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Histoire de l'Europe > La France > Le XVIIe siècle
Le règne de Louis XIV 

Ministère de Mazarin 

Louis XIV n'avait que cinq ans à la mort de son père. Heureusement un élève de Richelieu, l'Italien Mazarin, avait la confiance de la régente Anne d'Autriche. Il suivit au dehors la politique du grand ministre de Louis XIII, et signa deux traités : après les victoires de Condé à Rocroy (1643), à Fribourg (1644), à Nordlingen (1645) et à Lens (1648), celui de Westphalie, qui donna à la France l'Alsace (1648); après les victoires de Turenne à Arras et aux Dunes, celui des Pyrénées (1659), qui assura à la France l'Artois et le Roussillon, avec une partie de la Flandre, du Hainaut et du Luxembourg.

C'étaient encore des conquêtes de Richelieu. Le mérite de Mazarin fut de les avoir conservées au milieu des troubles qui agitèrent la minorité de Louis XIV.

La Fronde.
Les grands, en effet, qui re trouvaient, comme à la mort de Henri II et de Henri IV, un roi enfant et une reine étrangère, essayèrent une dernière lutte contre la royauté. Mais Richelieu avait si bien brisé cette indisciplinable noblesse, qu'elle eut besoin, pour être  en état d'agiter le peuple, de s'appuyer sur le Parlement, c'est-à-dire sur le grand instrument dont les rois s'étaient servis pour battre en brèche la féodalité. Le parlement de Paris prétendait représenter la nation dans l'intervalle des états généraux; et, comme toute la loi, avant d'être rendue exécutoire, devait être transcrite sur des registres, il avait tiré de cette circonstance le droit d'adresser des remontrances. Sous les rois forts, il était muet; sous les rois faibles, les remontrances étaient fréquentes, et, si elles portaient sur des mesures de finances, elles pouvaient donner au parlement une popularité qui forçât pour un instant la royauté à compter avec lui. Ce fut ce qui arriva en 1647.

Le cardinal de Richelieu aval légué d'immenses embarras financiers à son successeur. Pour combler le vide des caisses publiques, il fallait de nouveaux impôts (L'organisation financière de l'Ancien régime); le parlement refusa de les enregistrer (1647). Mazarin voulut faire enlever troi conseillers; une émeute de bourgeois obligea la cour à les relâcher, et un arrêt du parlement ordonna à Mazarin de sortir du royaume sous huit jours. Dès que la noblesse vit ce mouvement, elle s'yjeta. Un petit-fils de Henri IV, le duc de Beaufort, surnommé le roi des Halles, à cause de son éloquence populaire; les ducs de Longueville, d'Elboeuf, de Bouillon, de Chevreuse, surtout le coadjuteur de Paris, Paul de de Gondy, depuis cardinal de Retz, caractère ambitieux, esprit brouillon, se firent les chefs de cette faction. Turenne, puis Condé, mirent un instant à son service leur art militaire.

Cette parodie de la Ligue, qu'on appela du nom d'un jeu d'enfants, la Fronde, n'avait d'autre but que de remplacer un ministre fidèle à la couronne par des intrigants titrés qui ne se proposaient même plus le démembrement de l'autorité royale, mais le pillage du trésor. La Fronde resta une émeute. 

Turenne en sortit bientôt; Condé compromit sa gloire en y entrant par dépit contre Mazarin, et surtout en traitant avec l'Espagne. Philippe IV, trop heureux de mettre à la tête de ses armées celui qui tant de fois les avait défaites, le nomma généralissime. Mais Condé sembla avoir perdu son bonheur en quittant la France. Turenne aussi, un moment réuni aux Espagnols,  avait été battu avec eux à Rethel (1650). Les deux illustres rivaux se trouvèrent en présence à Bléneau, où Turenne sauva l'armée royale, et au combat de la Porte-Saint-Antoine (1652), où Condé eût été écrasé si Paris ne lui eût ouvert ses portes. Mais il fut bientôt obligé de le quitter, et Turenne le défit encore avec les Espagnols, ses alliés, devant Arras (1654), puis au pied des dunes de Dunkerque (1658).

