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Histoire de l'Europe > La France > Le XVIIIe siècle
Le règne de Louis XV
1715-1774
Le long règne de Louis XV comprend six grandes divisions : 
1° la Régence (jusqu'à la déclaration de la majorité du roi, février 1723), qui comprend le ministère du cardinal Dubois, et, après la mort de celui-ci, la suite de l'administration du duc d'Orléans jusqu'à sa mort (décembre 1723); 

2° le ministère du duc de Bourbon (1723-1726); 

3° le ministère du cardinal Fleury (1726-1743);

4° le gouvernement ou plutôt la prépondérance des favorites (1743-1758);

5° le ministère du duc de Choiseul (1758-1770); 

6° le triumvirat de Maupeou, d'Aiguillon et Terray (1770-1774). 

Pour la première partie, il convient de renvoyer à l'article Philippe II duc d'Orléans, ainsi qu'à ceux qui concernent le cardinal Alberoni, le cardinal Dubois et le système de Law. Pour la troisième et la cinquième, on trouvera des détails supplémentaires à l'article Fleury et à l'article Choiseul

L'enfance de Louis XV. La Régence (1710-1723).
Dans son enfance, il avait une santé fragile; on prétendait qu'il avait été empoisonné, et une abominable calomnie ne craignait même pas à ce sujet de murmurer le nom du duc d'Orléans, en vertu du triste proverbe : is fecit cui prodest. Il faut dire à l'honneur de Louis XIV qu'il ne partagea pas de si odieux soupçons. Il n'en est pas moins vrai que l'alliance du régent avec la maison de Hanovre contre l'Espagne lui fut commandée en quelque sorte par les prétentions hautement déclarées du roi d'Espagne, Philippe V, au trône de France, malgré les traités d'Utrecht; et que ces prétentions s'exaltaient surtout par l'hypothèse de la mort probable du jeune roi de France. Aussitôt Alberoni écarté et la guerre d'Espagne terminée à l'avantage de la France par la paix de Madrid (1720), les deux cours semblent se rapprocher par le projet d'union de Louis XV et de la princesse des Asturies, laquelle est amenée en France. Elle avait quatre ans, et Louis XV en avait onze.

« Il n'était pas gai, n'aimait personne. Quand on lui dit qu'il allait avoir une petite femme, il se mit à pleurer, craignant d'être dérangé dans son ménage d'enfant. »
Peu de temps après, sa nature sèche, insensible et timide à la fois, eut l'occasion de se montrer. Le 31 juillet 1721, il tomba très malade.
« Quand en le sut sauvé, la joie populaire fut immense, touchante et ridicule. A la Saint-Louis, une foule énorme se porta aux Tuileries pour voir le roi. Tout cela mal reçu. Il en fut excédé. A grand-peine il se laissa trainer au balcon; il se cachait, se tenait de côté.-» (Michelet).
L'exercice devait lui donner plus tard une santé plus robuste, mais les nerfs étaient atteints, l'esprit demeura paresseux. Mme de Ventadour, sa gouvernante, eut beaucoup de peine à lui faire apprendre les éléments de la grammaire. Elle lui dit un jour : 
« Je viens d'être informée que les parlements, craignant d'avoir pour roi un ignorant, vont assembler les Etats généraux pour nommer un autre roi. »
Le prince éploré promit d'étudier. Mais il est probable qu'il était plus attentif à la célèbre leçon du maréchal de Villeroi : 
« Voyez, mon maître; voyez ce peuple, eh bien! tout cela est à vous, tout cela vous appartient, vous en êtes le maître. » (Mémoires de Duclos).
En 1722, Barbier écrit : 
« Je vis hier notre roi à Versailles. Il se porte bien, a un beau et bon visage, bon air, et n'a pas la physionomie de tout ce qu'on dit de lui, morne, indifférent et bête [...]. Il a une très belle tête, et cela fera un beau prince. » 
On le fait jouer au siège d'une ville : 
« Sur le soir, il parcourut à pied la tranchée, la ligne et les batteries. Il sautait tout cela d'un air très délibéré. S'il vit, ce sera un prince beau, bien fait et alerte. » 
Le sacre du « petit Joas », comme échappé d'entre les morts, présenta des scènes vraiment populaires (1723) : 
« On est saisi, dit Michelet, en voyant à la fois cet attendrissement universel, auquel l'Europe participait elle-même, et d'autre part le terrible abandon où restait cet enfant, objet d'un espoir infini. Il avait la vie étouffée entre quatre camarades qui représentaient quatre intrigues : d'Epernon, de Gesvres, La Trémoille, Maurepas. »
Cependant parmi les personnes qui l'entouraient, son ancien précepteur, le vieil évêque de Fréjus, Fleury, avait, par sa patience, sa douceur et sa réelle affection, pris un secret empire sur l'esprit et sur le coeur du jeune roi. Le jour même de la mort du duc d'Orléans (2 décembre 1723), et avant même qu'elle fût ébruitée, Fleury mena chez le roi le duc de Bourbon, pour lequel il demanda le titre de premier ministre.

Le ministère du duc de Bourbon (1723-1726).
Le ministère du duc de Bourbon fut déplorable. Il fit renouveler les édits les plus rigoureux contre les jansénistes et contre les protestants; l'émigration recommença comme en 1685. La Suède offrit un asile aux fugitifs. Si la persécution se ralentit, c'est que l'opinion publique était déjà puissante. Mme de Prie, maîtresse du duc, est soudoyée par l'Angleterre qui voudrait voir se maintenir la politique du régent, bien que le principal motif en eût disparu pour la France. Une courte mais assez grave maladie du roi (février 1725) fit craindre au duc de Bourbon de voir la couronne passer sur la tête du nouveau duc d'Orléans, son ennemi. Il n'hésita pas. Aussitôt le roi rétabli, sans s'occuper de l'insulte faite à l'Espagne ni des propositions de la tsarine de Russie qui offrait sa fille, il résolut de donner au roi une femme qui fût toute à la dévotion de sa politique égoïste : Marie Leszczynska, fille du noble Polonais Stanislas Leszczynski, que Charles XII avait fait roi de Pologne et qui vivait alors obscurément, à Wissembourg, d'une pension que lui servait la France. Elle avait de sérieuses qualités; mais elle était peu séduisante et avait sept ans de plus que le roi. L'infante Victoire, triomphalement accueillie à Paris en 1720, était renvoyée brutalement cinq ans après. Philippe V indigné fit des Propositions, au cabinet de Vienne pour former une alliance contre la France. L'Autriche sacrifia tout à coup son ancienne haine contre le Bourbon d'Espagne. La Russie se joignit à la ligue de Vienne (mai 1725), à laquelle la France opposa la ligue de Herrenhausen (septembre 1725), où entrèrent l'Angleterre, la Hollande, la Prusse, le Danemark et la Suède. 

