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L'éveil
des Cités
A partir des invasions
doriennes, l'organisation des États grecs se fit sur des bases très
différentes de celles de l'époque précédente.
Aux monarchies héréditaires de
l'époque achéenne régies par la coutume succédèrent
des cités, libres communautés dont une constitution fixa
les institutions. Ces cités grecques ont donné au monde le
modèle d'un régime politique fondé sur la participation
d'un grand nombre de personnes aux affaires publiques et d'un ordre social
réglé par des principes de la discussion et du débat.
Elles n'y sont pas arrivées du premier coup et n'ont pu s'y maintenir;
l'inégalité sociale a suscité entre les riches et
les pauvres, l'aristocratie et la démocratie,
des conflits sanglants qui, non moins que les guerres continuelles, ont
épuisé les cités grecques; trop souvent la dictature
d'un tyran, appuyé par les classes inférieures et quelquefois
par les autres, en fut la conséquence. Dans la période que
nous abordons, comme dans les suivantes, nous ne trouverons plus, sauf
une exception, de monarchies héréditaires, mais les trois
autres formes du gouvernement : aristocratie, démocratie et tyrannie.
Les colonies eurent
une évolution politique plus rapide que les États du continent.
Le seul État où la monarchie subsista fut celui de Sparte,
le grand État dorien, militaire et conservateur. Elle était
double et on y a vu une transaction entre les éléments doriens
et achéens de Laconie. Mais les Doriens prévalurent dans
l'État, et les rois n'eurent qu'un pouvoir constitutionnel assez
faible. Les occupants antérieurs du sol furent réduits à
la condition de vassaux ou de serfs, les conquérants formant une
caste militaire. Ce système, appliqué également en
Crète ,
fut régularisé par la législation de Lycurgue qui
fera de Sparte l'État le plus discipliné que l'Antiquité
ait connu. Les Spartiates devinrent naturellement conquérants. Ils
s'attaquèrent à leurs voisins de Messénie, où
les Doriens avaient fusionné avec la population antérieure.
Une première guerre (743-723)
leur soumit la plaine. Deux générations plus tard. une insurrection
éclata; le Péloponnèse
se divisa; Argos ,
l'Arcadie ,
Pise appuyèrent les Messéniens, Élis
et Corinthe les Spartiates. Ceux-ci prévalurent. Refoulés
au Nord-Ouest, les Messéniens s'expatrièrent (645-628).
Ces guerres firent
des Spartiates les maîtres du Péloponnèse
méridional et assurèrent dans leur État la prépondérance
de la caste militaire des Doriens. Ils étendirent leur hégémonie
sur tout le Péloponnèse par leur alliance avec Tégée
qu'ils n'avaient pu vaincre, avec Élis qu'ils aidèrent à
détruire Pise et à soumettre la Triphylie, par leurs victoires
sur les Argiens et leur intervention victorieuse contre les tyrans populaires
hostiles aux Doriens qui s'étaient élevés au VIIe
siècle dans les cités maritimes
du Nord-Ouest de la péninsule, Phidon d'Argos ,
les Orthagorides à Sicyone ,
les Cypsélides à Corinthe ,
Théagène à Mégare .
Le temple de Zeus
à Olympie
devint le centre d'une confédération péloponnésienne
à la tête de laquelle fut Sparte, gardienne de la constitution
fédérale et champion reconnu de l'aristocratie. Les riches
cités maritimes prirent sous le gouvernement aristocratique et tyrannique
un grand essor : Corinthe, Sicyone, Mégare et Égine, la première
surtout. Le commerce et la colonisation en furent les causes. Argos s'épuisa
en guerres sanglantes où elle disputa aux Spartiates l'hégémonie;
elle leur demeura hostile.
En face du Péloponnèse
fédéré sous l'hégémonie de Sparte, l'Hellade
est divisée. A l'Ouest, rien de semblable aux royaumes de Calydon
et de Doulichion; les Acarnanes, les Étoliens, les Locriens Ozoles
sont presque barbares, à peine regardés comme des Hellènes.
Les petits États du bassin du Sperchios, de l'Oeta et du Parnasse
n'ont pas d'histoire; les petites cités des Maliens, Doriens, Locriens,
Phocidiens, etc., vivent isolément dans leurs vallées. La
seule puissance est la puissance spirituelle de Delphes
dont l'oracle
universellement respecté fut le vrai centre du monde grec au VIIe
et au VIe
siècle. Les Béotiens sont
divisés en cités rivales parmi lesquelles Thèbes
domine. Ils disputent aux Athéniens le bassin de l'Asopos. Les populations
éoliennes du continent sont éclipsées par leurs colonies.
Il en est de même des Ioniens.
L'Attique
subit une crise comme tous les autres États grecs et en sort très
affaiblie; elle n'a pu empêcher les Doriens de s'établir à
Mégare, les Béotiens de s'avancer jusqu'au Cithéron ;
elle perd momentanément Salamine .
