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L'histoire du Vietnam
Des factoreries portugaises 
à la colonisation française
Aperçu Des factoreries à la colonisation Les dynasties vietnamiennes
L'Arrivée des Européens
De bonne heure, les Portugais et les Hollandais eurent des factoreries dans les villes du delta du Fleuve Rouge (Tonkin). Les Anglais avaient une factorerie au Tonkin qu'ils abandonnèrent en 1698, mais ils continuèrent à commercer avec ce pays jusqu'en 1719, époque à laquelle un acte de violence commis par un navire anglais du Bengale les obligea à cesser toute relation avec cette contrée. Ce navire, chargé et prêt à prendre la mer, descendait la riviere de Hanoï lorsque son subrécargue fit venir à bord une fille du pays avec l'intention de l'emmener avec lui. Les amis de la jeune fille informèrent le magistrat de ce qui s'était passé; on réclama la Tonkinoise; le subrécargue refusa de rendre sa maltresse; les hostilités commencèrent immédiatement, il y eut des tués des deux côtés y compris le capitaine du navire anglais, mais le subrécargue garda sa proie. Le capitaine Hamilton, qui écrivait huit ans après l'événement, disait qu'il n'avait plus entendu parler de commerce au Tonkin depuis. Quand Pierre Poivre arriva en Cochinchine en 1749, les Portugais étaient installés depuis trois ou quatre ans; ils y avaient d'ailleurs donné une mauvaise idée des Européens en commerçant comme les Chinois et en s'assujettissant aux asuges du pays. Les Hollandais avaient déjà paru dans le pays. 
« Le hasard, dit Poivre, a amené un Anglais à la Cochinchine (Annam) : l'Anglais Douffe (Duff) passant dans une jonque chinoise de Canton à Batavia, à la fin de 1747, fut pris d'un coup de vent entre les Paracels et la Cochinchine, qui l'obligea de relâcher dans ce pays. Le roi fit venir cet Européen et lui demanda s'il n'était point médecin. Il se trouvait être médecin et guérit le prince d'une fistule fort dangereuse. Cette cure lui donna beaucoup de réputation et de crédit à la cour. Il en profita pour se faire restituer quelques marchandises qui lui avaient été volées par les mandarins et obtint la permission de voyager le long des côtes du royaume. Il fut au Cambodge, qu'il parcourut, tira les plans des anses, des baies qui lui parurent commodes pour un débarquement et retourna à la cour. Il continua à cultiver la bienveillance du roi, qui le fit mandarin du premier ordre. Ce prince lui offrit une galère entretenue, des soldats, des domestiques et 4000 quans par an pour être son médecin. Douffe, qui crut voir un objet de fortune plus réelle en retournant à Macao, pour y faire un armement, remercia le roi, qui lui fit promettre en partant de revenir l'année suivante. Ce qui fait croire que cet Anglais ne comptait pas venir en Cochinchine et qu'il n'y était point envoyé par la Compagnie d'Angleterre, c'est qu'il y a laissé quelques marchandises à l'usage des Hollandais de Batavia dont on n'avait pu encore trouver la défaite à notre départ de la Cochinchine. »
Les tentatives anglaises.
Une occasion parut s'offrir aux Anglais dans la seconde moitié du XVIIIe siècle pour créer des relations avec l'empire d'Annam. Au mois de février 1778, deux mandarins annamites arrivèrent à Calcutta à bord du navire le Rumbold. Le hasard seul était cause de leur visite. Le Rumbold, à destination de la Chine, s'était arrêté en Cochinchine à son retour; un jésuite, le P. Lorico, avait fait demander à Tourane (Da Nang) au capitaine du navire un passeport pour lui et deux mandarins de distinction, alliés à la famille royale, pour se rendre dans la province de Saïgon, où le roi s'était réfugié. Le P. Lorico avait rendu, en 1764, de grands services aux officiers et à l'équipage de l'Admiral Pocock qui, dans un gros temps, avait été obligé de se réfugier dans la baie de Tourane. Le capitaine du Rumbold accorda au missionnaire sa demande, mais un violent orage et la force du courant l'empêchèrent de débarquer ses passagers au Donnaï et force lui fut de les conduire jusqu'à Calcutta. Le P. Lorico et ses deux compagnons furent présentés à Warren Hastings; on les traita fort bien et, au mois d'avril, Croftes et Killican, copropriétaires du Rumbold, affrétèrent un petit navire de 70 à 80 tonneaux pour les reconduire. 

