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Cicéron
Biographie
Aperçu La vie de Cicéron Discours et rhétorique Lettres, poésie, philosophie
Marcus-Tullius Cicero, né à Arpinum le 3 janvier 106 av. J.-C., fut le plus grand des orateurs romains et l'un des hommes les plus éloquents qui aient jamais existé. On sait le rôle considérable qu'il a joué dans l'histoire des derniers temps de la république; on ne peut étudier sa carrière littéraire sans étudier en même temps sa carrière politique. Nous allons esquisser l'une et l'autre, sans négliger les circonstances les plus importantes de sa vie privée, sans lesquelles on ne le connaîtrait que très imparfaitement. Outre les renseignements abondants qu'il fournit lui-même et qui ont été souvent mis en oeuvre, l'Antiquité nous a laissé sa vie par Plutarque et le portrait peu flatteur de Dion Cassius; les biographies de Tiron et de Cornelius Nepos sont perdues. Les travaux modernes sur ce sujet sont très nombreux.

Le père de Cicéron lui fit donner une excellente éducation. Il le conduisit, avec son frère Quintus, à Rome, où, sous la surveillance de l'orateur Licinius Crassus, il suivit les leçons des rhéteurs grecs et mit à profit la fréquentation d'autres hommes distingués, tels que l'orateur Marc-Antoine, les poètes Attius et Archias, les acteurs Aesope et Roscius. Après avoir pris la toge virile (en 89), il suivit les débats du Forum et étudia le droit sous la direction des deux Scaevola. Ses études juridiques furent assez approfondies pour qu'il composât un livre sur le droit civil (Aulu-Gelle, I, 22). Ces travaux furent interrompus seulement pendant le temps qu'il servit dans l'armée du consul Pompeius Strabon (88). Il eut encore pour maître l'épicurien Phèdre, l'académicien Philon, le rhéteur Molon et le stoïcien, Diodote qu'il prit dans sa maison. Il s'exerça avec ardeur en grec et en latin, composa à cette époque le De inventione et débuta au barreau sous la dictature de Sylla. Parmi les oeuvres qui nous sont parvenues, le plus ancien plaidoyer fut prononcé dans une affaire civile où il lutta contre Hortensius; c'est le pro Quintio (81). Le premier discours prononcé dans une cause publique fut le pro Roscio Amerino (80). On admira, lors de cette dernière affaire, le courage du jeune avocat qui osait s'attaquer ouvertement à un favori de Sylla. 

Cicéron, ensuite, voyagea dans l'intérêt de sa santé, et dans un séjour de six mois qu'il fit à Athènes, il entendit le platonicien Antiochus d'Ascalon, les épicuriens Phèdre et Zénon de Sidon, le rhéteur Démétrius, et se fit initier avec Atticus aux mystères d'Eleusis. En Asie, il écouta les rhéteurs les plus distingués; à Rhodes, il reçut les conseils de Molon, qui l'engagea à modérer sa juvénile exubérance, et assista aux leçons du stoïcien Posidonius. En 77, il revint à Rome, et c'est à cette époque qu'il se maria, selon toute vraisemblance, avec Terentia. Cicéron continua à se faire connaître comme avocat, fut élu questeur à l'unanimité; en 75, il résida en Sicile comme questeur du propréteur Péduceus; en passant à Syracuse, il y découvrit le tombeau d'Archimède. Bien qu'il dût, à cause d'une rigoureuse disette, envoyer à Rome une grande quantité de blé, il gagna par sa bienveillance et son équité les sympathies des Siciliens qui lui prodiguèrent les hommages à son départ, et plus tard lui confièrent le soin d'accuser Verrès, en 69, lorsqu'il était édile curule désigné. C. Cornélius Verrès avait gouverné pendant trois ans la Sicile en qualité de préteur et y avait exercé toutes sortes de déprédations. Il avait pour lui, malgré ses crimes, presque tous les nobles, qu'il avait gagnés par des présents, ou qui voyaient avec peine qu'on voulût mettre un frein aux excès où ils se livraient dans leurs gouvernements. Il devait être défendu par Hortensius, alors consul désigné pour l'année suivante. Cicéron consentit néanmoins à se charger de la vengeance des Siciliens. Il eut d'abord à lutter contre un certain Q. Caecilius Niger, ancien questeur et complice secret de Verrès, qui demandait à être chargé de l'accusation pour la faire échouer. Le discours qu'il prononça dans cette circonstance est connu sous le nom de Divinatio. Il triompha aisément. Désigné comme accusateur, il avait demandé cent dix jours pour recueillir des témoignages et des preuves. Il n'employa cependant que cinquante jours à cette tâche laborieuse et se hâta de revenir à Rome. Les amis de Verrès cherchaient à reculer le procès sous divers prétextes, pour que l'accusé ne pût être jugé que l'année suivante, sous le consulat de Q. Hortensius et de L. Metellus, ses défenseurs. Obligé de faire face à ce danger, Cicéron fait d'abord comparaître les témoins, se contentant de prononcer, pour ouvrir les débats et préparer le tribunal, sa première action contre Verrès. Il fut si écrasant que le coupable n'attendit pas la fin du procès. C'était un éclatant succès, d'autant plus grand qu'on avait fait plus d'efforts pour l'empêcher et que l'intérêt des partis était plus engagé. A partir de ce jour, Cicéron n'est plus seulement l'avocat admiré des assidus du Forum; il est entré dans la vie politique et devient chef de parti.

