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Le
projet de Colomb
Le voyage qui eut pour résultat
la découverte de l'Amérique
ne fut pas un accident ou une expédition improvisée; ce fut
le résultat d'un plan longuement caressé dont Christophe
Colomb, poursuivit l'exécution avec une indomptable énergie
qui est peut-être son plus grand mérite. D'autre part, il
ne faudrait pas croire que ce plan fut chez lui une intuition géniale,
le résultat d'imaginations tout à fait personnelles. Au contraire,
l'idée était dans l'air; bien des contemporains l'ont exprimée
et les théories même, radicalement
erronées, qui formèrent la conviction du grand navigateur,
n'étaient pas les siennes; il les puisa dans un des ouvrages les
plus répandus de son époque. Il s'agit de l'Image du monde
(Imago mundi) de Pierre d'Ailly, cardinal
évêque de Cambrai ,
écrite vers l'an 1410. Ce traité, sous une forme scolastique,
offre une compilation d'un bon nombre d'auteurs antérieurs. Désireux
de réunir toutes les connaissances des anciens sur le monde, d'Ailly
cite, pêle-mêle, la Bible ,
les Grecs, les Arabes, les Latins, Sénèque,
Pline,
Solin,
saint
Augustin,
Isidore de Séville, Bède
le Vénérable,
Aristote, Ptolémée,
Hégésippe, Jean Damascène,
Alfraganus,
Albategnius.
Naturellement, il prise surtout les classiques; il ignore Marco
Polo. C'est dans ce livre que Christophe Colomb a puisé tout
son bagage cosmographique
et géographique
et surtout les idées générales qui le dominent sur
la grandeur et la forme de la Terre ,
le peu de largeur de l'Océan, la situation du Paradis terrestre ,
l'approche de la fin du monde ( Chiliasme ).
Le passage le plus important est celui,
à peu près copié de Roger
Bacon (Opus majus) où, dans le huitième chapitre,
d'Ailly
développe sa conception du monde habitable. Il faut, dit-il, pour
savoir quelle est la superficie habitable de la Terre ,
tenir compte du climat et de l'étendue des mers. Ptolémée
croyait que la fraction émergée n'était que d'un sixième;
dans l'Almageste, il a modifié son point de vue et déclaré
un quart de la Terre habitable. Aristote croyait
la surface émergée beaucoup plus grande et enseignait qu'entre
la côte occidentale d'Espagne
et la côte orientale de l'Inde
la bande de mer était assez étroite. Sénèque
ajoute qu'avec un vent favorable on peut traverser cette mer (notre océan
Atlantique) en quelques jours; Pline le confirme;
il est donc impossible que la mer couvre les trois quarts du globe. De
plus, Esdras
affirme qu'il n'y a qu'un septième de la Terre recouvert par l'eau.
D'Ailly revient sur cette théorie dans d'autres chapitres. Au XLIXe
il écrit qu'Aristote et son commentateur
Averroès
ont fait remarquer que la distance entre la côte occidentale d'Afrique
et la côte orientale de l'Inde ne pouvait être considérable
puisque dans les deux pays il y a des éléphants .
Au XLIe chapitre, il avance que certainement
la distance de l'Espagne à l'Inde par terre (en allant vers l'Est)
représente beaucoup plus de la moitié du périmètre
de la Terre.
Ce sont ces théories d'un des écrivains
les plus célèbres du XVe siècle,
généralisées à ce moment et appuyées
de l'autorité des plus grands noms, qui ont inspiré à
Christophe
Colomb sa conviction et qui lui ont fourni des arguments, en apparence
excellents, pour la faire passer dans l'esprit des autres, et leur démontrer
que l'entreprise d'un voyage aux Indes par l'Ouest était aisée
et relativement peu coûteuse. Bizarre ironie de la destinée;
la plus grande découverte fut le fruit d'énormes erreurs
cosmographiques. L'ardeur de Christophe Colomb fut encore accrue par l'espoir
de trouver sur la côte orientale de l'Inde
le Paradis terrestre
qu'Isidore de Séville, Jean Damascène,
Bède
et d'Ailly plaçaient là, sur les
pentes d'une immense montagne .
Il acceptait même l'opinion que la fin du monde allait arriver dans
un délai de 150 à 300 ans, ce qui rendait d'autant plus probable
et d'autant plus indispensable le retour à ce Paradis terrestre.
