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Clément V

Clément V (Bertrand de Got ou de Goth ou d'Agoust) est le 200e pape. Il a été élu à Pérouse le 5 juin 1305, et est mort à Roquemaure le 20 ou le 21 avril 1314. Il était né vers 1263 à Uzeste, petit bourg voisin de Villandreau (diocèse de Bordeaux). Les anciennes relations varient sur la condition de sa famille, que quelques-unes présentent comme fort pauvre, et la plupart comme faisant partie de la première noblesse du pays. Il paraît aujourd'hui démontré qu'il était fils de Beraud de Got, seigneur de Grayan, lequel comptait deux cardinaux dans sa proche parenté. Il fut nommé par le pape, en 1295, évêque de Saint-Bertrand de Comminges; en 1299, archevêque de Bordeaux. Après une courte occupation par Philippe le Bel, cette ville était alors replacée sous la suzeraineté immédiate du roi d'Angleterre. Dans le conflit entre Philippe et Boniface VIII, il semble avoir pris parti pour le pape, auquel il devait son élévation. En effet, il se rendit à Rome au concile convoqué par Boniface, tandis que le roi défendait aux évêques de France d'y assister. 

Après la mort de Benoît XI, les cardinaux, au nombre de quinze suivant Labbe, de dix-neuf suivant le procès-verbal, formèrent un conclave qui s'ouvrit le 16 juillet 1304 et dura jusqu'au 5 juin 1305; en ce dernier jour, ils élurent Bertrand à l'unanimité. Un contemporain, Villani, a fait sur cette élection un récit qui a été reproduit par la plupart des historiens : les cardinaux, divisés entre les anciens partisans de Boniface et les partisans de Philippe, ne parvenant pas à s'entendre, on finit par convenir que les premiers dresseraient une liste de trois candidats, et que le choix entre ces candidats serait fait par les seconds, dans un délai de quarante jours. Le cardinal de Prato réussit à persuader ceux qui devaient composer cette liste d'y porter l'archevêque de Bordeaux, que sa conduite antérieure semblait ranger dans leur propre parti, et qui était d'ailleurs sujet du roi d'Angleterre. Cela fait, il se hâta d'envoyer un messager à Philippe pour le mettre en mesure de s'assurer de la docilité de Bertrand, avant son élection. En conséquence, le roi invita l'archevêque de Bordeaux à une conférence intime, dans laquelle il stipula des conditions qui furent acceptées avec serment sur l'hostie. Le messager put revenir à Pérouse avant l'expiration du délai, et Bertrand fut élu. Cette conférence eut lieu à Saint-Jean-d'Angély; les conditions étaient au nombre de six : 

1° réconciliation complète avec l'Eglise du roi, dont l'excommunication avait déjà été levée par Benoît XI, et absolution de tous ses agents; 

2° attribution au roi, pendant cinq ans, de décimes ecclésiastiques pour les besoins militaires;

3° condamnation de la mémoire de Boniface;

4° rétablissement des Colonna dans tous leurs biens, honneurs et dignités, y compris pour deux d'entre eux leur office de cardinal; 

5° création de dix cardinaux sujets du roi de France.

La sixième condition resta réservée, Philippe ne devant la faire connaître que lorsqu'il le jugerait à propos. 

Ce récit, de tournure fort romanesque, a été contredit au XIXe siècle par l'abbé Lacurie (Saintes, 1849) et par Rabanis (Itinéraire de Clément V; Bordeaux, 1847; Clément V, et Philippe le Bel; Paris, 1858). Ces auteurs prétendent démontrer qu'aux jours dont il s'agit, Bertrand n'est pas allé à Saint-Jean-d'Angély et que Philippe n'a
pas quitté les environs de Paris. A la distance de près de six siècles, il est difficile de discuter les preuves d'un alibi de ce genre, surtout lorsqu'il est question d'une entrevue que les intéressés devaient s'efforcer de tenir secrète. Raynaldi, continuateur de. Baronius (Annales ecelesiastici), place le lieu de l'entrevue, non à Saint-Jean d'Angély, mais dans une abbaye vaguement indiquée à mi-chemin sur la route d'Italie

Le récit de Villani écarté, il reste à expliquer comment les électeurs, obstinément divisés pendant près de onze mois, se sont mis finalement en accord unanime sur le nom de Bertrand. Il n'est pas vraisemblable que l'influence et l'or de Philippe aient été étrangers à ce fait; et il est plus invraisemblable encore que Philippe ait acheté cette élection, sans s'être assuré préalablement le dévouement de l'élu, par un moyen quelconque, peut-être par un engagement plus solide que le serment clandestin d'un évêque simoniaque. Quoi qu'il en soit, Clément V a agi comme si Bertrand de Got avait juré les conditions relatées par Villani.

Bertrand fut proclamé pape, le 22 juillet 1305, dans la cathédrale de Bordeaux; il se fit couronner à Lyon, ville appartenant de droit au royaume d'Arles, mais dont la souveraineté effective, disputée entre les bourgeois, l'archevêque et le roi de France, était encore indécise. Cet acte s'accomplit avec une pompe analogue à celle qui avait été déployée pour le couronnement de Boniface VIII; Philippe tint l'étrier. Clément V résida d'abord à Bordeaux, puis à Poitiers; en 1309, il se fixa à Avignon, qui dépendait
alors de Robert d'Anjou, comte de Provence, roi de Naples, vassal de la papauté, à raison de ce royaume.

