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La Révolution française
La Journée du 10 août 1792
La fin de la monarchie
Aperçu Causes Constituante Législative Convention Directoire
Peu d"événements historiques ont été l'objet d'autant de récits contradictoires que la journée du 10 août 1792. La seule énumération de ces récits, dont Mortimer-Ternaux a donné une liste fort incomplète (Histoire de la Terreur, tome II, 1863), dépasserait les limites qui nous sont imposées. On ne peut donc même pas donner ici une bibliographie des documents relatifs à la chute de la royauté française, encore moins raconter en détail les incidents de cette bataille suprême entre le roi et la nation. Il faut se borner à exposer en toute leur nudité et chronologiquement les faits tels que la critique historique les a en partie élucidés, sans cacher au lecteur que sur plus d'un point la certitude est loin d'être faite et ne se fera peut-être jamais. 

Le renvoi du ministère girondin (13 juin 1792) et le veto opposé aux deux décrets relatifs à la formation du camp sous Paris et à la déportation des prêtres insermentés (19 juin), avaient valu à Louis XVI l'avertissement solennel du 20 juin. Mais cette journée, plus parisienne encore que nationale, avait eu ses meneurs. Tous les patriotes ne l'avaient pas approuvée. La royauté en était sortie avec le prestige du martyre et, selon un mot célèbre, Louis XVI, stoïque au milieu de la foule hurlante, avait paru plus roi que jamais. La province ne comprit pas les motifs et le but de cette manifestation avortée; elle n'y vit qu'une insulte grossière au roi de la constitution; elle ne sentait pas, comme Paris, que le vrai appui de l'étranger était aux Tuileries. Il eût fallu que la France pût venir à Paris voir de ses yeux et comprendre les choses. Justement ce phénomène s'accomplit : la France vint à Paris, peu après cette journée du 20 juin qui avait failli créer un malentendu irréparable entre la capitale et le pays. Elle y vint dans la personne de ces gardes nationaux qu'elle envoya, aux approches du 14 juillet, pour renouveler la grande fédération de 1790 que le voyage à Varennes avait empêchée en 1791. Paris choya, harangua, endoctrina ces fédérés, si bien que la fête du 14 fut une menace on un avertissement à la royauté. 

Le 11 juillet, l'Assemblée avait déclaré la patrie en danger. Le 17, une députation des fédérés, dûment catéchisée par les Jacobins et Robespierre, se présente à la barre et demande le décret d'accusation contre La Fayette; on avait organisé, au club même des Jacobins, un comité central des fédérés qui se mit en rapport, dit justement Mortimer-Ternaux, avec les comités occultes des diverses sections parisiennes. Le même jour (17 juillet), la municipalité de Paris prit la plus grave et la plus révolutionnaire des mesures : vu le décret de l'Assemblée nationale qui établissait la permanence des sections, elle arrêta, sur la réquisition de son procureur, « qu'il serait établi au parquet de la commune un bureau central de correspondance entre les sections de Paris ». Ces délégués préparèrent par avance la future commune du 10 août; ils s'établirent à l'Hôtel de Ville, agirent et délibérèrent au nom de Paris et élaborèrent la pétition de déchéance.

« Cependant, dit Carra dans les Annales patriotiques du 30 novembre 1792, un directoire secret fut formé par le comité central des fédérés, établi dans la salle de correspondance aux jacobins Saint-Honoré. Ce fut des 43 membres qui s'assemblaient journellement depuis le commencement de juillet dans cette salle qu'on en tira cinq pour le directoire d'insurrection; ces cinq membres étaient : Vaugeois, grand vicaire de l'évêque de Blois; Debessé, du département de la Drôme; Guillaume, professeur à Caen ; Simon, journaliste de Strasbourg; et Galissot, de Langres. Je fus adjoint à ces cinq membres à l'instant même de la formation du directoire et, quelques jours après on y invita Fournier, l'Américain, Westermann, Kienlin, de Strasbourg, Santerre, Alexandre, commandant du faubourg Saint-Marceau; Lazouski, capitaine des canonniers de SaintMarceau; Antoine, de Metz, l'ex-constituant; Lagrey et Garin, électeurs de 1789. La première séance active de ce directoire se tint dans un petit cabaret, au Soleil d'Or, rue Saint-Antoine, près la Bastille, dans la nuit du jeudi au vendredi 26 juillet, après la fête civique donnée aux fédérés sur l'emplacement de la Bastille. 

