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L'histoire des États-Unis
Au temps des « Pères fondateurs »
II - Adams et Jefferson (1797-1808)
Histoire des Etats-Unis d'Amérique
La Chute des fédéralistes

Washington se dérobant, il n'y avait plus un seul homme sur le nom duquel toute la nation pût s'unir. On allait donc voir commencer le gouvernement par et pour les partis. Les fédéralistes avaient constitué le gouvernement, établi son crédit, mis tous ses ressorts en mouvement; mais ils s'étaient déjà plusieurs fois trouvés en minorité dans la Chambre des représentants. Leur chef le plus éminent, Hamilton, que personne ne pouvait égaler pour l'éclat des services rendus à son pays, était impopulaire. Les véritables fondateurs de la République américaine, après huit années d'exercice du pouvoir, ne pouvaient présenter un candidat qui fût assuré dans son parti d'un appui unanime et sincère. Les fédéralistes avaient cependant John Adams, qui en 1776 avait été le partisan le plus ardent de la déclaration de l'indépendance des États-Unis. On lui reprochait sa vanité, sa violence, son caractère à la fois opiniâtre et vacillant. Les républicains au contraire étaient unis sur le nom de Jefferson. S'il ne put obtenir d'abord (1796) que la vice-présidence, il dut cette déception au zèle un peu intempérant du ministre français, Adet, successeur de Fauchet, qui déclarait hautement que la conduite de son gouvernement à l'égard des États-Unis dépendrait du résultat de l'élection. Thomas Jefferson apparaissait ainsi comme le client de la France, ce qui valut une petite majorité à John Adams (71 voix, une de plus que le nombre nécessaire), malgré les intrigues qu'avait nouées Hamilton en faveur de Pinckney, le second candidat des fédéralistes. Les divisions de ce parti étaient le signe précurseur de sa prochaine défaite. Elles ne firent que s'accentuer sous la présidence de John Adams (1797-1801). 

L'affaire la plus importante de cette administration fut le long démêlé avec la France, qui aboutit à un commencement d'hostilités. Le gouvernement de la République française ne pouvait pardonner aux fédéralistes la signature du traité Jay, dont les stipulations relatives au commerce des États-Unis et de l'Angleterre étaient une violation formelle des accords signés en 1778 entre l'Amérique et la France. Pendant la dernière année de présidence de Washington, les journaux et l'administration en France n'avaient cessé de dénoncer l' « ingratitude » de l'Amérique. Monroe, qui avait remplacé à Paris, comme ministre plénipotentiaire, le Gouverneur Morris, était un ami des républicains; en cette qualité il avait été accueilli à Paris avec des démonstrations d'enthousiasme si intenses, et se laissait entraîner lui-même, dans ses expansions démocratiques, si loin de toute réserve diplomatique, que Washington crut devoir le rappeler. Un fédéraliste le remplaça, mais se vit refuser même l'entrée à Paris. Les ordonnances les plus rigoureuses étaient édictées contre les navires marchands américains; les saisies se multiplièrent; l'opinion publique commençait de se monter très vivement aux États-Unis contre un gouvernement aussi arrogant; les fédéralistes Hamilton, Pickering, Wolcot triomphaient; une guerre avec la France était le meilleur moyen de relever le parti et de lui assurer le pouvoir après Adams. Le président, qui avait déjà presque entièrement rompu avec ces fédéralistes exaltés et même avec ses propres ministres, ne se laissa pas emporter par ce courant. Il recommanda des mesures de précaution, le Congrès vota des emprunts et la formation d'une armée dont Washington fut nommé commandant en chef avec Hamilton pour second; il y eut même quelques faits de guerre, une ou deux rencontres entre frégates des deux nations. Mais John Adams saisit la première occasion qui s'offrit de renouveler les négociations. Il quitta la présidence avant qu'elles fussent terminées. Le général Bonaparte, qui avait remplacé le Directoire, tenait à se concilier les États-Unis; l'arrangement fut définitivement ratifié le 19 décembre 1801.

Alexander Hamilton.
Alexander Hamilton. 
John Adams.
John Adams. 