Maintenant que nous avons indiqué
les théories cosmographiques, philosophiques et mystiques
qui soutinrent Christophe Colomb, il nous reste
à parler des tentatives analogues rêvées ou essayées
avant lui et des faits légendaires ou réels qui purent le
confirmer dans son projet. Ses théories étant connues, il
était aisé d'en déduire le projet d'un voyage direct
aux Indes en traversant l'Atlantique. Les grands efforts des Portugais
pour trouver cette route vers les Indes par l'Est, en contournant l'Afrique ,
faisaient bien ressortir toute l'importance du problème et la facilité
apparente de la solution nouvelle devait, malgré la crainte que
beaucoup éprouveraient à se risquer en pleine mer, séduire
bien des esprits. Il faut tout à fait distinguer ces tentatives
de celles qui avaient vers l'an mil conduit les Scandinaves
d'Islande et du Groenland sur la côte septentrionale d'Amérique ,
au Vinland ( Les découvertes
des Vikings )
. Abandonnées, ces terres furent, dit-on, retrouvées en 1473
par Jean de Kolno, pilote polonais au service du roi Christian
Ier de
Danemark, qui aurait atterri au Labrador. Notons seulement que Christophe
Colomb, qui navigua dans la région de Thulé, put avoir connaissance
de ces anciens voyages des Scandinaves, peut-être même du dernier.
C'est une simple hypothèse, Les expéditions de Niccolo
et d'Antonio Zeno, dans les parages polaires en 1383 et 1395, ont peut-être
eu pour objet le Nord de l'Amérique, mais leur authenticité
même est contestable. Nous ne parlons pas de ceux du Dieppois
Jean Cousin (1488), de João Vaz Corte Real (1464 ou 1474), de João
Ramalho (1490), dont les titres sont nuls. Les vraies expéditions
des Corte-Real eurent lieu plus tard.
Colomb au Portugal.
Plus intéressants furent les indices
que Christophe Colomb put recueillir au Portugal
ou dans les îles récemment retrouvées, Açores ,
Madère ,
Canaries ,
Cap Vert
sur l'existence de terres situées plus à l'Ouest. Dans son
histoire, on rapporte une série de racontars de pêcheurs,
évidemment
recueillis par lui. Las Casas nous dit qu'il
avait composé un recueil d'indices concernant les terres situées
au delà de l'océan Atlantique. Le pilote portugais Martin
Vicente racontait qu'il avait péché à 450 lieues à
l'Ouest du cap Saint-Vincent
un bois taillé, qui avait été poussé par le
vent d'Ouest; il devait donc y avoir non loin de là une terre; Pedro
Correo lui dit qu'à Porto Santo on avait trouvé un bois travaillé
analogue; aux Açores, les courants marins avaient apporté
des sapins qui ne croissent pas dans ces îles et surtout un grand
bambou, plante caractéristique des Indes. Dans l'île de Flores
(Açores), on aurait même recueilli les corps de deux hommes
dont l'apparence physique ne dénotait aucune origine connue; les
gens du cap de la Virga prétendaient même avoir vu des barques.
Des voyages avaient été tentés pour découvrir
ces îles nouvelles. Antonio Leme, de Madère, affirmait avoir
aperçu trois îles à cent lieues à l'Ouest. des
Açores; mais Colomb jugeait que ce devaient être seulement
des récifs ou des amas flottants de végétation. Un
autre capitaine de Madère vint demander au roi de Portugal une caravelle
pour se rendre dans une île qu'il croyait apercevoir des Açores.
Un autre pilote racontait que se rendant en Irlande il avait été
jeté par la tempête en vue d'une côte qu'il supposait
être la Tartarie
occidentale; ce récit, dont nous avons deux versions, paraissait
à Harrisse résulter dans l'un et l'autre cas d'une confusion
faite avec les navigateurs qui explorèrent les Açores. En
revanche Colomb ne mentionne pas d'autres voyages : celui de Velho Cabral
en 1431 qui trouva le récit des Formigas, les privilèges
sollicités et obtenus à plusieurs reprises par des marins
portugais pour la recherche d'îles nouvelles dans l'Atlantique; le
voyage raconté par William de Woncerter et dirigé par Thomas
Lloyd, qui partit de Bristol
en 1480 et erra neuf mois durant sur l'Océan, en quête de
l'île de Brasil.
