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Les Nabatéens

Nabatéens, Nabathéens ou Nabuthéens, Nabuthaei dans le texte de la Vulgate, sont un peuple ancien, habitant une contrée de l'Arabie Pétrée, dont Pétra était la capitale. La Bible, qui fait des Nabatéens un peuple ami des Juifs au temps des Maccabées, et vivant à l'est du Jourdain. I Mach., V, 25; IX, 35), affirme (Mac. I. V et IX) qu'ils étaient très puissants et qu'ils furent les alliés de Jonathas et de Judas Maccabée. Judas Maccabée et Jonathas, son frère, après avoir franchi le Jourdain et marché durant trois jours dans le désert, rencontrèrent les Nabathéens, qui les reçurent amicalement et leur racontèrent tout ce que les Juifs de Galaad avaient eu à souffrir de la part des habitants de ce pays. I Mach., V, 25-27. Plus tard, Jonathas, pressé par Bacchidès, leur envoya demander la permission de laisser chez eux ses bagages, qui étaient considérables (I Mach., IX, 37) (d'après le texte grec). 
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Ruines de Petra.
Ruines (el-Khubdha ) de Pétra, l'ancienne capitale nabatéenne.

Longtemps méconnu ce peuple nous a été en grande partie révélé par les découvertes épigraphiques modernes. Etienne Quatremère, reconstruisant, à l'aide de divers témoignages, dans un ouvrage posthume (Mélanges d'histoire et de philologie orientales, précédés d'une notice par Barthélemy Saint-Hilaire, 1 vol. in-8°), l'histoire des Nabatéens, leur attribue une origine araméenne. Chassés des plaines du Tigre et de l'Euphrate par Nabuchodonosor II, ils se réfugièrent, ajoute-t-il, dans l'Arabie Pétrée, où, au moyen du commerce, ils eurent longtemps une situation florissante. Ils passèrent de la domination d'Alexandre le Grand sous celle des Séleucides, puis sous le joug des Romains. La conquête arabe trouva ce peuple en pleine décadence, et, il resta dès lors confondu avec les Arabes.

Origine des Nabatéens

Diodore de Sicile, XIX, 91-100, nous représente les Nabatéens comme des Arabes, nomades pour la plupart, mais riches par le commerce de la myrrhe et de l'encens, qu'ils entretenaient avec l'Arabie Heureuse. Strabon, XVI, 18, nous montre, non loin du golfe Elanitique, la Nabatée, contrée populeuse et aux gras pâturages. Ailleurs, XVI, il semble les confondre avec les Iduméens, qu'ils avaient chassés de l'Arabie Pétrée. Pour Pline, II. N., XII, 17, les Nabatéens sont des Arabes voisins de la Syrie. Josèphe, Ant. jud., XIII, t, 2, rapporte, d'après la Bible, que Jonathas envoya son frère vers les Arabes Nabatéens. Il comprend sous le nom de Nabatène, toute la contrée qui s'étend de l'Euphrate à la mer Rouge, mais il l'attribue en même temps à tous les enfants d'Ismaël, dont l'aîné, Nabaïoth, lui aurait donné son nom. Une question se pose précisément ici : Les Nabuthéens Nabatéens sont-ils identiques aux Nabaïoth (hébreu : Nebâyot), dont il est question dans la Genèse, et que ce mythe cosmogonique fait les descendants d'Ismaël. Quelques-uns ne le croient pas, les Nabatéens étant, d'après eux, Araméens d'origine, et les Nabaïoth étant des Arabes. D'autres l'ont affirmé, comme E. Schrader, et la plupart des commentateurs. Ces mêmes auteurs admettent l'identité des Nabaïoth = Nabatéens avec les Nabaitai ou Nabaitu des inscriptions assyriennes, qui étaient, au temps d'Assurbanipal, une puissante tribu du nord de l'Arabie. On trouve cependant aussi dans les inscriptions de Théglathphalasar II, de Sargon et de Sennachérib des Nabatu, qui sont de la famille des Aramu ou Araméens cantonnés près de Babylone. Si les Nabatéens sont d'origine araméenne, ne faudrait-il pas plutôt les assimiler à ces derniers? Toute la question, on le voit, est de savoir à laquelle des deux populations rattacher le peuple dont nous parlons. 
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Carte du pays des Nabatéens.
Carte du pays des Nabatéens (Nabatène).