Les conseillers du président, imitant un exemple donné dans le même temps en Angleterre, avaient cherché à réprimer les violences de plus en plus insoutenables de la presse républicaine contre la politique belliqueuse des fédéralistes. Ils voulaient contenir l'ennemi intérieur par la force de la loi en même temps que prévenir par la force des armes les agressions de l'ennemi extérieur. Comme ils disposaient de la majorité à la Chambre des représentants, ils firent passer deux lois anti-libérales, une contre les étrangers (voyageurs, publicistes, émissaires français et anglais, exilés politiques, éditeurs de journaux); c'est l'Alien Law, l'autre contre les écrits et les actes séditieux, la Sedition Law. Ces lois portaient atteinte aux garanties de liberté individuelle introduites, par voie d'amendements (1791), dans la constitution. Le parti républicain ameuta contre elles l'opinion publique, les dénonçant comme une tentative d'insupportable tyrannie et de destruction du pacte fondamental. Il fit plus encore; par l'organe de Jefferson et de Madison, promoteurs des Résolutions du Kentucky et de la Virginie, il exposa publiquement la théorie du droit de tout État, membre de l'Union, de considérer comme nulle une loi votée par la législature nationale lorsqu'il la juge lui-même inconstitutionnelle, contraire à l'esprit comme à la lettre du pacte fédéral. 

Cette théorie, qui devait être reprise plus tard et développée par Calhoun, puis invoquée par les sécessionnistes de 1861, a donc son origine dans le double manifeste du parti républicain contre les lois votées par un Congrès infatué de fédéralisme. Les Résolutions ne conduisirent à aucun acte positif; mais elles précipitèrent le mouvement d'opinion qui peu de mois après rejeta du pouvoir l'état-major affaibli et divisé du parti fédéraliste, pour y installer triomphalement le héros de la démocratie nouvelle, Thomas Jefferson. Adams était accusé de trahison par ses propres troupes; en arrêtant la guerre avec la France, il avait rendu impossible tout retour immédiat de fortune; il croyait sans doute faire son devoir, et il est probable de plus qu'il en était venu à détester beaucoup plus ses prétendus amis que ses adversaires politiques. Les masses se désintéressaient peu à peu des ambitions particulières, des intrigues personnelles, des intérêts de caste de ceux qui naguère les avaient menés à la victoire constitutionnelle; les chefs avaient perdu beaucoup de terrain dans le Sud et même à Philadelphie. Le parti républicain faisait au contraire de grands progrès; il dénonçait chez ses adversaires tout ce que la foule ne pouvait souffrir, la tendance à la centralisation, l'amoindrissement des droits des Etats, la propension à la guerre, aux emprunts, aux dépenses exagérées, au fonctionnarisme bien rétribué, les sympathies pour les institutions, peutêtre même pour la monarchie anglaise, l'intention de créer une forte armée permanente et, pour l'entretenir, d'établir de nouveaux et lourds impôts. D'autre part, d'adversaires de la constitution qu'ils étaient autrefois, les républicains démocrates se disaient maintenant ses plus fervents adorateurs; ils voulaient la paix avec la France, un gouvernement économe, une autorité centrale réduite à ses plus simples attributs et respectueuse des libertés et des droits de tous les membres de l'Union. Ils passaient ainsi peu à peu, Jefferson ayant dirigé toute l'évolution, de la négation vague à la politique positive; ils se sentaient assurés des sympathies de la grande majorité da peuple. Aux élections de 1800, Thomas Jefferson et Aaron Burr furent élus président et vice-président par 73 voix du collège électoral, contre 65 données à John Adams et 64 à Pinckney. Quatre années auparavant les fédéralistes avaient remporté avec Adams une victoire à la Pyrrhus. Cette fois ils l'entraînaient avec eux dans la déroute complète de leur système politique.
 