La Fronde tomba d'elle-même. Les parlementaires retournèrent à leurs fonctions, les bourgeois à leurs affaires. Mazarin, qui n'avait cessé de tout diriger du fond de son exil par son ascendant sur la reine-mère, revint en triomphe. Mais le jeune roi garda de ces troubles un souvenir qui ne s'effaça jamais. Il n'était plus question depuis longtemps de la Fronde quand le traité des Pyrénées (1659) rouvrit la France au prince de Condé. Mazarin, qui l'avait signé, mourut peu de temps après (9 mars 1661). De ce jour, Louis XIV voulut gouverner lui-même, et, durant trente années, il travailla régulièrement huit heures par jour.

Colbert

Réorganisation des finances. 
Mazarin, en mourant, avait recommandé Colbert à Louis XIV. Cet homme, rude dans ses manières, mais austère dans ses moeurs, infatigable au labeur, et qui ne sépara jamais la grandeur du roi de la grandeur du pays, réorganisa les finances retombées dans le désordre où Sully les avait trouvées. Richelieu avait eu trop à faire pour songer aux finances. Mazarin ne s'en était occupé que pour amasser une fortune de plus de deux cents millions. Foucquet, le prédécesseur de Colbert, pillait assez en grand pour dépenser dix-huit millions à son château de Vaux, et ne pas regarder à cent vingt mille livres pour un dîner. A l'exemple du chef, tous les agents inférieurs volaient. En 1661, sur quatre-vingt-quatre millions d'impôts que payait la France, un tiers seulement entrait au trésor, et les revenus de deux années étaient consommés d'avance. Colbert fit rendre gorge aux traitants qui restituèrent plus de cent dix millions, et assura au roi, en quelques années, malgré une bienfaisante diminution des tailles, un revenu net de quatre-vingt-neuf millions au lieu de trente-deux que le trésor recevait avant lui.

Travaux publics; agriculture. 
Pour remplir le trésor et répandre l'aisance dans le pays, l'économie ne suffisait pas; il fallait encore donner une impulsion puissante à l'industrie, au commerce et à la marine marchande, laquelle rendait seule possible la création d'une grande marine militaire. Colbert fit réparer les grands chemins devenus impraticables, en créa de nouveaux, creusa le canal du Languedoc pour réunir la mer Méditerranée à l'océan Atlantique, projeta celui de Bourgogne, et simplifia ou réduisit les péages et les servitudes qui frappaient les marchandises sur les chemins et les rivières. Il encouragea la population en exemptant de la taille les familles nombreuses, et l'agriculture en allégeant le poids des tailles qui pesaient sur elle; il interdit là saisie des bestiaux et des instruments de labour en recouvrement des taxes dues à l'Etat; il rétablit les haras, ordonna le dessèchement des marais et diminua le prix du sel. Mais, contrairement à Sully, il défendit l'exportation des grains ce qui était une erreur fâcheuse.

Industrie et commerce. 
L'industrie était dans l'enfance; Colbert acheta ou surprit les secrets industriels des étrangers; il appela les ouvriers les plus habiles; il créa les conseils de prud'hommes, le conseil du commerce et les entrepôts, ce qui fit naître le commerce de transit.

Grâce à ces mesures, les manufactures se multiplièrent, au point qu'en 1669 on compta dans le royaume quarante-quatre mille deux cents métiers pour la laine, et soixante mille ouvriers. Les fabriques de soie donnèrent annuellement pour plus de cinquante millions d'étoffes ; et les dentelles, les draps, la faïence, la verrerie, les glaces de France rivalisèrent avec les produits de l'étranger. 