E. Quatremère, Mémoire sur les Nabatéens, dans ses Mélanges d'histoire et de philologie orientale, Paris, sans date, p. 58-189, s'appuyant sur de nombreuses citations d'auteurs arabes, a longuement défendu l'origine araméenne. Cette opinion, après avoir été plus ou moins abandonnée, a été reprise par Glaser et Hommel. Les partisans de l'origine arabe font valoir les raisons suivantes. Le témoignage des géographes et historiens classiques est formel; celui de Diodore est d'autant plus remarquable que cet écrivain reconnaît lui-même, XIX, 96, que les Nabatéens écrivaient avec des caractères syriaques. Les Nabatéens des classiques sont cités en compagnie des Arabes de Cédar, Nabataei et Cedreni. Pline, H. N., v, I2. Il en est précisément ainsi pour les Nabaioth, Is., Lx, 7, et les Nabaitu, souvent mentionnés auprès des Qidrai dans les inscriptions cunéiformes. On ajoute à cela les noms propres et les noms des dieux, qui sont presque tous arabes. Ce fait, il est vrai, d'après les partisans de la première opinion, prouverait simplement que les populations d'origine arabe exerçaient déjà à cette époque une puissante influence sur leurs voisins araméens? 

On objecte encore que les historiens arabes écrivent  Nabat, avec un t emphatique, et que les inscriptions elles-mêmes emploient sans exception l'orthographe avec un teth, tandis que le t de Nebâyotet de Nebaitu est un thav. Mais on répond aussi que cette permutation n'est pas rare dans les différentes branches des langues sémitiques. D'ailleurs, si l'argument était juste, il vaudrait aussi contre les Nabatu araméens, dont le nom ne comporte pas non plus de t emphatique. Quant aux historiens arabes cités par Quatremère, ils ont pu faussement conclure du langage araméen des Nabatéens à leur origine araméenne.

Histoire des Nabatéens

L'origine des Nabatéens reste donc obscure. On les a comparés dans l'histoire à un météore qui brille soudain, et qui, au bout de quelques siècles, rentre de nouveau dans l'obscurité dont il était sorti, sans qu'on sache d'où il venait et où il allait, mais dont le cours, le point de départ et le point d'arrivée peuvent être sûrement déterminés. Ils font leur première apparition au VIIe siècle avant J.-C., où leur roi Natnu, qui avait pris part à la révolte des Arabes, fut défait par Assurbanipal. A ce moment-là, ils formaient donc déjà une importante tribu. A quelle époque devinrent-ils maîtres de l'Arabie Pétrée? On ne sait au juste; ce fut vraisemblablement quelque temps après la captivité de Babylone, lorsque les Perses refoulèrent les tribus arabes qui habitaient sur les bords de l'Euphrate. Pendant que les Iduméens remontaient vers le nord-ouest, les Beni-Nabat se fortifiaient dans le Djébel Scherra, au sud de la mer Morte, fondant un petit royaume, avec l'antique Séla', « le Rocher, » Pétra, comme capitale.

Le premier événement daté de leur histoire est l'expédition d'Athénée, envoyée par Antigone, l'un des successeurs d'Alexandre, contre Pétra, en 312. La ville fut prise et pillée, en l'absence des hommes, qui étaient alors à une foire du voisinage. A leur retour, ceux-ci poursuivirent l'ennemi qu'ils taillèrent en pièces. Cf. Diodore de Sicile, XIX, 94-100. Le premier prince dont il soit fait mention est Arétas Ier, contemporain du grand-prêtre Jason et d'Antiochus Épiphane, vers 169 avant J.-C. Cf. Il Mac., v, 8. 

