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Histoire de l'Europe > L'Espagne
L'histoire de l'Espagne
L'Espagne au XVIIIe siècle
II - Le règne de Charles III
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Le XVIIIe siècle Les premiers Bourbons Le règne de Charles III La montée des périls

Aperçu
A la nouvelle de la mort de Ferdinand VI, Charles III quitta Naples, où il régnait depuis douze ans déjà, laissa cette couronne à son second fils Ferdinand, et partit avec son fils aîné pour prendre possession du trône d'Espagne. L'ambitieuse Élisabeth (Isabelle) Farnèse put avant de mourir voir l'élévation inespérée de ses enfants. Charles III était déjà d'âge mûr, rompu aux affaires, et, en Toscane comme à Naples, il avait montré un esprit modéré et sagement réformateur. Il se rapprocha de la cour de France, signa en 1761 le Pacte de famille, et prit ainsi part à la fin de la guerre de Sept ans, ce qui valut à l'Espagne de sérieux échecs sur mer. 

Sous son règne l'Espagne intervint également dans la guerre de l'Indépendance des États-Unis d'Amérique (1779-1783), espérant reprendre aux Anglais Gibraltar. Quelques expéditions contre le Maroc (1774) et Alger (1775 et 1785) ne furent pas plus heureuses. Charles III s'occupa avec plus de succès de réformer l'administration aidé par des ministres tels que Ricardo Wall, le marquis d'Esquilache, Grimaldi, Campomanès, le comte d'Aranda, Florida Blanca, il ramena un peu d'ordre dans les finances et créa d'utiles institutions. Quand il mourut en 1788, il laissait à son fils, le futur Charles IV, un État qui commençait, semblait-il, à sortir d'une longue décadence et à se relever.

Comme roi, Charles III se sera ainsi fait remarquer, sinon par des qualités éminentes, du moins par du bon sens, de l'application, un certain sens de l'équité et du bien public, et une certaine force de volonté. Une fois qu'il avait pris un parti, il ne s'en détachait pas facilement; de là une certaine suite dans la politique intérieure de l'Espagne pendant son règne; au dedans cette façon d'agir aboutissait peut-être à un certain despotisme des ministres longtemps maintenus au pouvoir, mais il y avait par contre ce bénéfice qu'ils pouvaient poursuivre l'exécution des réformes entreprises et les faire aboutir. Tout compte fait, Charles III fut le plus remarquable et le meilleur souverain qu'avait eu jusque là l'Espagne moderne. 

Dates clés :
1759 - début du règne de Charles III.

1762 - Guerre de Sept ans (contre l'Angleterre).

1763 - Perte de la Floride par le traité de Paris.

1765 - Aranda aux affaires.

1767 Expulsion des jésuites.

1788 - Mort de Charles III; début du règne de Charles IV.


Jalons
Charles III (D. Carlos de Bourbon), roi d'Espagne, né le 20 janvier 1716, mort à Saint-Ildefonse le 14 décembre 1788. Cinquième fils de Philippe V, il était l'aîné des enfants issus de son second mariage avec Isabelle Farnèse. Celle-ci, avec Alberoni et Riperda, remua l'Europe pour procurer une couronne à son fils. Au traité de La Haye (17 février 1720), les ambassadeurs espagnols firent reconnaître les droits de Carlos à hériter des duchés du Parme, Plaisance et Toscane, à la mort de son oncle Francisco Farnèse et du grand-duc Jean Gaston, avec la clause que ces duchés seraient alors indépendants de l'Empire. L'empereur cependant mit des entraves à ce projet et chercha à marier Jean Gaston pour éloigner Carlos de la succession. Au traité de Cambrai, les négociations sur cette affaire furent très longues et n'aboutirent pas (avril 1724). Isabelle Farnèse entra alors en relations directes avec l'empereur par l'intermédiaire de Riperda; en même temps, elle intéressa la France et l'Angleterre à la réussite de ses plans (traité de Séville 1729), et quand Antoine Farnèse, frère de Francisco, mourut en 1731, l'empereur fit prendre possession du duché par ses troupes au nom de Don Carlos et signa le traité de Vienne (16 mars 1731) qui reconnaissait les droits de celui-ci; en même temps lui était promis le grand-duché de Toscane, pour après la mort de Jean-Gaston. Au mois d'octobre de cette année, 6000 soldats espagnols débarquèrent à Livourne et allèrent faire proclamer le jeune prince duc de Parme et héritier présomptif de la Toscane et de Plaisance. D. Carlos partit peu après pour en prendre possession; malgré les protestations du pape et celles de l'empereur mécontent qu'il ne lui eut pas demandé l'investiture des duchés, il s'y établit.

