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Les
trois derniers voyages
Le deuxième
voyage (1493-1496).
L'escadre destinée à conduire
une seconde fois Christophe Colomb au delà
de l'Océan fut rassemblée à Bermeo en Biscaye
dès juillet 1493; on en changea la destination afin de porter Boabdil
en Afrique, mais une autre escadre plus considérable fut armée
dans les ports d'Andalousie .
Elle comprenait 17 caravelles, grandes et petites; elle portait de 12 000
à 13 000 hommes; probablement un millier de marins, des officiers,
50 pages ou écuyers, 20 lanciers montés, 12 religieux destinés
à convertir les Indiens, des fonctionnaires et des domestiques,
5 pour Colomb. Un seul officier avait été du premier voyage;
mais des gens importants de la cour venaient cette fois. Parmi les voyageurs
nous citerons Giacomo ou Diego Colombo ou Colon, le plus jeune frère
de Christophe; Alonso de Ojeda, l'astrologue
Antonio de Marchena, le père Bernardo Boïl (de Saint-Vincent-de-Paul),
le premier prêtre qui ait officié au nouveau monde, l'oncle
et le père de Las Casas, le gentilhomme
aragonais
Pedro Margarite; Juan Ponce de Léon, enfin
Juan
de la Cosa. Les frais furent payés par le duc de Medina Sidonia,
qui prêta cinq millions de maravedis, et par les confiscations faites
sur les Juifs .
La flotte partit de Cadiz le 25 septembre
1493; de l'île de Fer le 13 octobre; le médecin Chanca nous
a laissé une bonne relation du voyage. Dès le 3 novembre
on aperçut des terres: une île basse, sans rade, ni port,
qui fut baptisée la Désirade; une autre haute et plus grande
qui fut baptisée la Dominique (c'était un dimanche); enfin
une troisième inhabitée qui reçut le nom de la galère
amirale, Marie-Galante. Le lendemain on aborda à une quatrième
que Christophe Colomb nomma la Guadeloupe ,
exécutant une promesse faite aux religieux de Notre-Dame de Guadalupe
en Estremadure. Dans ces parages on constata la présence de cannibales,
plus civilisés du reste et plus énergiques que les Indiens
des Bahamas
et de Cuba .
Continuant sa route vers le Nord, la flotte reconnut successivement Montserrat ,
Santa Maria la Redonda, Antigua ,
Saint-Martin, Sainte-Croix, les îles Vierges ;
le 16 novembre, on mouilla à Porto-Rico ;
le 22 on retrouva Hispaniola, en un point appelé par les indigènes
Haïti .
On se rendit en hâte à Navidad où l'on espérait
trouver enrichis les colons laissés un an auparavant. On ne retrouva
que les cadavres de quelques-uns; tous étaient morts, leur fort
avait été brûlé. Le prince du pays, Guacapagari,
s'excusa mal, alléguant des maladies, une agression venue d'une
autre tribu. On ne vengea pas le massacre. Un autre établissement
fut créé à quelque distance, à Isabella; les
ruines de cette première ville européenne du nouveau monde
subsistent encore.
Le 2 février 1494, Christophe
Colomb renvoya douze de ses navires en Espagne sous le commandement
de Antonino de Torres, rapatriant les malades. Lui-même fit, après
Ojeda, une expédition dans l'intérieur, fonda un fort près
de montagnes aurifères; il se croyait au pays d'Ophir ,
célèbre depuis Salomon .
Laissant à Isabella son frère Diego comme administrateur,
il partit le 24 avril 1494 avec trois navires, pour revoir le continent,
c.-à-d. Cuba .
Il en côtoya la côte méridionale, découvrit la
Jamaïque (13 mai), qu'il nomma Santa Gloria, il y fut attaqué
par les indigènes dont les canots mesuraient jusqu'à 96 pieds
de long, les défit aisément et revint à Cuba; il vit
les îles qu'il appela Jardin de la Reine, mais ne continua pas sa
roule vers l'Ouest; il eût vu que Cuba était une île
et fût arrivé au Mexique
ou au Yucatan. Ses provisions s'épuisant, il revint à Isabella
(29 septembre 1494) où il retrouva son frère Barthélemy
qu'il n'avait pas vu depuis huit ans. On le lui avait expédié
avec trois caravelles pour le ravitailler.