Comme dans le Péloponnèse, les États qui passent au
premier plan sont les États maritimes dirigeant la colonisation.
Après y avoir joué un rôle capital au XIe
siècle, l'Attique s'éclipse;
elle renonce à la mer pour deux siècles. La colonisation
ionienne
part de Chalcis
et de Milet .
Cependant l'aristocratie foncière
est renversée; la législation
de Solon (594)
discipline les Athéniens; la tyrannie
des Pisistratides est suivie du triomphe de la démocratie. Vainement
les Thébains et les Spartiates la combattirent; ils sont vaincus
(507).
Par la conquête de Chalcis, les Athéniens prennent parmi les
Ioniens une situation analogue à celle que la conquête de
la Messénie a donnée aux Spartiates parmi les Doriens.
L'essaimage
des colonies
La période
du VIIIe
et du VIIe
siècle est la période de
la colonisation. On ne saurait exagérer l'importance de l'expansion
coloniale dans l'histoire grecque. C'est par elle que les Hellènes
ont été autre chose qu'une petite nation localisée
dans un coin de la Méditerranée; ils ont pris contact avec
les autres cultures : Lydiens et Phrygiens dans l'Asie Mineure; Phéniciens,
Chaldéens ,
Mèdes et Perses ;
Égyptiens ,
Carthaginois Italiens ,
Gaulois, Ibères ,
et tout le groupe des population du Nord, confondues sous le nom de Scythes.
La colonisation du VIIIe
et du VIIe
siècle fut l'oeuvre :
1° des
colonies asiatiques du XIe
siècle, dont la croissance avait
été extrêmement rapide;
2° des
Ioniens d'Eubée et des cités voisines de l'Isthme.
Les Milésiens
couvrirent de leurs comptoirs les rivages de la mer Noire et fondèrent
quatre-vingts colonies, parmi lesquelles Cyzique ,
Sinope, Trapézonte, Olbia, Panticapée ,
Tanaïs, etc., devinrent à leur tour des cités puissantes.
Ils rouvrirent les relations avec l'Égypte ,
étendirent leur commerce depuis les pays à fourrures et à
céréales de la Russie actuelle jusqu'aux pays d'ivoire
et des aromates .
Les Eubéens, dirigés par Chalcis ,
la cité de l'Euripe, colonisèrent la presqu'île de
Chalcidique
et y créèrent trente-deux cités nouvelles; alliés
aux Corinthiens et aux Mégariens, ils s'engagèrent dans la
mer de Marmara; sur le Bosphore ,
les Mégariens fondèrent Byzance
et, au Sud de la Crimée ,
Chersonèse .
Une grande guerre
maritime, engagée entre Chalcis et Érétrie, mit aux
prises les marines rivales; d'un côté, on trouvait Milet
alliée d'Érétrie; de l'autre, Chalcis ,
Corinthe ,
Samos
(665).
Du côté de la mer occidentale, les Corinthiens suivirent les
traces des navigateurs eubéens, prirent pied à Naupacte ,
où les Messéniens les remplaceront, à Corcyre (Corfou );
celle-ci s'affranchit vite et couvrit de ses colonies le rivage illyrien .
Les insulaires de la Grèce occidentale, Lélèges, Taphiens.
Téléboens, continuent ou rétablissent avec l'Italie
des relations commerciales, dont le regard porté vers la Méditerranée
occidentale par l'Odyssée porte
la marque (après que l'Iliade ,
composition plus ancienne, ait plutôt traduit un intérêt
pour l'Est). Les Eubéens s'établissent dans le golfe de Naples ,
fondent Cumes ,
puis Rhegium ,
à la pointe extrême de l'Italie, puis, en face, Zancle (Messine),
où ils installent des Messéniens; enfin Naxos ,
en pleine Sicile (736),
puis Catane
(730).
A la suite des Ioniens viennent les Mégariens et les Corinthiens
: ils fondent Syracuse ,
Mégara-Hybléa ;
puis arrivent les Rhodiens qui s'étendent sur la côte méridionale,
où Géla, Agrigente
devinrent des États puissants, de même que Sélinonte ,
créé par les Mégariens (628),
tandis qu'au Nord les Ioniens fondent Mylae et Himera (648).
Mais, à l'Ouest de la Sicile, les Carthaginois tinrent bon, et il
fallut s'entendre avec eux. La presqu'île méridionale de l'Italie
est hellénisée : des familles achéennes, associées
à des colons ioniens et éoliens, fondent Sybaris
(721),
Crotone ,
Locres, Métaponte; des Ioniens de Colophon ,
Siris; des Laconiens, Tarente .
Ces colonies de l'Italie méridionale devinrent des États
agricoles commandant aux populations de l'intérieur, qui jamais
ne furent si riches et si denses. Cette prospérité rapide
fit donner au pays le nom de Grande-Grèce ( L'Italie
Antique).