A la suite d'une conversation avec les mandarins, Chapman, qui nous a laissé le récit de cette campagne, se décida à les accompagner et fit part de sa résolution au gouverneur général; la Compagnie des Indes mit à sa disposition un petit bâtiment, l'Amazon. Le but que se proposait Chapman était d'établir des relations entre la Compagnie des Indes orientales et l'Annam et d'obtenir pour les vaisseaux anglais les privilèges que le gouvernement annamite serait disposé à accorder. L'Amazon, capitaine Mac-Clenan, porteur de Chapman, d'un mandarin, etc., partit le 16 avril, précédé de quelques jours par le petit navire la Jenny, capitaine Hutton, de Croftes et Killican, avec l'autre mandarin qui d'ailleurs mourut en route. Après avoir fait escale à plusieurs endroits, notamment à Malacca et en Cochinchine, l'Amazon jeta l'ancre dans la baie de Qui-nho'n, le 13 juillet. Chapman fut fort bien reçu par l'un des chefs rebelles, Nhac, qui lui fit part de quelques-uns de ses futurs desseins. Le 28 juillet, l'Amazon partit pour Da Nang où elle arriva le 2 août. Chapman visita Hué. D'abord bien reçu, parce qu'on l'avait craint, il ne tarda pas à s'apercevoir que les sentiments changeaient à son égard. Dès le commencement d'octobre, il reçut avis que le gouvernement nourrissait de mauvais desseins contre lui. Le 7 novembre, le danger devint imminent; Chapman retourna à bord de l'Amazon, à l'entrée de la rivière de Hué; le jour suivant, il s'aperçut que des jonques l'entouraient et menaçaient de l'envahir et qu'à terre on faisait de grands préparatifs pour l'attaquer. Le 14, Chapman ouvrit le feu; après avoir failli perdre son vaisseau dans un mauvais temps et essuyé le feu de l'ennemi pendant plusieurs jours, il réussit, à la faveur de la nuit, à quitter son mouillage et il jeta l'ancre le lendemain matin, à onze heures, dans la baie de Da Nang où la Jenny, qui avait été endommagée, fut réparée. Le 18 décembre, les Anglais quittèrent Da Nang; l'Amazon mouillait le 23 décembre dans les eaux de Malacca et était enfin de retour à Calcutta, le 16 février, après un voyage aussi malheureux que pénible. 

Le second effort des Anglais pour établir des relations commerciales avec l'Annam eut lieu deux ans environ avant la publication (1806) de l'ouvrage de John Barrow, qui accompagnait lord Macartney. La cour des directeurs de la Compagnie des Indes orientales, pensant que l'empereur d'Annam, Gialong se montrerait mieux disposé que son ancien ennemi en faveur des Anglais, envoya un de ses employés en mission secrète auprès du souverain. Arrivé à Canton, l'émissaire anglais étant tombé malade, il chargea l'un des subrécargues de l'East India Company de le remplacer. Le subrécargue, ignorant la langue annamite, se rendit à la cour d'Annam. Il fut reçu froidement par Gialong, qui se montra peu favorable à ses propositions et, comme l'écrit Barrow, la conduite réservée, pour ne pas dire méprisante, de tout le monde à la cour à l'égard de l'ambassadeur de l'East India Company, rend très probable la supposition que les présents qu'il fit de la part de ses chefs ne furent pas offerts avec le cérémonial nécessaire. Lord Macartney s'arrêta à Da Nang pendant son voyage d'Angleterre en Chine, lors de la célèbre ambassade de 1792-1754. L'Annam était alors entre les mains de l'usurpateur; ce dernier craignit un moment que l'escadre anglaise ne fût une expédition française dirigée contre lui; mais l'objet de la mission lui ayant été expliqué, il reçut convenablement l'ambassadeur d'Angleterre, à qui l'on fit même des ouvertures pour l'achat d'armes et de munitions. 