La mort de la tsarine Catherine Ire empêcha la Russie de donner suite à ses projets. Bourbon établit l'impôt extraordinaire du 50e (L'organisation financière de l'Ancien régime),  et fit lever 60,000 hommes des milices provinciales pour préparer la guerre (février 1726). Ces mesures, le rétablissement du droit de joyeux avènement et de la ceinture de la reine, la défense de construire dans les faubourgs de Paris « de peur de la peste », de nombreuses arrestations arbitraires sous le prétexte d'éteindre la mendicité rendirent le duc de plus en plus impopulaire. Il tenta de faire retomber la responsabilité de ses actes sur Fleury, dont l'influence était connue, et surtout de l'éloigner du jeune roi. Fleury, après avoir attendu un jour plusieurs heures à la porte, s'éloigna, laissa une lettre désespérée, partit pour Issy. Le roi pleura, et ne fit rien, jusqu'au moment où le duc de Mortemart osa lui dire :

« Eh! sire, n'êtes-vous pas le maître? Faites dire à M. le Duc d'envoyer chercher à l'instant M. de Fréjus, et vous allez le revoir. » 
Une fois réinstallé, Fleury n'eut pas de peine à demeurer maître de la place. Un soir que le roi avait dit au duc : « Mon cousin, ne me faites pas attendre pour dîner », des gardes du corps l'emmenèrent à Chantilly. De chez le duc d'Epernon, où Louis XV s'est pour ainsi dire réfugié, il écrit durement à la reine : 
« Je vous prie, Madame, et s'il le faut, je vous l'ordonne, de faire tout ce que l'évêque de Fréjus vous dira de ma part, comme si c'était moi-même. » (11 juin 1726).
Le peuple crut à l'énergie du prince et salua par des feux de joie la disgrâce du ministre. Fleury laissa dire au roi qu'il ne voulait plus de premier ministre : il savait à quoi s'en tenir. 

Le ministère du cardinal Fleury (1726-1743).
Bientôt nommé cardinal, Fleury fut le chef du gouvernement jusqu'à sa mort, pendant dix-sept ans. Essentiellement modéré et pacifique, il préféra la voie des négociations aux hasards et aux charges d'une guerre imminente, et trouva dans l'ambassadeur Chauvelin un habite collaborateur. Mais il fut obligé de continuer à ménager l'alliance anglaise (R. Walpole). Le principal grief de l'empereur Charles VI contre l'Angleterre et la France était l'opposition que mettaient ces deux puissances à son projet rétablir à Ostende une Compagnie des Indes orientales. Par les préliminaires de Paris (mai 1727), ii se résigna du moins à le suspendre pendant sept ans et bientôt à le sacrifier entièrement, à la condition que l'Europe et l'Angleterre garantiraient l'exécution de son testament (pragmatique sanction de 1724) par lequel, n'ayant pas d'enfant mâle, il constituait sa fille Marie-Thérèse héritière de tous ses biens patrimoniaux. L'Espagne pouvait se montrer plus difficile : mais, sans l'appui de la France, que pouvait-elle? Philippe V, et surtout la reine Elisabeth Farnèse qui dominait son époux, songeaient à un établissement en Italie pour leur deuxième fils, don Carlos. Le congrès de Soissons fut réuni (juin 1728) et le traité de Séville (novembre 1729) garantit à don Carlos la succession d'Antoine Farnèse, Parme et Plaisance, lorsqu'elle deviendrait vacante ; cela eut lieu en 1731; don Carlos, soutenu par l'Angleterre et la France, débarqua à Livourne et s'empara des duchés dont le second traité de Vienne lui garantit la possession (1731). 
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A l'intérieur, pendant cette période, signalons les nouveaux troubles produits par la bulle Unigenitus (c.-à-d. au fond par la lutte des jésuites contre les jansénistes, des ultramontains contre les gallicans); la condamnation de l'évêque de Senez Soanen par le concile d'Embrun, contre les décisions duquel douze prélats protestent; l'affaire des convulsionnaires du cimetière Saint-Médard (1727-1733), le nouvel enregistrement de la bulle (1730). 

Fleury eut dans le conseil deux collaborateurs éminents : Chauvelin, secrétaire
d'Etat du dehors de 1727 à 1737; Orry, contrôleur général des finances (1730-1745), qui abolit l'impôt du 30e, exerça une action efficace et soutenue sur les intendants de province, et développa le commerce intérieur par l'exécution d'un réseau de grandes routes dont le plan appartient toutefois à Trudaine. On commença aussi
à pourvoir le royaume de casernes, afin d'éviter les excès inhérents à toute époque au logement des gens de guerre.

La paix semblait assurée lorsqu'elle fut rompue, en 1733, à l'occasion de l'élection d'un roi de Pologne, événement qui jusqu'alors n'avait que médiocrement intéressé la politique européenne; on voit par là que le système d'équilibre s'étendait de plus en plus vers l'Est. La jeune cour de France eut beaucoup de peine à entraîner dans cette guerre le vieux cardinal. En apparence, il s'agissait uniquement d'établir, ou mieux de rétablir sur le trône Stanislas Leszczynski, élu de nouveau par la noblesse polonaise; en réalité, l'intervention tendait à humilier la maison d'Autriche, qui protégeait Auguste III de Saxe, fils du dernier roi de Pologne, Auguste Il, et de lui enlever, à propos de la Pologne, son domaine italien. Fleury, qui tenait à la paix avec la Hollande, ne voulut pas entendre parler de la conquête des Pays-Bas, qui eût été facile. Pendant que les Autrichiens, soutenus par les Russes, imposaient à la Pologne leur candidat, Stanislas ne reçut de la France que des secours insignifiants. L'opposition de l'Angleterre, concertée entre Walpole et Fleury, puis l'hiver, qui encombrait de glace la Baltique, furent les raisons ou les prétextes de cet abandon. Le beau-père du roi de France fut de nouveau réduit à la vie de fugitif et de proscrit. Enfermé dans Dantzig (Gdansk) par les Austro-Russes, il ne fut sauvé que par le dévouement héroïque du comte de Plélo, en mai 1734; c'est à travers mille dangers qu'il gagna le vaisseau qui l'attendait. Sur le Rhin, Fleury ne montra pas plus de décision. Il attendait que l'Empire se déclarât pour la France : 

« L'Empire sera pour vous, répondait Villars, le jour ou vous serez dedans. » 
Pourtant les Français avaient des forces supérieures, 100,000 hommes contre 60,000. Enfin, le maréchal de Berwick prit Kehl (octobre 1733) et assiégea Philippsbourg; il fut tué devant cette ville, qui se rendit à d'Asfehl (13 juillet 1734). En Italie, l'alliance des Espagnols et de la Savoie, à qui était promise une partie des dépouilles de l'Autriche, produisit d'assez rapides résultats. 