Le patriote Gorsas parut dans ce cabaret, d'où nous sortîmes à deux heures du matin, pour nous porter près la colonne de la liberté, sur l'emplacement de la Bastille, et y mourir, s'il le fallait, pour la patrie. Ce fut dans le cabaret du Soleil d'Or que Fournier l'Américain nous apporta le drapeau rouge dont j'avais proposé l'invention et sur lequel j'avais fait écrire ces mots : Loi martiale du peuple souverain contre la rébellion du pouvoir exécutif. Ce fut aussi dans ce même cabaret que j'apportai cinq cents exemplaires d'une affiche où étaient ces mots : Ceux qui tireront sur les colonnes du peuple seront mis à mort sur-le-champ. Cette affiche, imprimée chez le libraire Buisson, avait été apportée chez Santerre, où j'allais les (sic) chercher à minuit. Notre projet manqua cette fois par la prudence du maire, qui sentit vraisemblablement que nous n'étions pas en mesure dans le moment. » 

En effet, la cour avait fait des préparatifs de défense formidables. Pétion et Barbaroux conseillèrent d'attendre l'arrivée du bataillon des Marseillais. Dès le surlendemain, 28, le manifeste du duc de Brunswick fut connu à Paris. Le peuple se sentit trahi décidément : le généralissime des rois coalisés parlait au nom de Louis XVI et allait agir dans son intérêt. Aussitôt, 47 sections sur 48 exprimèrent ce voeu de déchéance, depuis longtemps préparé. C'est dans ces conjonctures graves qu'arrivèrent les Marseillais, au nombre de 516, formant un bataillon divisé en huit compagnies. C'était l'élite de la garde nationale de Marseille, jeunes yens honorablement connus dans leur ville natale et qui avaient juré de mourir en délivrant leur patrie de son roi perfide. Les royalistes du temps, Blanc-Gilli, J.-L. Victor et Peltier, les ont représentés comme un ramas de bandits étrangers : Mortimer-Ternaux et Taine ont répété cette fable qui a été réfutée sans réplique, dès 1881, par Polio et Marcel dans une excellente étude critique, le Bataillon du 10 août, recherches pour servir à l'histoire de la Révolution française. On y trouve les détails les plus circonstanciés sur ces héroïques patriotes qui, l'hymne de Rouget de Lisle à la bouche (La Marseillaise), traversèrent toute la France pour venir aider Paris à culbuter le trône. L'esprit de parti a prétendu qu'ils figurèrent parmi les tueurs de septembre. Aucun document ne permet de les compromettre dans ces massacres et tout porte à croire qu'ils quittèrent Paris dès le 29 août. Reçus en héros dans leur pays, ils firent ensuite partie de la vaillante armée des Pyrénées-Orientales et contribuèrent à repousser l'invasion espagnole.
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Enrolements au Pont-Neuf.
Proclamation de la patrie en danger (22 juillet 1792). Enrôlements
volontaires sur le Pont-Neuf. (Dessin de Prieur, musée du louvre).

C'est le dimanche, 29 juillet au soir, qu'ils parvinrent à Charenton, traînant après eux deux pièces de canon. Ils s'y arrêtèrent et les Parisiens venus à leur rencontre leur offrirent un banquet à l'issue duquel les commandants du bataillon, Moisson, Garnier, Dufour, etc., se réunirent en un conciliabule secret avec les plus actifs révolutionnaires de Paris, Barbaroux, Rebecqui, Bourdon, de l'Oise, Fournier l'Américain, Danton, Desmoulins, Panis, Fabre d'Eglantine, Alexandre, Huguenin, Gonchon, Marat, Varlet, Lenfant, etc. (Pollio et Marcel, p. 179). Il fut convenu que le lendemain Santerre amènerait les faubourgs au-devant des Marseillais et que la révolution serait tentée aussitôt. Le lendemain matin, 30 juillet, à neuf heures et demie, les Marseillais firent leur entrée dans Paris. Mais Santerre n'avait amené au rendez-vous que deux cents gardes nationaux et une cinquantaine de fédérés. La révolution était encore ajournée. L'entrée des Marseillais n'en fut pas moins un triomphe. 