Une dernière tentative fut faite dans les années 1821 et 1822 par les Anglais pour établir des relations commerciales avec l'empire d'Annam. Le gouverneur général du Bengale envoya dans ce but une ambassade aux cours de Bangkok et de Hué, à la tête de laquelle fut placée John Crawfurd. La mission ne réussit pas. Minh-Mang, qui venait de succéder à son père Gialong sur le trône Annam, redoutait l'Angleterre, la puissante alliée du Siam, l'ennemi de la Cochinchine, qui faisait la guerre à la Birmanie. A son arrivée à Hué, en septembre 1822, Crawfurd sollicita une audience de l'empereur, qui lui fut refusée sous le prétexte qu'il n'était que le fondé de pouvoirs d'un gouverneur général. On s'étonna même que ce dernier eût agi contrairement aux usages en adressant ses lettres directement au roi. Crawfurd traita ensuite avec le mandarin des étrangers qui lui accorda, au nom de son maître, la permission de venir commercer dans tous les ports de l'empire, ceux du Tonkin exceptés, en se conformant toutefois aux lois et aux usages du pays. Les Anglais n'ont donc pas eu au Vietnam les mêmes succès qu'en Birmanie, leurs intérêts dans ce dernier pays étaient d'ailleurs identiques à ceux des Français

Les Français en Annam.
La France a été aménée à s'intéresser à la côte orientale de l'Indochine par une série de précédents que nous allons énumérer.

La Compagnie des Indes orientales, créée en 1664, donna au commerce français dans l'extrême Orient un débouché qu'il n'avait pas eu jusqu'alors. Les Portugais, les Hollandais, les Anglais avaient d'ailleurs devancés les Français. Dès 1684, la Compagnie des Indes orientales envoyait au Tonkin un agent nommé Le Chappelier, qui trouva les habitants bien disposés pour les Européens et établit un comptoir dans le pays. Deux années plus tard, un autre agent de la Compagnie, nommé Verret, se rendit à son tour en Cochinchine pour choisir un emplacement favorable à la création d'un comptoir. il se décida pour Poulo-Condor (îles Con Son). Mais la série des guerres qui affligèrent la fin du règne de Louis XIV arrêta tous les projets d'établissement qu'avaient pu avoir les Français. Plus tard, les rapports de différents autres agents furent également favorables à un établissement, soit à Poulo-Condor, soit en un autre point de la Cochinchine. En 1720, un bâtiment français, la Galathée, ayant envoyé un canot à Phanri, dans le Binh-thuan, pour faire de l'eau, deux officiers furent faits prisonniers et ne furent relâchés, quoique bien traités, qu'après un mois de captivité et contre une rançon de 420 piastres d'Espagne. On peut considérer le voyage de Pierre Poivre en Cochinchine en 1749 et 1750 comme le vrai point de départ des relations des Français avec le Vietnam. Son voyage, à bord du Machault, est extrêmement intéressant. Poivre avait pour but d'ouvrir un commerce en Cochinchine, d'y établir un comptoir et de se procurer, par la voie de Manille ou des places voisines, des plants de noix muscade et de girofle qui devaient être tous portés aux îles de France (Île Maurice) et de Bourbon (Île de la Réunion). Vers la même époque, un missionnaire de la Société des Missions étrangères, Charles-Thomas de Saint-Phalle, fournissait à Dupleix les renseignements les plus précis sur le Tonkin.

La mission de l'évêque d'Adran.
Deux occasions d'assurer d'une manière sérieuse l'influence française dans la Péninsule indochinoise avaient déjà été fournies aux Français : l'une sous Louis XIV par le ministre du roi du Siam, Constance Phaulkon, dont la chute et la mort, à la révolution de 1688, amena la ruine du crédit de la France; l'autre nous avait été indiquée par Dupleix qui, en 1750-1752, cherchait par une alliance avec le roi de Pégou à  assurer à la France la possession des bouches de l'irraouaddy. Une troisième occasion allait être fournie par la révolution des Tay s'on qui éclata en Annam. Le neveu du dernier des Nguyên, Nguyên Anh, chassé de ses Etats par des rebelles et réfugié à Saïgon, s'était décidé sur le conseil d'un missionnaire français, Pigneaux de Béhaine, évêque in partibus d'Adran, à implorer le secours de la France pour rentrer dans ses Etats. Il envoya le prélat muni de pleins pouvoirs et accompagné de l'héritier présomptif du trône, le prince Canh, à Pondichéry dont la gouverneur, n'ayant pas à sa disposition de troupes pour faire une expédition, engagea l'évêque d'Adran à passer en France. Pigneaux de Béhaine fut bien reçu à Versailles. On lui promit un secours de 1650 hommes, de l'artillerie, des armes, quatre frégates et deux ou trois bâtiments de transport nécessaires à l'expédition. En revanche, l'évêque d'Adran s'obligeait à remplir les conditions suivantes :