« En moins de vingt ans, dit un ministre, la France égala l'Espagne et la Hollande pour la belle draperie, le Brabant pour .les dentelles, Venise pour les glaces, l'Angleterre pour la bonneterie, l'Allemagne pour les armes blanches, la hollande pour les toiles. »
En même temps une protection efficace était assurée au dehors à nos négociants qui, par la fondation de nouveaux comptoirs en Amérique, au Sénégal, aux Indes,
furent appelés sur toutes les mers.

Marine
Pour recruter la flotte, il créa l'inscription maritime et la caisse de la marines. Pour avoir un grand port sur le golfe de Gascogne, il bâtit Rochefort, et, aidé de Duquesne et de Vauban, il fit de Brest et de Toulon deux des importants arsenaux maritimes qu'il y ait eu au monde.

Législation
Enfin, des  règlements sur toutes les parties de l'administration, ordonnance civile des eaux et forêts, d'instruction criminelle, du commerce, etc., furent une première tentative pour les lois françaises du chaos. L'ordonnance sur la marine devint presque aussitôt le code de toutes les nations maritimes.
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Colbert.
Jean-Baptiste Colbert.

Guerre de Flandre (1667).
Dès 1665, Colbert et Louvois, le ministre de la guerre, avaient donné à Louis XIV un trésor bien rempli, qui permit de racheter Dunkerque aux Anglais; une armée bien équipée et une flotte déjà respectable qui purgea la Méditerranée de pirates (prise de Djidjelli, en Afrique, 1664, défaite des Algériens devant Tunis et Alger, 1665). Aussi, quand Philippe IV mourut en 1665, Louis fut en état de faire valoir les droits qu'il prétendait tenir du chef de sa femme, Marie-Thérèse d'Autriche, sur une partie de son héritage. La Flandre et la Franche-Comté furent conquises en deux mois presque sans coup férir. Mais la Hollande, effrayée de ces rapides progrès, s'interposa. Le traité d'Aix-la-Chapelle laissa la Flandre à la France (1668).

Guerre de Hollande (1612) et première coalition.
Louis s'était indigné de cette intervention des républicains d'Amsterdam; un autre motif le décida à leur déclarer la guerre. Sur vingt-cinq mille navires dont se composait la marine marchande du monde entier, la Hollande en possédait seize mille, la France six cents. Presque toutes les exportations du royaume se faisaient par eux. Colbert, pour leur enlever ce rôle d'entrepositaires de l'Europe et en faire profiter la marine nationale, déclara Dunkerque et Marseille ports francs. Il avait fondé en 1664 la Compagnie des Indes orientales et occidentales; il fonda en 1669 celle du Nord, et un édit déclara qu'au commerce de mer la noblesse ne dérogeait pas.

Grâce à cette puissante impulsion, le commerce se dé veloppait. L'établissement de nouveaux tarifs, en 1667, accrut la jalousie des Hollandais; ils y répondirent par une surtaxe considérable frappée sur nos produits. Cette guerre de tarifs fut la principale cause des hostilités qui éclatèrent en 1672. Le prince d'Orange eut l'adresse d'en faire une guerre européenne en entraînant dans l'alliance de la Hollande l'Espagne, l'électeur de Brandebourg et l'Empire d'Allemagne.

Traités de Nimègue (1678-1679). 
Cette coalition fut vaincue. Louis XIV passa le Rhin. Les Français pénétrèrent non loin d'Amsterdam, que les Hollandais sauvèrent en coupant leurs digues. Condé battit le prince d'Orange à Séneffe (1674); Turenne, les Impériaux, qui avaient pénétré en Alsace, partout où il put les joindre à Ensheim, Mulhouse, Türckheim, etc.; Schomberg, les Espagnols dans le Roussillon. Duquesne arracha aux Hollandais par deux victoires navales l'empire de la mer. D'Estrées, Château-Renaud, sur mer, Créquy et Luxembourg, sur terre, se firent encore une place à côté de ces hommes de guerre. Louis dicta la paix de Nimègue (1678-1679), qui lui donna la Franche-Comté et des accroissements de territoire en France.