Les Allemands étaient parvenus à faire regretter le joug des Espagnols qui jadis avait paru si dur. Villars était mort à Turin, au début de la campagne. Le maréchal de Coigny qui lui succéda battit Koenigseck à Parme (29 juin 1734), puis, après l'échec d'une division sur la Secchia, à Guastalla (19 septembre). De son côté, le duc de Montemar, général en chef des Espagnols, envahit la vice-royauté de Naples; don Carlos fit son entrée dans cette ville qu'avait évacuée Visconti; la victoire de Bitonto (25 mai), la prise de Capoue et de Gaète, l'occupation de la Sicile complétèrent cette campagne décisive. Montemar put alors opérer sa jonction avec les Franco-Piémontais, et Koenigseck se retira sur le Tyrol. Cependant l'Angleterre et la Hollande, qui avaient promis de garder la neutralité, commençaient à s'inquiéter des progrès des armées françaises et à faire des représentations presque menaçantes. Le roi et son ministre reculèrent. Les propositions de paix de l'Autriche furent d'autant plus vite écoutées qu'un corps de 40,000 Russes les appuyait. Les négociations, commencées à Vienne en octobre 1735, n'aboutirent qu'en 1738. Charles VI recouvra le Milanais sauf quelques districts cédés à la Savoie; son gendre François, duc de Lorraine, eut les duchés de Parme, Plaisance et Guastalla, cédés par don Carlos. Mais don Carlos fut roi des Deux-Siciles.

A la mort du duc de Toscane Jean-Gaston, qui survint en 1737, François de Lorraine fut établi à Florence; Parme, Plaisance et Guastalla furent réunies au domaine autrichien. Mais le duché de Lorraine fut cédé à Stanislas Leszczynski, avec réversibilité à la couronne de France, ce prince n'ayant d'autre héritier que sa fille. C'est ainsi que fut enfin assurée, grâce surtout à Chauvelin, la réunion de cette grande province qui, depuis la guerre de Trente ans, était sans cesse conquise et sans cesse rendue. Le traité de Vienne était tout à l'avantage de la France et de ses alliés. Ces résultats auraient pu être plus considérables, mais aussi ils auraient pu être compromis, si Louis XV et son ministre avaient poussé plus loin leurs premiers succès. D'ailleurs, un an n'était pas écoulé, quand l'abus du vaisseau de permission, accordé aux Anglais par les précédents traités, entraîna les hostilités entre l'Angleterre et l'Espagne. Charles VI avait tout subordonné, tout sacrifié à la Pragmatique Sanction : toutes les puissances avaient garanti l'intégrité de sa succession à sa fille Marie-Thérèse.

« Mieux eût valu, avait dit le prince Eugène, 200,000 baïonnettes. »
En effet, dès que l'empereur fut mort, tous les engagements furent oubliés (1740). Non seulement le roi de Prusse envahit la Silésie, à titre de gage, assurait-il (Frédéric II), mais Philippe V éleva des prétentions sur la Bohème et la Hongrie, Charles-Emmanuel III sur le Milanais. Auguste III et l'électeur de Bavière Charles-Albert, qui avaient épousé des nièces de Charles VI, réclamèrent toute la succession.

La guerre de la Succession d'Autriche est traitée sur une autre page de ce site. Ici nous ne pouvons que mettre en lumière la politique de la France. Elle ne paraissait plus avoir d'intérêt à combattre la maison d'Autriche, grandement affaiblie en Italie, tenue en échec dans l'Empire par la Prusse, la Bavière et la Saxe. En outre, Louis XV avait signé la Pragmatique et reçu des avantages en échange. Mais à la cour et dans l'armée, la haine de la maison d'Autriche était une vieille tradition. Charles-Albert de Bavière, fils de l'électeur qui avait été le dernier allié de Louis XIV, invoquait certaines promesses antérieures. A la tête du parti de la guerre, c.-à-d. de toute la noblesse, se placèrent le comte et le maréchal de Belle-Isle. Louis XV fut entraîné par un mouvement qu'il put croire national, et Fleury, de peur d'être disgracié, ne résista plus. 

Le traité de Nymphenburg fut signé avec la Bavière : tous les ennemis de Marie-Thérèse y adhérèrent (mai 1741), chacun avec une arrière-pensée toute personnelle. Maillebois entra en Westphalie pour menacer le Hanovre, par lequel on s'imaginait tenir l'Angleterre, et pour maintenir la Hollande dans sa neutralité. Belle-Isle fit sa jonction avec les Bavarois, prit Linz, et, au lieu de continuer sur Vienne, envahit la Bohème et s'empara de Prague : Charles-Albert fut couronné à Francfort comme empereur d'Allemagne. Mais tous les autres alliés de la France firent l'un après l'autre défection aussitôt que Marie-Thérèse fut assurée du dévouement des Hongrois. En Angleterre, le pacifique Robert Walpole fut renversé, et remplacé par Carteret, ennemi déclaré de la France. La Hollande suivit. Quinze mille hommes laissés à Linz durent rendre les armes aux Autrichiens. Belle-Isle, menacé, opéra en plein hiver une retraite aussi habile que pénible, tandis que son lieutenant Chevert, laissé à Prague avec les blessés et les malades, obtenait une convention honorable. La Bavière fut envahie, et le protégé de la France ne fut plus empereur que de nom. C'est au milieu de ces revers et de ce désarroi diplomatique que Louis XV perdit son premier ministre, qui n'avait fait que de vains et parfois de ridicules efforts pour la paix (1743).

Le temps des favorites (1743-1758).
Encore une fois Louis XV marqua la volonté de gouverner par lui-même. En réalité il se livra de plus en plus au gouvernement des favorites. Il n'avait pas tardé à délaisser la reine, timide et dévote personne qui n'essaya même pas de se défendre.