« 1° De faire donner en toute propriété à Sa Majesté très chrétienne l'île qui forme le port principal de toute la Cochinchine appelée par les Européens le port de Touran et par les Cochinchinois Hoï-han, pour y faire les établissements en la manière qu'il jugera convenable pour les biens de son service; 

2° il sera de plus accordé à la nation française conjointement avec les Cochinchinois la propriété dudit port afin de pouvoir y construire, garder et caréner tous les vaisseaux qu'elle jugera convenable d'y entretenir; 

3° la propriété de l'île appelée Poulo-Condor; 

4° la liberté du commerce dans tous les Etats du roy de la Cochinchine exclusivement à toutes les autres nations européennes; 

5° tous les secours dont la France pourra avoir besoin en soldats, matelots, vivres, vaisseaux, galères, etc., toutes les fois que le roy de la Cochinchine en sera requis et partout où besoin sera, bien entendu que l'on aura toujours égard à l'état des forces du roy de la Cochinchine et à la situation de ses affaires; 

6° le roy de la Cochinchine s'oblige de faire construire à ses frais pour remettre à sa Majesté très chrétienne en toute propriété le même nombre de vaisseaux et de la même qualité que ceux qui auront été employés à cette expédition à raison d'un vaisseau par an et ce à compter du jour où le roy de la Cochinchine aura été rétabli dans ses Etats. »

Un traité en bonne forme fut signé à Versailles le 27 novembre 1787 par le comte de Montmorin. L'évêque d'Adran repassa à Pondichéry dont le gouverneur, l'Irlandais comte de Conway, devait commander l'expédition projetée. L'Anglais, John Barrow, raconte qu'à l'arrivée du prélat dans la colonie, Conway avait pour maîtresse Mme de Vienne, la femme d'un de ses aides de camp. L'évêque d'Adran fit des visites aux femmes des différents fonctionnaires de Pondichéry à l'exception de Mme de Vienne, qui, fort irritée d'être traitée de la sorte, fit retarder l'envoi des troupes en Cochinchine. D'autre part, ce qui est plus vraisemblable, le gouverneur était peu favorable à l'expédition parce qu'il ne la considérait pas comme avantageuse à la France. Quoi qu'il en soit, le traité de Versailles ne reçut pas son exécution; les projets de l'évêque avortèrent et, au lieu d'un secours important qu'on lui avait promis, le prélat n'obtint que l'escorte de la frégate la Méduse pour deux navires de commerce armés et équipés à ses frais. Il était d'ailleurs accompagné d'officiers français, J.-B. Chaigneau, Philippe Vannier, de Forçant, rejoints plus tard par Jean-Marie Dayot, l'officier du génie Victor Ollivier, l'ingénieur Théodore Le Brun, le Lieutenant-colonel Laurent Barisy, le capitaine de vaisseau Julien-Girard de l'Isle-Sellé, le médecin Despiaux et les lieutenants de vaisseau Louis Guillon et Jean Guilloux. Parmi ces officiers se trouvaient quelques ingénieurs distingués qui construisirent les citadelles de Saïgon et de Hanoï et fortifièrent la rivière de Hué. Ils rendirent encore divers services à Nguyên Anh qui, non seulement reconquit la Cochinchine entière, mais encore compléta en 1802 l'unification de l'Annam par la prise du Tonkin. La mort de l'évêque d'Adran en 1799 porta un coup funeste à l'influence française. 

