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La guerre franco-allemande de 1870-1871
Les débuts de la IIIe république
La guerre, du 4 septembre 1870 au 28 janvier 1871 
Aperçu Origines de la guerre Fin du Second Empire Débuts de la IIIe République Traité de Francfort
L'Empire sans empereur ne chercha même pas à se défendre. La chute fut aussitôt le fait acquis. Le 4 septembre au matin, il n'y eut personne qui doutât qu'on serait le soir en république.

Quatre-Septembre.
La Chambre, réunie dans la nuit du 3 au 4, eut quelques heures pour faire l'économie d'une révolution. Elle se borna à entendre dans un morne silence la communication de Palikao sur le désastre, et la lecture, par Jules Favre, d'une motion de déchéance.
Le lendemain, le Conseil des ministres décida de présenter un projet qui impliquait, lui aussi, la fin du régime : Conseil de régence et de défense nommé par le Corps législatif ; les ministres nommés par le Conseil, Palikao lieutenant général.
Il ne se trouva personne pour soutenir le projet. Un ancien ministre du 2 janvier, Buffet, demanda à l'impératrice d'abdiquer  souvent mal avisée, elle n'avait pas cessé d'être ferme et fière sous l'épreuve; elle dit « qu'elle était prête à tout, sauf à déserter son poste ».

Thiers proposa alors de faire nommer par la Chambre, « vu les circonstances  »,
une commission de gouvernement et de défense nationale, et, au plus tôt, de réunir une Constituante.

Gambetta eût voulu obtenir d'un vote de la Chambre le gouvernement nouveau; il appuya la proposition de Thiers qui eut la presque unanimité dans les bureaux; le terrain d'union était là. Mais la commission tarda à déposer son rapport et, entre temps, une foule où dominaient les bourgeois et les gardes nationaux pénétra dans le palais législatif, sans rencontrer de résistance. Par deux fois, Gambetta monta à la tribune, conjurant les envahisseurs de laisser se poursuivre la séance, « afin de rendre la déclaration de déchéance plus solennelle ». Bientôt la foule déborda dans l'enceinte même des députés, occupant leurs places et réclamant la déchéance et la République. Le président Schneider quitta la salle.

Alors Gambetta, remontant à la tribune, proclama la déchéance, « attendu que la patrie est en danger », et Jules Favre cria que la République devait être proclamée à l'Hôtel de Ville.

Ils s'y rendirent aussitôt, suivis par une foule immense, par un soleil radieux de septembre. Malgré l'horreur du désastre, cette foule était joyeuse, - Gambetta en eut le coeur serré, - parce qu'elle allait restaurer la République et qu'elle était pleine d'une foi mystique dans la victoire révolutionnaire comme en 1792.

Gouvernement de la défense nationale. 
Les hommes du parti extrême, Delescluze, Millière, étaient déjà à l'Hôtel de Ville, prêts à prendre le pouvoir. Les députés de Paris proclamèrent la République, se firent acclamer « Gouvernement de la défense nationale » et s'adjoignirent le général Trochu, qui réclama la présidence.

Trochu, d'opinions orléanistes, catholique pratiquant, était devenu tout à coup très populaire, autant pour la demi-disgrâce où l'avait laissé l'Empire que pour l'activité dont il avait fait preuve comme gouverneur de Paris. Il fit appeler le général Le Flö à la Guerre et l'amiral Fourichon à la Marine. Jules Favre prit le ministère des Affaires étrangères et Gambetta celui de l'Intérieur.

Thiers refusa de faire partie du gouvernement, mais promit son concours.
L'impératrice avait quitté les Tuileries peu avant qu'elles fussent envahies; elle se réfugia en Angleterre. Le Corps législatif et le Sénat furent dissous.

La révolution s'était faite sans qu'une goutte de sang fût versée.

Délégation de Tours.
Avec quelque unanimité que le Gouvernement de la défense eût été accepté et applaudi pour sa déclaration de guerre à outrance, il décida de convoquer à bref délai une Assemblée constituante de 750 membres, élue au scrutin de liste. La nation se prononcera elle-même sur la forme du gouvernement et la continuation de la lutte, ou les conditions de paix.

Comme l'investissement de Paris était imminent, Gambetta émit l'avis que le gouvernement tout entier se transportât en province. Le conseil décida de rester à Paris, comme au lieu du plus grand péril, et de n'envoyer à Tours qu'une délégation : Crémieux et Glais-Bizoin, deux vieillards, et l'amiral Fourichon.