Successivement il eut pour maîtresses avouées quatre soeurs, appartenant à la maison de Nesle : la comtesse de Mailly, Mlle de Nesle, plus tard marquise de Vintimille, la duchesse de Lauraguais, enfin la veuve du marquis de La Tournelle qui reçut du roi le titre de duchesse de Châteauroux. Celle-ci eut du moins le mérite de tirer le roi de sa torpeur. Louis XV n'était pas encore impopulaire. On admirait sa grâce, la distinction exquise de ses manières, la beauté de son visage, plus délicate, il est vrai, que virile. Ses défauts de caractère paraissaient à de bons observateurs ceux mêmes de la nation : 

« Le roi, écrit en 1743 le marquis d'Argenson, est chéri de son peuple sans lui avoir fait aucun bien. Regardons en cela nos Français comme le peuple le plus porté à l'amour des rois qui sera jamais. Il pénètre leur caractère, il prend les intentions pour l'action. »
Pendant quelque temps, les intentions parurent s'affirmer. Le roi se met à présider plus souvent son conseil. Il eut le tort d'en écarter Chauvelin par une disgrâce imméritée et de plus en plus dure, et d'y faire entrer Noailles, mais il fit aussi d'assez bons choix : celui du comte d'Argenson pour la guerre (1743), du marquis d'Argenson pour le dehors (1744) et surtout de Machault aux finances (1745). Quand le roi présidait, écrit le duc d'Aiguillon, 
« personne n'avait le coup d'oeil plus sûr, ne parlait mieux et en moins de mots, ne formait et ne réunissait un avis avec plus de sagacité et de précision. » 
Mais l'intelligence ne suffit pas pour gouverner, quand la volonté et le caractère font défaut. 
« Ce qui l'a perdu, ce fut d'être à la fois si faible comme homme et si peu contesté comme roi. » (Aubertin).
Naples et l'Espagne s'étaient unies à la France : faible compensation à l'hostilité de l'Angleterre. La victoire de Noailles à Dettingen (juin 1743) sur l'armée anglo-hanovrienne fut incomplète par suite de l'ardeur indisciplinée du neveu même de Noailles, Gramont. Le maréchal de Broglie dut reculer du Danube sur le Rhin; l'Alsace fut envahie et livrée à toutes les horreurs de la guerre.

Longtemps les Pays-Bas catholiques avaient été épargnés dans la vaine espérance de tromper la jalousie de l'Angleterre et de la Hollande; enfin, en mai, juin et juillet 1744, Louis XV était allé en personne s'emparer de Courtrai, Menin, Ypres et Furnes. L'invasion de l'Alsace l'obligea d'abandonner sa proie. Il se rendit à Metz, où Coigny et Noailles s'étaient concentrés. Le 4 août 1744, il y tomba malade de la fièvre putride. 

« Alarme immense. Que va-t-on devenir? On a fait cent récits de la douleur du peuple, des églises assiégées, des prières, des sanglots. Il est sûr qu'on gardait alors beaucoup de cet amour de mère que la France avait eu pour l'enfant Louis XV [...]. On jugeait le roi perdu. Déjà la solitude se faisait autour du mourant. Les ministres emballaient et les princes partaient pour l'armée. » (Michelet). 
Le roi fut sauvé par un empirique qui lui administra une forte dose d'émétique. Il put passer en Alsace, d'où Noailles et Coigny avaient chassé l'ennemi lorsque leurs forces supérieures leur auraient permis de l'y écraser. Louis XV s'en tint à une courte campagne. 
« Il vit prendre Fribourg (octobre) ennuyé de la guerre et fort impatient de revenir à ses plaisirs. »
L'année suivante toutefois, il assistait à la grande victoire de Fontenoy, le 10 mai 1745. Frédéric II, que les succès de Marie-Thérèse avaient engagé à rompre sa paix séparée de Breslau (Wroclaw), profita des victoires de la France pour traiter de nouveau à Dresde (décembre 1745). La Bavière avait reconnu François de Lorraine, époux de Marie-Thérèse, comme empereur. Les Autrichiens vainqueurs en Italie avaient envahi la Provence, mais ils y rencontrèrent la résistance et les difficultés ordinaires malgré l'apparition d'une flotte anglaise devant Toulon; et la révolte de Gênes, opprimée par une garnison d'Impériaux, ramena la guerre en deçà des Alpes (1746). Victorieuse sur terre, la France était épuisée et endettée. La lutte était pour elle sans objet, en Allemagne du moins. 

Louis XV ne cessait de solliciter une paix équitable, toujours rejetée avec dédain par les puissances maritimes. Les Anglais entendaient se payer aux dépens du commerce et des colonies de la France d'une guerre qui ne se faisait qu'avec leur argent. Toutes leurs tentatives de débarquement en Provence (1744) et en Bretagne (1745-1746) furent repoussées; les Antilles et le Canada leur résistèrent. Mais ils prirent le Cap-Breton. En Inde, Dupleix et La Bourdonnais s'emparèrent de Madras (1746), mais ils ne s'entendirent pas, et, deux ans après, les Anglais assiégeaient à leur tour Pondichéry (1748). Une nouvelle tentative des Impériaux sur la Provence avait échoué (1747). Mais le prétendant Charles-Edouard avait en vain soulevé l'Ecosse. Maurice de Saxe proposa de conquérir la paix dans Maastricht. Il prit Namur (septembre 1746) et remporta la victoire de Raucoux (octobre) à la suite de laquelle le stathoudérat fut rétabli en Hollande

Mais le mouvement national de 1672 ne se renouvela pas. La prise de Berg-op-Zoom par Leovendal (1747), la victoire de Maurice à Lawfeld (juillet), enfin l'investissement de Maastricht hâtèrent la conclusion du traité d'Aix-la-Chapelle. Mme de Pompadour, qui dominait alors le roi et avait obtenu comme Mme de Châteauroux son entrée au conseil, avait dit aux négociateurs : 

« Souvenez-vous que le roi veut la paix. » 
Il rendit et les Pays-Bas et les conquêtes de Dupleix en Inde. C'est ce qui il appelait « faire la paix en roi et non en marchand ». Dans le public, on répétait « bête comme la paix ». A vrai dire, Louis XV et son conseil semblent alors avoir vu clair dans le jeu des Anglais, qui n'auraient pas manqué de tirer un parti énorme de la prolongation des hostilités. Le roi tint surtout à ne leur laisser aucun prétexte de les renouveler : il accepta la condition de ne fortifier Dunkerque que du côté de la terre, et c'est à l'Opéra même qu'il fit arrêter le prétendant Stuart pour qu'il fût reconduit à la frontière.