Ils furent casernés d'abord, d'après Barbaroux, au dépôt des gardes françaises, au coin de la Chaussée-d'Antin et du boulevard, et, le premier août, le faubourg Saint-Antoine leur offrit au Grand Salon du couronnement de la constitution, aux Champs-Elysées, un banquet dont l'idée avait été mise en avant depuis environ quarante-huit heures (Pollio et Marcel, ch. VIII). Un certain nombre de royalistes militants de la section des Filles Saint-Thomas choisirent le même jour pour banqueter (par provocation ou par hasard?) chez le traiteur Dubertier au Jardin Royal, à deux pas du Grand Salon. Quand la foule cria : Vive la nation! Vivent les Marseillais! ces royalistes parurent aux fenêtres, le verre en main, criant : Vive le roi! Vive la reine! Vive La Fayette! et narguant les patriotes par leurs chants. La foule les hua; en réponse, ils la chargèrent, sabre en main. 

On cria : « A nous, les Marseillais! » Ceux-ci accoururent menaçants. Mais, retenus par leur chef, ils n'attaquèrent pas. Les royalistes se dispersèrent et le bataillon de Marseille, formé en carré, redescendit des Champs-Elysées pour gagner sa caserne. Place louis XV (Place de la Concorde), un groupe des grenadiers des Filles Saint-Thomas le crut en fuite, le harcela de brocards, enleva un des siens qui s'était écarté. Les Marseillais le délivrèrent. Les deux partis étaient face à face, les Marseillais sans armes, les grenadiers sabre nu, et on échangeait des insultes, quand le royaliste Duhamel, agent de change, tira un coup de pistolet et se sauva dans un café où la foule le saisit et le tua. Une bagarre s'ensuivit; il y eut de part et d'autre quinze ou vingt blessés. Les grenadiers s'enfuirent, trouvèrent le pont tournant ouvert pour eux seuls et se réfugièrent au château où la famille oyale leur prodigua ses soins, montrant par ses paroles que ette rixe était un coup monté qu'elle connaissait d'avance.

C'était la guerre. On s'y prépara ouvertement de part et d'autre. Le 3 août, jour où le ministre Bigot Sainte-Croix se décida enfin à faire connaître officiellement à l'Assemblée le manifeste de Brunswick, Pétion, au nom des 47 sections, se présenta à la barre et demanda la déchéance : 

« Le chef du pouvoir exécutif, dit-il, est le premier anneau de la chaîne contre-révolutionnaire. Il semble participer au complot de Pilnitz qu'il a fait connaître si tard... »
L'histoire a confirmé ces sévères et justes paroles. Oui, Louis XVI pactisait avec l'étranger et trahissait la nation dont-il était le chef militaire.

Il était bien évident que l'Assemblée n'oserait pas briser le piège constitutionnel où la France était prise. Le 4 août eut lieu une seconde réunion des conspirateurs patriotes. 