Dès le commencement de son pontificat, il prit des mesures qu'on a pu considérer comme l'accomplissement de la plupart des conditions énoncées plus haut : supprimant toutes les poursuites ordonnées par Benoît XI, peu de temps avant sa mort, pour les attentats commis contre Boniface; levant les dernières excommunications qui frappaient encore quelques coupables; restituant aux Colonna tout ce qui leur avait été enlevé; abrogeant la bulle Clericis laicos; amendant la bulle Unam sanctam; créant en 1305 neuf cardinaux français ou gascons, dévoués au roi, cinq autres en 1310 et neuf en 1312; autorisant aussi la levée de décimes sur le clergé; mais malgré les instances du roi il ne se résigna pas à condamner formellement la mémoire de Boniface. 

Philippe demandait, dit-on, que ce pape fût déclaré usurpateur, hérétique et infâme; que tous ses actes fussent annulés; que ses ossements fussent retirés du tombeau et brûlés. Consentir à ces choses, c'eut été non seulement condamner Boniface, mais condamner et avilir la papauté elle-même. Tout ce qu'on put obtenir de Clément ce fut l'institution d'une commission chargée d'instruire la cause, lui-même se réservant le jugement (1309). Cette, enquête suscita et recueillit un grand nombre de dépositions contre Boniface : empoisonnement de Célestin V, son prédécesseur, simonie, athéisme, magie, vices infâmes. Malgré le nombre et l'importance de ces accusations et des témoignages qui l'appuyaient, Clément éluda le jugement; après avoir usé pendant deux années de tous les subterfuges que comporte la procédure ecclésiastique, il résista ouvertement et amena le roi à se contenter d'avoir déshonoré Boniface, à consentir à la suspension des poursuites et à les remettre à la décision du pape et du futur concile. 

Alors il termina le procès, en publiant une bulle contenant, non la condamnation de Boniface mais l'apologie de Philippe (1311). Cette bulle déclare que les Français sont le peuple chéri de Dieu et les rois de France les défenseurs et les fidèles enfants de l'Eglise; que Philippe n'a été mit que du zèle de la vérité en poursuivant la mémoire de Boniface; qu'il est entièrement innocent de l'attentat d'Anagni; elle réserve la poursuite, la connaissance et la décision de la cause, et elle supprime toutes les sentences, déclarations et excommunications prononcées contre les droits et les libertés du roi et de son royaume. La cause ne paraît pas avoir été instruite ni débattue au concile de Vienne; mais en la dernière session de ce concile, Clément affirma sommairement que Boniface avait été légitime pape et que les accusations portées contre lui étaient calomnieuses. 

A la sixième condition, condition mystérieuse que Philippe s'était réservé de ne faire connaître que lorsqu'il le jugerait utile, se rapporte, suivant la version traditionnelle, le concours prêté par Clément à la suppression de l'ordre des Templiers

Malgré ses complaisances envers Philippe le Bel, Clément V n'abdiqua aucune des prétentions de la papauté sur les princes et les églises. Il se prononça en faveur d'Edouard d'Angleterre contre l'archevêque de Canterbury, et releva ce roi du serment qu'il avait fait à ses sujets touchant leurs libertés; mais dès le commencement de son pontificat, profitant de ce que Edouard réclamait la jouissance pendant un an des revenus des bénéfices vacants, il les attribua au Saint-Siège. Ce fut l'origine des annates, que ses successeurs étendirent considérablement. A la mort d'Albert Ier (1308), il avait promis à Philippe le Bel de faire obtenir la couronne impériale à Charles de Valois; mais il écrivit aux électeurs de se hâter de nommer le comte de Luxembourg. Celui-ci, devenu empereur sous le nom de Henri VII, s'étant empressé de prêter serment pour les immunités de l'Eglise et les donations de Charlemagne, Clément enjoignit aux Italiens de le reconnaître pour leur souverain. Il s'était engagé à le sacrer à Rome; ce sacre ne fut fait que par des légats, dans l'église de Saint-Jean-de-Latran, dont Henri VII avait dû s'emparer par la force. Quand la mort de ce prince eût laissé l'empire vacant et l'Italie dans l'anarchie, Clément publia des bulles proclamant roue l'empereur était vassal du siège apostolique, auquel il devait serment de fidélité, et qu'en cas de vacance, le pape était vicaire impérial en Italie (21 mars 1314). Mécontent de leur république, il excommunia les Vénitiens avec une violence sans exemple jusqu'alors. 

Les historiens ultramontains insistent sur le faste et les désordres moraux de Clément V, citant, à sa charge, des scandales qui paraissent n'être tolérables qu'en Italie. Ils lui reprochent d'avoir parcouru l'Aquitaine et la Bourgogne, menant avec pompeuse escorte la femme du comte de la Marche, sa maîtresse, et épuisant les églises par ses Somptuosités. Malgré ces prodigalités et toutes les libéralités faites à ses parents et à ses favoris, il laissa un riche trésor, qui fut pillé aussitôt après sa mort. (E.-H. Vollet).

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Dictionnaire biographique
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