Les huit années de paix qui suivirent furent consacrées au commerce, au relèvement des finances, de la marine, des colonies. En Inde, Dupleix, débarrassé de La Bourdonnais, put reprendre ses projets d'habile protectorat. Les Antilles françaises, et surtout Saint-Domingue, la Louisiane où le commerce avait été rendu libre en 1731, atteignirent un degré remarquable de prospérité. En 1749, le doublement du droit de 50 sous par tonneau pour les marchandises transportées sous pavillon étranger donna quelque impulsion à nos armateurs. La flotte de guerre fut reconstituée par Rouillé et Machault : en 1754 elle comprenait 60 vaisseaux, 31 frégates et 21 autres bâtiments. Mais l'Angleterre avait alors 243 bâtiments de guerre, dont 131 vaisseaux de ligne, et de plus sa flotte était entièrement armée et équipée, tandis qu'il était loin d'en être de même en France. Le roi était personnellement pour peu de chose dans ces progrès relatifs. Il devient de plus en plus sceptique sur la réalité de son pouvoir parce qu'il ne se donne pas la peine de l'exercer : 

« Si j'étais lieutenant de police, dit-il un jour, je ferais défendre les cabriolets dans Paris » (ils occasionnaient beaucoup d'accidents). 
A-t-il -appelé dans son conseil un nouveau ministre, 
« celui-là a étalé sa marchandise tout comme un autre, note-t-il ironiquement il promet les plus belles choses du monde dont rien n'aura lieu; il ne tonnait pas ce pays-ci; il verra ».
Quant au renforcement de la marine : 
« Voilà vingt ans que j'entends parler de cela : jamais la France n'aura de marine, je crois.-» 
Les perpétuels déplacements, la chasse, le jeu, la lecture des rapports de police et des lettres interceptées par le Cabinet noir, la mollesse et la débauche ne lui permettent pas de s'occuper avec suite des affaires du royaume.

Il se fait le spectateur et le censeur de son propre règne, ou, s'il agit, c'est par-dessus la tête de ses ministres, dont il contrecarre et traverse les actes officiels par les trames de sa diplomatie secrète. Les dépenses de luxe atteignent des proportions excessives; à ce point de vue, le fameux Parc-aux-cerfs se réduit à peu de choses; mais, d'après des relevés exacts, le roi a dépensé pour Mme de Pompadour seule 36 millions. Il ne fait rien contre les déprédations scandaleuses des financiers; il les imite plutôt. Il spécule; il a sa bourse à part. 

« Il signerait sans y songer pour un million, dit la favorite, et donnerait avec peine cent louis sur son petit pécule. » 
Il soutient faiblement Machault dans son énergique campagne contre les biens de mainmorte (1749). Dans l'affaire des sacrements, il prend parti pour l'archevêque de Paris, Christophe de Beaumont, exile le parlement à Pontoise (mai 1753), le rappelle sans en rien obtenir, ne peut l'empêcher de lancer une sentence d'exil contre l'archevêque (1755), est obligé enfin, pour qu'il soit fait silence sur la bulle Unigenitus, de recourir à Benoît XIV et de tenir le lit de justice de 1756, à la suite duquel 180 conseillers démissionnèrent. Des esprits clairvoyants prévoyaient alors une révolution prochaine : 
« Les parlementaires exilés de la cour, écrivait en 1753 le marquis d'Argenson, vivent fort unis entre eux et forment des espèces de communautés de savants. Tous se sont mis à étudier le droit public dans ses sources, et ils en confèrent comme dans les académies. Ce danger est plus grand qu'on ne croit. Si jamais la nation française trouve jour à leur marquer la confiance, voilà un sénat national tout prêt à bien gouverner. Dans l'esprit public et par leurs études s'établit l'opinion que la nation est au-dessus des rois, comme l'Eglise universelle est au-dessus du pape. Et de là présagez quels changements peuvent arriver. » 
Mme de Pompadour, dans l'intérêt de la popularité royale, avait formé le projet de protéger les philosophes : mais Louis XV n'accepta que le patronage des physiocrates, dont les théories avaient une portée fiscale. Les écrits les plus célèbres sont condamnés par le parlement ou par le conseil, et, si les auteurs échappent à la persécution proprement dite, c'est par l'exil ou par l'anonymat. Par bon sens ou par apathie, Louis XV se garde de traiter les penseurs libres comme les jansénistes ou les protestants; il essaye même un moment de gagner Voltaire. Mais il se rend compte de l'inutilité de la résistance contre le courant du siècle  :
« Cela ne durera pas longtemps, mais du moins autant que moi. Après moi le déluge! »
La fermentation politique et religieuse gagnait cependant le peuple; mais le mépris se traduisait surtout en paroles et en chansons : à ce point de vue, la timidité de l'attentat de Damiens est significative (1757).

Voltaire a grandement exagéré la prospérité de la France et de l'Europe de 1748 à 1756, période qu'il va jusqu'à comparer à la « vie inimitable d'Antoine et de Cléopâtre ». En fait, la paix d'Aix-la-Chapelle n'était qu'une trêve dans la rivalité de la Prusse et de l'Autriche, de la France et de l'Angleterre : c'était même une trêve fort mal respectée par ces deux dernières puissances. L'ascendant que prit Dupleix à la cour de Delhi, ses interventions intéressées dans les querelles des princes indiens, excitèrent le mécontentement de la Compagnie anglaise des Indes; l'Angleterre exigea et obtint de Louis XV que ce grand homme fût rappelé, et son successeur Godeheu abandonna toutes les positions acquises (31 décembre 1754). 

Autres querelles en Amérique, au sujet de la possession de l'Ohio, laissée indécise entre la Louisiane (française) et la Virginie (anglaise); pendant que les commissaires des deux nations discutaient, l'officier français Jumonville fut surpris et tué par un détachement anglais le 28 mai 1754 (Washington). Louis XV temporisait encore, lorsqu'en 1755, sans déclaration de guerre, l'amiral Boscawen captura deux vaisseaux de ligne français; puis les Anglais coururent sus aux vaisseaux marchands français (30 millions de prises, 10,000 matelots faits captifs et enrôlés de force sur les navires anglais). Ce fut seulement en décembre 1755 que Louis XV se résigna à envoyer un ultimatum à Georges II, et le 13 janvier 1756 qu'il déclara la guerre après l'avoir subie durant plus de six mois.

