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Cino da Pistoia

Cino da Pistoia  (en latin Cinus ou Cynus) est un jurisconsulte et poète italien, né à Pistoie vers 1270, mort en 1337. Il appartenait à la famille noble des Sinibaldi, et était fils de Francesco di Guittone, syndic de la commune de Pistoia le nom de Cino, qu'on lui donnait habituellement, n'est que la forme abrégée de Guittoncino

On a peu de renseignements sur la première partie de sa vie, jusque vers 1300. On sait qu'il étudia les belles-lettres avec le grammairien Francesco da Colle, puis qu'entraîné vers l'étude des lois par le goût dominant de son siècle aussi bien que par les traditions de sa famille, il alla suivre à Bologne les leçons d'Accurse, de Lambertino di Ramponi et de Dino di Mugello. Mais c'est la poésie qu'il paraît avoir cultivée de préférence pendant cette période. 
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Cino da Pistoia.
Cino da Pistoia (ca. 1270 - 1337).

Dès 1283, il adressait des sonnets à Dante, dont il devint l'ami, et qui tenait son talent en grande estime. Il écrivit surtout des poésies amoureuses, dont la plupart lui furent inspirées par Selvaggia de' Vergiolesi, jeune femme d'une grande beauté, mais d'une âme fière et dédaigneuse, qu'il aima d'une passion idéale, comparable à celle de Dante pour Béatrice. On sait qu'il se maria vers 1300 avec Margherita degli Ughi, et que Selvaggia épousa vers la même époque Focaccio dei Cancellieri. Mais Cino continua à lui rendre le même culte poétique, et obéit probablement à son influence, quand il se mêla, pendant les premières années du XIVe siècle, aux luttes politiques qui divisaient alors l'Italie.

Vers cette époque, en effet, Cino prit ouvertement parti pour les Blancs ou Gibelins, dont le chef, à Pistoie, était le père de Selvaggia, Philippe Vergiolesi (Florence dans les tumultes du XIVe siècle). Il avait été nommé assesseur des causes civiles au tribunal de cette ville; mais quand la faction des Noirs ou Guelfes, qui avait été chassée de Pistoie, y rentra victorieuse, en 1306, avec l'appui des Florentins et des Lucquois, il lui lut difficile de conserver longtemps ces délicates fonctions, et en 1308, il s'exila volontairement pour rejoindre dans les montagnes voisines Vergiolesi et les autres membres du parti vaincu. 

Pendant les deux années qui suivirent, il parcourut la Lombardie et fit peut-être un voyage en France. En 1310, il fut choisi par le due de Savoie, représentant de l'empereur Henri VII, pour être son assesseur au Sénat de Rome, et remplit ces fonctions jusqu'en 1313, époque où la mort d'Henri VII ruina les espérances des Gibelins. La même année, la mort de Selvaggia le frappa d'un coup plus cruel. Renonçant alors à la vie publique, il se retira à Naples, puis dans la Haute-Italie, exprimant en vers éloquents ses tristesses et ses déceptions.

A partir de 1314, commence une nouvelle période dans la vie de Cino. Se livrant tout entier désormais aux travaux juridiques dont il s'occupait depuis longtemps déjà, il mit la dernière main à un savant commentaire sur le Code de Justinien (Lectura in Codicem Justiniani), et obtint à l'université de Bologne le titre de Doctor legum (1314). Puis il enseigna successivement le droit civil à Trévise, de 1318 à 1321; à Sienne de 1321 à 1326; à Pérouse, où il eut pour élève Bartole, de 1326 à 1334; et probablement à Florence, de 1334 à 1336. On n'a pas de preuves qu'il ait enseigné à Bologne. Pendant cette longue période, il resta étranger à la politique.

La conduite coupable de son fils Mino, qui, en 1325, livra Pistoie au condottiere Castruccio Castracani, le tint longtemps éloigné de sa ville natale, et il refusa les fonctions de gonfalonnier qui lui avaient été offertes en 1334 par ses concitoyens. Mais, en 1336, il fut élu membre du Conseil du peuple, dont il fit partie jusqu'à sa mort qui survint peu après. La ville de Pistoie lui rendit de grands honneurs funèbres, mi tombeau monumental lui fut élevé dans la cathédrale et une médaille fut frappée à son effigie.
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Cino da Pistoia : Page des Rime (1559).
Page des Rime, de Cino da Pistoia (édition de 1559). 