La médiation de Chaigneau.
La plupart des officiers qui avaient aidé Gialong dans sa tâche étaient morts. Il ne restait plus à Hué que Chaigneau et Vannier qui devaient plus tard permettre à Louis XVIII de renouer la tradition de Louis XVI. La chute de la royauté, les événements de la Révolution, les guerres de l'Empire ne permirent pas à la France de s'occuper de l'Annam. Ce n'est pas que parmi les innombrables projets que forma Napoléon il ne s'en trouve peut-être pas un relatif à ce royaume, car un mémoire ayant été écrit le 2 frimaire an X par le citoyen Cossigny, pour faire ressortir l'importance du choix d'un évêque, en remplacement de Pigneaux de Béhaine, mort depuis peu, Bonaparte, alors premier consul, écrivit en marge de ce document conservé aux archives des colonies :

« Renvoyé au ministre de la marine pour me faire connaître son opinion sur ce Mémoire, Paris, le 29 frimaire an X, le premier consul, Bonaparte ». 
Le gouvernement de la Restauration reprit la tradition de Louis XVI et chercha à renouveler avec les pays de l'extrême Orient les relations brisées brusquement à la fin du siècle précédent. De la brillante pléiade d'officiers français qui, appelés par l'évêque d'Adran, avaient aidé Gialong à remonter sur le trône de ses pères, deux seulement, au commencement du règne de Louis XVIII, avaient survécu et étaient restés à la cour du souverain qui leur devait son trône : Philippe Vannier et Jean-Baptiste Chaigneau. Chaigneau avait acheté, à un kilomètre de Hué, une habitation : il s'était marié, avait été élevé à la dignité de grand mandarin et il paraissait devoir terminer ses jours dans ce pays d'Annam où s'était passée la plus grande partie de sa vie. Le duc de Richelieu, ministre des affaires étrangères, lui écrivit le 17 septembre 1817, pour réclamer le concours de son zèle en faveur d'armateurs de Bordeaux qui avaient fait ou se proposaient de faire des expéditions pour le Tonkinet l'Annam. Le gouvernement, disait le duc, encourageait ces essais surtout dans l'espérance qu'ils pourraient nous conduire à fonder dans ces pays un commerce permanent. 

Deux expéditions faites en 1817 par les maisons Balguerie, Sarget et Cie et Philippon et Cie de Bordeaux ne furent pas très heureuses; mais une troisième, composée des deux trois-mâts le Larose et le Henri, réussit complètement. La vue de ces bâtiments inspira ou raviva dans l'âme de Chaigneau le désir de revoir son pays natal. Non sans regret, il obtint un congé du vieux Gialong et il s'embarqua pour la France au mois de novembre 1819. Chaigneau, nommé en octobre 1820 agent et consul de France en Annam, retourna à Hué avec la mission de négocier un traité de commerce avec le souverain du pays. Mais Gialong était mort le 25 janvier 1820 et son fils Minh-Mang se montra hostile à toute espèce d'arrangement avec la France. Chaigneau quitta définitivement l'Indochine en 1824. Un de ses neveux, à deux reprises différentes, esssaya de représenter la France comme vice-consul à la cour de Hué; il fut obligé d'abandonner la partie. La révolution de Juillet changea d'ailleurs le cours de la politique coloniale française et le gouvernement de Louis-Philippe n'intervint en Extrême-Orient qu'accidentellement.

Les prétextes d'une intervention française.
Le mauvais vouloir de Minh-Mang contre les étrangers ne devait pas tarder à se manifester; il devait bientôt se tourner en une haine dont les successeurs de l'évêque d'Adran furent les premières victimes. Après les PP. Gagelin (1833) et Cornay (1837) mis à mort vint le tour de l'évêque Henarès, décapité le 23 juin 1838; son collègue, Delgado, mourut en prison quelques jours plus tard (12 juillet 1838); à cette même persécution (1838) se rattache la mort des PP. Joseph Fernandez, François Jaccard et Pierre Borie. Les efforts du commandant Levêque, de l'Héroïne (12 mars 1843), qui obtint de Thieu-Tri, successeur de Minh-Mang, la mise en liberté de cinq missionnaires français prisonniers à Hué, du contre-amiral Cécille (1844) qui fit délivrer le vicaire apostolique, Mgr Lefebvre, évêque d'Isauropolis, du commandant Rigault de Genouilly à Da Nang (15 avril 1847) permirent au pavillon de la France de flotter en Cochinchine, mais il fallait une occasion et un prétexte pour que les Français puissent prendre pied définitivement dans un pays où leurs efforts presque séculaires étaient restés sans succès. Ce fut à Napoléon III qu'incomba la mission de continuer les ambitions de Louis XVI. En 1856, le commandant du Catinat, puis le consul de France à Shanghai, Montigny, envoyé extraordinaire, ne purent obtenir d'être reçus à Hué. Le 20 juillet 1857, l'évêque Jose Maria Diaz était exécuté; les persécutions redoublaient, le prétexte était trouvé. D'autre part, les armements pour l'expédition de Chine fournissaient aux Français l'occasion et leur facilitaient une action prompte en Cochinchine. L'amiral Rigault de Genouilly s'emparait de Tourane (Da Nang), 1er septembre 1858, et de Saïgon, 17 février 1859; l'amiral Charner, de retour de Chine, débarquait à Saïgon le 7 février 1861 et, avec 3000 hommes de troupes françaises et des tagals espagnols commandés par le colonel Palanca, forçait les lignes de Khi-Hoa et blessait le général annamite Nguyen Tri-phuo'ng. 

