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Courteline

Georges Moinaux, dit Georges Courteline) est un auteur né à Tours le 25 juin 1858, et mort à Paris le 25 juin 1929. Son père, Jules Moinaux, étant venu s'installer à Paris, l'enfant commença ses études dans une petite école de la rue de Bellefond. Quelques biographes assurent que Georges Moinaux fut élève aussi dans un modeste établissement de la rue des Batignolles, en face de la mairie du XVIIe arrondissement, et qui aurait vu passer d'autres futures célébrités parisiennes.
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Georges Courteline.
Georges Courteline (1858-1929).

A l'époque de la Commune, Jules Moinaux s'était réfugié avec sa famille à Meaux, que les Prussiens occupaient et qui, comme beaucoup de villes de province, était devenue le Coblentz de petits bourgeois parisiens exilés à l'intérieur du pays. L'insurrection ayant été réprimée, la famille Moinaux rentra dans la capitale; mais le jeune Georges Moinaux, alors âgé de treize ans, fut laissé interne au collège de Meaux. Il devait passer dans ce collège de province six années qui, à l'en croire, furent les plus malheureuses de sa vie. «Ah! le sale temps! » s'écrie-t-il quelque part. Son naturel bon sens et déjà agressif était offusqué par les vexations inutiles et les mille taquineries de la discipline étroite qui sévissait alors dans les lycées et les collèges. Durant ces six années-là, Georges Moinaux passa pour un cancre aux yeux de ses professeurs et de ses maîtres d'étude et, chose plus grave, pour un mauvais esprit. Quand, par hasard, il n'était pas consigné, il « sortait » chez un correspondant, Meldier, personnage qu'il nous dépeint sous des couleurs peu sympathiques dans un de ses contes les plus drôles et les plus émouvants et qui a pour titre : l'Oeil de veau.

Cependant, à mesure qu'il avançait dans ses études, le jeune élève prenait goût au latin et se découvrait une inclination poétique. Il montrait ses essais à son professeur de rhétorique, Gustave Rivet, futur journaliste et homme politique, et Gustave Rivet ne le décourageait pas. Bien qu'il mordit mollement au grec et aux mathématiques, il passa la première partie du baccalauréat ès lettres, et son père le fit revenir à Paris pour achever ses études au collège Rollin. Mais le langage et les spéculations de la philosophie le rebutaient; il refusa énergiquement de passer la seconde partie du baccalauréat et, son père l'ayant mis en demeure de se choisir un gagne-pain, il entra, on ne sait trop comment, au contrôle de l'administration des Bouillons Duval, rue Saint-Fiacre. Là, il vérifiait les fiches qui portent l'addition de chaque client; mais quand il apprit que toute caissière coupable d'une erreur au détriment de la maison devait de sa poche « faire la différence », il se mit résolument à changer les francs en centimes.

Il fut mis assez vite en congé et son père lui fit comprendre qu'il ne lui restait plus qu'à s'engager. C'est ainsi que Georges Moinaux devint cavalier de deuxième classe au 13e régiment de chasseurs, en garnison à Bar-le-Duc. La vie de quartier ne lui souriait pas plus que la vie de collège. En outre, il n'était pas robuste extrêmement; après quatre mois d'un service intermittent (il ne monta jamais à cheval), il fut envoyé pour six mois en congé de convalescence. Mais, pendant ces quatre mois, ses yeux avaient vu, ses oreilles avaient entendu, et le cavalier sans monture, observant et écoutant ses camarades, avait amassé dans sa mémoire les thèmes des scènes militaires qu'il devait écrire plus tard, les plus extraordinaires bouffonneries qui aient jamais fait rire par la simple expression de la vérité à peine grossie.

Il était donc en congé; mais il ne voulait plus remettre les pieds au quartier, et, à force d'entêtement, il parvint à se faire définitivement réformer. Ce n'était pas qu'il fût antimilitariste. Il aima toujours l'ordre dans la rue et la sécurité pour son pays; mais si, dès cette époque, il comprenait la nécessité qu'il y eût une armée, ce qu'il admettait moins facilement, c'était la nécessité que lui, Georges Moinaux, devint, pour cinq ans, une des cellules de cet organisme.

