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L'histoire du Maroc
1 - L'Antiquité
Aperçu
1- L'Antiquité
2 - La conquête musulmane
3 - Les Almoravides
4 - Les Almohades 5 - L'empire mérinide  6 - Les chérifs saadiens  7 - Les chérifs hasani
La période phénicienne

C'est environ en 1520 av. J.-C. que l'on fait remonter le commencement de la navigation des Phéniciens par le détroit de Gibraltar et la fondation de leurs premiers établissements de commerce sur la côte occidentale du Nord du Maroc. Puis les Carthaginois, de bonne heure, cherchèrent à exploiter le pays, se maintenant autour des ports et ne dominant le reste du pays que par l'intermédiaire de chefs indigènes investis du manteau rouge. La grande expédition maritime confiée à l'amiral Hannon (Le Périple de Hannon) avait exploré la côte atlantique et fondé des colonies. Mannert estime que c'était à peu près l'époque où Carthage était parvenue à sa plus grande splendeur, c.-à-d. durant la période comprise entre le règne de Dariusler et le commencement de la première Guerre punique. Tingîs (Tanger) et Lixus (Tchemmich, près de Larache) existaient déjà, mais c'est alors que furent fondés les principaux comptoirs de la côte, comme Thymiateria (Mehediyab), Sla (Rabat), etc.

A peine Scipion Émilien, après la prise de Carthage, avait-il quitté l'Afrique que l'on vit affluer la troupe avide des négociants ou fermiers d'État qui envahissent bientôt tout le trafic de la nouvelle province aussi bien que des pays numides et gétules fermés jusqu'alors à leurs entreprises. A mesure que la puissance phénicienne penche vers son déclin, on voit dans le Nord de l'Afrique et principalement dans la partie de la Maurétanie qui était le Maroc de nos jours, celle des princes indigènes affirmant la suprématie des Berbères. C'est ainsi que, déjà vers l'an 200 av. J.-C. le pays qui nous occupe s'était soumis au moins en grande partie à la famille princière de Bokkar. La région était encore peu connue des Romains et, en tout cas, ses habitants ne paraissent avoir commencé à jouer un rôle bien dessiné dans l'histoire qu'au moment où Jugurtha, gendre de leur roi Bocchus et roi de Numidie, demanda son appui contre les Romains (107). On connaît la conduite de Bocchus et on sait que, pour prix de sa trahison, les Romains le récompensèrent de leur avoir livré Jugurtha en reculant de la Molouïa jusqu'à l'Ampsaga (l'oued El-Kebir) les frontières de la Maurétanie occidentale. 

Ce que les auteurs anciens nous ont transmis sur cette époque est très incomplet et en partie contradictoire. Ils nous apprennent que le grand royaume formé par Bocchus a été divisé en deux États soumis à des rois qui ont porté les noms de Bocchus et de Bogud; mais ils ne disent ni quand le partage a eu lieu ni quel a été le nombre de ces rois, et il arrive parfois qu'on ne voit pas clairement sur laquelle des deux Maurétanies a régné le roi dont il est fait mention. Les premiers événements qu'on nous a rapportés de cette époque appartiennent à l'an 81. Un roi maurétanien attaqua alors le roi numide Hiarbas lorsque, vaincu par Pompée, il s'était réfugié dans l'Ouest de ses domaines. Au même temps, une lutte s'engage sur la côte atlantique entre un certain Ascalis, sans doute un prétendant au trône de Maurétanie, et Sertorius, célèbre chef espagnol; Ascalis fut soutenu par des pirates siciliens arrivés dans ces parages avec Sertorius et par des troupes envoyées d'Espagne par Sylla, mais Sertorius le vainquit et prit la ville de Tingis où il s'était retiré. Les rois maurétaniens prirent aussi part à la guerre qui se faisait en Espagne entre César et les Pompéiens; en 48, un Bogud passa en Espagne pour aider Longinus, lieutenant de César, à combattre le gouverneur pompéien de ce pays et, à la bataille, nous trouvons en 45 l'un des deux rois dans l'armée de César et les fils de l'autre combattant dans les rangs de Pompée. 