La démocratie Jeffersonnienne

Les guerres qui ensanglantaient l'Europe avaient déterminé depuis 1789 un courant continu d'émigration vers l'Amérique. L'établissement d'un gouvernement régulier et toutes les marques d'une prospérité croissante que rien plus ne menaçait, semblaient assurer aux hôtes de ce pays une sécurité qui faisait de plus en plus défaut dans l'ancien monde. Le premier recensement officiel, opéré en 1790, donna 3 929 000 habitants, celui de 1800 en accusait 5 308 000. L'accroissement pour dix années avait été de 33%. La population était encore concentrée entre les Alleghanies et la mer. Cependant, la prise de possession et la mise en valeur du domaine entre les Alleghanies et le Mississippi était commencée. Il y avait déjà plus de 300 000 habitants dans le Kentucky et le Tennessee, mais 50 000 seulement dans le pays si fertile limité par l'Ohio et les grands lacs. La partie orientale de cette région fut érigée en État (le dix-septième) en 1802, la partie occidentale restant organisée en Territoire sous le nom d'Indiana. La région limitrophe des Florides, au Sud du Tennessee, formait le Territoire du Mississippi. La présidence de Jefferson fut inaugurée non plus à New York ou à Philadelphie (où le Congrès s'était transporté dès la fin de 1790), mais à Washington, la nouvelle capitale fédérale, construite sur un plan grandiose, au centre du district fédéral de Columbia (enclave du Maryland), sur la rive gauche du Potomac. Sur les 5 300 000 habitants du recensement de 1890, il y avait un million de Noirs, dont 890 000 en esclavage, presque tous habitant dans les États situés au Sud de la Pennsylvanie. La nouvelle capitale de l'Union était donc en plein foyer d'esclavage, et le Congrès eut la faiblesse de mettre en vigueur par une loi fédérale, dans le district de Columbia, l'ancien code noir des colonies du Sud aux temps coloniaux. A mesure que les préoccupations extérieures allaient céder le pas aux questions d'ordre intérieur dans la marche évolutionniste des partis, l'esclavage devait peu à peu se placer au premier rang de ces questions. Déjà une pétition de la société anti-esclavagiste de Philadelphie avait soulevé une tempête dans la Chambre des représentants, bien qu'elle se contentât de demander que le Congrès épuisât, pour contenir les progrès de l'esclavage, tous les droits qu'il tenait de la constitution. Les représentants du Sud déclarèrent, à cette occasion, que le Sud avait plus d'intérêt à l'esclavage qu'à l'union (semblable déclaration avait déjà été faite dans les débats de la Convention de Philadelphie), et cette déclaration resta toujours un principe de conduite pour le parti extrême esclavagiste. Le Nord, indifférent, concéda au Sud ce qu'il voulut et vota une loi fédérale pour l'application des devoirs imposés par la constitution aux États, concernant la reddition des esclaves fugitifs. Les esclavagistes s'habituèrent ainsi à parler des devoirs du Nord dans la question de l'esclavage, tout en oubliant ses droits. Ils s'emparèrent, après 1800, de la formule permanente que les Résolutions de la Virginie et du Kentucky venaient de donner à la doctrine de la souveraineté des États, bien que Jefferson et Madison n'eussent pas inventé cette formule en vue d'une extension de l'esclavage. Désormais, toutes les fois que l'intérêt esclavagiste redoutera quelque atteinte du pouvoir fédéral, il lui opposera le dogme de la souveraineté des États et le caractère municipal de la question de l'esclavage que chaque État peut régler comme il l'entend, sans contrôle extérieur. Mais lorsqu'il aura besoin de recourir aux services des autorités fédérales, il se prévaudra des trois clauses contenues dans la constitution touchant l'esclavage, pour se poser en intérêt national, et revendiquer le même traitement et les mêmes respects que le Congrès devait à tout autre intérêt national.

Jefferson et ses deux successeurs immédiats, Madison et Monroe, étaient des Virginiens, comme Washington. La Virginie restait encore le premier des États pour le chiffre de la population, et le New York ne devait lui enlever cette prééminence (avec plus de 1 300 000 habitants) qu'au recensement de 1820. Avec une dynastie de présidents nés en Virginie, maîtres d'esclaves, et la capitale fédérale établie en pays noir, les propriétaires de Noirs des cinq provinces du Sud se sentaient rassurés sur l'avenir; aussi l'esclavage, ou plutôt l'extension de l'intérêt esclavagiste hors de son domaine primitif, ne devait-il devenir la question la plus importante de l'Union que vers 1820, après la conclusion des longs démêlés avec la France et avec l'Angleterre qui allaient absorber l'attention des gouvernants des États-Unis pendant tout ce commencement du XIXe siècle.

Jefferson personnifiait un programme de gouvernement opposé aux visées ambitieuses et aux tendances aristocratiques, antipopulaires, de la politique hamiltonienne. Modestie dans les allures extérieures du pouvoir exécutif, économie rigide, dépenses fédérales réduites au minimum, l'application de la constitution ramenée au sens le plus étroit de ses stipulations, tels en étaient les principaux traits. Cependant, le premier terme de la présidence de Jefferson fut marqué par une transaction d'une importance considérable, et qui eut les résultats les plus heureux pour l'avenir des États-Unis, mais qu'il jugeait lui-même inconstitutionnelle, l'acquisition (1803) pour une somme de 16 millions de dollars, de la Louisiane, que l'Espagne venait de rendre à la France, et que celle-ci rétrocéda aux États-Unis. D'un trait de plume, la nation américaine entrait en possession de la Nouvelle-Orléans et de son territoire, des deux rives du Mississippi, de sa source à son embouchure, et de l'immense désert situé à l'Ouest du grand fleuve jusqu'aux frontières mal définies des possessions espagnoles dépendant du Mexique. Jefferson assurait ainsi à la République américaine les possibilités matérielles de son extension Jusqu'à l'océan Pacifique. Dès l'année suivante, il confiait aux capitaines Lewis et Clarke la mission d'explorer une partie du territoire acquis. Les voyageurs atteignirent, par le Missouri et les montagnes Rocheuses, le bassin du fleuve Columbia et confirmèrent le droit des États-Unis sur cette grande région mystérieuse (L'exploration de l'Amérique du Nord).