« Les mêmes personnes à peu près, dit encore Carra, se trouvèrent dans cette séance et, en outre, Camille Desmoulins; elle se tint au Cadran bleu, sur les beaux boulevards, et, sur les huit heures du soir, elle se transporta dans la chambre d'Antoine, l'ex-constituant, rue Saint-Honoré, vis-à-vis l'Assomption, juste dans la même maison où demeure Robespierre. L'hôtesse de Robespierre fut tellement effrayée de ce conciliabule, qu'elle vint sur les onze heures du soir demander à Antoine s'il voulait faire égorger Robespierre :« Si quelqu'un doit être égorggé, répondit Antoine, ce sera nous sans doute ; il ne s'agit point de Robespierre, il n'a qu'à se cacher. » Ce fut dans cette seconde séance active que j'écrivis de ma main tout le plan de l'insurrection, la marche des colonnes et l'attaque du château. Simon fit une copie de ce plan et nous l'envoyâmes à Santerre et à Alexandre vers minuit ; mais une seconde fois notre projet manqua, parce qu'Alexandre et Santerre n'étaient point encore assez en mesure et que plusieurs voulaient attendre la discussion renvoyée au 9 août sur la suspension du roi. »
Le même jour la Commune avait fait illégalement distribuer dix cartouches par homme au bataillon de Marseille qui, dans la nuit du 4 au 5, se transporta dans l'église de l'ancien couvent des Cordeliers, section du Théâtre-Français.Il était là sous l'infuence directe et comme dans la main de Danton, et il occupait une excellente position stratégique pour une attaque contre le château.

Le 8 août, en absolvant La Fayette, l'Assemblée ferme aux patriotes toute autre voie que la violence. La bataille finale est imminente. La cour s'y préparait avec confiance et une sorte de joie : elle croyait que l'éclosion de la guerre civile hâterait l'arrivée des Prussiens à Paris. En tout cas, elle sentait que la guerre civile pouvait seule la sauver.

Ses moyens de défense étaient considérables. Louis Blanc a fidèlement décrit (tome VII, p. 43) quelle terrible forteresse formaient alors les Tuileries, avec ces constructions adjacentes, depuis disparues et qui étaient autant d'ouvrages avancés. Mandat, royaliste dévoué, dont c'était à ce moment-là le tour de commander la garde nationale, avait fait les plus sérieux préparatifs militaires. Un décret de l'Assemblée avait éloigné les Suisses de Paris; mais, casernés à Courbevoie et à Rueil, ils étaient encore sous la main du roi. Les écrivains royalistes se sont attachés à l'envi à réduire l'importance de ces préparatifs. 

« Le roi, dit Mme de Tourzel (Mémoires, 1883, t. Il, p. 208) sentant enfin la nécessité de se défendre, si on l'attaquait, fit venir quatre-vingt-dix Suisses de Courbevoie pour la défense du château. On les posta à toutes les issues et sur les escaliers intérieurs, enleur défendant de tirer à moins que ce ne fût pour défendre la garde nationale. » 
La vérité, c'est que le 9 août, au matin, arrivèrent environ 950 Suisses, pourvus chacun d'au moins 80 cartouches. Pollio et Marcel estiment ainsi les forces du château : 1200 gardes suisses, 950 gendarmes à cheval, 300 gendarmes à pied, 1500 ex-gardes constitutionnels du roi, 550 gentilshommes, écrivains royalistes, etc., 2000 gardes nationaux dévoués; total : 6500 hommes. Ce chiffre semble exagéré pour ce qui est des Suisses et des gentilshommes. Ceux-ci, secrètement mandés par cartes invitation, n'étaient guère plus de 120, la plupart sans armes, et on sait qu'en irritant la garde nationale par leur morgue, ils nuisirent à la défense.

L'âme de l'attaque, ce fut le comité des sections. Dans la soirée du 9, sur l'initiative des Quinze-Vingt, chaque section nomme trois commissaires, avec pouvoirs illimités pour sauver la patrie. Ils se rendent à l'Hôtel de Ville, y siègent quelques heures à côté de la municipalité légale, qui leur cède la place; ils ne conservent que Pétion, Manuel et Danton. La grande Commune du 10 août entre dans l'histoire et elle relègue au second plan le rôle du directoire des fédérés. Sans doute, on lit dans Carra : 