La question d'Alsace-Lorraine. 
Les Allemands arrivaient sur Paris par les deux routes de Châlons et de Soissons, certains de n'y rencontrer qu'une faible résistance.

L'armée du Rhin engloutie à Sedan ou bloquée à Metz, les forces militaires françaises ne dépassaient pas 150 000 hommes, dont le corps de Vinoy, revenu des environs de Sedan par une marche rapide.

Bismarck n'avait pas cessé de dire à tous depuis le début de la guerre : 

« Nous prendrons Strasbourg et Metz si nos armées sont victorieuses; Strasbourg sera notre Gibraltar. » 
De Reims, il envoya une circulaire à ses agents diplomatiques : 
« Tant que la France restera en possession de Strasbourg et de Metz, son organisation offensive sera plus forte que notre défensive. Strasbourg est entre les mains de la France une porte de sortie toujours ouverte sur l'Allemagne du Sud. Aux mains de l'Allemagne, Strasbourg et Metz acquièrent un caractère défensif. »
Il n'y avait plus personne en Europe qui doutât que Strasbourg et Metz fussent l'enjeu de la guerre. C'était pour Strasbourg et Metz que Bismarck avait voulu la guerre avec l'Empire et qu'il la poursuivait contre la République.

Le gouvernement de la défense était sans illusion sur les conditions d'une paix allemande. Il savait ce que Bismarck demanderait et ce que la France repousserait. Du premier jour, Jules Favre, dans une circulaire, traduisit exactement la pensée de tous. La République, gardienne de l'intégrité nationale, « ne cédera ni un pouce de terrain de la France ni une pierre de ses forteresses. »

Comme les Allemands, à l'exemple des alliés en 1814, avaient annoncé qu'ils faisaient la guerre, non pas à la nation française, mais à Napoléon III, Favre se résolut cependant à avoir un entretien avec Bismarck.

Entrevue de Ferrières. 
Ils se rencontrèrent à la Haute-Maison et à Ferrières (18 et 19 septembre).

Favre ne se présenta pas en négociateur; la paix, au nom de la France, ne peut être conclue que par une assemblée, librement élue; mais il sollicite un armistice pour l'élection de l'assemblée.

Bismarck, hautain, dur, ironique, parla tout de suite des conditions de paix : « L'Allemagne n'a pas cherché la guerre; elle en a saisi l'occasion pour sa sécurité. Strasbourg est la clef de la maison; nous la voulons. Cette condition est absolue. « Il ne consentira à aucun prix à un armistice. Et il essaya de jouer des choses de la politique intérieure : 

« Si nous avons intérêt à maintenir la dynastie de Napoléon, nous la rétablirons. De même pour les d'Orléans, de même pour M. de Chambord, qui serait beaucoup de notre goût, surtout du roi... »
Finalement, Bismarck céda sur l'armistice, mais, seul, le roi en pouvait dire les conditions. Il alla les lui demander, puis les donna par écrit : Occupation de Strasbourg, de toutes les forteresses des Vosges, d'un fort dominant l'enceinte de Paris, comme, par exemple, le Mont-Valérien; Metz exclu de l'armistice ; les habitants de l'Alsace et de la Lorraine « allemandes  » exclus du vote. Favre ne put retenir des larmes, ce qui parut à Bismarck « une comédie ».

Défense nationale

La guerre pour l'intégrité du territoire dura cinq mois (septembre 1870 - janvier 1871).

Siège de Paris. 
Le jour de l'entrevue de Ferrières, les Allemands achevèrent l'investissement de Paris sur un vaste cercle de 80 kilomètres, avec près de 200 000 hommes et de 1000 canons. Le roi de Prusse, avec Bismarck, s'installa à Versailles.

Paris devait à Thiers son système de fortifications. C'était une enceinte continue, d'environ 35 kilomètres,qui englobait la ville de Saint-Denis et les hauteurs de Belleville, de Montmartre et de Clichy, mais laissait en dehors le plateau d'Avron, le mamelon de Châtillon, la colline de Montretout et les Hautes-Bruyères. Le temps ayant manqué, depuis le début de la guerre, pour armer ces positions, elles devinrent les principaux objectifs des tentatives de Paris pour rompre le cercle ennemi.