A Charner succédèrent les contre-amiraux Page (Mytho,12 avril 1861) et Bonard (Bien-Hoa, 9 septembre 1861; Vinh-Long, 28 mars 1862) dont les succès amenèrent la conclusion d'un traité signé à Saïgon, le 5 juin 1862, par les représentants de l'Annam, de la France et de son alliée l'Espagne, traité qui assurait aux Français la possession des trois provinces méridionales de Gia-Dinh (Saïgon), de Dinh Tuong (Mytho), de Bien-Hoa et Con Son (Poulo-Condor). En même temps, un traité signé avec le Cambodge, le 11 août 1863, substituait le protectorat français à l'influence qu'exerçaient l'Annam et Siam. Les résistances de Tu-Duc conduisirent l'amiral de la Grandière à annexer aux  possessions françaises les trois provinces de l'ouest : Vinh-Long (20 juin 1867), Chau-doc (22 juin 1867) et Ha-tien (24 juin 1867). En 1872, l'amiral Dupré, gouverneur de la Cochinchine, demanda aux Annamites d'envoyer des ambassadeurs à Saïgon pour fournir des explications au sujet des mauvais traitements que subissaient les chrétiens, et menaça, si on ne lui obéissait pas, de faire exécuter lui-même le traité de Saïgon qui, par son second article, assurait la liberté religieuse. Naturellement, on promit l'envoi d'ambassadeurs; leur départ fut retardé, et c'est pendant ces pourparlers que le voyage de Dupuis amena l'intervention française au Tonkin.

Et maintenant, le Tonkin.
Dupuis, négociant français à Han-Keou, ville importante de la Chine située sur le Yangtze (Yang-Tsé-Kiang), chercha de bonne heure (1864) à trouver une route plus courte que celle du Grand Fleuve pour communiquer avec la province du Yunnan, alors en proie à la rébellion musulmane. Dupuis fournissait des armes et des munitions aux troupes impériales envoyées contre les rebelles et il partit en 1868 pour le Yunnan dont il trouva la capitale assiégée par les musulmans. Obligé de revenir sur ses pas, il recommença son voyage en 1870-1871 et descendit le Ho-ti-Kiang jusqu'au Tonkin. Il résolut de prendre cette route dans le troisième voyage qu'il devait entreprendre pour fournir au général commandant en chef les troupes chinoises les armes pour la livraison desquelles ce mandarin avait signé avec notre compatriote des contrats importants. Dupuis obtint que l'aviso à vapeur français, le Bourayne, se rendrait à l'embouchure du fleuve du Tonkin pour le protéger en cas de besoin. Dupuis, parti de Hong-Kong, le 26 octobre 1872, accomplit son voyage heureusement; il arriva sans encombre à Yunnanfou le 16 mars; malheureusement pour lui, le dernier rempart de la révolte musulmane, Ta-li-Fou, était tombé le 8 janvier entre les mains des troupes impériales et le résultat de l'opération de Dupuis ne fut pas aussi heureux qu'il était en droit de l'espérer.