Prospérité de Louis XIV

C'est l'époque la plus brillante de son règne. Victorieux depuis qu'il régnait, n'ayant assiégé aucune place qu'il n'eût prise, la terreur de l'Europe pendant six années de suite, enfin son arbitre et son pacificateur, il crut que tout lui était possible, et il fit de la paix un temps de conquêtes. Il acquit Strasbourg, bombarda Alger et Tripoli, humilia Gênes et, par ses chambres de réunion, alarma tous les princes de l'Empire limitrophes de la France. Mais cent dix vaisseaux de ligne étaient dans les ports de Toulon, de Rochefort, de Brest, au Havre et à Dunkerque. Cent forteresses construites ou réparées par Vauban couvraient ses frontières, que défendait mieux encore une formidable armée de cent quarante mille hommes, où Luxembourg, Catinat, Vendôme et Villars étaient prêts à remplacer dignement Turenne, tué d'un coup de canon en 1675, et Condé, que de précoces infirmités avaient relégué loin des camps.

Révocation de l'édit de Nantes (1685). 
Devant de telles forces, l'Europe hésitait. Une mesure déplorable fut, vers ce temps, conseillée à Louis XIV par l'implacable Louvois et peut-être par la nouvelle et dernière favorite, Mme de Maintenon; il s'agit de la révocation de l'édit de Nantes. Cette révocation avait été précédée des missions bottées de Louvois; le ministre envoyait des dragons chez les protestants pour obtenir par force des conversions : et elle fut suivie d'une guerre, celle des Camisards dans les Cévennes, qui occupa trois maréchaux, dont l'un était Villars. Trois cent mille protestants, adonnés au commerce et à l'industrie, puisqu'on les avait exclus des charges publiques, s'exilèrent de France. Ils portèrent à l'étranger, en Angleterre, en Hollande, à Berlin, leur habileté de main-d'oeuvre et leur haine contre Louis XIV.

Guerre de la ligne d'Augsbourg, seconde coalition.
Aussi le prince d'Orange, infatigable ennemi de Louis XIV, réussit à nouer lune nouvelle coalition. Les premières hostilités avaient à peine éclaté que la chute du roi d'Angleterre, Jacques II, renversé du trône par son gendre, le prince d'Orange, changea la face des choses. Jusqu'alors Louis XIV avait neutralisé l'Angleterre en pensionnant son roi. L'avènement du prince d'Orange sous le nom de Guillaume III fit substituer dans la lutte contre Louis XIV, à la Hollande affaiblie, l'Angleterre, dont les forces avaient été ménagées par une longue paix. Luxembourg, que le peuple appelait le tapissier de Notre-Dame à cause des nombreux drapeaux qu'il y avait envoyés, eut beau vaincre à Fleurus (1690), à Steinkerque (1692), à Nerwinden (1693), Catinat à Staffarde (1690) et à la Marsaille (1693), Louis XIV fut contraint, au traité de Ryswick, de reconnaître, Guillaume III comme roi d'Angleterre, et de renoncer à quelques-unes de ses acquisitions dans l'Empire. La marine française avait subi dans cette guerre une défaite, celle de la Hougue, où Tourville avait lutté tout un jour avec quarante-quatre bâtiments contre les flottes réunies de Hollande et d'Angleterre, fortes de quatre-vingt-dix-neuf vaisseaux de ligne (1692). 