Au déclin de la domination des Séleucides et des Ptolémées, ils virent leur puissance s'accroître, leur roi, Erotime, répandant la gloire du nom arabe à travers l'Égypte et la Syrie (110 à 100 avant J.-C.). Cf. Justin, XXXIX, v, 5-6. Jaloux cependant des progrès des Asmonéens, qui grandissaient en même temps qu'eux, ils eurent des différends avec leurs anciens amis, et Alexandre Jannée fut battu par Obodas Ier (vers 90). Josèphe, Ant. jud. XIII, XIII 5. Après ce dernier prince, se place Rabel ler, dont l'existence a été révélée par une inscription trouvée en 1897 à Pétra, sur le socle d'une statue. Il devait être fils d'Obodas Ier et frère aîné d'Arétas III, comme l'a ingénieusement montré Clermont-Ganneau. Avec Arétas III (de 85 à 60 environ), qui prend sur ses monnaies le titre de Philhellène, le royaume nabathéen atteignit sa plus grande extension. Ce roi fonda un port à Haouara, sur la mer Rouge, et s'empara de Damas, qui ne tarda pas à recouvrer son indépendance. Il prit parti pour Hyrcan contre Aristobule. Attaqué dans Pétra par Scaurus, qu'avait envoyé Pompée, il obtint la paix à prix d'argent. Ses successeurs, placés entre les Romains et les Parthes, embarrassés de choisir entre Antoine et Auguste, eurent à lutter contre de nombreuses difficultés. Ce furent Malichos Ier (ou II, selon Clermont-Ganneau), 50 à 28 avant J.-C., et Obodas II (ou III, d'après le même auteur), de 28 à 9 avant J.-C. Arétas IV (vers 9 avant J.-C., à 10 après J.-C.), s'empara du pouvoir sans l'assentiment d'Auguste, qui finit par le reconnaître. Il prit le titre de Philodème, « ami du peuple ». 

Ce fut le contemporain de saint Paul, celui dont il est question Il Cor., XI, 32. Josèphe, Ant. jud., XX, IV, 1, parle ensuite d'un Abias, qui porta la guerre contre lzate en Adiabène. Malichos Il (ou III), vers 48 à 71 après .J.-C., perdit Damas et dut aider Vespasien dans la guerre contre les Juifs. Enfin Rabel II, connu par les monnaies et les inscriptions, monta sur le trône en l'an 71 de notre ère, et régna au moins 25 ans, c'est-à-dire jusqu'en 95. Onze ans plus tard, en 106, sous Trajan, Cornélius Palma mit fin au royaume nabatéen, qui fut réduit en province romaine sous le nom de province d'Arabie. 

Dussaud, dans le Journal asiatique, mars-avril 1904, p. 192, a établi ainsi la liste de ces rois, d'après la numismatique :

Arétas Ier, 169 avant J.-C. 
Arétas II (probablement l'Erotime de Justin), 110- 96.
Obodas Ier, vers 90.
Rabel Ier, fils d'Obodas, vers 87.
Arétas III, Philhell-ne, frère de Rabel Ier, vers 87-62. 
Obodas II, fils d'Arétas III, vers 62-47. 
Malichos Ier, fils d'Obodas II, vers 47-30.
Obodas III, fils de Malichos, 30-9.
Arétas IV, frère du précédent, 9 av. J.-C., 40 ap. J.-C. 
Malichos II, fils du précédent, 40-75. 
Rabel II, fils du précédent, 75-101.
Malichos III, 101-106. 

La civilisation nabatéenne

Modes de vie.
Les Nabatéens étaient pour la plupart nomades et pasteurs, comme le prouvent les nombreuses inscriptions gravées sur les rochers depuis la péninsule sinaïtique jusqu'aux montagnes du Hauran. Isaïe, Lx, 7, parle des béliers des Nabaioth, comme de grasses victimes, dignes de l'autel du Seigneur. Le sol de la Nabatène est peu propice à l'agriculture; aussi, d'après tous les témoignages anciens, ne s'y sont-ils presque pas adonnés. Ils avaient cependant sur leur territoire un certain nombre de villes fortifiées, qui leur servaient de places d'armes en cas d'attaque, et qui, en temps ordinaire, remplissaient surtout le rôle d'entrepôts de commerce. Les principales, dans l'intérieur des terres, étaient Pétra, la capitale, Bostra, Salkhad (dans le Hauran, Hégra, sur les limites du Hedjaz.  Sur les bords de la mer, on trouvait les ports importants d'Elath, Asiongaber et Haouara, habités principalement, du reste, par des négociants et des armateurs étrangers. C'est, en effet, surtout par leur commerce que les Nabatéens se sont rendus célèbres dans l'Antiquité. Une fois établis en Idumée, ils tirent de tels progrès que le trafic de l'Asie occidentale passa presque en entier dans leurs mains. Cf. Diodore de Sicile, II, 48-50; III, 41-43. De Pétra, des routes rayonnaient dans toutes les directions : au-nord, vers la Pérée, Damas et Palmyre; à l'est, vers le golfe Persique et la Mésopotamie; au sud, vers les ports du golfe Elanitique et vers l'Égypte; à l'ouest, vers la Palestine et la Phénicie. Ces routes, dont on retrouve encore les traces aujourd'hui, furent achevées et perfectionnées sous les Romains. Comme certaines tribus arabes de l'Afrique actuelle, les Nabatéens durent leur principale richesse aux caravanes qu'ils conduisaient à travers le désert. Toutes les caravanes étrangères qui entreprenaient de transporter les parfums de l'Arabie ou les marchandises de la Perse et de la Syrie par d'autres voies que les leurs, étaient impitoyablement pillées si elles n'étaient pas assez fortes pour se défendre. Cf. Diodore de Sicile, III, 43; Strabon, XVI, 21. La magnificence des ruines de Pétra atteste quel profit ses habitants retiraient de leur commerce.

