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L'exploration du Sahara
Le Sahara était connu des géographes et des voyageurs arabes depuis le Moyen-âge, et c'est grâce à certains de ces auteurs aux semelles de vent, tels Ibn Batouta, au XIVe siècle, puis, à la Renaissance, qu'Alwazzan (dit Léon l'Africain) que les Européens ont acquis une connaissance indirecte au moins des grandes routes que suivaient les caravanes depuis des temps immémoriaux. Mais avant 1800 le grand désert n'avait pratiquement jamais été parcouru par les Européens. On parlait alors de ses immenses sablons, et encore vers 1850, les géographies scolaires ne lui consacraient guère,  que ces quelques mots « insuffisants » : le Sahara, capitale Agably (nom d'un petit village de la région d'In-Salah, en Algérie). Dès le début du XIXe siècle, pourtant, de nombreux voyageurs tentent d'y pénétrer, d'en atteindre l'autre rive et la mystérieuse cité de Tombouctou, ou de relier le Nord de l'Afrique aux terres déjà connues du Golfe de Guinée ou du Tchad. 

De ces premières tentatives, l'histoire a retenu notamment les noms de Lyon, Oudney, Denham, Clapperton, Laing, etc. Ces premières incursions, jusqu'à celle de Caillié, échouent, et d'autres encore se termineront par des tragédies. Une image du Sahara s'installe : l'eau y est très rare, la chaleur insupportable; des vents brûlants y soufflent des caravanes entières sous les nuées de sable qu'ils soulèvent; le phénomène du mirage y est fréquent. Le sel y abonde; on y rencontre le lion, la panthère, l'autruche, les singes, d'énormes serpents boas... et ces terribles Touareg prêts à en découdre avec tous ceux qui auront survécu aux autres dangers. Tout n'est peut-être pas faux dans cet amoncellement de clichés, mais tout n'est pas vrai non plus, et dans les deux dernières décennies du XIXe la géographie de cette vaste région restait encore à faire. 

Surtout que désormais, on n'explore plus pour explorer. Depuis que les Français, installés en Algérie à partir de 1830, ont décidé de se tailler un empire en Afrique, investir le Sahara devient aussi une affaire de militaires. Ces expéditions, à l'image de celle Flatters mise en pièces en 1880, à mi-chemin entre la mission d'exploration et le raid de conquête, finissent souvent mal elles aussi. Mais peu à peu, les Français établissent une série de forts, chaque fois un plus plus au Sud, reléguant ainsi l'entreprise de découverte au second plan.

Rendez-vous à Tombouctou

Les premiers explorateurs plus ou moins scientifiques, mandataires de l'Association africaine de Londres, avaient été deux Anglais, Ledyard et Lucas, en 1788; envoyés pour traverser le continent en écharpe, de Tripoli et du Caire à la rive guinéenne, ils moururent tous deux au seuil même du voyage. En 1800, un Hanovrien, Hornemann, délégué de cette même petite société, faillit réussir dans sa tâche : parti de Mourzouk dans le Fezzan avec la caravane annuelle du Bornou, il succomba à la maladie dans le pays de Noupé, sur le bas du Niger. En 1817, deux autres envoyés de cette même et persévérante société, deux Anglais, Ritchie et Lyon, acceptèrent la mission de traverser le Sahara central, de Tripoli au Bornou; la mort arrêta Ritchie à Mourzouk, et Lyon dut s'arrêter dans le Fezzan méridional. En 1822, encore des Anglais, chargés de la même mission par l'Association africaine, Oudney, Denham et Clapperton : Oudney laissa sa vie dans le Bornou; Clapperton et Denham visitèrent le Bornou, le Tchad, le Sokoto, et, partis de Tripoli, revinrent par les mêmes sentiers; ils avaient ainsi soulevé un coin du voile mystérieux. En 1826, un nouvel Anglais, Laing, également parti de Tripoli, parvint à Tombouctou; il revit le fleuve qu'avait descendu Mungo Park, mort en 1806 dans sa descente des rapides; lui-même il fut assassiné dans son voyage de retour.