Pompée, à qui Rome semblait appartenir alors, donne l'exemple, le recherche, se l'attache par des caresses, se fait en quelque sorte son client. Fier de tant de popularité, Cicéron accepte sans contrôle ce patronage politique, et s'emploie aussitôt à faire décerner à son nouvel ami une sorte de pouvoir suprême, d'abord à propos de la guerre des Parthes, puis de la guerre d'Asie. C'est à l'occasion de la guerre de Mithridate que Cicéron en effet aborda pour la première fois la tribune aux harangues. Battu d'abord par L. Lucullus, ainsi que son gendre Tigrane, roi d'Arménie, le roi de Pont avait repris sa revanche sur les lieutenants de Lucullus; on venait d'envoyer contre lui Acilius Glabrion. Mais comme ce consul inspirait peu de confiance aux soldats, le tribun Manilius proposa de donner le commandement à Pompée, alors occupe à combattre les pirates. Cicéron appuya la loi Manilia dans un remarquable discours (66). Il comptait sur la reconnaissance de Pompée, pour arriver au consulat. Il était alors préteur; au sortir de sa charge, il n'accepta aucune province, pour ne pas se laisser oublier du peuple et pour se préparer les voies à la dignité suprême. Il y arriva à l'âge minimum (suo anno), malgré les manoeuvres de ses six compétiteurs, parmi lesquels était Catilina, et entra en charge le 1er janvier 63. La noblesse se rapprocha de lui, malgré sa qualité d'homme nouveau, pour faire face aux ambitions révolutionnaires de Catilina. Cicéron, de son côté, leur donna des gages : il céda à son collègue C. Antonius la province de Macédoine, combattit courageusement les lois agraires proposées par Servilius Rullus, défendit C. Rabirius accusé d'avoir tué, trente-six ans auparavant, le tribun Saturninus. Mais c'est la conspiration de Catilina qui fut surtout pour lui une occasion de déployer sa perspicacité, son patriotisme et son éloquence.

Ce consulat justement glorieux, mais qu'il eut le tort de trop vanter lui même, fut le point culminant de sa carrière politique. Le sénat lui vota des remerciements, on l'appela le père de la patrie, mais les amis secrets de Catilina l'attaquèrent dès sa sortie du consulat; le tribun Q. Metellus l'empêcha de prononcer un discours et le contraignit de s'en tenir au serment d'usage. Il s'était rapproché de l'aristocratie; cette évolution fut exploitée contre lui. Clodius, dont il s'était fait un ennemi par sa déposition dans un procès scandaleux, se fit le chef des rancunes soulevées contre lui et s'acharna à sa perte. Avant de le frapper, on s'efforça de lui ravir le secours de Pompée. La chose fut facile. Pompée, dont le crédit diminuait, fut flatté des ouvertures du jeune César, auquel il fit obtenir le consulat. La perte de Cicéron fut dès lors assurée; et César, que cet honnête homme gênait, envenima contre lui la haine de Clodius. Alors, pour satisfaire sa vengeance et les intérêts de son maître, Clodius fit condamner à l'exil Cicéron, en vertu d'une loi qui frappait de bannissement tout homme convaincu d'avoir tué un citoyen sans jugement; on osait le punir d'avoir frappé les complices de Catilina. Il partit désespéré, sans attendre la sentence; ses biens furent confisqués; il demeura en Macédoine auprès de C. Plancius, puis à Dyrrachium, d'où il écrivit à sa femme, à sa fille Tullia, à son jeune fils alors âgé de sept ans, et à ses amis, des lettres plus touchantes que viriles. Enfin il apprit avec une joie enthousiaste que le consul Lentulus Spinther, grâce à l'appui d'Annius Milon, alors tribun, et à la protection de Pompée, avait obtenu son retour (4 août). Le peuple l'accueillit avec enthousiasme (septembre 57). Cependant cet exil paraît avoir eu sur son caractère une fâcheuse influence; irrésolu, hésitant, il flotta entre les deux partis, perdit par là même son crédit; la crainte de Clodius et le spectacle de l'impuissance du sénat le poussèrent à rechercher l'appui des triumvirs, c'est ainsi qu'il fit donner à Pompée la praefectura annonae pour cinq années; et qu'il contribua à faire maintenir César dans son gouvernement des Gaules (discours De provinciis consularibus, 54). Son activité d'orateur et de littérateur ne se ralentit pas pendant cette période; il plaida dans un grand nombre de causes importantes (contre Pison, pour Plancius, pour Milon, pour Rabirius Posthumus). Il ajouta même à sa gloire les lauriers de la guerre et le titre d'imperator à la suite d'une campagne entreprise contre les brigands d'Amanos, pendant son gouvernement de Cilicie (51-50).