Nous ne connaissons rien de bien positif sur les lois et les usages particuliers des Nabatéens. Strabon, XVI, 21-26, nous a cependant laissé sur leur mode de vie d'intéressants détails. Il nous les représente comme simples et modérés dans leurs goûts, mais tenant tellement à leurs propriétés qu'on infligeait une peine à quiconque laissait diminuer son bien, tandis qu'on accordait des honneurs à celui qui l'augmentait. Ayant peu d'esclaves, ils se servaient le plus souvent entre parents, ou les uns les autres, ou bien ils se servaient eux-mêmes, et cet usage s'étendait jusqu'aux rois. Quant à la constitution politique, le régime patriarcal en était la base; chaque tribu avait ses chefs, soumis à l'autorité suprême du roi. Dans les inscriptions, il est question d'émirs, d'anciens de tribus; certains personnages prennent le titre de savants, de docteurs et de poètes, ce qui suppose un développement assez notable de culture intellectuelle et littéraire. Le roi, toujours de sang royal, avait un procureur, qu'on nommait son frère. Strabon, XVI, 21. Ces nomades avaient fini par bâtir de magnifiques maisons. Strabon, XVI, 26.

Monuments nabatéens.
Les Nabatéens nous ont laissé de très anciens monuments, creusés dans la paroi des rochers. Ce sont des palais, qui ne furent jamais que des constructions isolées, faites pour servir de centre de ralliement à des populations vivant le plus souvent sous la tente. Ce sont surtout des tombeaux, car, pour les nomades, il n'y a qu'une demeure fixe, « la maison éternelle », le caveau funéraire. Parfois aussi ce sont des sanctuaires. Ces monuments auxquels s'ajoutent ceux de la civilisation gréco-romaine, ont fait de Pétra, une ville unique au monde. 
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Tombeau nabatéen à Pétra.
Tombeau nabatéen, à Pétra (zone d'El-M'esrah). 
Style typique avec double corniche et pilastres.

Donnons seulement ici une esquisse des tombeaux nabatéens qu'elle renferme :

« Le grès a été soigneusement lavé de manière à former une façade unie, haute de dix à quinze mètres. En taillant la pierre, on a ménagé deux ou quatre colonnes, qui ne sortent qu'à moitié de la paroi rocheuse. Dans le milieu s'ouvre une porte à fronton triangulaire. Les chapiteaux sont assez frustes, ornés seulement de deux grandes feuilles massives, qui ressemblent à une paire d'oreilles. Ils supportent une gorge égyptienne, surmontée elle-même de deux escaliers qui se regardent cornue des créneaux assyriens et qui comptent cinq marches. Quelquefois la gorge égyptienne est double et les créneaux sont multipliés comme un feston [...]. Quand on a franchi la porte on entre dans une vaste salle. Le plus souvent - et c'est en cela que me paraît résider l'originalité intérieure du tombeau nabatéen - au moins deux parois sur trois ont été évidées de manière à former comme une série de stalles ou de boxes, dont les parois montent jusqu'au plafond. Elles sont en général au nombre de cinq sur chaque côté. Cela ressemble à des auges qui seraient placées debout. Cependant, je ne crois pas que le corps y ait été déposé; il reposait dans le sol, et quelquefois même en avant de cette caisse vide,comme pour être plus soigneusement dissimulé. Une dalle le recouvrait, puis une maçonnerie compacte achevait de le préserver. » J. Lagrange, Notre exploration de Pétra, dans la Revue biblique, Paris, 1897, p. 223-224.
Il est un autre centre de la civilisation nabatéenne où nous retrouvons les mêmes caractères d'architecture, c'est Hégra (Médaïn Sâlih ou el-Hedjr, al-Hijr), au sein d'une région aujourd'hui presque déserte. Là aussi comme à Pétra, nous avons une plaine entourée de rochers en forme de fer à cheval. Sur les rochers, de superbes façades contiennent de belles inscriptions, car si les tombeaux de Pétra sont obstinément muets, ceux d'Hégra parlent, et nous révélent le nom du propriétaire de la tombe, quelquefois celui du sculpteur, l'année de la construction, etc. 