En 38, Bogud, roi de la Maurétanie occidentale, embrassa le parti de Marc-Antoine et fit une expédition en Espagne pour déposséder les légats d'Octave; pendant son absence, les habitants de Tingis se révoltèrent et Bocchus, roi de l'autre Maurétanie, occupa son pays; Bogud, échouant dans sa tentative en Espagne et ne pouvant rentrer dans ses États, se réfugia en Orient auprès d'Antoine, tandis que Bocchus reçut d'Octave l'investiture du royaume occidental. Ce Bocchus, dernier roi de la dynastie, mourut en 33. La civilisation phénicienne se maintint sans doute pendant toute cette époque, mais celle des Romains ne put faire autrement que de pénétrer peu à peu dans la Maurétanie, soit par le commerce actif qui se faisait entre les villes maritimes et la côte, voisine de l'Espagne où prédominaient alors la langue et les moeurs romaines, soit par suite des relations qu'entretenaient les rois avec les Romains. Cette influence a dû se faire sentir surtout vers la fin de cette époque, après que la Numidie orientale fut devenue province romaine.

Période romaine et byzantine

C'est par le territoire de Carthage que Rome avait d'abord saisi l'Afrique. De l'Afrique propre ou province romaine d'Afrique, la Tunisie actuelle, les nouvelles mœurs gagnèrent les contrées voisines, et, pour activer la transformation de ces pays, Auguste et ses successeurs fondèrent de nombreuses villes dans la Maurétanie occidentale, jusque sur les côtes de l'océan Atlantique où ils développèrent les anciens comptoirs phéniciens en face de la Bétique, d'où leur arrivaient des encouragements et des secours. Tel Lixus qui était en relation si fréquente avec le port voisin de Gadès (Cadix). Otton rendit plus tard, en 69, durant son éphémère pouvoir, cette action plus directe en plaçant la Tingitane sous la juridiction des gouverneurs de Bétique. Auguste avait déjà établi que Zilis (Asilah) en relèverait. Zilis jura Baeticam petere jussa (Pline, Histoire naturelle, V, 1). Pourtant on adopta d'autres errements et on crut aller plus vite dans cette oeuvre en remettant le pouvoir à un chef indigène; c'est ainsi que la Maurétanie fut donnée à Juba. Toutefois, en 40, Caligula prit au fils de Juba son royaume, et Claude en 41 divisa la Maurétanie en deux provinces, la Tingitane et la Césarienne, séparées par la Malva (la Molouïa de nos jours). En 42, la Tingitane était élevée au titre de province romaine, et Lixus devenait colonie impériale (Lixus colonia Claudii Caes.). 

Ce ne fut pas sans résistance que la nationalité berbère adopta cette domination si différente de celle de Carthage. L'histoire ne nous a pas conservé le récit de ces luttes. La rébellion fut toutefois et à maintes reprises très étendue, notamment sous le règne de Claude, quand Suetonius Paulinus entreprit une expédition qui mena les légions romaines jusque sur les bords de l'oued Ghers. Parties de Volubilis, les troupes franchirent le massif occupé de nos jours par les Beni-Meguiled, traversèrent l'Atlas au col de Tizi n'Telremt et débouchèrent sur le versant méridional de la chaîne, dans la région du Tafilalet, par un itinéraire des plus hardis. Pour donner plus d'indépendance à l'action militaire, Caligula avait du reste ôté le commandement de l'armée au proconsul d'Afrique en le donnant au légat impérial. On a trouvé, au Maroc des inscriptions nombreuses (recherches de Tissot poursuivies par La Martinière) datant de presque toutes les époques de l'Empire. Certaines inscriptions de Tanger confirment le titre que Pline nous avait transmis de la cité (Tinge colonia Julia traducta); une autre nous apprend que la Tingitane si voisine de l'Espagne, avec laquelle elle avait tant de relations, s'appela Provincia nova hispania ulterior Tingitana; il est possible que ce fût sous le règne de Caracalla. L'arc de Volubilis date de cette même époque, peut-être à l'occasion d'un voyage que cet empereur fit avec sa mère dans ces régions. Des inscriptions recueillies à Banassa, dans la plaine du Sebou, portent le nom de Gordien. En résumé, la Tingitane, rattachée au diocèse d'Espagne et commandée par un comes tingitanae, relevait directement du magister peditum (sorte de ministre de la guerre) de Rome. Quant à son administration civile, elle était confiée à un praeses obéissant, ainsi que nous avons vu, au vicaire d'Espagne. 