« La troisième séance active de ce directoire se tint dans la nuit du 9 au 10 août dernier, au moment où le tocsin sonna, et dans trois endroits différents en même temps; savoir : Fournier l'Américain avec quelques autres du faubourg Saint-Marceau; Westermann, Santerre et deux autres au faubourg Saint-Antoine; et Garin, Simon, journaliste de Strasbourg, et moi, dans la caserne des Marseillais et dans la chambre même du commandant, où nous avons été vus par tout le bataillon... » 
Mais quand Carra écrit ces lignes, il est devenu Girondin et veut grandir son rôle aux dépens des Montagnards. On l'a fait remarquer avec justesse dans le mouvement du 10 août, il n'y eut pas de chef unique; le peuple de Paris, aidé par les fédérés des départements, renversa le trône par lui-même, et, s'il eut des conseillers actifs, au premier rang de ceux-ci, au premier rang de ceux qui organisèrent son enthousiasme et sa force, ce n'est pas Carra que l'on trouve, ni Marat, ni Robespierre, mais l'homme d'Etat de la Révolution, l'énergique et éloquent Danton. Robinet a raconté en détail comment Danton, dans cette soirée du 9, ne bougea pas des Cordeliers, malgré les ordres de la Commune, électrisa les Marseillais de sa parole et traça le plan de l'insurrection. 

On sait qu'à onze heures Pétion s'était rendu au château et que, retenu comme otage, il y aurait sans doute été assassiné, si l'Assemblée ne l'avait envoyé chercher en grand appareil par ses huissiers. La nouvelle Commune le consigna chez lui, en même temps qu'elle plaçait Santerre à la tête de l'armée parisienne. Mandat avait fait fortement garder le Pont-Neuf, afin d'empêcher la jonction du faubourg Saint Antoine et du faubourg Saint-Marceau. A minuit trois quarts, sur un ordre de la Commune, les canonniers qui l'occupaient passèrent aux insurgés et laissèrent tirer le canon d'alarme. Le tocsin commença alors à sonner successivement à tous les clochers; il sonna toute la nuit, pendant que l'armée de l'insurrection se formait, lentement et avec une hésitation appa rente, au faubourg Saint-Antoine. Au château, on sait en riant, avec une folle confiance : le tocsin ne rend pas. Les insurgés attendaient le jour.

A quatre heures, Mandat, appelé par la Commune, se rend à l'Hôtel de Ville. Le nouveau pouvoir révolutionnaire l'interrogea brièvement. Qui lui a donné l'ordre de résister au peuple? Pétion? Qu'il produise cet ordre. Il ne l'a pas sur lui. Mais on exhibe un autre ordre émanant de lui, Mandat, où il commande d'attaquer par derrière la colonne des insurgés. Là, nulle félonie, quoi qu'en dise Louis Blanc, mais la ruse permise de la guerre. Mandat est emmené en prison. En route, un inconnu lui casse la tête d'un coup de pistolet. Au tribunal révolutionnaire, Danton eut le triste courage de se vanter de ce meurtre fort inutile : il suffisait de garder à vue ce général de l'armée ennemie, de le traiter en prisonnier de guerre. Quoiqu'il en soit, Mandat disparu, la défense du château fut en partie désorganisée et son successeur, La Chesnaie, n'était au courant de rien. Pour relever l'esprit des gardes nationaux, le roi descendit les passer en revue entre cinq et six heures du matin. II fut grotesque (il avait dérangé sa coiffure en dormant); il balbutia des mots sans suite; une partie des gardes nationaux l'accueillit avec des cris hosties. Il remonta découragé et la reine laissa percer son dépit. Officiellement, on affecta, devant les gentilshommes, une satisfaction optimiste à laquelle Mme de Tourzel, dans ses officieux mémoires, essaie de nous faire croire (t. Il, p. 210). C'est le moment que choisirent la reine et les gentilshommes pour exciter les gardes nationaux à montrer du courage. Cette insolence maladroite eut cet effet
que trois bataillons, venus pour défendre le château, passèrent aussitôt aux insurgés. Mais rien n'était encore perdu et la cour pouvait, dans cette forteresse, se croire sûre de vaincre des soldats pour rire, à peine dignes de la botte de Bender.
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Prise des Tuileries.
Prise des Tuileries. Journée du 10 août 1792. (B. N.).