L'analogie de ces derniers monuments avec les premiers est frappante; ce sont les mêmes motifs, la même disposition, le même style parfaitement caractérisé, quoique manquant d'originalité, puisqu'il unit la gorge égyptienne et le créneau assyrien au fronton grec. On a remarqué aussi la ressemblance de ces mausolées avec les tombeaux de la vallée du Cédron et les autres monuments funèbres taillés dans le roc, aux environs de Jérusalem.
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Tombeau nabatéen à Hegra.
Tombeau nabatéen, à Médaïn Salih (Hégra).

Dans cette même vallée de Médaïn Sâlih, le sanctuaire sémitique se présente sous une forme qui rappelle les oeuvres d'une civilisation déjà plus avancée.

« A l'une des entrées de la vallée se trouve une gorge taillée à pic. D'un des côtés, on voit les restes d'une vaste salle, qui est creusée dans le roc; seulement au lieu d'être fermée par devant, elle est ouverte sur toute la largeur de la façade, que décorent deux pilastres . Elle ne présente pas de niches; quelques figures grossièrement dessinées au trait sur les murs, rien de plus. C'est, dans ce district, la seule construction qui n'ait pas de caractère funéraire. On l'appelle le Divan. Sur la paroi opposée de la gorge, au même niveau et dominant les précipices on découvre toute une série de niches dans lesquelles se trouvent des pierres dressées, tantôt isolées, tantôt réunies par groupe de deux ou trois. » Ph. Berger, L'Arabie avant Mahomet d'après les inscriptions, Paris, 1885, p. 19. 
Téïma, petite ville située au nord-est de Médaïn Sâlih, fut aussi un centre religieux important, comme le prouvent les intéressantes découvertes qu'on y a faites. 

La langue et l'écriture nabatéennes.
Les inscriptions.
Les Nabatéens ont laissé des traces de leur passage tout le long des chemins qu'ils ont parcourus. On connaît les fameuses inscriptions sinaïtiques, dont le déchiffrement et l'explication ont si longtemps préoccupé le monde savant. Le mystère qui les recouvrait a été singulièrement éclairci par les inscriptions nabatéennes qu'on a retrouvées ailleurs, dans les autres pays où se concentra davantage la vie du peuple dont nous résumons l'histoire, l'Arabie Pétrée, le Hauran et les contrées voisines du Hedjaz. L'épigraphie du Hauran ne date réellement que du voyage de Waddington et de Vogüé, dans le cours des années 1861 et 1862. Avant eux, Burckhardt (1822), et Wetzstein (1860), n'avaient pris que des copies très imparfaites de quelques inscriptions. Par la suite, d'autres explorations ont enrichi les recueils épigraphiques. En 1876-1877, un intrépide voyageur anglais, Ch. Doughty, découvrit dans la vallée d'el-Hedjr, au milieu des monuments dont nous avons parlé, de nombreuses et longues inscriptions. Peu après, Ch. Huber visita ces lieux à deux reprises, de 1880 à 1884. Grâce à eux et à leurs successeurs nous possédons l'ensemble des inscriptions d'el-Hedjr. Chose singulière, Pétra a fourni moins d'épis à la moisson épigraphique.

Ces inscriptions sont de deux sortes. Les unes ne sont que des graffiti, qui se composent presque exclusivement de noms propres. Elles se trouvent un peu partout, mais elles sont innombrables dans la péninsule du Sinaï. On les considère généralement comme des proscynèmes, ou même de simples griffonnages de pèlerins, de pâtres, de marchands, de nomades désoeuvrés. Clermont-Ganneau, Recueil d'archéologie orientale, t. IV, a été amené à se demander si elles n'avaient pas, en général, un objet plus pratique : l'affirmation de droits de propriété ou de jouissance individuelle dans les terrains de pacage, les palmeraies et même les maigres maquis où pouvaient brouter les chèvres. Elles ont sans doute leur intérêt, mais elles ne fournissent que de maigres indices sur la nationalité et le culte de leurs auteurs. Les autres se rencontrent sur les monuments et sont plus importantes. On en a retrouvé depuis l'Italie jusqu'aux contrées désertes de la Syrie et de l'Arabie que nous avons signalées. Ce sont exclusivement des ex-voto religieux ou des souvenirs funéraires; les premiers nous apprennent que tel personnage a élevé une stèle à tel dieu ou bâti ou réparé son temple; les seconds indiquent le nom de celui que renferme la tombe ou de celui qui a fait construire le mausolée, et sont en même temps des titres de propriété. Ce droit de propriété est assuré par une double sauvegarde la malédiction des dieux et l'amende payée au roi.

