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L'histoire de l'Afrique
La conquête française du Soudan
L'implantation des Français en Sénégambie

L'origine de l'empire colonial français de l'Afrique occidentale, qui, rattaché aux possessions françaises du Golfe de Guinée, allait devenir au début du XXe siècle l'Afrique Occidentale française, fut le modeste comptoir fondé en 1626 dans l'île de Gorée par l'association des marchands de Dieppe et de Rouen. Les Hollandais, qui s'étaient emparés en 1638 du fort portugais d'Arguin, furent évincés et la concurrence anglaise surmontée et cantonnée sur la Gambie; les factoreries du Sénégal, occupées par les Anglais dans la guerre de Sept Ans, furent restituées : Gorée seul, par le traité de 1763, et Saint-Louis en même temps que le Sénégal (repris en 1779 par le duc de Lauzun), au traité de 1783. Durant cette période, le régime fut celui de la concession à de grandes compagnies à privilège et du pacte colonial, réservant à la métropole le monopole, absolu des échanges; on tirait du Sénégal de la gomme, de la poudre d'or, de l'ivoire, et bien sûr des esclaves; on lui envoyait des tissus, de la poudre, des armes, de la verroterie, du sel, des barres de fer et de cuivre. En 1791, on abolit les compagnies et on décrété la liberté du commerce; mais on maintient le pacte colonial. De 1809 à 1817, occupation anglaise. En 1818, le Sénégal passe au rang de colonie de culture; la traite esclavagiste est abolie, des tarifs de faveur sont accordés aux produits coloniaux; mais le Sénégal continue à vivre surtout du commerce de la gomme. A côté des villes insulaires de Gorée et Saint-Louis naissent celles de Dakar et de Rufisque (Rio-Fresco); puis les escales du fleuve se transformant en villes : Dagana, Podos, Saldé, Matam, Bakel, Médine et Sénoudébou (sur la Falémé). En 1848, la culture de l'arachide paraît.

En 1854 commence le gouvernement de Faidherbe, le fondateur de cette colonie du Soudan. De 1852 à 1861, puis de 1863 à 1865, il poursuit un effort écrasant, établit la domination française au Sénégal. Les commerçants étaient assujettis aux caprices des roitelets maures ou noirs et du paiement de "coutumes", redevances en nature de taux assez arbitraire; même le loyer du sol de Saint-Louis leur était annuellement payé; les Français leur semblaient des vassaux qu'ils toléraient. A la demande des armateurs et négociants, Faidherbe fut nommé gouverneur. Il fit la chasse aux pillards maures, soumit le Oualo, défit les Maures Trarza, puis les Brakna et les Douaïch (1854-58); les coutumes furent remplacées par un droit fixe de 3%, perçu au profit des rois maures sur le commerce de la gomme, mais sur les marchés français. Tandis qu'il combattait la Maures durant la saison sèche, lors de l'hivernage Faidherbe remontait le fleuve jusqu'à Kayes et fondait contre El-Hadj Omar le fort de Médine (1855); il le débloquait après le siège de 97 jours soutenu par les soldats de Paul Holl. Le prophète se reporte sur le Niger. Faidherbe tourne ses efforts vers le Sud du Sénégal, établit le protectorat français sur le Baol, le Sin, le Saloum, la Casamance (1859).  L'insurrection des Peuls du Toro est comprimée en 1862 par Jauréguiberry. Faidherbe eut ensuite à lutter contre Lat-dior, chef du Cayor, lequel s'allia à deux disciples d'El-Hadj Omar, Maba, qui dominait le Ripp, et Ahmadou de Podor, chef du Fouta Toro. La politique hésitante suivie envers eux prolongea la lutte; Ahmadou fut tué en 1875 et le Ripp soumis seulement en 1887; la même année périt dans le Niani (près de la Gambie), Mahmadou Lamine, lequel avait excité, en 1886, dans le cercle de Bakel, une redoutable insurrection des Peuls Tidjaniya.

La pénétration au Niger. Samori.