Dans la colonie naissante les aventuriers
gentilshommes, à leur tête Pedro Margarita, avaient opprimé
les Indiens, s'étaient querellé avec les autres colons et,
s'emparant des navires de Barthélemy Colomb, s'étaient rembarqués
pour l'Espagne .
Un nouveau renfort fut amené par Torres dans quatre caravelles.
L'amiral entassa sur celles-ci cinq cents Indiens qui furent vendus comme
esclaves à Séville, malgré l'opposition de la reine
Isabelle.
Sans l'intervention de la souveraine, Christophe Colomb
eût régulièrement organisé ce trafic qu'il espérait
très lucratif. Il fut ensuite malade cinq mois. Au printemps de
1495, il combattit les Indiens, hostiles depuis les violences de Margarita.
Effrayés par les chevaux, ils furent aisément vaincus dans
la savane de Matanya (avril 1495); leur cacique Caonabo fut pris. Cependant
les intrigues de ses ennemis en Espagne l'inquiétaient; on avait
violé son privilège en autorisant tout le monde à
rechercher de nouvelles terres trans-océaniques et à y commercer.
Il laissa le gouvernement de la colonie à son frère Barthélemy
et revint en Espagne (10 mars-11 juin 1496).
Christum
Ferens, fac-simile de la signature de Colomb.
Affaibli par la maladie, blessé
dans son orgueil, Christophe Colomb devenait de
plus en plus mystique .
Il débarqua sous une robe de bure, ceint du cordon de Saint-François.
Il s'attachait à son idée de la fin prochaine du monde, vers
l'an 1656, attribuait ses découvertes aux prophéties d'Isaïe ,
déclarait que leur principal effet était d'avoir retrouvé
le Paradis terrestre
et qu'il était indispensable de consacrer les bénéfices
de ses entreprises à la délivrance de Jérusalem .
S'entourant d'une mise en scène savante, revêtant ses Indiens
captifs de parures d'or, l'amiral des Indes se rendit à la cour.
Celle-ci était occupée d'affaires de la plus haute gravité,
guerre avec la France ,
mariage des héritiers des couronnes d'Espagne
avec ceux de la maison d'Autriche et de Bourgogne .
Christophe Colomb fut bien accueilli, ses privilèges, la nomination
de son frère Barthélemy comme andelantado, confirmés.
Mais on ne pouvait s'occuper surtout de lui. Ne trouvant pas assez de colons
pour Hispaniola ,
il eut la fâcheuse idée de recruter des criminels. Il entra
en lutte avec l'évêque Fonseca, préposé aux
affaires de l'Inde. Il fut ainsi retenu deux ans en Espagne.
Le troisième
voyage (1498-1500).
Le 30 mai 1498, Christophe
Colomb appareilla de San Lucar de Barrameda avec six caravelles, portant
deux cents hommes, sans compter les marins. Pour éviter des corsaires
français, il passa par Madère; le 21 juin il était
à l'île de Fer. Il divisa son escadre, envoya trois caravelles
directement à Hispaniola ;
avec les trois autres il alla aux îles du cap Vert, puis mit le cap
vers l'Ouest le 4 juillet 1498, dans l'intention d'explorer la zone torride,
où il jugeait devoir trouver les épices et les pierres précieuses.
Le 31 juillet, il apercevait l'île de la Trinité, la plus
méridionale des petites Antilles. Ce voyage ne nous est connu que
par Las Casas qui a fait une copie d'une relation
de Colomb. On ne se rend pas un compte très net de l'itinéraire
parcouru; la question a son intérêt puisqu'il s'agit de la
découverte de l'Amérique du Sud et du continent (déjà
vu au Nord par Cabot en 1497).
Christophe Colomb
n'avait jusque-là abordé que des îles, malgré
son illusion persistante au sujet de Cuba .
Nous suivons le récit de Harrisse. Le 3 août 1498 Colomb lève
l'ancre à la Punta del Arenal (dans l'île de la Trinité),
traverse le golfe de Paria, évite les écueils de la Bouche
du Dragon et atterrit à la pointe Peña; il longe la côte
de Paria au Sud-Ouest, et le 5 août mouille dans la baie Pato où
il fait débarquer ses hommes qui prennent possession du pays au
nom du roi d'Espagne .