Ce fut au voyage de retour que les Annamites inquiétèrent le voyageur explorateur. De part et d'autre, on eut recours au gouverneur de la Cochinchine française; l'amiral Dupré choisit Francis Garnier pour régler les difficultés. Garnier se trouvait alors à Sanghaï, de retour d'un voyage dans le centre de la Chine. Il partit pour le Tonkin avec un nombre assez restreint de troupes; la mauvaise volonté des Annamites l'obligea à s'emparer (20 novembre 1873) de la citadelle de Hanoï pour se garder d'une surprise; les villes du delta du So'ng-Koy se rendirent ensuite à lui sans difficultés : trois semaines et 181 hommes suffirent à la conquête du Tonkin. Mais Garnier périssait le 21 décembre 1873 dans une embuscade de rebelles chinois (Pavillons Noirs) à la solde des Annamites et avec lui sombraient les espérances que son action rapide avait fait naître. Les Français se retièrent du Tonkin, et leur départ fut suivi de massacres de chrétiens et de Tonkinois. Un traité fut signé le 15 mai 1874 qui reconnaissant formellement la souveraineté de la France sur les provinces de la Basse Cochinchine, lui accordait la libre navigation du fleuve Rouge au Tonkin; le mot protectorat n'était pas prononcé dans ce traité qui en donnait à la France toutes les charges sans beaucoup des avantages. 

Un traité de commerce signé à Saïgon le 31 août 1874 par le contre-amiral Krantz complétait le précédent et ouvrait au commerce étranger les ports de Thi-Nai (Qui-Unho'n), dans la province de Binh-Dinh, de Ninh-Hai (Haï-Phong), dans la province de Haï Du'o'ng, la ville de Hanoï et le fleuve Nhi Ha (fleuve Rouge, depuis la mer jusqu'à la frontière chinoise). Cependant les résistances de Tu-Duc, son rapprochement avec la Chine, l'impuissance de la France à faire respecter le traité de 1874 vis-à-vis les étrangers, la position insoutenable faite au résident français, Rheinart, conduisirent à une intervention. Le capitaine de vaisseau Henri Rivière fut choisi pour rétablir l'influence française au Tonkin. Mais cet officier fut mortellement frappé aux portes de Hanoï, le 19 mai 1883, et sa petite armée fut obligée de battre en retraite. Ce désastre incita les Français à chercher une réparation éclatante, le général Bouët prenait le commandement des troupes, la Cochinchine envoyait des renforts, l'amiral Courbet et son escadre étaient dirigés sur l'Indochine, le docteur Harmand était nommé commissaire du gouvernement au Tonkin, la question du Tonkin était ouverte; la Chine, voisine du Tonkin, entra dans un débat auquel elle était restée jusqu'alors étrangère et transforma la question du Tonkin en une question franco-chinoise.

Le 15 août, le général Bouët repoussait les Annamites à Vong, mais ce succès même démontrait la nécessité pour les Français d'envoyer de nouveaux renforts. Le 20 août, l'amiral Courbet s'emparait des forts de Thuan-An et, le 25, forçait Tu-Duc à signer un traité par lequel la province de Binh-Thuan était annexée aux possessions françaises de la Cochinchine, une force militaire devait occuper d'une façon permanente la chaîne de montagnes Deo-Ngang, qui aboutit au cap Vong-chua, ainsi que les forts de Thuan-An et ceux de l'entrée de la rivière de Hué qui seraient reconstruits au gré des autorités françaises et le gouvernement annamite devait rappeler immédiatement les troupes envoyées au Tonkin, dont les garnisons seraient remises sur le pied de paix. Au général Bouët, rentré en France, remplacé par intérim par le colonel Bichot, avait succédé comme commandant en chef l'amiral Courbet Après avoir concentré ses forces à Hanoï, l'amiral se mettait en route le 11 décembre avec 5600 hommes, s'emparait le 14 de la redoute de Phusa et, le 16, il prenait d'assaut la citadelle de Son-Tay. Quelques jours plus tard, l'amiral Courbet était remplacé dans son commandement par le général de division Millot qui arrivait accompagné des généraux Brière de l'lsle et Négrier. 

En mars 1884, Bac-Ninh était pris, Hong-boa ne tardait pas à subir le même sort, et la Chine, par un traité signé le 11 mai à Tien-Tsin par Li Hong-tchang et le commandant Fournier, abandonnait ses revendications sur le Tonkin. Cependant, le 23 juin, l'affaire de Bac-Lé allait tout remettre en question : une petite colonne sous les ordres du lieutenant-colonel Dugenne, chargée d'occuper Lang-Son, avait pris contact avec les Chinois; on en était venu aux mains, les Français avaient 30 tués dont 2 officiciers et 49 blessés dont 4 officiers. Les hostilités recommencèrent aussitôt; l'amiral Courbet qui, après avoir, le 12 février, remis son commandement au général Millot, avait repris la direction de son escadre, bombardait le 23 août l'arsenal de Fou-Tchéou, détruisait la flotte chinoise et forçait l'entrée de la rivière Min dans laquelle il s'était enfermé pour accomplir ses actions; Mais le marin avait reçu l'ordre de se rendre à Formose (Taiwan) et il s'épuisa en efforts stériles à Kilong dont il s'était emparé le 1er octobre. 