L'enceinte était flanquée de 94 bastions et protégée par 15 forts détachés;
le Mont-Valérien était une véritable citadelle. La défense vers l'Est fut assurée à la grande boucle de la Marne, entre Joinville et Champigny. L'armée active comprenait deux corps d'armée (Renault et Vinoy) et un équipage de flotte. Les gardes mobiles (125 000 hommes) étaient solides, Les bons éléments ne manquaient pas à la cohue de 300 000 gardes nationaux.
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Neuville : la bataille de Champigny.
La bataille de Champigny, par Alphonse de Neuville.

Paris, que les Allemands croyaient approvisionné pour un mois, l'était pour quatre; il l'eût été pour plus de temps si on avait rationné plus tôt.

Paris se plia vite aux exigences de la guerre, qui la coupait du monde. Plus de communication avec le dehors que par ballons et par pigeons voyageurs, autrefois oiseaux sacrés du siège. Plus de gaz, plus de théâtres, rien que l'obscur silence d'une ville du Moyen âge avec le couvre-feu. Partout l'uniforme de la garde nationale. Les vieillards troyens s'asseyaient tristement aux portes Scées ; Hugo, revenu d'exil, Duruy, ancien ministre de l'Empire, Théophile Gautier, accouru parce qu' « on battait maman-», Pasteur, montèrent la garde aux remparts.

La faiblesse de la défense, ce sera Trochu. Il eût fallu Kléber ou Pélissier.
L'un des plus beaux chefs de Crimée et d'Italie, esprit critique de premier ordre, il manquait d'audace et de foi. Il mit la tête de l'armée Ducrot, qui s'était évadé de Sedan et dont les qualités et les défauts étaient à l'opposé des siens.

La guerre en province. 
L'invasion couvrit méthodiquement les provinces de l'Est, pour assurer les communications avec l'Allemagne, et commença à s'étendre vers le Nord et l'Ouest.

Les villes fortifiées des régions frontières firent presque toutes de belles résistances. Strasbourg, avec son vieux gouverneur, le général Uhrich, et le préfet de la défense, Valentin, ancien représentant à la Législative, qui avait réussi à franchir les lignes allemandes, supporta un bombardement d'un mois avant de hisser le drapeau blanc au sommet de la cathédrde. Sélestat, Phalsbourg, Thionville, Toul, Verdun, Montmédy, Mézières, Rocroy tinrent jusqu'à la destruction de leurs ouvrages ou l'épuisement de leurs vivres. Bitche, Langres, Belfort, défendu par le colonel Denfert-Rochereau, furent imprenables.

A Metz, Bazaine entra en conversation avec un agent de Bismarck (Régnier). qui se disait envoyé de l'impératrice et que Bourbaki consentit à suivre en Angleterre. Dès qu'il connut l'imposture, Bourbaki rentra en France, où il se mit aux ordres du gouvernement de la Défense.

Perte d'Orléans. 
Il n'y avait pas 30 000 hommes armés dans la région de la Loire, mal équipés, à peine cousus ensemble. Les Bavarois de von der Tann eurent vite fait de mettre en déroute le pauvre 15e corps du vieux La Motterouge et d'occuper Orléans. Il n'y eut de résistance qu'à Châteaudun, où les francs-tireurs de Lipowski disputèrent la ville, rue à rue.

Le gouvernement de Tours était sans autorité; dans toute l'administration régnaient le désordre et l'incurie.

Gambetta à Tours. 
Avisé de la faiblesse de ses délégués, le gouvernement de Paris décida d'envoyer Gambetta à Tours, avec de pleins pouvoirs et voix prépondérante. Le refus de l'armistice imposait l'ajournement des élections; ministre de l'Intérieur, il fera exécuter le décret.

Gambetta quitta Paris en ballon avec son ami Spuller, échappa  à des fusillades de soldats allemands, débarqua à Montdidier et courut à Tours. Son voyage aérien frappa les imaginations. Il fut reçu par les foules avec des acclamations et par ses collègues avec méfiance. Malgré eux, après l'avoir en vain offert au général Lefort et à l'amiral Fourichon, il prit le ministère de la Guerre où il s'adjoignit comme délégué un ingénieur d'une capacité puissante, d'une intelligence claire et précise, Charles de Freycinet.