Il avait navigué dans le golfe sur des eaux douces, ce qui lui prouva
le voisinage d'un grand fleuve (l'Orénoque). Il reconnut aussi que
les tourbillons du golfe de Paria provenaient du choc de ces masses d'eau
fluviale avec les courants maritimes et que l'île de la Trinité
était un fragment séparé de la terre ferme par la
violence des eaux. Mais à ses observations, il joint les élucubrations
les plus bizarres. D'une étude mal conduite sur la situation de
l'étoile polaire ( Petite Ourse ),
il infère que la Terre
n'est pas sphérique ( Histoire
de la géodésie ),
comme il l'a toujours lu, mais a la forme d'une poire; le sommet de la
poire serait près de l'équateur
dans la région qu'il vient d'explorer. Il n'hésite pas à
y placer le Paradis terrestre
dont l'Orénoque serait un des quatre fleuves .
Abandonnant l'exploration du continent,
Christophe
Colomb se dirigea vers sa colonie d'Hispaniola
qu'il avait quittée depuis vingt-neuf mois. Son frère Barthélemy
y avait étendu la domination espagnole, et fondé la ville
de San-Domingo. Mais pendant son absence, la faiblesse de son frère
Diego avait laissé éclater une révolte dirigée
par le juge Francisco Roldan. Les aventuriers, qui n'avaient pas trouvé
l'Eldorado
promis, étaient fort irrités, s'en prenaient à la
famille Colomb, qu'ils accusaient de monopoliser l'or, de les exploiter.
Il ameutèrent les Indiens et quand l'amiral arriva il trouva la
colonie divisée, ses frères impuissants. Lui-même se
montra mauvais administrateur; il ne sut pas se procurer de ressources
et transigea avec les mutins; alternativement violent et faible, il finit
par leur céder (septembre 1499). En Espagne
les plaintes affluaient; on était mécontent de tirer si peu
de profit d'une découverte qui remontait déjà à
sept années; au contraire, même il fallait sans cesse ravitailler
la colonie qui, sans les secours de la métropole, n'eût pu
subsister.
L'anarchie qui y régnait et l'évidente
incapacité administrative de Colomb décidèrent le
gouvernement à intervenir. Francisco de
Bobadilla fut chargé d'une enquête, avec pouvoir d'éloigner
de la colonie ceux dont la présence serait jugée dangereuse
(mai 1499). Il arriva le 23 août 1500. Christophe
Colomb venait de supplicier sept Espagnols dans la semaine. Bobadilla
se prononça sur-le-champ contre lui, mit ses papiers et sa fortune
privée sous sequestre, abolit ses droits et autorisa la libre recherche
de l'or. Christophe Colomb et ses deux frères (que Bobadilla ne
voulut même pas voir) furent emprisonnés, chargés de
chaînes et embarqués sur la caravelle la Gorda commandée
par Andrès Martin (octobre 1500). Alonso de Vallejo, le gentilhomme
chargé de les escorter, voulut faire ôter les fers rivés
aux pieds de l'amiral. Celui-ci refusa et débarqua avec ses chaînes
à Cadiz à la fin de novembre 1500. Il avait écrit
à la nourrice du prince royal, favorite de la reine Isabelle.
Le scandale fut grand, lorsque l'amiral
qui avait découvert les Indes occidentales reparut enchaîné.
Les souverains furent très mécontents de l'outrage fait à
leur vice-roi et d'une indignité dont la honte allait rejaillir
sur eux. Ils donnèrent l'ordre de mettre les Colomb en liberté,
de les traiter avec les plus grands égards, ils firent donner à
l'amiral 2000 ducats pour qu'il pût se présenter à
la cour d'une manière digne de son rang. Bobadilla
fut destitué, ses mesures rapportées, les droits de Colomb
et sa fortune lui furent rendus. Mais il eût été imprudent
de lui rendre la direction de la colonie; celle-ci fut confiée à
Ovando, et en fait la vice-royauté de Christophe Colomb supprimée.
Pendant un an il fut même en défaveur à la cour et
ce n'est qu'en septembre 1501 qu'il put faire renouveler officiellement
ses privilèges; le 14 mars 1502 on lui assura de nouveau leur maintien
pour lui et ses fils.
Le quatrième
voyage (1502-1504).
Le quatrième voyage entrepris par
Christophe
Colomb, lorsqu'il eut renoncé à reprendre le gouvernement
d'Hispaniola ,
fut, comme les précédents, inspiré moitié par
des raisons mystiques ,
moitié par des combinaisons commerciales. Ses idées sur la
fin prochaine du monde, l'urgence d'une nouvelle croisade le hantaient.