Sous Constantin, en 323, la Tingitane, rattachée à la préfecture des Gaules, était, sous l'autorité du préfet du prétoire des Gaules qui était représenté dans la province par un praeses. L'ancienne organisation militaire relevant de Rome directement subsistait. Le comes tingitanae avait sous son autorité un préfet de cavalerie et cinq tribus de cohortes, et aussi des corps mobiles. Les chefs militaires dans la province avaient le nom de limitanei et commandaient les postes de frontières. Sous le Bas-Empire, cette organisation dut subir de profondes modifications, alors que l'empereur dirigeait tout du fond de son palais, polissant la centralisation à outrance, instituant les curiosi ou inspecteurs régionaux. 

A la suite du traité passé avec le comte d'Afrique, Boniface, les Vandales traversèrent le détroit et débarquèrent en Tingitane au mois de mai 429. De suite, ils se mirent en route vers l'Est, s'avançant en masse comme une trombe qui détruit tout sur son passage, mais nous ne savons presque rien du rôle que joua la Tingitane dans la constitution du royaume vandale et dans l'organisation de l'Afrique vandale par Genséric. Ce que nous en ont dit les auteurs porterait à croire qu'en Tingitane le territoire romain à cette époque finissait souvent à huit ou dix lieues de la côte. Mais cette opinion ne saurait être admise sans réserve. Les conséquences de la conquête vandale se firent vraisemblablement sentir en Tingitane plus que dans le reste de l'Afrique septentrionale, car, en ruinant les établissements que Rome y avait si admirablement développés ou fondés, l'invasion par les ruines qu'elle sema profita surtout à la population indigène pour regagner son indépendance. Après la mort de Genséric, une insurrection générale eut lieu, et, parmi les révoltés, il ne manqua certes pas de colons ruinés ou d'officiers persécutés pour leur religion pour servir de chefs habiles et capables d'organiser la lutte.

Au moment de l'expédition de Bélisaire on s'en apercevra, lorsque, après avoir détruit ce qui subsistait de la domination vandale, Byzance voudra redonner aux Maurétains leurs limites anciennes, et l'élément berbère aura alors reconquis peu à peu une partie des territoires abandonnés. Il n'apparaît pas que nulle part cette résistance ait été plus vive qu'en Tingitane. Quoi qu'il en soit, la domination byzantine y fut plus étendue et peut-être même plus profonde qu'on ne le croyait généralement, s'il faut en juger par la grande masse des vestiges retrouvés au Maroc et datant de cette époque, bien que certains auteurs ne nous donnent que Tanger et Ceuta comme seules places occupées par les dignitaires de Byzance.

Justinien avait rétabli la Tingitane comme une des sept provinces d'Afrique relevant du prétoire de Carthage. Reconnaissant, par l'expérience de l'invasion des Vandales et par les mouvements menaçants des invasions de l'Europe latine, l'importance du détroit de Gadès (détroit de Gibraltar), il écrivait à Bélisaire

« Établissez complètement sur le passage qui est vers l'Hispanie, et qu'on appelle Septa, des soldats avec leur tribun, homme prudent et dévoué à notre Empire, de manière qu'il puisse toujours garder ces rivages et faire savoir tout ce qui s'y passe. Vous ferez en outre établir dans ce détroit des vaisseaux légers. » (Trad. d'Avezac).
C'est de cette époque que semblent dater toutes les reconstructions byzantines trouvées en Tingitane. Salomon, préfet du prétoire, après le départ de Bélisaire, releva les fortifications de Septa et y bâtit une église (542). Malgré ces précautions, les Wisigoths d'Espagne traversèrent le détroit probablement sous le règne de Swinthilla (621-631) et s'établirent à Tanger. On sait en effet que, lorsque les Vandales avaient laissé l'occident de l'Afrique s'échapper de leurs mains, ce furent les Goths de la Péninsule qui en profitèrent pour prendre Septa. Par la négligence des Vandales, les murailles se ruinèrent (Procope, De Aedificiis), puis les Berbères en chassèrent les Goths. En 532, le roi Thendus fit pour reprendre cette  place une tentative malheureuse, et ce fut en réalité aux Berbères que les chrétiens enlevèrent la ville quand ils en prirent possession pour la seconde fois. Si nous on croyons l'auteur de la guerre des Vandales, l'occupation byzantineà l'époque qui suivit la déportation de Gélimer à Constantinople se borna dans la Tingitane à Ceuta. On voit donc quel immense espace restait en proie aux indigènes et à quels désordres devait être exposé ce pays. Les chroniqueurs ignorent ce qu'était l'Afrique et en particulier la Tingitane sous le règne d'Héraclius (618), semé de tant de désastres. Toutefois des événements qui suivirent immédiatement la mort d'Héraclius, en 641, ou plutôt celle de son fils Constantin III, on peut tirer la preuve que Ceuta était, encore sous la dépendance de l'Empire, quoique ce fût dans cette ville qu'Héraclonas exila Philagrius. Quant à l'Afrique proprement dite, elle était gouvernée par un certain patrice du nom de Grégoire (Djoredjir) qui avait fait avec les indigènes une manière de pacte dont on ne connaît pas les conditions, et qui répudia l'autorité de la métropole. Il s'était érigé en souverain puisqu'il faisait frapper des dinars à son effigie, et son autorité s'étendait de Tanger à Tripoli ; le siège de son gouvernement était Sbeïtla. Telle était à peu près la situation dans la septième année du règne de Constant II.