La succession d'Espagne. 
Louis XIV avait signé la paix afin de se tenir en mesure pour l'immense événement qui se préparait, l'ouverture de la succession d'Espagne. Charles II, dernier héritier de Philippe Il, était mourant et n'avait point d'héritier. Les grandes puissances se partageaient d'avance son héritage. Le traité de Londres (mai 1700) n'assurait à la France que la Lorraine, acquisition peu importante, parce que cette province serait au premier coup de canon facilement occupée, et le royaume de Naples, possession plus onéreuse qu'utile. Aussi, quand Louis connut le testament de Charles II, qui appelait à lui succéder le duc d'Anjou, second fils du dauphin, il le proclama roi et l'envoya aux Espagnols en lui disant « Il n'y a plus de Pyrénées. »

Troisième coalition. 
Alors la France avait deux grands intérêts. Le premier, c'est que l'Espagne lui soit amie; l'avènement d'un Bourbon au trône de Charles-Quint semblait devoir réaliser cette espérance, c'est-à-dire assurer à la France la paix sur sa frontière du sud. Le second, c'est que la frontière du nord s'éloigne de Paris, et que les Pays-Bas soient ou entre les mains des Français, ou dans leur alliance. Cet avantage, Louis XIV essaya de le garantir à la France en joignant des troupes françaises aux garnisons espagnoles des Pays-Bas. Mais ni la Hollande ni l'Angleterre ne voulaient voir les Français aux bouches de l'Escaut, et une troisième coalition se forma (1701-1709).

La France y répondit d'abord par des succès. Boufflers vainquit les Hollandais à Eckeren (1705); Villars, les Impériaux à Friedlingen (1702) et à Hoechstaedt (1703); Tallard, à Spire en Allemagne; Vendôme, à Cassano en Italie (1705). Mais Tallard et Marsin perdirent la  bataille de Bleinheim (1704); Villeroi, celle de Ramillies (1706); Vendôme, celle d'Oudenarde (1708). Villars lui-même fut défait à Malplaquet (1709), sur la frontière des Pays-Bas. La France, désolée par un hiver rigoureux et par la famine, à bout de ressources et non pas de courage, demanda la paix. On voulut que Louis XIV chassât lui-même d'Espagne son petit-fils. 

« Puisqu'il faut faire la guerre, dit-il, j'aime mieux la faire à mes ennemis qu'à mes enfants.-»
Et il envoya Villars livrer une dernière bataille. 
« S'il est vaincu, disait-il, je convoquerai toute la noblesse de mon royaume pour la conduire à l'ennemi, malgré mes soixante-quatorze ans, et périr à sa tête ou sauver l'État.-»
Traités d'Utrecht et de Rastadt (1715-1714). 
La victoire de Villars à Denain sauva la monarchie (1712), et les traités d'Utrecht et de Rastadt réglèrent pour un siècle la distribution territoriale des États européens. A la France restèrent la Flandre et l'Alsace avec Landau; à Philippe V, l'Espagne et ses colonies; à l'Autriche, les Pays-Bas, le Milanais et Naples; au duc de Savoie, Nice et la Sicile; à l'Angleterre, Mahon, Minorque, Gibraltar, la baie d'Hudson, Terre-Neuve et l'Acadie; au nouveau roi de Prusse, la haute Gueldre; enfin la Hollande obtenait le droit de tenir garnison dans sept villes des Pays-Bas qui devaient lui servir de barrière contre la France.

Aux acquisitions de Richelieu et de Mazarin, Louis XIV n'avait donc, ajouté en réalité que Strasbourg, Landau, la Franche-Comté, Dunkerque, la Flandre, et aux colonies, les Antilles, Cayenne, Bourbon (La Réunion) et le Sénégal.

Cette paix avait cependant mis un terme aux épouvantables misères des dernières années. On avait vu, durant le terrible hiver de 1709, les valets du roi mendier dans Versailles, et Mme de Maintenon manger du pain noir. Le roi ne survécut à la paix que quelques mois; il mourut le 1er septembre 1715.