Mais Faidherbe n'avait pas limité son action à la Sénégambie, dont la mise au pas par l'armée avait permis de quadrupler le commerce en quelques années. Il avait fait explorer par le capitaine Vincent, par l'enseigne Bourrel, par Mage les pays des Maures, par Pascal et Lambert le Bambouk, le Fouta-Djallon, avait envoyé le lieutenant Mage et le Dr Quintin (1863) auprès d'El-Hadj Omar, afin d'étudier la route entre le Sénégal et le Niger. Retenus deux ans à Ségou par Ahmadou Cheikhou, ils procédèrent à une enquête complète qui prépara la conquête. Celle-ci ne fut reprise que par Brière de l'Isle, gouverneur en 1877; il envoya en ambassade à Ahmadou le capitaine Galliéni (1880-81), lequel fit signer au sultan un traité de protectorat et rapporta une étude géographique du pays. Un chemin de fer fut commencé qui, de Kayes où s'arrête la navigation, se dirigea vers le bief navigable du Niger à Bamako; sa première étape était Bafoulabé, où l'on établit un fort (1880); puis le lieutenant-colonel Borgnis-Desbordes construisit celui de Kita (1881) et avança jusqu'au Niger. 

Voici quelle était alors la situation. Au Nord de la ligne des postes français, le principal fils d'El-Hadj Omar, Ahmadou, demeuré maître de Ségou et de Nioro, commandait le Niger de Sansandig à Nyamina, une partie des Bambara du Beledougou, le Bakhounou, le Kaarta; ses citadelles méridionales étaient Koniakary (près de Médine), Koundian sur le Bafing et Mourgoula. A Dinguiray régnait Aguibou, un autre fils d'El-Hadj Omar, celui-là allié de la France. Un seul obstacle sérieux menaçait la puissance des nouveaux maîtres du pays, du côté du Sud, dans la personne du conquérant, mandingue Samori Touré (Samory), originaire du Ouassoulou, qui, après avoir conquis Sanikoro et le Ouassoulou s'était rendu maître de Kankan (1880), et, converti à l'Islam. S'appuyant sur les marabouts Qadriya, il  avait donné pour capitale à son royaume la ville de Bissandougou. Et maintenant, il gagnait vers l'Est à mesure que les troupes françaises gênaient sa situation dans l'Ouest.

En 1882, Borgnis-Desbordes arrive trop tard pour sauver la ville de Keniéra, mais il établit un fort à Bamako, sur le Niger (1883); la destruction de Mourgoula (1883) assure la prépondérance française dans le Baoulé et supprime l'influence d'Ahmadou au Sud du Sénégal. Les Tidianes étant ainsi refoulés au Nord-Est, on les laisse aux prises avec les soulèvements des Bambara fétichistes pour concentrer les efforts contre Samori; Combes bâtit le fort de Niagassola qui couvre la vallée du Bakhoy (1885) et organise le pays. Frey et Galliéni triomphent de l'insurrection de Mahmadou Lamine (1886-87) et battent autour de Niagassola les forces de Samori. Gallieni annexe pacifiquement le Fouta-Djallon et obtient de Samori le traité du 23 mars 1887, cédant à la France la rive gauche du Niger jusqu'au Tinkisso et plaçant le reste de ses États sous le protectorat de la France; un poste est installé à Siguiri, au confluent du Niger et du Tinkisso.

Alors a lieu l'expédition du capitaine Binger; parti de Bamako, il traverse les États de Samori (1887) et se rend à Sikasso, auprès de Tiéba, rival de Samori, appuyé sur les Tidjaniya, qui, parti du Kénédougou, avait enlevé à Samori le Ouagadougou et organisé une armée régulière sur le modèle des sofas de Ségou; l'horreur qu'inspiraient les cruautés de Samori lui valut de nombreuses adhésions; il battit les armées de son rival en 1886 et l'emporta dans une lutte de plusieurs mois poursuivie autour de Sikasso (1888). A ce moment, il demanda et obtint le protectorat de la France. Binger, qui avait préparé ce résultat, avait poursuivi sa route par Kong, Bondoukou qu'il plaçait sous le protectorat de la France, visité les États Mossi et finalement descendu la Comoé jusqu'à Grand-Bassam, reliant les possessions françaises du Sénégal et de la Côte d'Ivoire. Ahmadou, effrayé des progrès de la France, acceptait à son tour son protectorat (12 mai 1887). Le Soudan occidental était sous la coupe des troupes françaises. Mais il leur fallut combattre pour consolider ces conquêtes. 