Découvreur d'hommes, il s'entoura de collaborateurs compétents et actifs, (Ranc, Cazot, Clément Laurier, Steenackers), conclut un emprunt à Londres, acheta des canons et des armes.

Organisation de la défense.
La levée en masse (environ 60 000 hommes) s'exécuta. A une représentation de la Jeanne d'Arc de Schiller, le roi Guillaume dira un jour : 

« Et moi, aussi, j'ai connu un homme qui a fait jaillir des armées du sol. »
Instruites dans quatorze grands camps régionaux, ces années ne manquèrent à aucun moment, ni d'armes, ni de munitions, ni de vivres. Au témoignage du général Borel, tout ce qu'il était matériellement possible de faire, fut fait.

L'abrogation temporaire des lois d'avancement permit de trouver des chefs jeunes; Gambetta distingua les meilleurs parmi les anciens des armées de terre et de mer. Ses principaux choix (Faidherbe, Chanzy, Jaurès, Jauréguiberry) ne peuvent se comparer qu'à ceux de Carnot. Il accueillit Garibaldi, accouru avec ses chemises rouges, pour payer sa part dans la dette de reconnaissance de l'Italie.

La résistance à outrance s'incarna dans la dictature (car c'en fut une) de cet homme de trente-huit ans, d'une activité prodigieuse, toujours en mouvement, l'esprit clair et gai, de cette gaîté qui en marque la force. Il gouverna et électrisa. Les ligues du Midi furent dissoutes, l'ordre rétabli à Lyon et à Marseille, la confiance ranimée partout où parvenaient les échos de sa parole.

Un Alsacien écrit de lui : 

« Si le patriotisme peut produire des miracles, la France ne sera pas démembrée. »
Il pourra se rendre à lui-même ce témoignage :
« Jamais le désespoir ne s'est approché de mon âme. »


Le voyage de Thiers. 
Thiers, à la demande de Jules Favre, avait entrepris un dur pèlerinage à travers l'Europe. Les souverains et les ministres reçurent avec déférence le vieil homme d'Etat qui, par sa prévision des événements et par sa résistance à la guerre, était qualifié entre tous pour plaider la cause de la France; mais il n'obtint ni à Londres et à Pétersbourg la promesse d'une médiation collective, ni à Vienne et à Florence celle d'une collaboration armée. Il n'eut que des protestations d'attachement et de regret.

Si les sympathies pour la France s'étaient fort accrues, les inquiétudes pour l'avenir de l'Europe commençaient à peine à s'éveiller. L'unité allemande sous l'hégémonie de la Prusse ne paraissait pas encore dirigée contre l'équilibre du continent; on ne voyait pas davantage que l'arrachement de l'Alsace-Lorraine à la France allait condamner le monde à la ruine de la paix armée. Bien plus, la défaite de la France donnait à l'Italie et à la Russie l'occasion attendue de se satisfaire à Rome et en Orient.

Les Italiens à Rome. 
Le maintien de l'occupation romaine avait été la cause déterminante du refus de concours de l'Italie. Le premier mot de Victor-Emmanuel, quand il connut la capitulation de Sedan, fut qu' « il l'avait échappé belle », et son premier acte de demander au gouvernement de la Défense la permission de compléter l'unité italienne par la prise de Rome. La permission ne lui ayant été ni accordée ni refusée, il s'en passa. Les troupes italiennes entrèrent à Rome, le 21 septembre, et la capitale du royaume y fut aussitôt transférée. Le pape s'enferma au Vatican.

Pareillement, la Russie s'apprêtait à tirer profit de la victoire allemande pour se délier des articles du traité de Paris qui interdisaient la mer Noire à ses flottes. Gortschakoff, de complicité avec Bismarck, annonça par une simple circulaire (31 octobre) que la Russie se considérait comme affranchie et ne demandait à l'Europe que de régulariser par des protocoles la dénonciation de l'humiliant traité.

Trahison de Bazaine.
Le voyage de Thiers n'avait pas été sans préoccuper Bismarck; il prit en main les négociations qui allaient amener la catastrophe de Metz.

Rentré, après les grandes batailles d'août, qu'il ne voulut pas gagner, au camp retranché de Metz, dont il n'avait pas voulu s'éloigner, Bazaine, comme on a vu, ne fit que des simulacres de sortie, alors qu'il avait la supériorité du nombre et que l'armée n'était pas encore affaiblie par les privations. Cette magnifique armée sentait la trahison dans l'air, mais les chefs étaient sans force contre le général en chef et coupés de toute communication avec le gouvernement de la Défense.

