant fort longtemps léché, me gueula doucement par l'aisselle, et de l'une des pattes dont il me soutenait de peur que je ne me blessasse, me jeta sur son dos, où je me trouvai si mollement et si à mon aise, qu'avec l'affliction que me faisait sentir un traitement de bête, il ne me prit aucune envie de me sauver, et puis ces hommes qui marchent à quatre pieds vont bien d'une autre vitesse que nous, puisque les plus pesants attrapent les cerfs à la course. 
Je m'affligeais cependant outre mesure de n'avoir point de nouvelles de mon courtois démon, et le soir de la première traite, arrivé que je fus au gîte, je me promenais dans la cour de l'hôtellerie, attendant que le manger fût prêt, lorsqu'un homme fort jeune et assez beau me vint rire au nez, et jeter à mon cou ses deux pieds de devant [11]. Après que je l'eus quelque temps considéré : 
« Quoi? me dit-il en français, vous ne connaissiez plus votre ami?-»
Je vous laisse à penser ce que je devins alors. Certes ma surprise fut si grande, que dès lors je m'imaginai que tout le globe de la lune, tout ce qui m'y était arrivé, et tout ce que j'y voyais, n'était qu'enchantement, et cet homme-bête étant le même qui m'avait servi de monture, continua de me parler ainsi : 
« Vous m' aviez promis que les bons offices que je vous rendrais ne vous sortiraient jamais de la mémoire, et cependant il semble que vous ne m'ayez jamais vu !-»
Mais voyant que je demeurais dans mon étonnement  :
[11]  Nous avons vu plus haut que les hommes des États lunaires, quoique conformés comme ceux de la Terre, marchent à quatre pattes : les pieds de devant sont donc les bras.
« Enfin, ajouta-t-il, je suis le démon de Socrate.-»
Ce discours augmenta mon étonnement, mais pour m'en tirer il me dit :
« Je suis le démon de Socrate qui vous ai diverti pendant votre prison, et qui pour vous continuer mes services me suis revêtu du corps avec lequel je vous portai hier.-»
Mais, l'interrompis-je, comment tout cela se peut-il faire, vu qu'hier vous étiez d'une taille extrêmement longue, et qu'aujourd'hui vous êtes très court; qu'hier vous aviez une voix faible et cassée, et qu'aujourd'hui vous en avez une claire et vigoureuse, qu'hier enfin vous étiez un vieillard tout chenu, et que vous n'êtes aujourd'hui qu'un jeune homme ? Quoi donc ! au lieu qu'en mon pays on chemine de la naissance à la mort, les animaux de celui ci vont de la mort à la naissance, et rajeunissent à force de vieillir. 
« Sitôt que j'eus parlé au prince, me dit-il, après avoir reçu l'ordre de vous conduire à la cour, je vous allai trouver où vous étiez, et vous ayant apporté ici, j'ai senti le corps que j'informais si fort atténué de lassitude que tous les organes me refusaient leurs fonctions ordinaires, en sorte que je me suis enquis du chemin de l'hôpital, où entrant j'ai trouvé le corps d'un jeune homme qui venait d'expirer par un accident fort bizarre, et pourtant fort commun en ce pays. Je m'en suis approché, feignant d'y connaître encore du mouvement, et protestant à ceux qui étaient présents qu'il n'était point mort, et ce que qu'on croyait lui avoir fait perdre la vie n'était qu'une simple léthargie, de sorte que, sans être aperçu, j'ai approché ma bouche de la sienne, où je suis entré comme par un souffle. Lors mon vieux cadavre est tombé, et comme si j'eusse été ce jeune homme, je me suis levé, et m'en suis venu vous chercher, laissant là les assistants crier miracle.-»
On nous vint quérir là-dessus pour nous mettre à table, et je suivis mon conducteur dans une salle magnifiquement meublée, mais où je ne vis rien de préparé pour manger. Une si grande solitude de viande lorsque je périssais de faim m'obligea de lui demander où l'on avait mis le couvert. Je n'écoutai point ce qu'il me répondit, car trois ou quatre jeunes garçons, enfants de l'hôte, s'approchèrent de moi dans cet instant, et avec beaucoup de civilité me dépouillèrent jusqu'à la chemise. Cette nouvelle cérémonie m'étonna si fort que je n'en osai pas seulement demander la cause à mes beaux valets de chambre, et je ne sais comment mon guide, qui me demanda par où je voulais commencer, put tirer de moi ces deux mots "Un potage", mais je les eus à peine proférés, que je sentis l'odeur du plus succulent mitonné qui frappa jamais le nez du mauvais riche. Je voulus me lever de ma place pour chercher à la piste la source de cette agréable fumée, mais mon porteur m'en empêcha :
« Où voulez-vous aller? me dit-il, nous irons tantôt à la promenade, mais maintenant il est saison de manger, achevez votre potage, et puis nous ferons venir autre chose. 