Samori négociait avec les Anglais et dénonçait le traité d'ailleurs violé par les incursions de ses sofas; le commandant Archinard franchit le Niger et occupe Kankan, puis Bissandougou que vient d'évacuer Samori après l'avoir incendiée (1891); Sanankoro est pris en 1892. Combes ferme l'accès du Sierra-Leone; les conventions du 10 août 1889, du 20 juin 1891 et du 21 janvier 1895 délimitent de ce côté la frontière anglaise arrêtée à la ligne du partage des eaux entre le Niger et les fleuves côtiers. La même règle fut admise dans le traité du 8 décembre 1892 qui délimita la frontière avec la république de Liberia. Réfugié à Kong, Samori en est délogé par le lieutenant-colonel Audéoud, traqué dans la forêt et finalement capturé le 29 septembre 1898. Cinq mois avant, le fils de Tiéba, devenu hostile à la France, était tué dans la prise de sa capitale Sikasso, enlevée d'assaut par Audéoud (1er mai 1898). Le Kénédougou était annexé comme le Ouassoulou. Il en avait été de même des États d'Ahmadou; il avait annexé le Macina après avoir empoisonné son cousin Tidiani et repris la lutte contre la France. Archinard la mena rapidement, prit Koundian le 18 février 1889, Ségou le 6 avril 1890, Koniakary le 16 juin, Nioro le 1er janvier 1891. Djenné, l'ancienne capitale musulmane du Niger, et Bandiagara en avril 1893. Les Français établissent roi ou fama du Macina le frère d'Ahmadou, leur allié Aguibou, dont l'apanage de Dinguiray est annexé; les Toucouleurs du Fouta sénégalais y sont renvoyés. Ahmadou se retire dans le désert où il est réduit au rôle de chef religieux. Le 10 janvier 1894, le colonel Bonnier occupe Tombouctou; une attaque des Touareg contre la flottille du Niger avait provoqué cette occupation; Bonnier périt avec son état-major, victime d'une surprise des Touareg, mais Tombouctou est conservé par les Français; le colonel Joffre la fortifie, occupé Goundam, fermant aux Touareg le Killi et le Kissou; de sanglantes représailles sont venues à bout de l'hostilité des Touareg, vaincus par le colonel Klobb à Bamba, au coude du Bouroum, etc. (1897-98).  Le Niger, désormais sous contrôle, fut garni d'une série de postes à Bomba, Tosaye, Gogo, Zinder, etc; les Touareg du Sud du fleuve, vaincus en 1899. A ce moment, Samori, plus au Sud, venait d'être vaincu. Après avoir dévasté Kong, le Guimini et la région de Bondoukou (Côte d'ivoire) dans les années 1894-95. Il s'était attaqué aux troupes britanniques de la Côte d'Or (Ghana actuel) en 1897, puis se rabattu vers le Nord-Est du Libéria, où il fut fait prisonnier le 29 septembre 1898, après une lutte de près de dix-huit ans, par le capitaine Gouraud, futur général, et le capitaine Gaden, futur gouverneur des colonies. 

Les zones d'influences des Puissances

L'extension du Soudan français vers l'Est se heurta à des difficultés diplomatiques; la colonie anglaise du Niger, les colonies anglaises de la Côte d'Or et de Lagos, la colonie allemande du Togo, revendiquaient comme hinterland les régions à travers lesquelles les Français s' avançaient partant du Sénégal ou du Dahomey. Un traité hâtif et insuffisamment étudié reconnut le 5 mars 1890 aux Anglais le protectorat du Sokoto et de ses dépendances, parmi lesquelles on dut ranger le Bornou et le Gando; il fut convenu que la limite septentrionale de la sphère d'influence anglaise serait une ligne tirée de Saï sur le Niger, à Barroua sur le lac Tchad. Mais rien ne fut arrêté pour la vaste région de la boucle du Niger, et en 1894, Fergusson tenta de placer le Mossi sous le protectorat britannique. Le commandant Destenave, résident de Bandiagara, marcha vers l'Est, signa des traités de protectorat avec le sultan du Yatenga, l'un des deux royaumes Mossi, à Ouahigouya, avec le chef de Dori et établit la suprématie française sur le Liptako et le Yaga et avança jusqu'à Saï où il mit garnison; le lieutenant Voulet défit le sultan de Yako et s'empara de Ouagadougou (1er septembre 1896), capitale du deuxième royaume Mossi, où il remplaça le sultan par son frère; puis il soumit le Gourounsi avec le lieutenant Chanoine et opéra sa jonction avec le capitaine Baud qui avait soumis le hinterland du Dahomey. La jonction des colonies françaises étant ainsi consommée, des traités de délimitation ont été conclus; fixant la frontière avec la colonie anglaise de la Côte de l'Or (10 août 1889, 12 juillet 1891 et 14 juin 1898) le long de la Volta noire, puis suivant le 11e parallèle de latitude Nord; avec le Togo allemand, le long de la Volta orientale et le 11e de latitude Nord (approximativement). Enfin les traités du 14 juin 1898 et du 21 mars 1897 ont réglé la frontière vis-à-vis du Nigeria anglais.