Tous ces débuts de la présidence de Thomas Jefferson furent remarquablement heureux. La situation financière de l'Union était très prospère; la dette nationale, après avoir subi une diminution de 86 à 77 millions de dollars de 1802 à 1803, ne dépassait pas 86 millions en 1804 malgré l'émission des titres représentant le prix d'acquisition de la Louisiane, et redescendit à 82 millions en 1805, à 75 en 1806, à 69 en 1807. Le parti républicain tenait ses promesses et gouvernait économiquement; la dette allait s'abaisser progressivement jusqu'à 45 millions en 1812. Le revenu fédéral s'élevait à 15 millions de dollars en 1802 (contre 4 millions et demi en 1790), et dans ce total le seul produit des douanes atteignait 12 millions. Le programme politique de Jefferson comprenait l'abolition des taxes directes qui avaient provoqué l'insurrection des hauts comtés de la Pennsylvanie (1791-94); l'engagement fut tenu; le rendement de ces taxes, qui avait été de 1 600 000 dollars en 1801, tomba, par suite des suppressions effectuées, à 825 000 dollars en 1802, à 300 000 en 1803, à moins de 30 000 en 1808. Par contre, le produit des ventes de terres publiques dans la vallée de l'Ohio s'élevait de 167 000 dollars en 1801 à 765 000 en 1806. Le commerce extérieur était très prospère; une brillante campagne contre les États barbaresques (1804) et le bombardement de Tripoli délivrèrent la marine marchande américaine du tribut qu'elle payait jusque-là dans la Méditerranée aux pirates du Nord de l'Afrique.

La récompense de quatre années d'habile et heureuse administration fut, pour Jefferson, sa réélection à la présidence (1804) avec George Clinton du New York, comme vice-président, par 162 voix sur les 176 du collège électoral. Les candidats fédéralistes, Charles C. Pinckney et Rufus King étaient réduits aux suffrages du Connecticut et du Delaware; Boston même passait au républicanisme. Les fédéralistes, avant 1800, avaient longtemps répété que si Jefferson arrivait au pouvoir, tout le système de gouvernement serait détruit ou bouleversé. Hamilton avait mieux jugé son rival en déclarant au contraire que, maître du pouvoir, ce radical étonnerait le monde par sa modération.

M. Jefferson, dit une lettre d'Hamilton à Bayard, du 16 janvier 1801, ne fera rien au nom de ses principes qui puisse porter atteinte à sa popularité ou nuire à ses intérêts [...]. Une juste appréciation de son caractère doit, à mon avis, faire attendre de lui de la temporisation bien plutôt que de la violence. 
Il arriva ainsi que les républicains, portés au pouvoir avec le prestige que leur donnait, aux yeux des populations, leur qualité de défenseurs des droits des États, devinrent, en peu de temps, une fois en possession du gouvernement, des partisans résolus du pouvoir central, tandis que les fédéralistes, dépités de leur défaite, irrités d'un confinement prolongé dans l'asile chaque jour plus réduit de la Nouvelle-Angleterre, en vinrent peu à peu à élaborer des projets de sécession pour les Etats du Nord-Est. Les rôles étaient renversés. La parti républicain profitait des résultats bienfaisants de toutes les mesures établies par les fédéralistes (système fiscal, tarif douanier, dette publique), sans participer à l'impopularité qu'elles avaient value à leurs promoteurs. Cette modération intelligente de Jefferson, qui lui fit conserver toutes les créations de ses prédécesseurs, contribua à hâter la décadence du parti fédéraliste. Hamilton, qui était, dans toute l'acception du terme, un homme d'État, n'avait pu, dans l'affaire de la Louisiane, qu'approuver Jefferson. Mais les jeunes du parti fédéraliste se séparèrent de leur chef en cette circonstance et s'engagèrent dans de ténébreuses intrigues où l'élection de Burr, politicien taré, comme gouverneur de l'État de New York, se rattachait à un projet de démembrement de l'Union.

