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François de Curel

François de Curel est un écrivain français né à Metz en 1854, mort en 1928. II fut élève de l'École centrale, mais, peu après en être sorti, se tourna vers la littérature. Ses deux premiers ouvrages furent des romans, l'Été des fruits secs (1885) et le Sauvetage du grand-duc (1889). Depuis lors, il n'a plus écrit que pour la scène.

II donna, au Théâtre-Libre, l'Envers d'une sainte (1893) et les Fossiles (1900), peinture d'une certaine noblesse provinciale. Il fit jouer, en 1893, l'Invitée, comédie d'analyse morale, et publia, la même année, l'Amour brode, d'une psychologie plus complexe. La Figurante (1896) et le Coup d'aile (Théâtre-Antoine, 1906) renferment des parties admirables. Mais les oeuvres dans lesquelles le talent à la fois idéaliste et amer de François de Curel s'est élevé le plus haut sont : le Repas du lion, ample fresque sociale (1898); la Nouvelle Idole (1899), tragédie de l'héroïsme scientifique; la Fille sauvage (1902), qui montre un être pour ainsi dire primitif en conflit avec la civilisation; l'Anne en folie (1919), étonnant tableau de l'instinct sexuel confronté avec l'intelligence. La Danse devant le miroir (1913) est en quelque sorte une réplique de l'Amour brode. En 1923, une comédie gaie, presque légère, l'Ivresse du Sage, contrastait avec Terre inhumaine (jouée la même année), beau drame du temps de guerre, où se défient et se mesurent l'amour et le devoir patriotique.

François de Curel, élu membre de l'Académie française en 1918, fut un des meilleurs dramaturges de son temps, un de ceux qui, après Ibsen, ont su le mieux faire vivre des idées à la scène. Son style est à la fois sobre et imagé. (G.-F.).
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La Fille sauvage

 «  PAUL. - Mes livres sont des ouvrages fort abstraits destinés à quelques rares savants; mais je me ferais scrupule d'écrire une ligne qui diminuerait la foi dans les âmes simples qui en ont encore besoin.

TOTILO. - Je m'étonne, si tu crois une religion fausse, que tu croies cette religion bonne.

PAUL. - Hier, je dormais mal, je me suis levé de grand matin et, après avoir ouvert ma fenêtre, j'y suis resté un moment accoudé, prenant le frais. Il faisait à peine jour et, de temps en temps, de gros rats sortaient de l'écurie d'en face et venaient trotter dans la cour sous les platanes. Pendant que l'un d'eux joue ainsi, un moineau qui se réveille fait tomber une large feuille qui vient planer juste au-dessus du rat. Hop! celui-ci fait un bond de côté et se sauve, persuadé qu'un ennemi terrible fond sur lui du haut des airs. Parce que des feuilles mortes voltigent au-dessus du pavé, trouverais-tu prudent de conseiller au rat de négliger l'instinct qui le porte à fuir les êtres vivants qui se meuvent dans le ciel?

TOTILO. - Oh non!... Le faucon tombe sur le dos du rat et l'emporte!

PAUL. - Tu vois donc qu'il ne faut pas traiter à la légère les instincts qui parfois nous égarent... Parce qu'une religion te fait courber la tête devant un Dieu problématique, garde-toi de négliger les avertissements qui tombent du ciel.

TOTILO. - Je ne conseillerai jamais à un rat d'avoir peur d'une feuille.

PAUL. - Tu seras cause de sa mort. Un beau jour, il se débattra sous la serre du faucon avant d'avoir fait la différence entre l'oiseau et la feuille.

TOTILO. - Mais l'oiseau existe, lui! et Dieu nulle part, d'après toi. Adorer rien, comment cela peut-il être bon?

PAUL. - Défais-toi donc de l'idée qu'en dehors du réel il n'y a pas le moindre profit à recueillir. Une fable? Tu sais ce que c'est? Du premier au dernier mot, tout y est tromperie et pourtant on ne l'écoute pas sans recevoir une leçon de sagesse. Eh bien! depuis son apparition sur cette terre, l'homme se raconte à lui-même une fable sacrée qui peu à peu l'a fait très grand. Marie vient de nous montrer les gens de sa tribu recevant en rêve les conseils des ancêtres : c'est la fable divine, sous une forme très humble, qui déjà leur apporte ses bienfaits. Les esprits des morts font la police de ces pauvres campements, y mettent un peu de cohésion, un commencement de discipline. Lutter pour la vie avec l'alliance des âmes immortelles, n'est-ce pas doubler les chances de victoire? Que demain un guerrier particulièrement redouté meure, on enverra son esprit au plus profond des cieux, jouer avec la foudre. Voilà un dieu!

TOTILO. - Comment les peuples vont-ils plus haut derrière ces morts qui ne marchent pas?... Suivre des vivants, à la bonne heure!

PAUL. - Précisément! L'humanité éprouve un tel besoin d'être guidée qu'elle ne renonce pas à ses grands hommes, même lorsqu'ils meurent... Avec une religion qui éternise le héros, un peuple n'est jamais à court de modèles. Veux-tu civiliser tes compatriotes et leur offrir à peu ce frais les grands hommes qui leur manquent? ouvre-leur la porte de nos temples. Ils y puiseront à pleines mains dans un trésor d'idéal accumulé par nous, sous formes d'anges, d'apôtres, de martyrs, de saints admirables de tous les temps et de tous les climats.