Voici enfin le fameux René Caillié, qui réussit en 1827-28 à gagner le Niger en partant de la côte de Guinée, à descendre le fleuve jusqu'à Tombouctou, puis à traverser le Sahara d'occident et à franchir le haut Atlas : de Konakry à Tanger, son voyage avait duré 505 jours. En 1836, assassinat d'un Anglais, Davidson, sur la route du Maroc à Tombouctou. En 1850, traversée du Sahara occidental, de Saint-Louis à Mogador, par un Français du Sénégal, Léopold Panet.

De 1850à 1855, exploration fameuse d'Heinrich Barth, savant Allemand, délégué par l'Angleterre avec son compatriote Overweg, sous les ordres de l'Anglais James Richardson; ses deux compagnons étant morts, c'est Barth qui eut presque toutes les fatigues et tout l'honneur de cette expédition dans le Sahara et le Soudan septentrional. Un troisième Allemand, Vogel, envoyé pour remplacer Richardson, fut assassiné dans le Ouaddaï en 1856. Les ouvrages publiés par Barth sur son voyage et sur la géographie, l'ethnographie, la linguistique, l'histoire des pays parcourus par lui, sont un des beaux monuments de la géographie de cette époque.
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Heinrich Barth
Heinrich Barth.

Désormais, les Français prennent une grande part à l'exploration du Sahara, surtout et presque exclusivement de la partie occidentale du Sahara, cette partie-là du désert se trouvant  sur la route de l'Algérie dont ils ont commencé la colonisation aux régions du Niger, du Tchad et du Sénégal où ils sont également installés. Le capitaine d'état-major Vincent explore l'Adrar en 1860, jusqu'à moitié chemin du Maroc, et son voyage est continué en 1861, jusque dans l'empire des chérifs, par un Noir de Saint-Louis, Bou-el-Moghdad. A la même époque se rapportent, avec point de départ en Algérie, non plus en Sénégal, les courses de Henri Duveyrier (1859-61) dans la région septentrionale du Sahara d'Algérie, et à leur suite, la publication de ses beaux travaux sur le Sahara des Touareg et les Touareg eux-mêmes.

A noter ensuite, par ordre de date : le voyage de l'Allemand Beuermann, parti de Benghazi, et tué dans le Kanem au Nord-Est du Tchad(1862-63); le voyage d'un autre et très éminent voyageur allemand, Gerhard Rohlfs, de Mourzouk à Koufra, par l'oasis de Kaouar; le voyage d'une Hollandaise, Alexandrine Tinne, mise à mort par ses guides, sur la route de Rhat; le voyage de l'Allemand Nachtigal dans le Tibesti, que n'avait encore vu aucun Européen (1869), immédiatement suivi d'une autre et immense course de plus de quatre ans (1870-74) à travers Sahara et Soudan, par l'oasis de Kaouar, Kouka, le Tchad, le Ouadaï, le Darfour, le Kordofan, Khartoum; les voyages de Rohlfs dans le terrible désert Libyque, en 1869, en 1873-74, en 1879 (à l'oasis de Koufra).

Les premiers jalons vers la colonisation

Cependant les Français visaient Tombouctou, sur une route de malheur, d'embûches, d'assassinats : échec de Paul Soleillet qui arrive jusque devant In-Salah, dans le Touât, et est aussitôt obligé de fuir (1873-74); assassinat de Dournaux-Duperré et de Joubert, près de Ghadamès (1874); tentative avortée de Victor Largeau, qui ne dépasse pas Ghadamès, en 1874, puis une seconde fois, en 1875; échec du lieutenant de vaisseau Louis Say, dans sa tentative de reconnaître le Ahaggar (1877); troisième échec de Largeau, sur la route d'In-Salah (1877); assassinat de l'Allemand Erwin von Bary dans le pays des Touaregs (1877); voyage de l'Autrichien Oskar Lenz, du Maroc au Sénégal par Tombouctou (1880). Pendant ces expéditions, dont une seule, cette dernière, réussit, l'idée d'un chemin de fer français à travers le Sahara commença à faire peu à peu son chemin, depuis la publication du livre retentissant de l'ingénieur Duponchel : le Chemin de fer transsaharien; jonction entre l'Algérie et le Soudan (1878). Poussé par l'opinion publique, le gouvernement se décida à lancer sur la route de l'Algérie au Soudan central, dans la direction du Ahaggâr, puis des pays de Niger et Tchad, une expédition armée pour reconnaître la contrée et déterminer, dans la mesure du possible, et tout à fait par à peu près, le tracé du chemin de fer que l'on envisage de construire. 