La langue.
La langue de ces inscriptions est l'araméen, qui, sous l'Empire perse, prit une
très grande extension et devint l'idiome vulgaire de presque toutes les nations fixées entre la Perse et l'Egypte. C'est ainsi que les monuments funéraires nous offrent à chaque instant les mots : gabrâ, indiquant le tombeau dans son ensemble; nafša', la stèle ou pyramide qui le recouvre; arna, le sarcophage, etc. Outre les noms propres, qui sont arabes, on a cependant relevé dans la langue nabatéenne un certain nombre d'arabismes, que l'on considère, non comme des particularités dialectales qui auraient vraiment pénétré dans l'araméen, mais comme un élément exotique. Les arabismes, qui se manifestent surtout à Hégra, montrent que l'araméen perdait de son influence à mesure qu'on avançait vers le sud. 
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Inscription nabatéenne à Wadi Lejah (Sinaï).
Inscription nabatéenne à Wadi Mokattab (Sinaï).
Inscriptions nabatéennes dans le Sinaï . A Wadi Lejah et, à droite, à Wadi Mokattab. 

-L'écriture.
La découverte des inscriptions nabatéennes a fait une révolution, non seulement dans l'histoire des peuples sémitiques, mais encore, et du même coup, dans l'histoire de l'écriture.

« Le nabatéen franchit le dernier pas qui séparait l'ancien alphabet de l'écriture cursive, par la création des ligatures. L'écriture araméenne avait recourbé les lettres par en-dessous, le nabatéen les soude l'une à l'autre, si bien que désormais la partie essentielle de l'écriture consistera dans la ligne continue qui les rattache par le bas. Ces ligatures ont pour effet de modifier profondément l'aspect des lettres, par la nécessité de chercher un point d'attache commode pour les relier les unes aux autres, si bien qu'un même caractère peut être alternativement très grand et très petit. En même temps, les lettres s'arrondissent par en haut et perdent leurs dernières arêtes; tantôt elles s'élèvent au-dessus de la ligne, tantôt elles descendent au-dessous, mais toujours elles restent unies par ce lien qui groupe les éléments d'un même mot [...]. Ces soudures ne se produisent pas seulement d'une lettre à l'autre, mais souvent dans l'intérieur même d'une lettre, surtout dans les lettres filiales. La queue de l'm, ne trouvant pas d'autres lettres où s'accrocher, se replie sur elle-même et se ferme par en bas. Le hé fait de même, dans les anciens centres nabatéens de Souéidéh, de Siah, découverts par Waddington et Vogüé. on remarque déjà la tendance des deux branches de la lettre à se rapprocher; à el-Hedjr, la jonction est accomplie et le hé prend à la fin des mots la forme d'une pochette. » Ph Berger. 
De l'écriture nabatéenne est sortie l'écriture arabe, par une série de transformations successives. 

La religion nabatéenne.
Les inscriptions funéraires et votives nous fournissent sur la religion nabatéenne des renseignements utiles. Nous ne connaissons pas toutes les divinités de son panthéon. Le dieu qui semble occuper le premier rang est Dušara, que les auteurs grecs et latins nomment Dousarès, Dusares. Les historiens arabes écrivent  Dhû eššara, c'est-à-dire « le maître du Schara ou Scherra », district montagneux, qui s'étend de la mer Morte au golfe d'Aqaba. Il paraît donc avoir été le dieu particulier du pays d'Edom. Son culte cependant était répandu dans toute l'Arabie, spécialement à Adraa, à Bosra, où des jeux avaient été institués en son honneur. Il était adoré sous la forme d'une pierre rectangulaire, deux fois plus haute que large, et posée sur une base. 