Le siècle de Louis XIV

Il y a un paradoxe apparent dans le règne de Louis XIV. Ce roi étroit d'esprit en même temps qu'épris de lui-même,  ruina le pays tant il dépensa sans compter pour sa gloire, mais, au final, réussit, à cause de cela même, à associer son nom à une période de grand épanouissement de la culture. Sous ce prince égocentrique, la gloire des lettres, des arts et du commerce s'unit à celle des armes; c'est alors en effet qu'ont brillé Condé, Turenne, Vauban, Luxembourg, Villars, Catinat, Duquesne et Duguay-Trouin; Colbert et Louvois; Corneille, Racine, Molière, La Fontaine, Boileau, Bossuet et Fénelon; Lebrun, Lesueur, Girardon, Puget et Perrault; c'est alors que furent élevés l'Hôtel des Invalides, le Val-de-Grâce, les palais de Versailles, de Trianon, de Marly, la colonnade du Louvre

A cela s'ajoutent nombre de réformes, qui portent le plus souvent la marque de Colbert, qui ont laissé souvent, et quelle que soit la sévérité du jugement qu'on portera sur certaines d'entre elles, une profonde empreinte dans l'histoire de la France. Telles sont la réforme des impôts, la création du contrôle général (1665), la protection de l'agriculture, l'établissement des manufactures royales (les Gobelins,  la Savonnerie, etc), le système industriel surnommé système protecteur ou colbertisme, la réduction des douanes intérieures, la prohibition du commerce sous pavillon étranger par le moyen du droit de fret et des tarifs de 1664 et de 1667, le développement des colonies par le moyen des compagnies maritimes (Cavelier de la Salle), la construction de  routes et canaux, la marine militaire recrutée par classes (1666 et 1668), la fondation des Académies, la codification progressive des lois et coutumes par l'ordonnance sur la procédure civile ou Code Louis (1667), ordonnance des eaux et forêts (1669), l'ordonnance criminelle (1670), l'ordonnance du commerce (1673), l'ordonnance de la marine (1684), l'abject Code des colonies ou Code noir (1685), qui ne parut que deux ans après la mort de Colbert, mais fut préparé par ses soins, etc.
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LouisXIV (basilique Saint-Denis).
Monument en l'honneur de Louis XIV,
dans la crypte de la basilique Saint-Denis (médaillon d'après Girardon).
© Photo : Serge Jodra, 2011.

L'histoire a en somme confirmé l'expression de « siècle de Louis XIV » introduite par Voltaire. L'action personnelle de ce roi sur les lettres et les arts de son temps peut être diversement appréciée, mais elle n'est pas contestable. ll ne fit d'ailleurs que suivre ou plutôt reprendre la politique de patronage littéraire, artistique et scientifique inaugurée par Richelieu. Le clergé avait la feuille des bénéfices : les hommes de lettres, savants, artistes, etc., eurent la feuille des pensions. Elle fut établie en 1663, un peu trop d'après les préférences de Chapelain, qui se plaça en tête comme « le plus grand poète français qui ait jamais été et du plus solide jugement ». 

Les grands noms de la littérature française, Molière, Corneille, Racine, Mézeray, etc., y sont associés aux illustrations de second ordre, Quinault, Ch. Perrault, et même aux abbés Colin et de Pure. Boileau n'y sera inscrit que plus tard. Les étrangers y sont nombreux et généralement bien choisis : Heinsius, Cassini (de Bologne), Huygens, etc. Louis XIV anoblit Lully, Le Nôtre, Lebrun, Mansart, Mignard; Racine et Boileau reçurent le titre d'historiographes du roi. La forme des Académies  permit «-d'embrigader les talents » (Rambaud) et de soumettre la république des lettres à une discipline toute monarchique. A partir de 1672, l'Académie française se réunit au Louvre : ses remerciements au roi sont significatifs : 