Le voilà donc délivré du service militaire; son père fait agir ses relations avec le ministre Flourens et obtient l'entrée de son fils, sans examen et encore qu'il ne fût qu'à demi-bachelier, à la Direction des Cultes, aux appointements mensuels de 233,33 F. Là encore, il observe des scènes amusantes et des personnages comiques; là encore il s'indigne d'une routine absurde et de formalités imbéciles; mais il ne veut pas passer son temps et sa jeunesse dans un travail qui lui paraît d'une parfaite inutilité; il s'entend avec un expéditionnaire qui, malgré une irréprochable assiduité et une conviction réelle, ne gagne que 1400 francs par an. Moyennant l'abandon par Georges Moinaux de 50% de ses appointements, cet employé modèle se charge de faire, outre la sienne propre, la besogne de son collègue, ami de la liberté, d'imiter la signature sur la feuille de présence et d'aller porter, à la fin de chaque mois, au suppléé qui l'attend régulièrement dans un café en faisant des vers, les 116,66 F qui lui reviennent.

Cette combinaison dura jusqu'au jour où le remplaçant, atteint du mal du pays, voulut prendre un congé. Alors, plutôt que de rentrer au ministère, Georges Moinaux aima mieux remettre sa démission à son directeur, Dumay. Quand cet homme, plein d'indulgence et de prévoyance, connut que son subordonné entendait gagner sa vie toujours avec sa plume, mais d'une façon plus littéraire que dans les bureaux, il lui conseilla de rester titulaire de son poste et de se faire mettre en disponibilité pour aussi longtemps qu'il lui plairait. Touché de ce procédé, Georges Moinaux acquiesça et retourna à la bataille littéraire.

Il avait déjà collaboré sans lourdeur au Publicateur de Meaux, puis fondé avec Jacques Madeleine et Georges Millet une revue mensuelle, le Paris moderne, pour laquelle il avait obtenu la collaboration de Catulle Mendès, de Théodore de Banville, de José-Maria de Heredia. Ce jeune directeur pittoresque, gavroche et lyrique, gouailleur et enthousiaste, et qui par-dessus tout aimait avec ferveur la littérature, avait su plaire à ces poètes déjà célèbres. C'est dès cette époque qu'il commença avec Catulle Mendès une amitié qui n'eut jamais de défaillance. Il avait pris le pseudonyme de Courteline; il ne voulait rien emprunter à l'éclat du nom de son père, Jules Moinaux, à qui la rubrique des Tribunaux comiques avait conféré une sorte de notoriété. Lui-même n'écrivait encore que des fantaisies précieuses et galantes; mais son observation ironique apparut lorsqu'il donna des chroniques aux Petites nouvelles quotidiennes, auxquelles collaboraient Armand Silvestre, Eugène Chavette, Paul Arène, Gyp, Charles Monselet et aussi Jules Moinaux.

Tout de suite, il s'attaqua à la lenteur, aux erreurs et aux manies de l'administration.
Un journaliste ayant affirmé que la soupe du soldat était toujours succulente, Courteline, qui savait à quoi s'en tenir, sous ce titre : la Soupe, conta une petite affaire à laquelle il avait assisté au régiment, et cette nouvelle, dans laquelle le jeune auteur montrait une verve mordante, fit scandale; il y eut des polémiques. Cela se passait en 1884; c'était le temps où, avec des livres comme le Cavalier Miserey, d'Abel Hermant, et Sous-Offs, de Lucien Descaves, la jeune littérature osait parfois critiquer quelques routines et quelques abus dans l'armée. Tout naturellement, Georges Courteline poursuivit cette veine, avec un succès toujours grandissant et, en 1886, il publia son premier recueil de croquis militaires : les Gaietés de l'Escadron (1886), plus tard remanié sous un nouveau titre : le 51e chasseurs (1887).