A son retour, il trouva la liberté perdue, la force triomphante et la lutte des partis ouvertement engagée. Crassus était mort. Pompée, à l'instigation de Caton, avait accepté un consulat extraordinaire sans collègue, exercé une véritable dictature, poussé la hardiesse jusqu'à faire ordonner par le sénat le désarmement des légions de la Gaule. Il ne sut pas faire tête à l'orage qu'il avait provoqué, et s'enfuit avec le sénat, quand César marcha sur Rome. Cicéron hésita longtemps et finit par rejoindre Pompée. Après la bataille de Pharsale, à laquelle il ne prit aucune part, Cicéron revint en Italie, et après avoir attendu près d'un an à Brindes le retour de César, il essuya avec résignation les caresses du vainqueur plein d'égards pour l'homme de lettres qu'il jugeait peu dangereux (47). Caton avait trouvé dans la mort un remède contre le désespoir qui le saisit quand il vit le peuple romain se ruer à la servitude. 

Cicéron n'était pas d'une école aussi sévère ni d'un caractère aussi héroïque. L'enthousiasme patriotique, très puissant chez lui, est pourtant diminué jusqu'à un certain point par la passion artistique. Privé de la liberté, il lui restait le culte de l'art. Il eût été de ceux dont le génie s'accommoda plus tard du régime impérial; cela tient à ce que, à défaut de succès oratoires, il avait encore les productions littéraires et philosophiques pour maintenir sa royauté intellectuelle. Les applaudissements des beaux esprits l'eussent consolé du silence du Forum. Il se tint donc à l'écart des affaires, mais sa retraite fut féconde. Il donna alors ses plus beaux traités de rhétorique; mais c'est dans la philosophie surtout qu'il chercha une consolation contre, le chagrin que lui causait l'état de la république et aussi contre ses chagrins privés. 

Les malheurs de sa fille Tullia, la légèreté de son fils (Marcus Tullius), ses discordes conjugales, son divorce avec Terentia, son mariage avec sa jeune et riche pupille Publilia qu'il renvoya bientôt, la conduite de son neveu Quintus, l'état précaire de son patrimoine, surtout la mort de sa chère Tullia, lui portèrent des coups terribles, et l'on s'étonne qu'il ait pu garder l'esprit assez libre pour composer coup sur coup ses grands traités philosophiques (Académiques, De Finibus, Tusculanes). On entendit même encore sa voix au Sénat, au Forum; il parla pour défendre des vaincus: le Pro Marcello, le Pro Ligario sont la preuve honorable de la dignité qu'il sut soigneusement garder, et le témoignage de la déférence que César eut l'adresse de lui montrer. Du reste, le dictateur, bel esprit, affectant la courtoisie, avait accepté contre Cicéron lui-même la lutte sur le terrain littéraire et répondu au Caton qui n'existe plus par un Anti-Caton qui pourrait, s'il existait, embarrasser étrangement les admirateurs à outrance de sa générosité.