« Qu'un roi ait assez aimé les lettres pour loger une académie dans sa propre maison, c'est ce que la postérité n'apprendra guère que parmi les actions de Louis le Grand. Il ne se contente pas de nous accorder sa protection toute-puissante : il veut nous attacher à titre de domestiques. Il veut que la majesté royale et les belles-lettres n'aient qu'un même palais. » 
Lorsque l'Académie française se mit à décerner des prix d'éloquence et de poésie, elle donna comme invariable sujet l'éloquence du roi. On ne saurait imaginer quel amas d'inepties hyperboliques cet usage a enfanté. Racine lui-même présente sous un jour inattendu l'oeuvre du Dictionnaire
« Tous les mots de la langue, toutes les syllabes nous paraissent précieuses, parce que nous les regardons comme autant d'instruments qui doivent servir à la gloire de notre auguste protecteur. »

On sait que le principal objet de l'Académie des Inscriptions fut d'abord, non d'en déchiffrer, mais d'en composer à l'honneur du roi. Parmi les sciences, le roi ne protège avec quelque suite que l'astronomie. Aux peintres, il impose l'autorité tyrannique de Lebrun, auquel Mignard a seul assez de dignité et de force pour résister; l'Académie française de Rome fut menée à la façon d'un couvent ou d'une manufacture royale, surtout lorsqu'elle eut passé dans le département de Louvois. Pour Louis XIV, les Teniers sont des « magots ». Il ne conçoit et n'estime que le genre noble. Dans les lettres, La Fontaineest longtemps mis de côté, comme un irrégulier; lorsque Boileau affirme au roi que le bonhomme est le plus grand poète de son temps, le roi répond : «-Je ne le pensais pas ». Molière ne fait jouer Tartufe qu'à grand-peine, grâce à l'éloge du « monarque ennemi de la fraude ». Valet de chambre du roi, il sent tout ce que la protection officielle a de lourd et de dangereux : 
« Qui se donne à la cour se dérobe à son art. » 
L'historien Mézeray ayant témoigné, sans doute sans le vouloir, quelque indépendance dans l'appréciation du passé, se voit supprimer la moitié de sa pension, et pourtant il «-portait ses feuilles à M. Perrault », chargé de les censurer. Un abbé Primi, Italien, est engagé à force de promesses à écrire une histoire de Louis XIV : le roi n'en est pas satisfait et met l'auteur à la Bastille : aussi l'Anglais Burnet, auquel la même besogne fut demandée moyennant une pension, se hâta de regagner son pays. En matière religieuse, il va sans dire que les décisions de l'Index et celles de la faculté de théologie sont ponctuellement suivies : c'est pourquoi en 1661 l'éloge de Descartes est interdit, et l'enseignement de sa philosophie reste proscrit en France. Leibniz est exclu, comme Protestant, des faveurs royales; entre autres savants, l'édit du 22 octobre 1685 chassa de France Denis Papin et Nicolas Lémery; Désaguliers, Dollond, Jean-Henri Lambert sont fils de Calvinistes proscrits. Bref, la protection royale est capricieuse, égoïste, intolérante. 
« Une chose qui juge ce régime, c'est que l'éclat des arts et des lettres se soutienne si peu de temps. Le siècle reste grand tant que Louis XIV est entouré d'hommes dont le talent était déjà né quand il commença à les protéger. Mais il ne naît pas de génies nouveaux. » (Rambaud).
La dernière grande oeuvre de littérature laïque, Athalie, est de 1691. Sauf les écrivains et orateurs d'église, et Saint-Simon, qui écrit dans l'ombre,
« on pourrait dire qu'il ne s'est pas écrit en France à partir de la paix de Ryswick une seule oeuvre de haute valeur littéraire. On peut faire la même observation pour les arts. » (Rambaud).
L'esprit, à quelque spécialité qu'il s'applique, ne vit que de liberté. C'est ce que l'on peut constater de la façon la plus précise par les dates des oeuvres dans le domaine de la pensée. Le despotisme a accompli son office ordinaire, en appauvrissant l'arbre dont il avait récolté les fruits.  (V. Duruy).
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