Sous les ordres du colonel Flatters, une mission partit de Biskra au début de 1880; elle ne put dépasser le lac Menkhough. Elle fut suivie aussitôt d'une seconde, aux ordres du même colonel; on en connaît le sort tragique - sortie d'Ouargla la 4 décembre 1880, elle comprenait 97 hommes; elle remonta l'oued Mia. jusqu'à Hassi-Inifel, passa par Messeguem, par Amguid en Ahaggâr, par la sebkha d'Amaghdor et, faute d'assez de méfiance, fut massacrée le 16 févrrier 1881, à Tadjenout (et non à Bir-el-Gharama, comme on l'a cru longtemps), sur le versant Sud-Est du Ahaggâr, à peu près sous le tropique du Cancer.

Tandis qu'une ligne de forts commençait à être établie au sud d'El Goléa, dans le Sahara central, un homme seul, de persévérance infatigable, Fernand Foureau, multipliait ses dangereuses explorations dans le pays des Touaregs, commencées dès 1883 par un voyage à la mare d'Ain-Taïba, lieu d'eau pérenne, à l'Ouest de l'Igharghar, à 175 kilomètres Sud d'Ouargla. Sept fois, il essaie de traverser le cordon « sanitaire » que lesTouaregs tendent devant lui (1890-97 ), sept fois il doit reculer, devant leurs menaces, leur ordre formel; et toujours seul, ou à peu près, il « capitule », les dents serrées. Deux autres voyageurs échouent comme lui, Méry en 1892, Bernard d'Attanoux en 1894, ou encore le marquis de Morès, assassiné par les Touaregs en 1896, des ses premiers pas dans le Sahara tunisien. Parmi les autres explorateurs à avoir fini tragiquement, on mentionnera encore les missionnaires Richard, Morat et Pouplard, sur le chemin de Ghadamès à Ghat, le lieutenant Marcel Palat, sur le chemin de Tombouctou dans le Touât (1886); Camille Douls (1889). Au total, une série d'échecs et de drames qui fera dire à Foureau :

« On ne pourra jamais traverser régulièrement et avec quelque sécurité le pays
des Touaregs qu'en s'appuyant sur la force et en établissant, sur tout le parcours de la voie choisie, des postes solidement occupés, dont les garnisons armées se chargeront de faire la police le long des routes : cela, bien entendu, si l'on veut établir un courant suivi entre le Soudan et l'Algérie ».
Des paroles d'autant mieux entendues et relayées, qu'elles répondaient bien aux ambitions coloniales de la France à cette époque (L'histoire du Sahara). Il y aura encore au XXe siècle des voyageurs seulement avides de découvertes dans cette région du monde où beaucoup encore restait à faire. Mais la grande ère de l'exploration naïve et aventureuse du Sahara était bien close désormais. En 1900 déjà, des bataillons de topographes militaires avaient quadrillé tout cet espace et pas un oued, par une montagne, pas un puits de quelque importance ne manquait désormais sur leurs cartes. (O. Reclus).
Autochenilles Citroën dans le Sahara.
Dès le début du XXe siècle, le Sahara est aussi devenu un terrain de prédilection
pour exploits mécaniques : en haut, les autochenilles Citroën dans les dunes d'Inifel;
ci-dessous, les autos Renault traversent le Tanezrouft.
Autos Renault dans le Sahara.
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