Mais toutes ces explorations ont pour nous
un intérêt bien moindre que les théories générales
indiquées ci-dessus; ce que ces marins aventureux se proposaient
ce n'était pas un vaste plan comme celui de Christophe
Colomb qui trouva sans doute autre chose et plus qu'il n'avait cherché,
mais qui savait que son succès changerait les conditions économiques
de son temps; eux voulaient seulement trouver une île nouvelle, en
avoir la concession. Or, il est remarquable qu'à partir du XVe
siècle un grand nombre de cartes signalent au milieu de l'Atlantique
des îles qu'elles placent au large, et souvent très près
de la place où réellement s'allongeait le nouveau continent.
Les cartes italiennes surtout sont curieuses à ce point de vue.
L'île d'Antilia figure à partir de 1424; la carte de Beccario
(1426) l'indique aussi; une carte de 1435, conservée à Parme ,
place à 15 degrés du cap Finistère une longue chaîne
d'îles dont Antilia avec la mention Insule de novo reperte;
Andréa Bianco, en 1436, les reproduit en ajoutant que des navires
espagnols y sont allés. L'île des Sept-Cités, confondue
parfois avec Antilia, est une de celles dont les marins portugais demandaient
la concession à leur roi; nous avons vu Thomas Lloyd aller à
la recherche de l'île de Brasil (ou Brasylle) qui figure dans des
portulans
du XIVe siècle; enfin on continua
de chercher Ovo et Caparia, même après avoir trouvé
les Açores avec lesquelles il fallait les identifier. Il est probable,
en effet, que toutes ces îles imaginaires devaient leur apparition
sur la carte au lointain souvenir des archipels retrouvés depuis,
à des confusions faites au moment de ces découvertes récentes
ou à des erreurs d'observation, que le voisinage de la mer des Sargasses
rendait présumables. L'important est de bien mettre en lumière
la différence radicale qu'il y eut entre ces recherches menées
à l'aventure et la conception systématique de Christophe
Colomb. Ce dernier ne doutait pas de l'existence de ces petites îles
fabuleuses; seulement il visait plus loin et les considérait tout
au plus comme des étapes sur la route des côtes asiatiques.
-
Caravelle
du XVIe siècle,
d'après une gravure de l'époque.
Le rôle
de Toscanelli.
Mais cette idée, d'autres ne l'avaient-ils
pas eue avant lui et n'avaient-ils pas tenté de l'exécuter?
Les Vivaldi de Gênes avaient en 1291 franchi le détroit de
Gibraltar pour aller vers les Indes, mais il est plus que douteux qu'ils
aient voulu y aller par l'Ouest. Les Portugais ,
au contraire, conçurent parfaitement ce projet et firent quelques
efforts pour l'exécuter à partir de 1474, mais sans y mettre
grande ardeur, étant absorbés par leurs tentatives pour tourner
l'Afrique .
Cependant c'est sur la demande du roi de Portugal que fut écrite
la célèbre lettre de Toscanelli
dont l'influence dut être considérable.
Toscanelli
était un médecin de Florence
versé dans l'étude des sciences naturelles, qui s'était
fort intéressé à la cosmographie
et à la géographie .
La lecture des oeuvres de Marco Polo et ses rapports
personnels avec Niccolo de Conti lui avaient donné une connaissance
assez approfondie, pour le siècle, des choses de l'extrême
Orient. Il savait combien ces pays de Cathay (Chine ),
de Cipangu (Japon )
étaient riches et peuplés. Il se rendait compte de l'immense
distance qui les séparait de l'Europe et il en concluait, à
tort, que la route par mer, c.-à-d. par l'Ouest, devait être
bien plus courte. Il avait dressé une carte de l'ensemble de la
Terre
pour mettre en lumière son opinion. Le 25 juin 1474, il adressa
au chanoine Fernam Martinz de Lisbonne,
pour le roi Alphonse V, une lettre
à ce sujet. Plus tard, Christophe Colomb
en entendit parler; il s'adressa à Toscanelli par l'intermédiaire
de Lorenzo Girardi, négociant italien établi à Lisbonne,
et le savant florentin lui envoya copie de sa lettre sur la voie à
suivre pour atteindre le pays des épices ,
en y joignant sa carte. Cette lettre de Toscanelli à Colomb est
nécessairement antérieure à 1482, année de
la mort de l'envoyeur; sa date précise est difficile à fixer.