Rappelons encore
la colonisation de la Méditerranée occidentale par les Ioniens
de Phocée, transplantés à Élée ,
puis à Marseille, et répandus sur toute la côte méridionale
de la Gaule; puis celle de la Cyrénaïque
par les Doriens de Théra; celle de Chypre et des côtes voisines
où ils se retrouvent en contact avec les Phéniciens.
Dispersion
géographique, unité culturelle
Les colonies grandirent
beaucoup plus vite que les cités de la métropole. Elles furent
bientôt assez fortes pour vivre de leur vie propre. Aussi, du VIIe
au Ve siècle,
l'histoire grecque n'a-t-elle aucune unité : Milet ,
Éphèse ,
Samos ,
Cyrène ,
Sybaris ,
Syracuse ,
Cumes sont aussi puissantes et tiennent, dans l'ensemble de la vie grecque,
autant de place que Corinthe
ou Sparte ;
vingt autres sont plus riches et plus peuplées qu'Athènes
ou Thèbes .
Les cités vivent isolées les unes des autres; il semble qu'il
n'y ait pas de centre commun de la nationalité hellénique.
Il y en a un cependant; les colonies qui ont conservé une dépendance
morale vis-à-vis des cités qui les créèrent
continuent de révérer ses instituts religieux. C'est sur
le territoire de la Grèce proprement dite, bien obscure cependant
en comparaison de ses brillantes colonies, que les Grecs d'Europe, d'Asie
et d'Afrique viennent fraterniser dans les grandes fêtes religieuses
d'Olympie
et de Delphes .
L'oracle
d'Apollon ,
à Delphes, est consulté par toutes les cités grecques
sur chaque question importante. Il a exercé sur la colonisation
une direction suivie; il reçoit le dépôt des trésors
privés et publics et devient la première puissance financière
du monde hellénique. A Olympie, au pied du temple de Zeus ,
le grand dieu des Grecs, ont lieu, tous les quatre ans, de grandes fêtes
( Jeux Olympiques )
dont le retentissement est tel que la chronologie officielle date, non
par années, mais par olympiades (à partir de 776
av. J.-C.).
Malgré ces
institutions qui maintinrent l'unité de la civilisation hellénique,
celle-ci eût été en grand danger si le développement
eût continué de se faire plus vite à la périphérie
qu'au centre et dans les contrées où les Hellènes
étaient mélangés à d'autres populations que
dans l'Hellade, leur berceau. Mais vers la fin du VIe
siècle et au Ve,
de grands changements intervinrent. Les Lydiens, puis les Perses ,
asservirent les Grecs d'Asie; les cités de la Grande-Grèce,
affaiblies par leurs rivalités, ne purent résister à
l'attaque des belliqueuses populations descendues des montagnes de l'Italie
centrale, qui les réduisirent presque a l'enceinte de leurs murailles;
celles de la Sicile furent tenues en échec par les Carthaginois.
Au contraire, la Grèce repoussa l'invasion perse et parvint rapidement
à un incomparable degré de splendeur littéraire et
artistique. Le mérite en revint surtout à la démocratie
athénienne, qui disciplina le génie ionien et plia son exubérance
aux exigences de l'ordre méthodique et de la composition.
A la fin du VIe
siècle, quand va s'ouvrir la grande
lutte contre l'empire des Perses ,
les principaux États grecs sont dans la Grèce continentale,
Athènes, État agricole, industriel et commerçant,
métropole des Ioniens; Thèbes ,
son ennemie préposée aux agriculteurs béotiens; Sparte,
la cité militaire des Doriens, chef reconnu de la fédération
péloponnésienne
: l'opulente Corinthe qui tempère son influence: Argos ,
isolée dans son impuissance. En Asie, la commerçante Milet ,
Samos ,
sa rivale maritime, Éphèse .
Les cités éoliennes, Cumes, Mytilène ;
les cités doriennes, Cnide ,
Halicarnasse ,
Rhodes ,
partagent la mer avec les navigateurs ioniens. Celles de la Propontide
(mer de Marmara), de la mer Noire, de la Chalcidique
sont moins importantes. La Cyrénaïque
forme un État semi-hellénique. Les cités de la Sicile
et de la Grande-Grèce rivalisent de ressources; les plus superbes,
sinon les plus fortes, sont les États agricoles comme Sybaris
et Agrigente; Crotone ,
Syracuse, Tarente ,
Cumes figurent aussi au premier rang; Marseille y prendra bientôt
place. Delphes ,
chef-lieu de l'amphictyonie de la Grèce centrale et foyer de la
religion d'Apollon ,
le dieu des Ioniens et des Doriens, le protecteur des colons, peut encore
être regardée comme une capitale spirituelle; mais la complaisance
de ses prêtres pour les tyrans et pour les rois barbares lui fera
perdre son ascendant dans la période des grandes guerres. (A.-M.
Berthelot). |