Une si prodigieuse patience ne tenait pas seulement à l'infériorité des forces maritimes de la France, ni à l'apathie ordinaire du souverain, mais aussi et surtout aux affaires du continent. La guerre précédente avait montré combien était instable et précaire, pour la France, l'alliance de Frédéric II. Ses agrandissements, ceux de la Savoie en Italie, excitaient la jalousie de Louis XV et de Marie-Thérèse, et le ministre Kaunitz allait répétant que si les deux grandes puissances de l'Europe continentale ne se rapprochaient pas, il n'y aurait plus de conquêtes que pour les petites. Bernis, puis Choiseul en furent d'autant plus aisément convaincus qu'ils apprirent les négociations secrètes de Frédéric II avec Georges II, lesquelles aboutirent au traité du 16 janvier 1756; l'alliance, défensive seulement, de la France et de l'Autriche ne fut signée que quatre mois après à Versailles. Quant au billet de Marie-Thérèse à Mme de Pompadour, ou l'impératrice se disait « la bien bonne amie » de la favorite, les historiens ne le considèrent pas comme authentique; le fût-il, il n'est guère sérieux de dire qu'il ait « décidé le renversement de la politique deux fois séculaire de la France ». Ce renversement est le fait de l'Angleterre et de la Prusse. La Russie, la Saxe et la Suède adhérèrent au traité de Versailles.

La guerre, dite de Sept ans, fut d'abord maritime. Dans la Méditerranée, la flotte de Byng fut repoussée par La Galissonnière, et Richelieu prit Minorque (juin 1756). La même année, les Anglais attaquèrent vainement le Canada. En 1758, ils échouèrent à Cancale, à Cherbourg, à Saint-Cast (août-septembre), mais prirent en Amérique Louisbourg et Fort-Duquesne. En 1759, La Clue fut battu en vue de Lagos (août), Conflans en vue de Belle-Ile (novembre); les Français perdirent la Guadeloupe, Marie-Galante, la Désirade, les Saintes; au Canada, quelques mois après la bataille de Québec (septembre) où périrent les deux adversaires, Wolf et le marquis de Montcalm, Montréal était pris et toute la colonie occupée. En 1761, les Anglais prirent Belle-Isle (juin) et la Martinique (décembre). Dans les  Indes orientales, leur triomphe était encore plus éclatant ( Lally Tolendal). Le Pacte de famille de 1761, loin de leur en imposer, leur permit de piller et de conquérir les établissements des Espagnols alliés des Français, entre autres Cuba et la Floride (1762). 

En Allemagne, tout l'intérêt se concentre autour de Frédéric II; il avait d'ailleurs, en France même, plus de partisans et d'admirateurs que Marie-Thérèse. En 1757, deux armées françaises passèrent le Rhin. L'une, commandée par Soubise, devait s'unir aux Autrichiens en Thuringe, afin de reprendre à Frédéric la Bohème et la Silésie. Frédéric se porta d'abord contre Soubise, puis feignit de lui céder le terrain, et lui infligea enfin une humiliante défaite à Rosbach (2 novembre 1757); il lui tua 3000 hommes, lui fit 7000 prisonniers, lui enleva 63 canons et ne perdit lui-même que 400 soldats. Soubise mandait au roi : 

« J'écris à Votre Majesté dans l'excès de mon désespoir. La déroute de votre armée est totale; je ne puis vous dire combien de vos officiers ont été tués, pris ou perdus. »
Le ton des satires et des chansons qui coururent alors sur Soubise « cherchant son armée la lanterne à la main », etc., montre combien peu cette guerre était nationale. C'est des défaites et du désarroi de la royauté, que l'opinion publique se moquait. 

L'autre armée française, sous d'Estrées, avait pour objectif le Hanovre, possession héréditaire de Georges II. D'Estrées battit le duc de Cumberland à Hastenbeck (26 juillet 1757). Richelieu lui succéda et força les Anglo-Hanovriens à signer la capitulation de Closterseven (8 septembre); mais le ministre Pitt refusa de la reconnaître, et une nouvelle armée, commandée par Ferdinand de Brunswick, obligea le comte de Clermont à évacuer le Hanovre, et à se replier sur le Rhin; Brunswick le battit à Crevelt (juin 1758), et Clermont (qui était abbé de Saint-Germain-des-Prés) fut à son tour chansonné. Il est remplacé par Contades, que Soubise doit appuyer sur sa droite; Soubise l'emporte à Hanau, Sondershausen et Lutterburg, mais il ne réussit pas à joindre Contades et cède la place à Broglie; celui-ci est plus heureux, grâce à la victoire de Bergen (avril 1759). Les deux généraux entrent à Minden, mais se font battre dans une sortie (août 1759) et se séparent. Broglie se retire sur le Main; Saint-Germain, successeur de Contades, gagne le Rhin. Cependant Brunswick est arrêté à Corbach et battu à Clostercamp (1760), grâce un dévouement du sergent Dubois et du chevalier d'Assas, qui nous épargnèrent une surprise. En 1761, Broglie et Soubise sont encore battus à Fillinghausen; Broglie est disgracié (février 1762). D'Estrées et Soubise perdent encore la journée de Cassel (juin 1762). 

Il va sans dire que ces campagnes incohérentes ne pouvaient servir en rien Frédéric II. Il se sauva tout seul. Son habilité militaire, l'admirable énergie qu'il déploya contre les Autrichiens et contre les Russes, faisaient ressortir encore et l'inertie du souverain français, bien incapable de « penser, vivre et mourir en roi », et l'incapacité de ses généraux. Il convient d'ajouter que les querelles et les intrigues de cour se poursuivaient dans les camps. Tel n'hésitait pas à faire manquer une campagne, à perdre une bataille, pour perdre du même coup un rival. L'indiscipline, le désordre, les concussions, les « pilleries » sont pour beaucoup dans les défaites. Clermont, en succédant à Richelieu, casse quatre-vingts officiers. L'armée de Soubise, avant Rosbach, est livrée à la désertion, à la maraude. Les marchands et les vivandiers accumulent autour d'elle 12,000 voitures qui entravent tous ses mouvements. Frédéric II trouva dans le camp français 