Il y est dit :
«
Je vous envoie copie d'une autre lettre que j'ai expédiée
il
y a quelques jours à un de mes amis au service de sa majesté
le roi de Portugal ,
avant
les guerres de Castille .-»
Les deux passages marqués ici
en italique semblent se contredire, la guerre de succession de Castille
ayant duré de 1474 à 1479; on peut soutenir que la seconde
lettre de Toscanelli ne fut écrite
qu'après son achèvement, mais cela n'est pas démontré.
Harrisse a découvert à la Bibliothèque colombine
une copie de la précieuse lettre de Toscanelli, copie de la main
même de Christophe Colomb. Voici les passages
essentiels :
«
Je vous ai déjà parlé d'une route maritime pour aller
au pays des aromates, plus courte que celle que vous suivez par la Guinée.
C'est pour cela que le roi me demande aujourd'hui des explications sur
ce sujet, suffisamment claires pour que des hommes même médiocrement
instruits puissent comprendre l'existence de cette route. Bien que je sache
que ceci peut se montrer à l'aide d'une sphère représentant
la terre, je me suis cependant décidé, afin de me faire plus
aisément comprendre et avec moins de peine, à représenter
cette route sur une carte marine. J'envoie donc à Votre Majesté
une carte de ma main sur laquelle sont tracées vos côtes et
vos îles, à partir, desquelles il faut se diriger constamment
vers l'Occident, les lieux où l'on doit aborder, à quelle
distance il faut se tenir du pôle et de l'équateur et quelle
est la distance à franchir pour parvenir à ces lieux, les
plus riches en épices et en pierres précieuses. Ne vous étonnez
pas si j'appelle occidentale cette région des épices, bien
que l'usage soit de l'appeler orientale; c'est en se dirigeant vers l'Ouest
dans la région inférieure (subterranea) de la Terre
qu'on y parviendra, tandis qu'on a toujours cherché la route dans
la direction orientale et supérieure »
Suit une description de l'extrême Orient
d'après Marco Polo. Nous savons enfin que
sur la carte, Toscanelli avait tracé
à l'occident entre Lisbonne et la grande cité de Quinsay
26 degrés de 250 milles chacun, soit un tiers du périmètre
du globe; mais entre l'île de Cipangu (Japon )
et celle d'Antilia, l'espace réellement inconnu se réduisait
à 10 degrés. C'est cette carte (malheureusement perdue) que
Colomb
emporta avec lui dans son voyage de découverte. La précision
des affirmations du physicien florentin lui assure une part considérable
dans l'honneur de la découverte. Il communiqua à Colomb son
assurance.
«
Je loue votre projet de navigation vers l'Ouest, écrit-il, et je
suis convaincu que la route que vous voulez suivre, n'est pas aussi difficile
qu'on le croit; au contraire, telle que je l'ai tracée, elle est
tout à fait sûre. Vous n'en douteriez pas si vous aviez comme
moi fréquenté beaucoup de gens qui ont été
dans ces pays. »
Toscanelli loue
chez son correspondant, qu'il croit Portugais, l'esprit d'initiative des
gens de son pays et lui témoigne la persuasion que les rois et princes
de ces riches contrées seront heureux qu'on leur apporte la religion
chrétienne et les sciences de l'Europe. Tout venait donc concourir
à encourager Christophe Colomb, l'autorité
de la science, l'intérêt de la religion, l'espoir de la fortune.
Il ne fallut pas moins pour qu'il pût surmonter les obstacles qu'il
rencontra sans se laisser décourager.
Colomb en Espagne.
Lorsqu'il eut conçu son projet,
le hardi Génois essaya naturellement de le faire adopter par le
roi de Portugal ;
il résidait dans ce pays, qui était alors à la tête
des puissances maritimes et où les rois poursuivaient, avec une
persévérance admirable et au prix de grands efforts, un plan
analogue qui fut couronné de succès. Les Portugais n'entrèrent
pas dans les vues de Colomb; on leur en a fait
souvent le reproche : il ne paraît pas très mérité;
les raisons qui déterminèrent l'abstention d'un monarque
qui appréciait le mérite du Génois et l'appelait encore
en 1488 « notre spécial ami » paraissent excellentes.