Les poésies de Cino se composent de sonnets et de canzoni qui ont été publiés dans les recueils des poètes lyriques italiens du Moyen âge. Ses contemporains semblent l'avoir vivement goûtée. Dante, qui était avec lui en correspondance poétique, loue dans son livre de Vulgari Eloquio la pureté de son style, et le représente comme le poète de l'amour tandis que lui-même se dit le poète de la vertu. Pétrarque, qui le choisit pour modèle et lui emprunta beaucoup, l'a loué dans un sonnet célèbre. Mais d'autres lui ont reproché d'être souvent obscur et maniéré, de manquer de force et de naturel. Il paraît plus juste de dire qu'il contribua, comme le Florentin Guido Cavalcanti, à affranchir la poésie italienne de l'influence provençale, c.-à-d. des abstractions savantes et des subtilités de langage sous lesquelles le sentiment poétique était trop souvent étouffé; que sans doute une partie de ses sonnets, ceux où il analyse savamment les conditions de l'amour et de la beauté, sont encore empreints du faux goût qui régnait avant lui et dont il ne sut pas se dégager entièrement; mais que d'autres, notamment ceux qu'il composa sur la mort de Selvaggia, sur celle de Béatrice, sur les douleurs de l'amour, l'exil et les guerres civiles, expriment en des vers pleins de grâce et de mélancolie des sentiments élevés, des émotions vraies et profondes. 

On peut le considérer comme le précurseur de Pétrarque, et à ce titre comme l'un des rénovateurs de la poésie lyrique italienne.

En tant que juriste, la valeur de Cino est mieux établie, et justifie la grande renommée dont ses écrits jouirent au XIVe et au XVe siècle. Il avait composé deux principaux ouvrages :

Lectura in Digestum Vetus (éd. 1527, 1547, 1578, Lugduni, in-4); 

Lectura in Codicem Justiniani (éd. 1483, 1493, Venetiis; 1517 et 1547, Lugduni; 1578, Francofurti; in-fol.). 

En outre il avait publié des gloses et des consultations (concilia) qui sont aujourd'hui perdues, et on lui attribue un traité des successions ab intestat, dans Tractatus universi juris, 1584, t. VIII. 

Son oeuvre capitale est la Lectura in Codicem, vaste synthèse des travaux de ses prédécesseurs sur le droit civil. Son but, dans cet ouvrage, était de faire pour les écrits des romanistes de la deuxième moitié du XIIIe siècle, en particulier d'Oldrado di Ponte, de J. Buttrigario, de Dino de Mugello, de J. de Révigny et P. de Belleperche, ce qu'Azon dans sa Somme, puis Accurse dans sa Glose magistrale avaient fait pour les Glossateurs. Mais au lieu de se borner, comme eux, à une simple compilation sans valeur doctrinale, il fit une oeuvre critique dans laquelle il comparait, discutait et appréciait les opinions de ses prédécesseurs. Cino fut en effet l'un des premiers jurisconsultes qui rompirent nettement avec les traditions de l'école de Bologne où la judicieuse exégèse des premiers glossateurs avait dégénéré en une routine étroite et stérile.
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Cino da Pistoia.
Portrait de Cino da Pistoia.

Ce fut lui qui introduisit en Italie la méthode nouvelle d'interprétation, que Jacques de Révigny et son élève Pierre de Belleperche avaient inaugurée en France, et dont Bartole fut plus tard le représentant le plus célèbre. Il avait probablement assisté aux leçons de ces deux jurisconsultes, pendant le séjour qu'ils firent, l'un à Rome en 1289 et 1296, l'autre à Bologne en 1300; il connaissait à fond leurs ouvrages. Comme eux, dans la discussion des textes, il remplace la simple exégèse par les procédés de la dialectique; au lieu de suivre l'autorité traditionnelle de la glose, il critique les opinions reçues et propose les siennes avec une entière indépendance; moins préoccupé de l'exactitude historique que de l'utilité pratique, il cherche avant tout à concilier les lois romaines, qui doivent former le droit commun, avec les statuts municipaux ou les usages féodaux qui n'étaient à ses yeux que des dérogations locales et de stricte interprétation. 

Conçue dans ce large esprit, écrite sans prétention littéraire, mais avec une logique sobre et vigoureuse, sa Lectura in Codicem jouit longtemps dans les écoles d'Italie et de France d'une grande autorité. En somme, l'oeuvre juridique de Cino annonçait et préparait celle de son illustre élève Bartole, qui lui fut supérieur par l'éclat de son enseignement, par le nombre et l'importance de ses écrits, mais qui ne le fit pas oublier. 

Dans les parties de son commentaire où il traite du droit public, Cino expose ses doctrines politiques. Adversaire de la théocratie, il était, comme la plupart des légistes de son temps, partisan du pouvoir impérial dont il trouvait l'image dans les lois romaines. Son idéal était l'indépendance des deux pouvoirs : d'une part l'Église maîtresse en matière de foi, mais privée de toute autorité politique; d'autre part, l'Empire, issu de la volonté populaire, ayant son siège à Rome, possédant la toute-puissance en matière civile, mais n'intervenant pas dans les questions religieuses. Afin d'assurer la paix sociale si longtemps troublée par les discussions et les guerres, il sacrifiait les libertés municipales, et donnait à l'empereur un pouvoir absolu sur les villes italiennes. On voit que les idées politiques de Cino se rapprochaient beaucoup de celles que Dante avait exposées vers la même époque dans son traité De Monarchia. (Ch. Mortet).

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