Bazaine attendit que les approvisionnements fussent à la veille d'être épuisés pour se faire autoriser par un conseil de guerre à engager des pourparlers 

« en vue d'une convention militaire honorable [...]. Si l'ennemi veut imposer des conditions incompatibles avec l'honneur, on tentera de se frayer un passage les armes à la main.-»
La mission Boyer.
Le général Boyer, ami personnel de Bazaine, se rendit à Versailles. Bismarck fit un tableau cynique de la France en proie à l'anarchie, puis déclara que, si l'impératrice et Bazaine consentaient à traiter, l'armée de Metz serait autorisée à gagner un territoire neutralisé où s'établirait la régence.

Changarnier, qu'aveuglait sa haine de la République, décida le conseil de guerre à accueillir les offres de Bismarck, - par six voix contre deux, celles de Coffinières et de Ladmirault, - et Boyer se rendit en Angleterre. L'impératrice eut la claire vision de la félonie, refusa le blanc-seing qu'attendait Bazaine.

Elle écrivit toutefois au roi de Prusse pour lui demander une paix « honorable » et, d'abord, un armistice de quinze jours avec le droit pour l'armée de Metz de se ravitailler.

Le roi répondit que « les cessions de territoire étaient indispensables »; Bismarck, certain de Bazaine, rompit les pourparlers.

Capitulation de Metz.
Maintenant la famine menaçait. On arrivait au dernier sac de farine. Déjà presque tous les chevaux étaient morts. Il n'y avait plus de choix qu'entre la capitulation impitoyable qu'exigeait le prince Frédéric-Charles ou une tentative suprême contre les lignes allemandes.

Coffinières protesta qu'un dernier effort était possible; c'était l'avis de Le Bœuf, d'Aymard, de Courcy, de Lewal, de Davout, de Clinchant qui pensa, un instant, à se mettre à la tête des officiers prêts à la révolte. Puis la discipline l'emporta, et Bazaine traita.

Il livra tout, plus de 170 000 hommes, 6000 officiers, 1300 canons, 60 drapeaux, des monceaux de munitions, la ville où s'élève la statue de Fabert avec l'inscription fameuse : 

« Si, pour empêcher qu'une ville que le roi m'a confiée ne tombât au pouvoir des ennemis, il fallait mettre à la brèche ma personne, ma famille et tous mes biens, je n'hésiterais pas un moment à le faire. »
Quelques colonels brûlèrent leurs drapeaux (27 octobre). Le prince rouge accorda les honneurs du défilé. Bazaine les refusa par peur des outrages, de la fureur des soldats.

Sans la chute de Metz, les Allemands, de leur propre aveu, n'eussent pas été en nombre pour résister aux armées qui se formaient derrière la Loire.

Les négociations de Thiers.
Une proclamation de Gambetta, faite de lave ardente, annonça la trahison de
Bazaine : 

« Français, élevez vos âmes et vos résolutions à la hauteur des effroyables périls qui fondent sur la patrie. Il dépend encore de nous de lasser la fortune et de montrer à l'univers ce qu'est un grand peuple qui ne veut pas périr.»
Thiers, quelques jours avant, était revenu à Tours. L'Angleterre, la veille, avait pris l'initiative d'une proposition d'armistice. A la demande du tsar, Bismarck accorda à Thiers un sauf-conduit pour venir en conférer avec lui à Versailles et avec le gouvernement à Paris.

Le 31 octobre.
Paris apprit à la fois la chute de Metz, la perte du Bourget, à peine enlevé de l'avant-veille par un heureux coup de main du général de Bellemare, l'arrivée à Versailles de Thiers (31 octobre).

Déjà, au moment de Ferrières, le parti extrême avait protesté contre toute négociation : « L'espoir d'une paix achetée est un dissolvant pour toute résistance sérieuse  », avait écrit Blanqui dans son brûlant journal, la Patrie en danger.

Les trois nouvelles qui s'étaient répandues dans la même matinée à Paris, amenèrent autour de l'Hôtel de Ville une foule exaspérée. Les maires demandèrent l'élection d'une Commune. Comme Jules Favre et ses collègues s'y refusaient, les bataillons rouges de la garde nationale s'insurgèrent, firent prisonniers les membres du Gouvernement et en proclamèrent un nouveau : Blanqui, Delescluze, Flourens, Millière, Félix Pyat.