Le roi Jean et ses prédécesseurs avaient accordé à
plusieurs de leurs sujets, pour les terres à découvrir dans
l'Océan, des privilèges qui étaient en contradiction
avec ceux que demandait Colomb; celui-ci était extrêmement
exigeant et ses prétentions devaient paraître démesurées,
d'autant plus que les Portugais, gens pratiques, apercevaient bien ce qu'il
y avait de chimérique dans une entreprise maritime uniquement inspirée
par des théories cosmographiques très contestables. Eux-mêmes
avaient à plusieurs reprises envoyé vers l'Occident des navires
sans rien découvrir. Armer une grande expédition, c'était
diviser les efforts qu'ils poursuivaient dans la direction du Sud-Ouest
avec une quasi-certitude d'aboutir et de trouver avant la fin du siècle
une route maritime vers les Indes. Barros dit
qu'une conférence fut convoquée par le roi Jean de Portugal
pour examiner les projets de Colomb et qu'on lui objecta que c'était
une dissertation tirée de Marco Polo; Muñoz
admet toutefois que le roi aurait consenti à faire l'expérience
si les prétentions excessives de Christophe Colomb ne l'avaient
arrêté. Celui-ci porta alors son projet à l'Espagne ,
à la France
et à l'Angleterre. Bien qu'il se soit ensuite vanté d'avoir
rejeté les offres du Portugal, de la France et de l'Angleterre,
il est évident que c'est lui qui fit ses offres et non qui les reçut
: il les fit au Portugal d'abord, puis à l'Espagne, et c'est pendant
son séjour en Castille ,
que, désespérant de réussir il fit faire des démarches
en France et en Angleterre par son frère Barthélemy; elles
eurent lieu surtout en 1488 et il allait quitter l'Espagne pour les renouveler
lui-même lorsque la reine Isabelle
les accepta.
C'est entre l'automne de 1484 et le mois
de janvier 1486 que Christophe Colomb passa du
Portugal
en Espagne ;
il vint à la cour qu'il suivit à Salamanque et à Cordoue
pendant l'hiver de 1486-1487. Il connaissait alors des embarras financiers
et obtint le 5 mai 1487 un petit secours pécuniaire; il en reçut
un second le 3 juillet. A la fin d'août, il assistait au siège
de Malaga .
Il revint à Cordoue où il prit pour maîtresse Beatriz
Enriquez; on ignore si sa femme était vivante; il l'avait laissée
au Portugal avec ses enfants n'amenant que son fils Diego. Sa liaison avec
Beatriz le retint à Cordoue l'hiver de 1487-1488; il en eut un fils
naturel, Fernand, qui naquit à Cordoue le 15 août 1488. Dans
l'intervalle, il avait sollicité du roi Jean II de Portugal l'autorisation
de se rendre dans ce royaume et l'avait obtenue par lettre royale du 20
mars 1488. Le 16 juin, il reçut un nouveau secours des rois
d'Espagne. En mai 1489, ils le font venir à Cordoue et donnent
l'ordre de l'héberger dans toutes les villes où le service
de Leurs Altesses exige sa présence. A partir de ce moment les documents
officiels n'en font plus mention.
-
Christophe
Colomb,
(Portrait
du musée de Como).
Nous sommes très mal renseignés
sur les démarches de Christophe Colomb
à la cour pendant ces premières années de séjour
en Espagne
et sur la manière dont la cour accueillit son projet. Les détails
assez nombreux que ses historiens ont cru pouvoir reporter à cette
période paraissent se référer plutôt à
la suivante; beaucoup sont en outre légendaires. Il y eut dans l'hiver
de 1486-1487 une conférence, dirigée par le confesseur de
la reine Isabelle, Talavera, prieur
de Prado, plus tard évêque d'Avila ,
puis archevêque de Grenade, conférence
tenue à Salamanque apparemment avec le concours de l'université
de cette ville pour examiner le plan de Colomb; la majorité déclara
qu'il était inexécutable. L'auteur ne perdit pas confiance
et c'est seulement deux ans après qu'on cessa de s'occuper de lui.
La guerre contre les Maures, les désastres causés par les
inondations qui ravagèrent la Péninsule absorbèrent
toute l'attention des souverains à la fin de 1489. Colomb songeait
à quitter l'Espagne lorsqu'un grand seigneur, Luis de la Cerda,
duc de Medina Celi, le prit sous sa protection et lui donna pendant deux
ans l'hospitalité au port Sainte-Marie. Il finit même par
se laisser convaincre d'entreprendre l'expédition pour son compte
et, vers le printemps de 1491, il demanda à la reine l'autorisation
d'expédier trois caravelles dans la mer occidentale sous les ordres
de Christophe Colomb. La reine, bien qu'elle ne fût pas encore décidée
à entreprendre l'expédition pour son compte, refusa l'autorisation
demandée; elle confia l'examen du projet à Alonso de Quintanilla
à Séville.