TOTILO. - Tes anges, tes apôtres, tes martyrs et tes saints pas faits pour nous... Il y a gens d'Europe, il y a gens d'ailleurs.

PAUL prend Marie par l'épaule et l'amène devant Totilo. - Cette petite! Tu ne diras pas qu'elle n'est pas d'ailleurs! Certainement on lui a développé l'esprit par d'autres moyens; mais si on ne l'avait pas saturée de christianisme, elle n'en serait pas où elle en est.

TOTILO, sceptique. - Tu crois, Paul?

PAUL. - Pas longtemps après son arrivée en France, je suis allé la voir au couvent. Elle était encore terriblement bornée, mais en une seule phrase elle a trouvé moyen de m'apprendre qu'elle priait pour les hommes du monde entier, chrétiens, païens, amis, ennemis, malheureux de toutes sortes. En l'interrogeant, j'ai constaté que je n'avais pas devant moi une perruche récitant une formule dévote; non, elle avait conscience d'être unie par un lien moral à l'universalité des hommes. Ces idées-là, vois-tu, sont à la base de toute civilisation vraiment grande, et pour y arriver par la seule logique humaine les Amaras mettront des siècles. Deux ans ont suffi pour en pénétrer cette enfant.

MARIE. - Mais la religion n'a pas tout fait pour moi!... J'apportais de là-bas un commencement... Il y a chez mes frères les sauvages des choses bonnes et des choses mauvaises, sans qu'aucun dieu les ordonne ou les défende. Il est permis de voler le bien d'un étranger, mais pas celui d'un membre de la tribu. Chaque tribu possède sa marque : trois ou quatre lignes entrelacées suivant un dessin très simple. Lorsque je parcourais les bois et que je trouvais un animal pris dans une trappe, j'abandonnais l'animal au piégeur inconnu, dès que sur la trappe j'avais aperçu la marque de mon campement. Pourtant, presque toujours, j'avais bien faim!...

PAUL. - Bravo, Marie!... Tu as du bon sens. Oui, l'instinct de moralité existe indépendamment de toute croyance.

MARIE. - Pourquoi ne pas cultiver cet instinct, au lieu de m'épouvanter avec des fantômes? (Elle prononce les derniers mots avec un geste menaçant de son poing fermé).

PAUL, souriant. - C'est aux fantômes que tu montres le poing?... Prends garde!... Ils ont personnifié ton idéal : c'est toi-même que tu insultes!

MARIE. - Ce ridicule, qui en est cause? ... Au moins, à l'avenir, me traiterez-vous en personne sérieuse? ... Vraiment, vous le pouvez... Toute pensée grande me remplit d'enthousiasme et ce qui est beau m'attire invinciblement... (Paul reste songeur.) Vous ne croyez pas?

TOTILO, à Paul. - Pourquoi prends-tu cet air-là? (Montrant Marie.) Ce n'est pas gentil pour elle!

PAUL. - Mon silence n'a rien de blessant pour Marie... Ses paroles m'ont fait songer au drame qui se renouvelle sans cesse au sein des sociétés, et que voici... Chaque fois qu'un peuple atteint un haut degré de civilisation, il découvre les invraisemblances de sa religion et perd la foi; mais aussitôt il entre en décadence, les égoïsmes deviennent féroces, et tout s'effondre dans une mêlée furieuse. De là cette contradiction singulière qu'on fait de prodigieux efforts vers la vérité, et qu'on ne survit pas à l'erreur. Loi fatale, que l'histoire universelle démontre.

TOTILO. - En Europe, tu n'as pas peur d'un danger pareil?

PAUL. - Je crois fermement que nous établirons le règne de la raison. Alors, l'heure la plus glorieuse de l'histoire du monde aura sonné...

TOTILO. - On a donc trouvé quelque chose qu'autrefois on ne connaissait pas? Quelque chose qui empêche que chacun aime trop soi?

PAUL. - Oui... Le sentiment de la dignité humaine qui suffit pour inspirer le respect de soi-même et des autres...

TOTILO. - Dignité!... Ces grands mots-là, tu sais, difficiles pour moi...

PAUL. - Le plus ancien livre connu, la Bible, raconte qu'autrefois les hommes ont entrepris de construire une tour tellement haute, qu'elle devait toucher les étoiles... Eh bien! les hommes de notre époque s'efforcent d'élever une tour nouvelle, construite avec des vertus, des énergies et des courages, qui dominera dans le ciel les paradis déserts.

TOTILO. - A quoi servira-t-il d'être là-haut, si les hommes ne rencontrent plus les dieux?

MARIE, dans un élan d'enthousiasme vers Paul. - Ils se rencontreront les uns les autres et admireront des âmes si nobles!...».
 

(F. de Curel, Fragment de l'acte IV de la Fille Sauvage. - Ce passage, qui existait dans la version primitive de la pièce, ne figure plus dans l'édition définitive publiée en 1919.).
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Dictionnaire biographique
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