Hamilton réussit à empêcher l'élection de Burr et paya de sa vie ce dernier service rendu à son pays; Burr le tua en duel le 11 juillet 1804. Hamilton avait quarante-sept ans; sa fin prématurée acheva de désorganiser le parti fédéraliste qui disparut comme grand parti de gouvernement, pour tomber au rang d'une faction irréconciliable, quelquefois séditieuse. De lourdes fautes des républicains devaient seules rendre de temps à autre au fédéralisme un semblant de vie, une force éphémère. Aaron Burr, voyant sa situation politique compromise dans l'État de New York, discrédité au Sénat fédéral qu'il présidait de droit comme vice-président de l'Union, se retira dans l'Ouest où il organisa secrètement une expédition militaire qui devait le rendre maître de la Louisiane et des États du Mississippi. Il fut arrêté, mis en jugement et acquitté faute de preuves suffisantes (1806-1807).

La seconde présidence de Jefferson fut loin d'être aussi heureuse que la première. Des difficultés extérieures la remplirent. Les tendances divergentes de l'opinion furent de nouveau stimulées par l'acharnement que prenait en Europe la lutte entre la France impériale et l'Angleterre, et par le contre-coup qu'en éprouvaient les intérêts commerciaux des États-Unis. Le traité Jay, qui avait valu à Washington un si vif débordement d'invectives de la presse républicaine, expirait en 1804. Jefferson, dont la politique extérieure tendait à laisser tomber les engagements sans les renouveler, et à réduire la représentation diplomatique en Europe à un établissement consulaire, ne chercha pas à nouer des négociations avec le cabinet de Londres. Les vexations maritimes recommencèrent aussitôt. La France, d'autre part, fut amenée à son tour à exiger des États-Unis beaucoup plus que ceux-ci n'étaient disposés à donner. Les malheurs de l'ancien monde avaient fait des marins américains les courtiers des mers, et cette situation leur avait assuré d'énormes bénéfices. Ce développement du commerce maritime neutre créait, il est vrai, avec la richesse, des devoirs et des risques. A mesure que s'exaspéra la lutte entre Napoléon et le cabinet britannique, le gouvernement américain fut pressé plus vivement de prendre parti pour l'un ou pour l'autre, et comme il ne manifestait aucune disposition à défendre son commerce par la force, on chercha, des deux côtés, plus à l'intimider qu'à le séduire. Une série d'ordres du conseil anglais et de décrets impériaux français (Milan, Berlin, blocus du continent, blocus de l'Angleterre), rendirent de plus en plus difficile aux Américains le maintien de leur situation de neutres. 

Jefferson ne voulait pas se laisser entraîner à la guerre; il philosophait sur le rôle des États-Unis entre l'Angleterre de Pitt et la France de Napoléon, et se contentait de demander au Congrès le vote de quelques fonds pour la construction de canonnières qui défendraient les embouchures des fleuves. L'Angleterre devenant de plus en plus arrogante, exerçant le droit de visite sans ménagement, enlevant sur les navires américains (droit de presse) les matelots anglais qu'elle croyait y trouver, la situation devint bientôt intenable. Les fédéralistes voulaient que, par une attitude énergique contre la France, on amena l'Angleterre à plus d'égards pour les États-Unis. Les républicains prétendaient ne se brouiller ni avec la France ni avec l'Angleterre. En attendant, les navires américains étaient partout saisis dans les mers d'Europe, que le fût par les Anglais ou par les Français. Dès 1806, le Congrès avait voté une loi interdisant l'importation de certaines marchandises anglaises, souvenir des temps et des procédés de la révolution américaine. En juin 1807, une frégate anglaise, à l'entrée de la baie de Chesapeake, ouvrit le feu contre une frégate américaine qui n'obéissait pas assez vite à ses ordres. Thomas Jefferson, pour représailles, proposa et fit adopter par le Congrès (décembre 1807) une proposition d'embargo. Il espérait qu'en refusant aux deux États les services de la marine marchande des États-Unis et les profits de leurs transactions avec l'Amérique, il les forcerait à plus de respect. Il n'obtint rien, et les fédéralistes de la Nouvelle-Angleterre eurent beau jeu à dénoncer la politique néfaste qui tuait le commerce pour le mieux défendre. Les républicains s'obstinèrent quelque temps, puis se décidèrent à abandonner l'embargo le 4 mars 1809. Jefferson quitta le pouvoir ce même jour, découragé, forcé de reconnaître que sa politique de paix à outrance et de philosophie internationale avait échoué et que son pays marchait fatalement à une guerre, qu'il n'avait su lui-même ni conjurer ni préparer, contre l'Angleterre.

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