Une nouvelle diversion occasionnée
par les vastes préparatifs du siège de Grenade
fit oublier le solliciteur. Il suivit la cour au camp de Santa-Fé,
puis découragé, il s'éloigna, résolu, semble-t-il,
à quitter l'Espagne et à passer en France. Il dut aller à
Cordoue
chercher son fils Diego pour le confier à son beau-frère
Muliar, tandis qu'il laissait son autre fils Fernand sous la garde de sa
mère, Beatriz Enriquez. Il était alors dans la misère.
Se rendant à Huelva, il arriva à pied au monastère
de la Rabida
et demanda au portier du pain et de l'eau pour son petit garçon
Diego. Un moine, appelé Juan Perez, frappé de son accent
étranger, lui demanda qui il était et d'où il venait.
Il répondit qu'il arrivait de la cour où il était
allé proposer des découvertes maritimes, demandant à
être chargé d'une expédition. Les gens de la cour l'avaient
raillé; désespéré, il se rendait à Huelva
chez un nommé Muliar, époux d'une sœur de sa femme. Le moine
envoya chercher le médecin Garcia Hernandez de Palos, qui savait
un peu de cosmographie ;
admirant le plan qu'on leur divulguait, ils résolurent que le frère
Juan Pérez, ancien confesseur de la reine Isabelle,
enverrait une lettre à sa souveraine. Il la fit porter par un pilote
de Lepe, Sebastian Rodriguez. La réponse arriva au bout de quatorze
jours mandant le frère Juan Pérez à la cour, devant
Grenade. Le frère conféra avec la reine, lui fit partager
sa confiance et revint à la Rabida chercher Christophe
Colomb qu'il ramena au camp de Santa-Fé en décembre 1491.
Une nouvelle conférence fut alors réunie où le cardinal
Mendoza joua le principal rôle; c'était le premier personnage
ecclésiastique d'Espagne ,
don Pedro Gonçalez de Mendoza, archevêque de Tolède,
et, lorsqu'il se déclara en faveur de Colomb, sa cause fut gagnée.
L'évêque Talavera, qui avait présidé la conférence
de Salamanque, y était cette fois favorable et déploya beaucoup
de zèle; son avis, joint à celui du comte de Tendilla, décida
le succès. Dans ce même mois de janvier 1492, où les
rois
catholiques achevaient la conquête du royaume de Grenade, ils
décidaient une expédition qui devait donner à l'Espagne
des domaines cent fois plus vastes.
La convention définitive fut signée
le 17 avril 1492, après de longs pourparlers au cours desquels les
prétentions de Christophe Colomb faillirent
amener l'échec de la négociation. On dit même qu'il
y eut une rupture et que le Génois s'éloigna dans la direction
de Cordoue, menaçant de se rendre
en France; ses protecteurs, le cardinal Mendoza et le trésorier
Luis de Santangel, auraient décidé la reine à céder;
un exprès rejoignit Colomb à Pinos Puente, à une lieue
de Santé-Fé. Les conditions exigées semblent, en effet,
considérables et ces prétentions exagérées
furent certainement la cause première des déboires de Christophe
Colomb et de ses malheurs ultérieurs. En voici le détail
selon la convention du 17 avril. Il devait être anobli lui et sa
famille, recevoir le titre d'amiral, transmissible à ses descendants.
Dans les terres à découvrir, il serait vice-roi, avec faculté
de proposer pour les hauts emplois trois candidats dans chaque province;
le dixième des revenus royaux en perles, pierres précieuses,
or, argent, épices et autres denrées lui serait réservé
; il serait seul juge dans tous les procès relatifs au commerce
de ces terres avec l'Espagne .
Se réservant de fournir le huitième de la dépense
de l'expédition, il recevrait en outre le huitième du bénéfice
total. On voit combien ces concessions étaient graves, sans précédent,
et quels conflits elles préparaient pour l'avenir. Le 30 avril 1492,
l'ordre fut donné d'armer l'expédition au port de Palos en
Andalousie .
(André
Berthelot). |
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