Déjà, il mettait cette existence régulière dans la bohème, une bohème on pourrait dire bourgeoise, et qui fut la sienne jusqu'au jour où la maladie, puis l'infirmité le confinèrent au foyer. Il passait une grande partie de sa journée au café Le café a aussi ses «-ronds-de-cuir ». Courteline aimait l'atmosphère du café, et sa camaraderie nombreuse et facile. Dans les établissements qu'il fréquentait, il traînait toujours avec lui une volumineuse serviette bourrée de journaux et de papiers; il écrivait, ou bien il jouait à la manille, ou bien il discutait avec passion sur des questions le plus souvent d'actualité; d'une voix perchée, légèrement enrouée et comme blessée, il lançait des affirmations pleines de bon sens et de logique sous des apparences paradoxales. Il supportait mal la contradiction, et même se fâchait. Chaque soir, il s'en allait à Saint-Mandé dîner chez ses parents; mais avant de prendre son train, il ne manquait pas de s'arrêter au café-buffet de la gare de la Bastille, où il écrivait encore quelques lignes.

Physiquement, il était de taille moyenne; la figure était très fine; yeux gris, nez busqué, front haut, lèvres minces, le poil négligé, il portait assez longs des cheveux assez raides et que, par raison d'économie, il coupait lui-même, ce qui ne lui donnait pas l'air d'un gandin ou d'un gommeux ou d'un smart; d'ailleurs la mode ne fut jamais l'aîné de ses soucis et on l'a vu en redingote noire, bottines à élastiques, pantalon jaune en pied de table, et chapeau haut de forme mal repassé, repeindre une ancienne boutique de marchand de vins qu'il habita, rue d'Orchampt, à Montmartre.

Il avait été marié deux fois. Il vécut les dernières armées à Saint-Mandé, auprès de sa seconde femme, qui fut pour lui, jusqu'à ses derniers moments, d'un dévouement admirable. Il avait été nommé de l'Académie Goncourt en 1828; il était déjà malade, et il eut une vieillesse physiquement misérable. Il subit à plusieurs reprises de douloureuses amputations; il supporta ces épreuves avec une belle résignation et une sorte de joyeuse sérénité qui faisaient l'admiration de nombreux amis qui ne cessèrent de l'entourer.

On ne peut pas parler de l'oeuvre de Courteline sans insister sur le détail de sa curieuse vie privée, car son oeuvre tout entière est conditionnée par sa vie, Il avait coutume de dire : « je n'ai aucune imagination ».  Et, de fait, il ne fit jamais que conter ce qu'il avait vu; il n'est une seule de ses oeuvres, conte ou fantaisie, roman ou pièce de théâtre, qui ne soit le récit d'une aventure, d'un incident, d'un événement vécu ou observé par lui. Il a dit ses étonnements, ses exaspérations et ses rancunes de collégien, de cavalier de deuxième classe et de fonctionnaire avec un sens du haut comique, malgré l'apparente bouffonnerie. 

Choisir dans son oeuvre, depuis les Gaietés de l'escadron jusqu'aux Linottes, son dernier livre, est difficile. Il faudrait presque tout citer : le Train de 8 h 47, les Femmes d'amis, Messieurs les ronds-de-cuir; puis, au théâtre, Lidoire, Un client sérieux, Boubouroche, la Paix chez soi, la Peur des coups, ont l'étoffe de classiques. Oeuvres brèves, mais qui gagnent en intensité ce qu'elles perdent, si c'est une perte, en développements. II avait le travail assez pénible; longtemps après qu'il eut cessé de «-produire », il revit ses écrits avec une rare conscience, les remania, les refondit, les expurgea. Il ne reprit pas moins de sept fois les Linottes.

On l'a comparé à Molière et, par endroits, cette comparaison n'est pas hyperbolique. Les contemporains du grand poète comique l'appelaient : le peintre et le contemplateur. Ces appellations conviennent à Georges Courteline. Chez lui, la farce toujours à base de vérité n'est pas autre chose, on l'a remarqué, que mélancolie,  indignation, misanthropie transposées; combat aussi de l'honnête homme contre la bêtise à front de taureau. Mais avec sa vision synthétique, schématique même, Courteline n'a jamais abordé un ouvrage de longue haleine, et I'on peut dire que son oeuvre est à celle de Molière, ce que la Conversion d'Alceste est au Misanthrope. Ses pièces sont en un acte pour la plupart, quelquefois en deux actes. Il n'a écrit de plus longues pièces qu'avec des collaborateurs.