Il fallait faire un nouveau voyage aux Indes pour se procurer les trésors
nécessaires; lui-même voulait les rapporter et marcher ensuite
à la conquête du Saint-Sépulcre. Le Saint-Esprit, qui
l'inspirait, assurerait le succès de l'entreprise. D'autre part,
Vasco
de Gama venait d'aller aux Indes
par l'Est, rapportant en 1499 de nouveaux détails sur ces contrées.
Colomb jugeait qu'il s'en était surtout approché dans son
précédent voyage au golfe de Paria. Les excursions de Ojeda,
de Vespucci, de Pinzon
avaient montré l'étendue de la terre ferme de ce côté.
L'amiral supposait qu'en se dirigeant entre Cuba
et Paria il atteindrait les Indes portugaises. Il fit approuver son plan
par Ferdinand et Isabelle.
On lui adjoignit un notaire, Diego de Porras, chargé d'inventorier
les perles et l'or qu'il trouverait et de les verser au trésor royal.
Il ne devait pas aborder à Hispaniola. La flottille comprit trois
caravelles et un petit navire : la Capitane, la Santiago de Palos,
la Viscaina, la Gallega; ils étaient montés
par cent quarante hommes. Christophe Colomb emmenait son frère Barthélemy
et son fils Fernand.
Armées à Séville,
les caravelles partirent de Cadiz le mercredi 11 mai 1502, de l'île
de Fer le 26 mai; le 15 juin on reconnut l'île de Matinino (Sainte-Lucie
ou la Martinique), on passa à la Dominique et par les petites Antilles.
Christophe
Colomb se rendit à Hispaniola
pour réparer ses avaries; Ovando lui interdit le débarquement
(29 juin). Il faillit périr dans la tempête qui submergea
Bobadilla et Roldan, ses ennemis; de vingt navires un seul échappa
qui portait la fortune de l'amiral. Celui-ci avait prédit la tempête
par des arguments astrologiques
(opposition
de Jupiter
et de la Lune ,
conjonction
de Mercure
et du Soleil )
et il avait mis sa flottille à l'abri. Continuant vers l'Ouest,
il passa par la Jamaïque et aborda à la côte de Honduras,
près de l'île de Guanaja. Il y fut en contact avec la population
du Yucatan, relativement civilisée et longea la côte vers
l'Est, cherchant un détroit. Le 12 septembre, il doubla le cap Gracias
à Dios et suivit la côte dans la direction du Sud, jusqu'aux
lagunes de Chiriqui et au pays de Veragua.
Il croyait longer la côte du pays
de Ciampa (Chine )
; il évaluait à 50 000 pieds la hauteur des montagnes et
se croyait à dix-neuf journées du Gange; les mines d'or de
Veragua étaient de la Chersonèse d'Or ,
celles d'où Salomon
avait tiré les sommes employées à édifier le
temple de Jérusalem .
Il continua de longer l'isthme, sans trouver de bras de mer, revint sur
ses pas au pays de Veragua, n'en put tirer beaucoup d'or, et essaya vainement
d'y fonder une colonie (janvier 1503). Battu par les tempêtes, il
erra dans la mer des Antilles perdant un navire sur la côte de Veragua,
échouant finalement avec les trois autres à la Jamaïque
(juin 1503). Il y resta une année avec ses navires désemparés,
incapables même de regagner Hispaniola .
Diego Mendez et Fieschi y passèrent dans des canots d'Indiens (août
1503). Mais Ovando refusa de croire à la détresse de Christophe
Colomb, accusant une ruse pour rentrer à Hispaniola. Il finit
par envoyer Escobar, ennemi de l'amiral, qui remit seulement à ce
dernier une lettre d'excuses du gouverneur et repartit aussitôt.
Menacé par les Indiens, qu'il intimida en leur prédisant
une éclipse
de Lune ,
il eut ensuite à lutter contre ses marins mutinés qui voulaient
suivre les traces de Diego Mendez et de Fieschi; il finit par leur livrer
bataille et les vaincre. L'énergie de son frère Barthélemy
le sauva. Enfin le 28 juin 1504 arriva une caravelle, frétée
par Diego Mendez avec les revenus de l'amiral. Le 13 août, celui-ci
était à Saint-Domingue et le 7 novembre il abordait à
San Lucar en Espagne .
(André
Berthelot). |
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