Cependant César périt (15 mars 44). Cicéron n'avait pas été initié au complot. Il l'approuva pourtant et témoigna, dit-on, sa joie après le crime commis. II croyait aveuglément au retour de temps meilleurs, et son patriotisme le ramena sur la scène politique. Il vint au Sénat, demanda l'amnistie, obtint même une réconciliation qui ne fut qu'une feinte. L'attitude d'Antoine le décida à sortir de Rome; il y revint après cinq mois d'irrésolutions, essaya de fermer les yeux sur les desseins d'Antoine, retrouva au milieu des circonstances les plus alarmantes le calme nécessaire pour écrire les traités De fato, De natura Deorum, De divination, termina le De officiis et d'autres ouvrages. Enfin il prit en main la défense de la liberté irrémédiablement perdue. Ce fut un beau réveil. Quatorze fois le Sénat ou le Forum retentit de son éloquente indignation. Antoine, déclaré ennemi public, est vaincu par Octave sous Modène (43) et Cicéron dont la parole énergique a causé ce tumulte imprévu, jouit une dernière fois de l'honneur mérité d'un triomphe populaire. 

Un homme d'Etat clairvoyant eût cherché maintenant à écarter Octave par Brutus, comme Antoine l'avait été par Octave. Cicéron au contraire dissipa les craintes du Sénat qui commençait à redouter Octave, se fit garant de son honneur et malgré les avertissements de ses amis (Lettres de Brutus, 16, 17), persista dans son erreur, appuyant dans les comices le jeune ambitieux qu'il s'attendait à voir abdiquer entre ses mains. Cette illusion fut vite déçue : le deuxième triumvirat lut signé et les proscriptions commencèrent; Cicéron était plus que tout autre désigné pour la mort.

Il restait contre elle un unique asile, l'armée républicaine de Brutus, Cicéron ne put ou ne voulut pas s'y réfugier. Il attendit et reçut avec courage le coup que lui porta la main d'un homme jadis sauvé par son éloquence. C'est à Caiète que le tribun Popilius Loenas l'atteignit et que le centurion Herennius lui porta le coup mortel (7 décembre 43). Sa tête et sa main droite furent portées à Antoine, et sur son ordre, clouées à la tribune du Forum. Ainsi mourut, victime d'une noble cause, cet homme si hors du commun, qui en des temps plus calmes aurait pu être, dans toute l'acception du mot, un grand homme d'Etat. Son amour de la justice et de la liberté lui inspirèrent en plusieurs circonstances une admirable énergie. Mais Cicéron manqua souvent de pénétration, de fermeté, de fidélité constante aux principes. Du parti populaire à ses débuts, il se rallia ensuite à l'aristocratie; il s'attacha à Pompée et servit également César. Du moins dans sa faiblesse on reconnaît la bienveillance d'un homme toujours prêt à croire au bien et à l'honnêteté des autres; de là ses tendances conciliatrices auxquelles il dut d'être pris entre les partis. Il eut donc, avec des faiblesses évidentes, de grandes qualités qu'il serait injuste de méconnaître. 

S'il faut faire beaucoup de réserves dans l'appréciation de sa conduite publique, on ne saurait accepter les attaques violentes des historiens modernes (Drumann, Mommsen) qui, dépassant dans cette voie les plus acharnés ennemis de Cicéron, ont dénigré son caractère avec la dernière violence et n'ont même pas été équitables pour son talent. Ils n'ont pas tenu un compte suffisant des circonstances où a vécu le grand orateur et des conditions que le temps même faisait aux orateurs et aux hommes d'État. De même, si l'on apprécie l'homme privé, on peut lui reprocher sa rare vanité, son goût excessif pour le luxe, le désordre des affaires domestiques qui lui fit une existence précaire et tourmentée dans une fortune relativement considérable, sa sensibilité exagérée qui le faisait passer de l'extrême confiance à l'extrême abattement, la mobilité de ses impressions qui le jetait dans de continuelles contradictions. Mais, comme l'a dit justement Boissier, malgré les reproches qu'on peut lui faire, il était dans ces questions d'argent plus délicat et plus désintéressé que les autres. En somme, ses désordres n'ont fait tort qu'à lui-même, et s'il avait trop le goût des prodigalités ruineuses, au moins n'a-t-il pas eu recours pour y suffire à des profits scandaleux. Cicéron ne mérite pas moins d'éloges pour avoir été honnête et rangé dans sa vie de famille. C'était encore là des vertus dont ses contemporains ne lui donnaient pas l'exemple. Il eut le beau rôle dans la triste affaire de son premier divorce; jamais il n'y eut père plus tendre, frère plus dévoué, ami plus affectueux, rien ne lui fait plus honneur que les sentiments inspirés à des hommes tels qu'Atticus et Brutus. (A. Waltz).

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