L'occupation du Sahel saharien au Nord de la ligne de Saï à Barrona fut confiée à la mission Voulet-Chanoine qui, après la révolte et la mort de ses chefs, fut continuée par Pallier et Joalland, rejoints par la mission Foureau-Lamy à Zinder (1899). Ils soumirent au Nord du lac Tchad le Kanem et opérèrent dans le Baghirmi leur jonction avec Gentil venu par le Congo sur le Chari. Ces trois expéditions françaises venues des trois points de l'horizon vainquirent et tuèrent à Kousseri le conquérant du Bornou, Rabah. Cet événement clôt l'histoire de la conquête française du Soudan. 

Les limites orientales de cet empire colonial ont été définies par la convention franco-anglaise du 21 mars 1899, attribuant à la France le Ouadaï et les oasis sahariennes jusqu'au Tibesti. La grande entreprise conçue par Faidherbe, poursuivie par Borgnis-Desbordes, Galliéni et Archinard a été ainsi menée à terme. Les armées françaises ont créé une redoutable armée coloniale formée des tirailleurs sénégalais et soudanais. Et l'on songe à partir de cet instant à  mettre en valeur ce vaste espace. 

Réorganisation du Soudan dit Français

Une organisation régulière a été donné au territoire conquis par le décret du 17 octobre 1899. Un décret, qui a consommé ce qu'on a appelé la dislocation du Soudan français, la répartition de ses territoires entre un certain nombre de grandes colonies. Si la conquête avait exigé la concentration des forces, l'exploitation économique, considère-t-on désormais, se fera mieux par la multiplicité des initiatives. On est parti de cette idée que les régions soudanaises, régions intérieures, ont des débouchés naturels différents, selon qu'elles sont plus ou moins voisines de telle ou telle zone côtière. A chacune des quatre colonies françaises riveraines de l'Atlantique a donc été attribué le hinterland dont elle est le débouché normal. Au Dahomey, les pays au Sud de 13° latitude Nord, cantons de Djennaré, Djongoré, Folmongani, Botou, le territoire de Saï et Nebba du Liptako. A la Côte de l'Ivoire, les cercles d'Odjenné, Kong, Bouna et généralement les bassins supérieurs de la Comoé, du Bandama, de la Sassandra. A la Guinée française, le haut bassin du Niger, cercles de Dinguiray, Siguiri, Kouroussa, Kankan, Kissidougou et Beyla. Au Sénégal les cercles de Kayes, Bafoulabé, Kita, Satadougou, Bamako, Ségou, Djenné, Niera, Goumbou, Sokolo, c.-à-d. les pays du haut fleuve et du moyen Niger, l'ancien royaume d'Ahmadou; et de plus le cercle de Bongoum (Ouassoulou oriental). Dans ces pays, où l'armée à relâché sa pression, chaque colonie pousse son chemin de fer de pénétration, de Kotonou vers le bas Niger en amont des rapides; de Bingerville vers Kong; de Konakry vers Kouroussa sur le haut Niger; de Kayes vers Bamako et le moyen Niger. 

Les territoires de l'intérieur de la boucle du Niger et ceux du Nord, plus tardivement annexés et limitrophes des belliqueux Touareg, restent sous l'autorité militaire et forment comme deux marches protégeant les quatre colonies : au Nord, le territoire militaire de Tombouctou comprenant les cercles ou résidences de Tombouctou, Soumpi, Goundam, Bandiagara, Ouahigouia, Dori. c.-à-d. le Macina, le Yatenga, le Liptako, le Songhaï et les cantons touareg. On lui a rattaché quelque temps les pays au Nord du Niger, le Djerma, le Damerghou et Zinder. Au Sud de ce territoire est celui du Mossi (chef-lieu : Ouagadougou) comprenant en outre le Gourounsi, le pays des Bobos, le Kénédougou, soit les cercles ou résidences de San, Kouri, Ouagadougou, Sikasso. Bobo-Dioulassou, Diébougou et Léo. L'ensemble de ces six divisions administratives, quatre colonies et deux marches militaires forment le gouvernement général de l'Afrique occidentale, dont le centre demeure la capitale du Sénégal, Saint-Louis. Observons que le Soudan, s'il disparaît alors de la nomenclature administrative, conserve une existence budgétaire; en effet, les budgets des territoires militaires ajoutés aux recettes et dépenses « des cercles de l'ancienne colonie du Soudan français rattachés au Sénégal forment un budget autonome » arrêté par le gouverneur général en conseil privé. Celui-ci est représenté à Bayes par un délégué. 

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