Au général Millot rentré en France avait succédé le général Brière de l'Isle; après les victoires du colonel Donnier à Chu et du général de Négrier à Kep et une série de combats sur la route de Lang-Son, cette place tomba entre les mains  de Français le 13 février 1885, puis, se remettant en route avec la brigade Giovanninelli, Brière de l'Isle vint après plusieurs luttes extrêmement meurtrières dégager la ville de Tuyen-Quan sur la rivière Claire, assiégée par Luh-Vinh-Phuoc, chef des Pavillons Noirs, depuis le 25 janvier; il n'était que temps, car les 600 hommes commandés par Dominé, qui tenaient tête à plusieurs milliers de Chinois, étaient à bout de forces et réduits d'un tiers; le 3 mars, Giovanninelli entrait dans la place. Quelques jours plus tard, 28 mars, le général de Négrier, attaqué devant Langson par les troupes chinoises qui s'étaient reformées, est blessé et remet le commandement des troupes au lieutenant-colonel Herbinger qui évacua la place. Ce fut à la nouvelle de ce désastre que le cabinet présidé par Jules Ferry sombra. 

L'Annam sous protectorat.
Cependant des préliminaires de paix étaient engagés et, le 9 juin 1885, Patenôtre, ambassadeur français à Pékin, signait à Tien-Tsin un traité qui mettait fin à la guerre, qui dégageait l'Annam de ses liens de vassalité envers le Céleste Empire, ouvrait la frontière chinoise au commerce étranger au-delà de Lang-Son et de Lao-kai et autorisait dans l'avenir l'installation de postes consulaires dans les pays voisins. Au général Roussel de Courey, arrivé le 1er juin au Tonkin pour relever le général Brière de l'Isle de son commandement, incombait la tâche de mettre au pas les nouvelles possessions de la France. Il s'était, d'ailleurs, passé de graves événements dans l'Annam. Le traité du 25 août 1883 avait été remplacé par le traité du 6 juin 1884 signé à Hué, par lequel l'Annam reconnaissait et acceptait le protectorat de la France qui le représenterait dans toutes ses relations extérieures; la France rendrait à l'Annam le Binh-Thuan et lui laissait le Nghé-An et le Thanh-Hoa; le gouvernement annamite déclarait ouverts au commerce de toutes les nations, outre le port de Qui-Unho'n, ceux de Da Nang et de Xuanday. Un résident général, demeurant dans la citadelle de Hué avec une escorte militaire et ayant droit d'audience privée et personnelle auprès du roi d'Annam, devait présider aux relations extérieures de l'Annam et assurer l'exercice régulier du protectorat, sans s'immiscer dans l'administration locale des provinces comprises dans les limites fixées. 

Tu Duc était mort, il avait été successivement remplacé par des princes de sa famille, Duc-Duc, Hiep-Hoa et Kien-Phuoc, instruments dociles dans les mains des trois régents. Lorsque le général de Courey se rendit pour prendre possession de son poste de résident à la place de Lemaire, il fut victime dans la citadelle de Hué d'un guet-apens dans la nuit du 5 au 6 juillet 1885, auquel il n'échappa que par le courage de son escorte; le régent Thuyet, parent éloigné de Tu-Duc, qui en était l'instigateur, s'enfuit avec le jeune roi dans les montagnes où il organisa la résistance contre les Français; le général de Courcy remplaça le roi de Thuyet en fuite par Dong-Khan, autre prince de la famille de Tu-Duc. Le général de Courey et son successeur le général Warnet sont rentrés en France en 1886, le gouvernement français a nommé cette même année au poste de résident général civil Paul Bert, député, avec pour mission de terminer la mise au pas - ce que les autorités coloniales appelaient la pacification - du pays et à présider à sa réorganisation. (Henri Cordier).

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