Alors parurent quelques insurgés, une poignée d'hommes qui frappèrent aux portes, grimpèrent à cheval sur des murs, échangèrent des lazzis avec les défenseurs du château. Cet incident fit tomber toute la confiance; Roederer, éperdu, conseilla au roi de se retirer dans l'Assemblée. Louis XVI disait : Mais je n'ai pas vu beaucoup de monde au Carrousel. D'après Bigot Sainte-Croix témoin oculaire, Marie-Antoinette, indignée, s'écriait : 

« Clouez-moi à ces murailles avant que je consente à les quitter! ». (Histoire de la Conspiration du 10 août, Londres, 1793, p. 47). 
Roederer riposta : 
« Madame, tout Paris marche! » 
Louis XVI donna l'ordre du départ. En partant, il eut un mot d'intérêt pour ses courtisans, sur le sort desquels il se laissa aisément rassurer; mais il ne fit même pas allusion aux pauvres et vaillants soldats suisses qui allaient mourir pour lui.

Michelet, Louis Blanc, ont conté en termes saisissants la marche pénible et périlleuse de la famille royale jusqu'à la salle du Manège. Une députation de vingt-quatre représentants est envoyée au-devant de Louis XVI (Mortimer-Ternaux, II, 300). Le cortège, après mille périls, entre dans la salle des séances. La famille royale se place sur les sièges destinés aux ministres. Le roi s'assied à côté du président et dit : 

« Je suis venu ici pour éviter un grand crime; je pense que je ne saurais être mieux en sûreté qu'au milieu de vous. » 
Le président Vergniaud répond : 
« Vous pouvez, Sire, compter sur la fermeté de l'Assemblée nationale; ses membres ont juré de mourir en soutenant les droits du peuple et les autorités constituées. » 
Ces derniers mots, qui montrent combien le succès de l'insurrection était encore douteux, disparurent du procès-verbal officiel rédigé après la victoire du peuple. 

La loi interdisait à l'Assemblée de délibérer en présence du roi. On tourna la difficulté en plaçant Louis XVI et sa famille dans la loge du Logographe, journal qui était justement subventionné par la cour (et qu'il ne faut pas confondre, comme le fait Louis Blanc, avec le Logotachygraphe du citoyen Guiraut, lequel ne parut que sous la Convention). Cette loge était située derrière le fauteuil du président. Le roi et sa famille y restèrent jusqu'au lendemain à deux heures et demie du matin, moment où la séance fut suspendue.

Pendant ce temps, plusieurs détachements d'insurgés se portaient sur le Carrousel. L'un d'eux était commandé par Westermann et se déploya dans le plus grand ordre, depuis les guichets jusqu'à la rue de l'Echelle. Il demanda l'ouverture de la porte royale, qui lui fut d'abord refusée. Puis le concierge reçut l'ordre d'ouvrir : on renonçait à défendre les ouvrages extérieurs. 

« Le premier homme qui entra dans la cour royale, disent les historiographes du bataillon de Marseille, fut François Moisson, le commandant des Marseillais; il tenait un pistolet à la main et sa troupe le suivit au pas de charge et par huit hommes de front; il la forma tout autour de la cour, en deux équerres, vis-à-vis du château. Les Bretons, qui étaient sur les ailes des Marseillais, les suivirent et se placèrent aussi dans la cour; les faubouriens vinrent se masser derrière eux ou à leurs côtés, ainsi que les Allobroges. Les deux armées étaient en présence! »
Alors une partie des défenseurs du château, canonniers, gendarmes, passèrent au peuple. Les Suisses jetèrent des cartouches par les fenêtres dans la cour en signe de conciliation. Les assaillants avancèrent; ils trouvèrent, sur le grand escalier qui menait à la chapelle, des soldats suisses rangés en bon ordre. Westermann, Garnier, Langlade, les approchèrent, entrèrent dans leurs rangs pour les haranguer fraternellement. On leur promit de ne pas les désarmer. Cette révolution allait s'opérer sans une goutte de sang versée, quand, du premier étage, une décharge éclata. Evidemment, les officiers suisses avaient commandé le feu pour éviter la débandade pacifique de leurs troupes. Alors l'officier Castelberg commanda aux Suisses de l'escalier d'en faire autant; cent patriotes tombèrent et l'insurrection recula en laissant trois cents morts sur le carreau. Moisson, blessé, passa le commandement des Marseillais à Garnier. Mais le peuple arrivait en masse, faubourg Saint-Antoine et faubourg Saint-Marceau, dont rien n'avait empéché la jonction. Les Suisses, qui avaient fait une double sortie, durent reculer à leur tour.