« une armée de cuisiniers, de comédiens, de perruquiers, quantité de perroquets, de parasols, et de caisses d'eau de lavande ». 
Aucun général n'arrive à fixer la confiance; comme les ministres eux-mêmes, 
« ils dégringolent l'un après l'autre, à la façon des personnages de la lanterne magique » (Voltaire).
Le ministère du duc de Choiseul (1758-1770). 
Choiseul, qui avait remplacé Bernis en 1758, resserra encore l'alliance de la France avec l'Autriche, au troisième  traité de Versailles (30 décembre 1758). Il fit signer aux Bourbons le Pacte de famille, en 1761, Mais ce furent, outre la lassitude d'une longue guerre et l'impossibilité de réduire Frédéric II, des événements accidentels qui amenèrent la paix générale. Frédéric garda la Silésie et le comté de Glatz (paix d'Hubertsbourg). L'Angleterre recouvra Minorque; la France lui céda de plus le Canada, l'Acadie, Terre-Neuve, Saint-Vincent, Tobago, la Dominique, le Sénégal; de l'Espagne elle obtint la Floride. Louis XV abandonna la Louisiane à l'Espagne, comme dédommagement : c'était le résultat le plus net du pacte de famille! Les Français ne recouvrèrent en Inde que leurs comptoirs démantelés, sans pouvoir les fortifier, non plus que Dunkerque du côté de la mer (préliminaires de Fontainebleau, 8 novembre 1762; traité de Paris, 10 février 1763).

Après cette paix, l'influence de Mme de Pompadour se prolongea jusqu'à sa mort (1764); celle de Choiseul, qu'elle avait poussé, lui survécut pendant six ans, mais combattue pendant les deux dernières années par la dernière favorite du roi, Mme Du Barry (1768-1774), qui domina jusqu'à Ia fin du règne. 

Choiseul réforma l'armée, soutint Gribeauval dans la création de l'artillerie moderne, releva puissamment la marine, resserra l'alliance autrichienne par le mariage du fils aîné du dauphin, héritier présomptif de la couronne depuis la mort de son père (1765), avec l'archiduchesse Marie-Antoinette (1770); il ramena la Suède et la Turquie à l'alliance française, mais ne soutint que faiblement la Pologne, ne croyant pas à une entente durable de l'Autriche, de la Prusse et de la Russie contre cet Etat. Sous son ministère, le sultan se laissa entièrement guider par l'ambassadeur français de
Vergennes. Choiseul vit clairement que, pour la France, le danger était sur mer et non sur terre, que I'ennemi et le rival, c'était l'Angleterre. En 1766, la Lorraine et le duché de Bar furent réunis en vertu du traité de 1738, aussitôt après la mort de Stanislas. En 1768, Gênes vendit la Corse au roi de France; l'île fut soumise un an après, malgré les efforts de Pascal Paoli.

Aux finances le premier ministre eut successivement pour collaborateurs Silhouette, Bertin et L'Averdy : l'édit de décembre 1763 favorisa la libre circulation des blés à l'intérieur. Malgré le parti du dauphin, soutenu par un grand nombre d'évêques, il livra les jésuites aux représailles du parlement qui supprima l'ordre (6 août 1762) et obtint du roi l'arrêt d'expulsion de 1764. Les parlements se crurent les maîtres. Celui de Bretagne (La Chalotais) poursuivit au sujet de divers abus de pouvoir le gouverneur d'Aiguillon, favori du roi, et aussi des jésuites (1764). La cause fut portée au parlement de Paris, d'Aiguillon étant pair de France : le roi enjoignit de suspendre l'instruction, mais ne fut pas obéi. Un premier arrêté fut pris contre le duc (2 juillet 1770). Louis XV tint un lit de justice à Versailles afin de casser cet acte  :

« Nous ne tenons notre couronne que de Dieu, est-il dit dans l'édit royal rendu en conséquence; le droit de faire des lois par lesquelles nos sujets doivent être conduits et gouvernés nous appartient à nous seul, sans dépendance et sans partage. » 
Le parlement croyait du moins avoir le droit d'appliquer ces lois : il cessa de rendre la justice. Dans cette lutte, l'instrument dont se servait le roi était le chancelier Maupéou , ennemi personnel de Choiseul comme le duc d'Aiguillon lui-même; Mme du Barry, outrée des épigrammes du principal ministre, l'abbé Terray, étaient aussi coalisés contre lui. Quels qu'aient été les prétextes immédiats de la chute de Choiseul, il est vraisemblable que Louis XV craignit d'être entraîné par lui dans une guerre contre l'Angleterre (affaire des îles Falkland), et en tout cas tenu en échec par une fédération des parlements, auxquels il avait déjà dit le 2 mars 1766 :
 « La magistrature ne fait pas corps en France. » 
Bref, le 24 décembre 1770, Louis XV signait la lettre de cachet suivante : 
« Mon cousin, le mécontentement que me causent vos services me force à vous exiler à Chanteloup, où vous vous rendrez dans les vingtquatre heures [...]. Prenez garde que votre conduite ne me fasse prendre un autre parti. » 
Choiseul-Praslin, alors ministre de la marine, reçut son congé en ces termes :
« Je n'ai plus besoin de vos services, et je vous exile à Praslin où vous vous rendrez dans les vingt-quatre heures. » 
L'exil de Choiseul fut un triomphe. 
« Il eut l'air d'emporter les libertés publiques. » (Michelet).
Le triumvirat de Maupeou, d'Aiguillon et Terray (1770-1774). 
A 40 lieues de Paris, il eut une cour souvent aussi nombreuse que celle de Louis XV et en tout cas plus brillante et plus honorable. Le voyage de Chanteloup fut à la mode, non seulement auprès des magistrats et des philosophes, mais auprès des courtisans de profession : 
« Les habiles envisagent le roi vieux et usé, et la jeune dauphine autrichienne dont Choiseul (on n'en doute) sera premier ministre. » (Michelet). 
Le mécontentement du roi redoubla; mais, selon sa coutume, il recula devant les ennuis et les embarras que l'exercice de nouvelles rigueurs eût pu lui causer.

Pendant que « toute la France » courait à Chanteloup « se désinfecter de l'air de Versailles », la direction du gouvernement était confiée à La Vrillière, puis au duc d'Aiguillon, pour les affaires extérieures, à Maupeou, pour la justice, à l'abbé Terray, pour les finances. C'est ce que le public surnomma le triumvirat. Tout en renvoyant pour le détail aux pages qui concernent spécialement ces trois ministres, nous résumerons brièvement leurs actes. 