Le christianisme en Tingitane

Malgré les persécutions, le christianisme avait fait de rapides progrès dans tout le Nord de l'Afrique, et la Tingitane, par sa proximité de la Bétique, n'avait pas été tenue à l'écart de ce mouvement. Ainsi que l'a fait remarquer Berbrugger, ce fut d'abord le sang indigène qui coula pour la foi chrétienne, et c'est à Tanger aussi qu'un centurion du nom de Marcellus est martyrisé pour avoir refusé de porter les emblèmes païens. Cependant, sous Dioclétien, en 303, le fameux édit de Nicomédie ne fut pas exécuté dans l'Espagne et la Tingitane (Mercier). Après la scission qui se produisit dans l'Église et la formation du parti des donatistes, le mouvement s'étendit jusqu'en Tingitane, et là encore nous devons trouver une des manifestations de l'esprit d'indépendance des Berbères. Si la plupart des Africains ont embrassé le christianisme, ils ne l'ont jamais fait avec autant de zèle que quand il était une religion persécutée par les empereurs. Dès qu'il est devenu la religion officielle, de suite ils cherchent à se distinguer du peuple conquérant en pratiquant des formes de christianisme à eux. Le schisme donatiste est une des formes de la résistance berbère contre l'orthodoxie impériale, et il en sera de même quand se sera répandue la doctrine du Libyen- Arius, vers 320 (Arianisme).

Au commencement du Ve siècle, les schismes, les hérésies s'étant multipliés, la rage des Circoncellions détruira toute la belle colonisation des campagnes en Tingitane, préparant comme la venue d'autres occupants. Quoi qu'il en soit, la persistance du christianisme fut au Maroc assez grande. Contre les conquérants musulmans, les Berbères agiront encore avec la même indépendante. Longtemps ils résisteront à la propagande de l'islam. El-Bekri a eu soin de nous apprendre les difficultés que l'apôtre Salah-ibn Mansour rencontra en convertissant les Sanhadja et les Ghomara. Avec eux étaient les Beni-Hamed, les Metioua, les Beni-Nal, les Ar'saoua, les Beni-Zeroual, les Medjkassa et une partie des Tamsaman. Au surplus, l'auteur du Roudh el-Kartas nous apprend qu'au moment de son apostolat Edris (Idris) eut surtout à combattre les Berbères chrétiens, tant était répandue la religion. Nous en pouvons du reste juger par la longue liste des évêques de la Tingitane qui relevaient du siège de Carthage . Au moment de la conquête arabe, il faut citer certaines tribus, comme les Ghyiâtsa et les Mediouna, qui professaient le judaïsme. Mais quand, de guerre lasse, les Berbères auront enfin accepté l'islam, nous les voyons encore chercher à se distinguer de leurs nouveaux maîtres par l'adoption de sectes hérétiques : le kharédjisme, le chiisme, l'ibadisme, le çofrisme, qui eurent longtemps parmi les adeptes de la nouvelle religion la même fortune qu'autrefois le donatisme ou l'arianisme. Ce ne sera qu'à la fin et après la longue et patiente propagande des missionnaires isolés ou des tribus dites Cheurfa, que l'orthodoxie musulmane pénétrera insensiblement dans la masse de la population autochtone. (H.-P. de la Martinière).

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