- Et où diable, est ce potage? lui répondis-je (presque en colère); avez- vous fait gageure de vous moquer de moi tout aujourd'hui? 

- Je pensais, me répliqua-t-il, que vous eussiez vu, à la ville d'où nous venons, votre maître, ou quelque autre prendre ses repas; c'est pourquoi je ne vous avais point dit de quelle façon on se nourrit ici. Puis donc que vous l'ignorez encore, sachez que l'on n'y vit que de fumée. L'art de cuisinerie est de renfermer dans de grands vaisseaux moulés exprès, l'exhalaison qui sort des viandes en les cuisant; et quand on en a ramassé de plusieurs sortes et de différents goûts, selon l'appétit de ceux que l'on traite, on débouche le vaisseau où cette odeur est assemblée, on en découvre après cela un autre, et ainsi jusqu'à ce que la compagnie soit repue. A moins que vous n'ayez déjà vécu de cette sorte, vous ne croirez jamais que le nez, sans dents et sans gosier, fasse, pour nourrir l'homme, l'office de la bouche, mais je vous le veux faire voir par expérience.-»

Il n'eut pas plutôt achevé, que je sentis entrer successivement dans la salle tant d'agréables vapeurs, et si nourrissantes, qu'en moins de demi-quart d'heure je me sentis tout à fait rassasié. Quand nous fûmes levés : 
« Ceci n'est pas, dit-il, une chose qui vous doive causer beaucoup d'admiration, puisque vous ne pouvez pas avoir tant vécu sans avoir observé qu'en votre monde les cuisiniers, les pâtissiers et les rôtisseurs, qui mangent moins que les personnes d'une autre vacation, sont pourtant beaucoup plus gras. D'où procède leur embonpoint, à votre avis, si ce n'est de la fumée dont ils sont sans cesse environnés, et laquelle pénètre leurs corps et les nourrit ? Aussi les personnes de ce monde jouissent d'une santé bien moins interrompue et plus vigoureuse, à cause que la nourriture n'engendre presque point d'excréments, qui sont l'origine de presque toutes les maladies. Vous avez possible été surpris lorsque avant le repas on vous a déshabillé, parce que cette coutume n'est pas usitée en votre pays; mais c'est la mode de celui-ci et l'on en use ainsi, afin que l'animal soit plus transpirable à la fumée. 
- Monsieur, lui repartis-je, il y a très grande apparence à ce que vous dites, et je viens moi-même d'en expérimenter quelque chose; mais je vous avouerai que, ne pouvant pas me débrutaliser si promptement, je serais bien aise de sentir un morceau palpable sous mes dents.-»
Il me le promit, et toutefois ce fut pour le lendemain, à cause, dit-il, que de manger sitôt après le repas, cela me produirait une indigestion. Nous discourûmes encore quelque temps, puis nous montâmes à la chambre pour nous coucher.
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