D'Aiguillon laissa partager la Pologne (1772), abandonna la Suède et la Turquie (1774) et se rapprocha de la Prusse et de l'Angleterre : il prépara sa propre disgrâce en se brouillant avec le parti de la dauphine. Maupeou fit exiler les magistrats « rebelles » dans d'obscurs villages, supprima les anciennes cours (janvier 1771),
enleva tout droit de remontrance, toute attribution politique aux nouvelles, morcela le ressort trop étendu de l'ancien parlement de Paris en dix circonscriptions (conseils supérieurs). Malgré la suppression de la vénalité des charges et la réduction considérable des frais de justice, les parlements-Maupeou furent décriés par suite de leur recrutement et de l'abstention prolongée des avocats; Beaumarchais les ridiculisa. 

Disons que, si la réforme n'eût été que judiciaire, elle aurait pu passer pour excellente. Voltaire et Turgot y applaudirent. Mais elle fut surtout considérée comme une victoire de l'absolutisme. De fait, le contrôleur général ne trouva devant lui aucun obstacle légal aux actes les plus violents et les plus arbitraires (augmentation des tailles, tontines converties en rentes viagères, réduction des rentes, suspension des assignations et rescriptions, taxes sur les anoblis, mainmise sur les fonds des villes, emprunts forcés de 53 millions, vénalité des charges municipales rétablie, gabelle augmentée d'un cinquième, etc.). 

C'est au milieu des malédictions que se termina le règne de Louis XV. Le déficit ne fut même pas conjuré. 

« La dernière favorite, de plus en plus folle, jette l'argent par les fenêtres; elle prend, donne, achète au hasard. » 
Son caprice était, en 1774, une toilette d'or : 
« Meuble bête, qui fut commencé, mais la mort du roi l'arrêta. La petite vérole l'ayant pris (à soixante-quatre ans, d'autant plus dangereuse), un débat s'engagea entre les dévots qui régnaient et les non-dévots, pour savoir s'il fallait effrayer le roi en lui portant les sacrements. On les renvoyait, mais le roi les voulut. Il se sentait partir. Il éloigna Mme du Barry; communia, mourut fort décemment. Le 10 mai, à 2 heures, ce règne de cinquante-neuf ans finit, et la France eut la joie d'avoir perdu le Bien-Aimé. » (Michelet.)
Joie d'ailleurs peu raisonnée : mais, note Sainte-Beuve
« un inconvénient des longs règnes et tout à fait scandaleux comme l'était celui de Louis XV, c'est de faire croire que le remède est trop facile, et qu'il suffit de supprimer la cause du mal pour entrer et marcher dans le bien ». 
Louis XV avait eu dix enfants de son unique femme : Louis de France, dauphin, mort le 22 décembre 1765; Louise-Elisabeth, mariée à l'infant don Philippe, et morte en 1759; trois filles qui lui survécurent : Diane-Louise-Thérèse-Victoire (1732-1799); Sophie-Philippine (1734-1782); Louise-Marie (1737-1787), religieuse carmélite en 1771. Il eut aussi un garçon mort en bas âge (1733) et quatre filles mortes sans avoir été mariées.

Le siècle des Lumières

La décadence politique de la France pendant ce règne concorde avec une domination intellectuelle qui va toujours en s'affermissant. La littérature et la langue française prennent un caractère de plus en plus marqué d'universalité; aucune invention, aucune idée nouvelle ne peuvent se propager en Europe, qu'après avoir pris naissance en France ou y avoir été naturalisées. Cette gloire compensait, dans une certaine mesure, aux yeux de la nation, le spectacle de la faiblesse et des revers du gouvernement; mais elle avait un autre effet sur les esprits. On s'habituait peu à peu à mépriser l'autorité royale à laquelle les Français avaient été si entièrement soumis et dévoués sous Louis XIV.

Les écrivains, se voyant en quelque sorte les rois intellectuels du monde, apprenaient dans cette haute position à ne plus craindre la puissance qui les gouvernait, et à exprimer ouvertement les idées d'indépendance dont le public était avide. En général, ils s'attaquent à l'intolérance religieuse et à l'absolutisme politique. Les doctrines nouvelles sont prônées et adoptées par une partie même de ceux qui auraient eu le plus grand intérêt à les étouffer - prélats et grands seigneurs - et par les souverains étrangers qui n'ont rien à en craindre immédiatement (Frédéric II, Catherine Il).

Louis XV n'imite pas ses confrères couronnés. D'abord il est trop esclave de la grande étiquette pour frayer avec ses sujets; puis il n'a pas de goût pour les gens de lettres : par-dessus tout il les craint. Il s'agit vraiment bien de les protéger : il faut se protéger contre eux. Pour plaire au nouveau maître, le public, ils s'attaquent à tout l'ancien système de gouvernement. Tout est changé dans les rapports du roi et des gens de lettres. Jadis ceux-ci étaient la splendeur et le luxe du trône : aujourd'hui ils en sont le péril.

« Ils ne sont plus dans la maison du roi, comme les académiciens de Colbert : ils sont dans le camp de la grande armée d'assiégeants qui, n'osant encore attaquer le corps de place, c -à-d. le trône, bat en brèche et démolit les ouvrages avancés, l'Eglise, l'aristocratie, toutes les institutions. Le vrai roi des lettrés n'est plus à Versailles, il est à Ferney. » (Rambaud).
Le pouvoir, qui est hostile, est en même temps impuissant. Il n'a pas assez foi en lui-même pour sévir contre les philosophes comme Louis XIV sévissait contre les calvinistes. Jusque dans les rangs des magistrats qui les condamnent par métier, les écrivains trouvent des lecteurs enthousiastes. Malesherbes, directeur de la librairie, protège sous main l'Encyclopédie et l'Emile. Voltaire, dont les écrits ont été maintes fois condamnés et brûlés, est toujours gentilhomme de la chambre du roi. Beaumarchais, blâmé en justice, est bruyamment applaudi par le public : 
« Ce n'est pas assez d'être blâmé, lui dit le lieutenant général Sartines, il faut encore être modeste. » 
En somme, le gouvernement ne poursuit pas les écrivains de façon à les faire trembler, mais de façon à les rendre encore plus populaires et plus influents. Aussi l'histoire intérieure de la France à cette époque est-elle, pour une part immense, dans le progrès des idées nouvelles ( Montesquieu, Voltaire, Rousseau, Diderot, etc).  (V. Duruy).
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