'El, qui appartient au plus ancien fonds des langues sémitiques, représente la nature divine conçue dans le polythéisme comme le partage de plusieurs, mais non une divinité, objet d'un culte spécial. Il se retrouve cependant dans une foule de noms propres nabatéens, comme Uahab'el, correspondant à Dieudonné, Natar'el, « que El garde », Hann'el, (« Grâce de El », semblable à l'hébreu Hânan'èl, etc. Les inscriptions grecques nous donnent : 'Annèlos, Onabèlos, Natamelos, 'Pabèlos. 

Comme tout dieu sémitique, El se dédoubla et la forme féminine 'Elât, 'Hât ou 'Allât a mieux gardé la valeur d'un nom propre que le masculin, qui est le nom impersonnel de l'être divin. Devenue un être distinct comme les autres déesses sémitiques de la Syrie, Astarté, Mylitta, Allât avait ses autels spéciaux et ses adorateurs attitrés. Les inscriptions nous montrent qu'elle avait à Salkhad ou dans les environs un temple et un collège de prêtres; de plus, sa présence dans la composition des noms propres et surtout du nom caractéristique Uahballât prouve la place qu'elle occupait dans l'esprit du peuple. Son culte, répandu dans toute la péninsule arabique, existait au Ve siècle avant notre ère et ne fut détruit que par Mahomet; sa représentation était une pierre blanche carrée, souvent aussi elle était adorée sous la figure d'un arbre, comme 'Uzza, autre forme de la déesse arabe.

Avec Dušara, deux autres divinités, Manutu, et Qaišah, avaient un culte à Hégra. La première est mentionnée dans le Coran avec Allât; la seconde devait aussi être connue des Arabes, comme on le suppose d'après le nom d'un poète antérieur à l'hégire, Amru'l-Qais. On trouve encore Mutaba, que Hommel rapprochait du dieu sabéen Môtab-Natijan, et Hobal, qui est également un ancien dieu arabe. 

Le caractère de la religion nabatéenne participe du caractère de la culture matérielle nabatéenne elle-même : les dieux y ont une vie sédentaire et une vie nomade, leur culte a quelque chose de plus personnel et du moins local. Ainsi Dušara est « le dieu de notre seigneur », c'est-à-dire du roi. On a trouvé à Salkhad une inscription qui se rapporte à un monument élevé par deux personnages du nom de Rûhû, « à Allait leur déesse ». Ailleurs on parle du dieu de Sa'idu, du dieu de La stèle de Téima nous montre un personnage introduisant dans cette ville son dieu Salm; les divinités locales, non seulement agréent le nouveau venu, mais encore lui constituent une redevance.

La famille aussi bien que la tribu emmène donc avec elle le dieu qu'elle adore spécialement. Les rois nabatéens recevaient, sinon de leur vivant, du moins après leur mort, les honneurs de l'apothéose et étaient traités comme de véritables dieux, si bien que leurs propres noms figuraient comme éléments théophores dans la composition de ceux qui étaient portés par un bon nombre de leurs sujets; tels sont les noms d`Abdmaliku, `Abd obodat, `Abdharétat, formés sur le type `Abdba'al, « serviteur de Ba'al », `Abd'alahi, « serviteur de Dieu ». On élevait au dieu des temples, qui étaient sans doute des enceintes sacrées avec un édicule pour recevoir sa statue ou son symbole. On érigeait un peu partout des stèles votives, mesgida', lieu d'adoration, d'où est venu mosquée

« Une forme très authentique a été copiée par Euting, Nabatdische Inscltriften, p. 61, a llégra. C'est une stèle, surmontée d'un rebord comme un autel, taillée en relief dans le rocher et placée daus une sorte de niche. La largeur est sensiblement plus grande au sommet. Le but n'était pas de placer là une statue; c'est la stèle qui est consacrée et elle l'est à un dieu étranger, comme les cippes votifs phéniciens a un dieu de Bosra [...]. Chez les mêmes Nabatéens, la mesdjida a encore plus nettement le caractère d'un autel. Et en effet ils étaient Arabes d'origine et nous avons vu chez les Arabes une tendance à confondre l'autel avec la pierre sacrée elle-même. » Lagrange, Etudes sur les religions sémitiques, p. 209-210. 
On a l'exemple d'un lit ou siège divin, offert à Dušara, et de deux chameaux peut-être dorés, consacrés au même dieu en action de grâces. La stèle et un bas-relief trouvés à Téima nous offrent d'intéressants détails sur le culte religieux nabatéen. (A Legendre ¤ F. Vigouroux.)
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