Il avait une étonnante mémoire, tant visuelle qu'auditive. Le milieu où s'était déroulée chaque scène rapportée par lui était resté présent à son esprit jusque dans ses moindres détails, avec l'attitude, les gestes, les réflexions des principaux personnages et des comparses, le son et l'inflexion de leur voix, et il est peu de diseurs d'histoires qui aient raconté avec autant de relief et de vie.

Rarement satiriste a su mettre en action, d'une façon plus directe, avec plus d'âpre et joyeuse humeur, les abus qu'il voulait combattre, les faiblesses ou les lâchetés qu'il voulait bafouer. Sa modestie n'était pas feinte. Il s'étonnait de son succès, croyait avoir « raté » sa carrière en ne se consacrant pas à la poésie, et aux jeunes gens qui l'appelaient : « Maître », il disait, avec sa brusquerie bougonne : « Bon, ça va! Appelez-moi Courteline. »

Comme tous les écrivains de valeur, il n'était jamais content de ce qu'il avait écrit. Constamment, il améliorait son style pour le rendre à la fois plus expressif et plus dépouillé. Chez lui la tenue assez recherchée du style alterne avec le laisser aller du langage populaire. Il disait : « Ma phrase se moque d'elle-même »; mais lui-même se moquait de lui-même, n'échappait pas à sa propre ironie, ce qui est le signe d'une grande clairvoyance et d'une grande sincérité. Quand il critiquait, morigénait, blaguait la pauvre humanité, il savait bien qu'il faisait partie de cette humanité dont il eût souhaité bien sincèrement qu'elle fût meilleure et plus heureuse; mais quand il mourut, après un long silence, il y avait longtemps qu'il avait renoncé à cette espérance. (Maurice Donnay).

Voici la chronologie des oeuvres de Courteline :

Les Gaietés de l'escadron (1886) : le 51e chasseurs (1887); les Femmes d'amis (1888); les Têtes de bois (1889); Madelon, Margot et Cie (1890); Potiron (1890); la Vie de Caserne, le Train de 8 h 47 (1891); la Vie de caserne, Lidoire (1891); Lidoire et La Biscotte (1892); Boubouroche (1893); Boubouroche, pièce en deux actes (1893); les facéties de Jean de la Butte (1893); Ah! jeunesse! (1894); Ombres parisiennes (1894); la Peur des coups (1895); le Droit aux étrennes (1896); les Sans-Chenil (1896); Un client sérieux (1897); Gros chagrins (1898); Hortense, couche-toi (1898); Voiture versée, comédie (1898); Une lettre chargée (1899); l'Article 330, comédie en un acte (1901); Victoires et conquêtes, fantaisie en un acte (1902); Un Monsieur qui a trouvé une montre, l'Honneur des Brossarbourg (1905); Coco, Coco et Toto (1905); Dindes et grues (1905); Femmes d'amis (1905); l'Ami des lois (1905); les Gaietés de l'escadron, le Capitaine Marjavel (1905); les Gaietés de l'escadron, le Farouche Laigrepin (1905); le Miroir concave (1905); les Gaietés de l'escadron, le Père Machin Chouette (1905); les Fourneaux (1905); Margot (1905): Messieurs les Ronds-de-cuir (1905); les Gaietés de l'escadron, pièce en trois actes, en collaboration avec Ed. Norès (1905); la Conversion d'Alceste (1905); Mentons bleus, en collaboration avec Dominique Bonnaud (1906); Sinjoro Badin (1907); J'en ai plein le dos de Margot, deux actes, en collaboration avec Pierre Wolff (1909); les Linottes (1912) ; et plusieurs préfaces.
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