A leur tour, les bataillons de l'ordre descendirent dans la rue, se portèrent sur l'Hôtel de Ville, délivrèrent d'abord Trochu et Ferry, puis revinrent en force. Au cours de la nuit, sans qu'un coup de fusil eût été tiré, l'émeute se dispersa. Un plébiscite confirma ensuite le Gouvernement de la Défense par plus de 50 000 voix contre 60 000.

Bismarck s'étant refusé à consentir au ravitaillement de Paris pendant la durée de l'armistice, dont l'objet précis était de permettre l'élection d'une Assemblée constituante, les conversations engagées avec Thiers furent rompues (6 novembre).

Coulmiers.
Trois jours après, le ciel qui n'avait pas encore été aussi sombre, s'éclaira d'une victoire des Français, la première qui eût été remportée depuis le début de la guerre et qui parut l'aurore de temps plus heureux.

La guerre avait eu jusqu'alors deux pivots : Paris et Metz. Elle n'en avait plus qu'un. D'autant plus tous les efforts tendirent à faire lever le siège de Paris.

D'Aurelles de Paladine, vieux soldat solide, mais sans génie, avait formé au camp de Salbris deux corps d'armée, environ 60 000 hommes. Bien qu'averti d'une prochaine attaque, von der Tann l'attendit dans la plaine de Coulmiers; il fut débordé sur ses ailes et perdit toutes ses positions, enlevées par des troupes que précédaient leurs généraux, comme au temps de la Révolution. Les Français entrèrent à Orléans (9-10 novembre).

Champigny et Loigny. 
Gambetta et Freycinet eussent voulu que d'Aurelles poussât aussitôt en direction de Paris. D'Aurelles, doutant de sa propre victoire, hésita, insista pour se fortifier devant Orléans.

C'était donner le temps à l'armée de Frédéric-Charles, libérée par la chute de Metz, d'accourir à grandes étapes, non pas en masse, mais par détachements échelonnés, marchant par plusieurs routes, de manière à opérer une concentration plus rapide. 

Les opérations recommencèrent seulement le 24, sur l'insistance pressante de Gambetta, et seulement par la droite. Frédéric-Charles, qui avait pris le commandement, arrêta le général Crouzat devant Beaune-la-Rolande.

A Paris, Trochu, dès qu'il eut la nouvelle du succès de Coulmiers. abandonna son projet d'une sortie par la basse Seine et décida de lancer par le Sud ses meilleures troupes, avec Ducrot et, s'il enlevait les positions fortifiées des Allemands, de marcher vers Montargis, où d'Aurelles lui donnerait la main. La double tentative échoua malgré le bel élan des jeunes armées.

La rupture du pont de Joinville, à cause d'une crue subite, retarda d'un jour le passage de la Marne. L'effet de surprise était manqué. Malgré que les Allemands se fussent hâtés de concentrer leurs forces, Ducrot, qui avait juré de ne rentrer à Paris que « mort ou victorieux », toucha à la victoire. Il s'empara de Champigny, d'où il lança de furieux assauts contre le parc de Villiers. Il fallut renoncer le troisième jour, après qu'une nuit glaciale eut cruellement éprouvé les troupes, et revenir sous Paris (du 1er au 3 décembre).

D'Aurelles, engagé en direction de Fontainebleau, fut heureux le premier jour et malheureux le second. Le succès du corps de Chanzy à Villepion fut enrayé le lendemain devant Loigny, pendant qu'à sa droite Martin des Pallières pliait sous le nom bre et que, plus loin, Billot et Crouzat étaient repoussés dans le sud de Pithiviers. D'Aurelles, battu ainsi en détail, évacua Orléans; seul Chanzy resta sur la rive droite de la Loire. Le gouvernement révoqua d'Aurelles et se transporta à Bordeaux.

La retraite de Chanzy.
La journée de Champigny convainquit Trochu qu'il ne sortirait pas de Paris et Moltke qu'il n'y entrerait pas de force. La grande ville se prépara aux souffrances de la faim et du froid; le commandement allemand, poussé par Bismarck, à la bombarder.
Gambetta ne désespéra pas de conduire à Paris les armées reconstituées.
Pendant que Bourbaki réorganisait la droite de la première armée de la Loire, qui allait devenir l'armée de l'Est, et que Faidherbe forgeait l'armée du Nord avec les débris des armées de Picardie et de Normandie qui avaient perdu Amiens et Rouen, Chanzy mena de Patay au Mans la seconde armée de la Loire, manoeuvrant et se battant, forçant l'admiration des Allemands, et s'égalant, dans l'histoire des retraites, à Turenne et à Moreau. 