Ce fut dès lors au milieu de l'incendie des bâtiments en bois du Carrousel et de la fumée des fusils, une bataille terrible, obscure, à l'issue équivoque, dont les péripéties ont été racontées de la façon la plus contradictoire par les contemporains et les historiens (V. les documents réunis dans les tomes XVI et XVII de l'Histoire parlementaire, le tome Il de Mortimer-Ternaux et surtout le Bataillon du 10 août, par Pollio et Marcel. Le récit de Taine n'est qu'un résumé sans critique des pamphlets royalistes). Cependant, le roi, entendant du fond de sa loge Roederer annoncer que le Château était forcé, donna l'ordre de cesser la feu. M. d'Hervilly le porta, vit le succès incertain, garda l'ordre dans sa poche, excita les Suisses à la résistance (Mémoires de Bertrand de Molleville). 

Enfin, le peuple força le château par la galerie da Louvre. Les gentilshommes s'enfuirent. Alors d'Hervilly, voyant que tout était perdu, exhiba l'ordre de cesser le feu et commanda aux Suisses de se rendre à l'Assemblée. Presque tous furent tués dans cette retraite, après une admirable défense. Le peuple souilla sa victoire en égorgeant soixante d'entre eux qu'on avait conduits à l'Hôtel de Ville et désarmés. Cette fureur contre les Suisses, braves soldats, fidèles à leurs chefs et victimes de la discipline, ne s'expliquerait pas si on ne savait avec quelle jactance les aristocrates s'étaient vantés d'employer bientôt ces étrangers, après la victoire prussienne, à châtier le peuple. Ainsi, on avait lu dans le plus important des journaux royalistes, le Petit Gautier du 22 juillet 1792 : 

« Les puissances étrangères, qui vont prendre nos Suisses à leur service, comptent bien les employer contre nous; et, comme ils sont tout rendus, ils ne veulent pas leur donner la peine d'aller les joindre pour les faire revenir ensuite; c'est autant de temps et de dépenses d'épargnés.  »
Ces odieuses bravades expliquent pourquoi le peuple fut impitoyable à l'égard de ces mercenaires inconscients. Mais il y eut des actes isolés de clémence, que Louis Blanc a énumérés (VII, 85); des particuliers, dit le royaliste Peltier, cachèrent et sauvèrent jusqu'à cent quatre-vingts Suisses. Une fois prises, les Tuileries furent saccagées. On cassa, on déchira, on brûla. Des débris de bouteille jonchèrent le Carrousel. Mais les vainqueurs furent probes. Ecoutez Mme de Tourzel (Il, 225) : 
« Il est remarquable que cette armée de bandits s'était interdit le vol aux Tuileries et mettait impitoyablement à mort ceux qu'elle surprenait s'appropriant quelque effet du château. » 
Voilà un témoignage dont on ne contestera pas la véracité. Ce qui se passa ensuite à l'Assemblée nationale, la suspension du roi, l'établissement du Conseil exécutif provisoire et tant de décrets rendus pour organiser en hâte un régime, tous ces faits trouveront leur place dans d'autres articles, auxquels nous renvoyons le lecteur. Qu'iI nous suffise d'a voir brièvement conté, à l'aide des documents originaux et des plus récentes études critiques, ce qu'on sait de plus certain sur cette journée, dont on ne connaîtra peut-être jamais toutes les péripéties et où la France, par un duel loyal, abattit la monarchie afin de lutter librement contre l'Europe coalisée et d'affirmer sa propre émancipation. La victoire fut chèrement achetée. Le nombre des morts n'est pas connu d'une façon officielle, mais, en rapprochant les écrits des contemporains, on peut le fixer à au moins cinq mille. (F.-A. Aulard).
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