Chanzy, officier d'Afrique, était jeune encore, et, si vive et claire que fût son intelligence, supérieur surtout par le caractère qu'il avait calme et indomptable. Mac-Mahon, de Pourru-aux-Bois où il était resté prisonnier après sa blessure, l'avait signalé à Gambetta.

Les journées sans doute les plus glorieuses de la défense nationale, ce furent celles du 6 au il décembre où, son centre à Josnes, sa gauche reliée à la forêt de Marchenoir, et sa droite appuyée à la Loire, Chanzy arrêta, à Beaugency, quelques-unes des plus belles troupes prussiennes et bavaroises.

Les mobiles avaient souvent fléchi dans les combats devant Orléans; les régiments s'étaient débandés sous le feu trop violent; les Allemands avaient fait trop de prisonniers. La résistance opiniâtre de la deuxième armée de la Loire montra ce qu'eût pu faire la première armée sous un chef qui n'aurait pas douté d'elle ni de lui.

Bombardement de Paris. 
Le bombardement de Paris, par 240 canons à longue portée, commença le 28 décembre pour durer, sans interruption, jusqu'au dernier jour du siège. Les forts d'Issy, de Vanves et de la Briche furent bouleversés; il fallut évacuer le plateau d'Avron; la rive gauche fut criblée d'obus.

La population, déjà durement éprouvée par les privations et par l'hiver, vivant de pain de riz et d'orge et de viande de cheval, grelottant dans la neige et sous le vent, tint bon, mais s'irrita toujours davantage contre Trochu.

Exalté naguère à l'excès, Trochu était tombé à une impopularité d'autant plus profonde. Il avait renoncé à rompre le cercle allemand, mais discourait beaucoup, déclarait toujours que « le gouverneur de Paris ne capitulerait pas ».

Comme les journaux et les clubs réclamaient une sortie «torrentielle», il se laissa persuader de tenter un dernier effort en direction de Versailles.

Buzenval.
Engagée à contre-coeur, avec 80 000 hommes, dont moitié de gardes nationaux, la bataille de Buzenval (19 janvier) était perdue d'avance pour les Français. Cependant les Allemands, quand ils contre-attaquèrent, furent arrêtés et ils n'occupèrent qu'à la nuit la redoute de Montretout abandonnée.

Trochu, sans quitter la présidence du gouvernement, fut remplacé par Vinoy.

Saint-Quentin et Le Mans. 
Les dernières tentatives des armées en province vers Paris ne furent pas plus heureuses.

Faidherbe, non moins tenace que Chanzy, et qui apportait dans l'action l'esprit méthodique du savant, après avoir formé son armée sous les forteresses du Nord, la conduisit en rase campagne. Deux beaux succès à Pont-Noyelles et à Bapaume, la mirent en confiance. Moltke envoya toute la première armée prussienne qui l'écrasa sous le nombre, à Saint-Quentin, le même jour que Buzenval.
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La bataille de Bapaume.

Chanzy essaya de se porter du Mans dans la direction de Chartres; Frédéric-Charles le prévint.

Jaurès, Jauréguiberry et Gougeard, tous trois officiers de marine, se maintinrent pendant la première journée sur leurs positions; une panique, survenue dans la nuit, à l'extrémité du champ de bataille, mit le désordre dans le reste de l'armée. Chanzy, des larmes de rage dans les yeux, se retira derrière la Mayenne.

L'armée de l'Est.
Enfin, la manoeuvre de l'Est, renouvelée de la manoeuvre de Napoléon à Saint-Dizier, échoua également après avoir éveillé de grandes espérances.

Cambriels, Cremer et Garibaldi avaient tenu tête jusqu'alors à l'armée de Werder, mais cédant toujours plus de terrain. Ils perdirent la Côte-d'Or après les Vosges. Bourbaki devait essayer de débloquer Belfort prendre les Vosges à revers et couper les communications des Allemands.

Vainqueur d'abord à Villersexel, il parvint trop tard devant les lignes de la Lisaine que les Allemands avaient eu le loisir de fortifier. Repoussé devant Héricourt, il se trouva pris entre Werder et Manteuffel accouru du Nord, et sans autre issue que la route de Pontarlier, le long de la frontière suisse. Dans son désespoir, il tenta de se tuer, ne fit que se blesser.

Deux officiers échappés de Metz, Clinchant et Billot, continuèrent à travers la neige, par d'affreux chemins, une retraite aussi cruelle que celle de Moscou. (Napoléon : la campagne de Russie).

Capitulation de Paris. 
L'extraordinaire effort des armées improvisées de la défense contre les armées d'élite de l'Allemagne avait échoué et Paris était à la veille de manquer même de son affreux pain noir. Il n'y avait plus pour Paris qu'à mourir de faim ou à traiter. Favre se rendit à Versailles; Bismarck siffla l'hallali (23 janvier 1871).

Il y avait cinq jours que, dans la galerie des Glaces, pour l'anniversaire du couronnement du premier roi de Prusse, les princes confédérés avaient offert au roi Guillaume la couronne impériale et l'avaient proclamé empereur allemand (18 janvier). L'unité allemande, cimentée dans la guerre de France, était faite par la Prusse et pour elle.

Bismarck, à son ordinaire, fut impitoyable et manoeuvrier. Tirant profit de l'ignorance où était Favre de la situation militaire en province, il mêla si bien l'armistice pour toute la France et la capitulation de Paris que la suspension des hostilités, exécutoire pour la capitale le 28 janvier, ne le fut que le 31 pour le reste du pays; que Belfort et l'armée de Clinchant en furent exclus; et que la délimitation des zones neutres assura aux Allemands de grands avantages depuis la Somme et le Calvados jusqu'au Morvan.

Paris sera ravitaillé, n'ayant plus de pain que pour cinq jours, mais livrera tous ses forts et tout son matériel de guerre, désarmera toutes les troupes, moins une division de 12.000 hommes pour le maintien de l'ordre et les gardes nationaux, et payera une contribution de 200 millions. Les élections pour l'Assemblée nationale seront fixées au 8 février; l'Alsace et la Lorraine pourront nommer des députés; l'Assemblée se réunira le 12 à Bordeaux.

Le 20 janvier, à minuit, Paris entendit les derniers coups de canon; puis tout tomba dans un silence qu'il ne connaissait plus.

Démission de Gambetta.
Quand le Gouvernement, prévoyant la fin prochaine, avait averti Gambetta, il avait déclaré en même temps que Paris, dompté par la famine, ne traiterait pas pour la France : 

« La lutte continuera derrière la Loire, derrière la Garonne, comme si Paris n'existait pas.-»
Mais Bismarck n'avait pas voulu traiter seulement pour Paris. Favre télégraphia seulement à Gambetta, en trois lignes, la conclusion de l'armistice; Gambetta n'en connut les stipulations que par une dépêche de Bismarck.

On a vu que le chancelier allemand s'était gardé de détromper Favre qui croyait encore au succès de l'armée de l'Est. Tombant au piège, Favre avait accepté de l'exclure de l'armistice; mais Clinchant ne fut pas instruit de la clause, pensa que l'armistice était pour toutes les armées sans exception et s'arrêta. Au contraire, Manteuffel, dûment averti, continua sa marche. Cerné de toutes parts, Clinchant n'eut pas d'autre ressource que de passer en Suisse avec ce qui restait de son armée.

Gambetta s'indigna, pourtant convoqua les électeurs, puis rendit un décret qui excluait du nombre des éligibles les anciens dignitaires et candidats officiels de l'Empire. Bismarck protesta; une proclamation de Gambetta dénonça cette immixtion de l'étranger dans les affaires intérieures de la France.

Il s'ensuivit un conflit entre Gambetta et quatre délégués du gouvernement de Paris, dont Jules Simon, qui s'étaient rendus à Bordeaux; des patriotes exaltés voulurent lui décerner la dictature. Il donna sa démission.  (J. Reinach).

C'est un général allemand, von der Goltz, qui a dit de Gambetta :

« L'histoire lui reconnaîtra deux mérites immortels: il a rendu à la France, immédiatement après une chute profonde, le sentiment de sa force; en ramenant violemment ses compatriotes vers un but idéal, il a frayé à une restauration morale un large chemin. » 
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