Déboires extérieurs

L'Europe était troublée en ce moment par l'affaire de la succession de Pologne et il paraît bien qu'Isabelle songea un instant à ce trône pour son fils Carlos, mais qu'elle abandonna ce projet pour un autre plus avantageux. L'Espagne rêvait toujours de reprendre Naples et la Sicile; ayant fait alliance avec la France, elle trouva l'occasion propice, et une armée commandée par Mortemar alla à Sienne dans le duché de Toscane. D. Carlos, qui n'avait que dix-huit ans, en fut nommé généralissime (décembre 1734), marcha sur le royaume de Naples, en traversant les États du pape avec lequel il s'était réconcilié, et en fit facilement la conquête. Il entra dans Naples (le 10 mai 1734) avec le titre de vice-roi, qu'il changea peu de jours après en celui de roi, par suite de la cession que lui fit de ses droits son père Philippe V. Un mois après, il alla enlever Gaëte, dernier refuge des troupes impériales, et envoya Mortemar faire la conquête de la Sicile, qui fut aussi opérée très rapidement. Le traité de Vienne reconnut (3 octobre 1735) D. Carlos comme roi de Naples et de Sicile; il abandonnait la Toscane, qui devait être donnée au duc de Lorraine, et Parme et Plaisance qui faisaient retour à l'Empire; le jeune roi ne voulut jamais admettre cette dernière partie du traité et revendiqua toujours ses droits sur les duchés. 

Sa mère espérait bien aussi, malgré les traités, en faire une couronne pour son second fils Philippe. D. Carlos, réconcilié avec le pape, prit le nom de Charles VII (12 mars 1738) et épousa Marie-Amélie de Saxe. La guerre de la succession d'Autriche vint permettre à Isabelle Farnèse de reprendre ses projets pour donner une couronne dans le nord de l'Italie au second de ses fils, Philippe. D. Carlos se proposait dans ce but d'envoyer une armée napolitaine; sur la menace d'un amiral anglais de bombarder sa capitale, il dut d'abord observer la neutralité (août 1742) ; mais l'année suivante, sur l'avis d'un conseil qu'il avait réuni à ce sujet, il se résolut à agir d'accord avec les Bourbons de France et d'Espagne contre l'Autriche et l'Angleterre ; après avoir fait une noble proclamation à son peuple et institué une régence, il partit le 25 mars 1744, marcha contre les Impériaux et faillit être surpris à Velletri et fait prisonnier (11 août). La campagne fut d'ailleurs sans grand résultat, et le roi de Naples rentra dans sa capitale en décembre ; il ne prit plus qu'une part peu importante à cette lutte à la fin de laquelle son frère Philippe obtint les duchés de Parme et Plaisance (paix d'Aix-la-Chapelle, 1748). 

Aucun événement remarquable ne signala au dehors le règne de Charles VII à Naples, qui dura seize années. Il donna tous ses soins à la bonne administration de ses États, fit construire de nombreux monuments, répara bien des infortunes, et avec l'aide d'un ministre qu'il avait amené de Toscane, Bernardo Tanucci, donna à ce pays une prospérité qu'il n'avait pas connue depuis longtemps. Il était extrêmement populaire et ce fut un deuil dans tout le royaume quand il le quitta pour venir prendre possession du trône d'Espagne, vacant par la mort de son frère, Ferdinand VI (10 août 1759). Avant de partir il eut à régler l'ordre de sa succession à Naples; aux termes du traité d'Aix-la-Chapelle, il devait, en devenant roi d'Espagne, laisser le royaume de Naples à son frère Philippe, qui à son tour abandonnait Parme et Plaisance à l'empereur, Guastalla au roi de Sardaigne. 

Charles ne tint pas compte de cette clause, et comme on était au fort de la guerre de Sept Ans, ceux qui auraient pu réclamer n'avaient pas les forces disponibles nécessaires pour faire valoir leurs droits. Il n'y eut pas de résistance. Charles, après avoir fait déclarer son second fils Carlos prince des Asturies (l'aîné, Philippe, était fou, et le troisième, Ferdinand, roi de Naples), prit le titre de Charles III, débarqua à Barcelone le 17 octobre 1759, et fut reçu par les acclamations enthousiastes des Espagnols. A Madrid, il revit sa mère qui avait tant travaillé à sa fortune et qui n'avait certes jamais pu espérer de le voir roi d'Espagne. De sages mesures montrèrent, dès le début, le sens et l'honnêteté du nouveau roi; il rappela de l'exil Ensenada, honora les savants Macanaz et Feyjoo, fit des remises d'impôts et des réformes financières ayant pour but de paver les dettes antérieures, et apporta peu de modifications dans le personnel administratif; il conserva les ministres de Ferdinand VI, Wall, marquis del Campe et Julian de Arraiga; il ne changea que celui des finances, comte de Valparaiso; il le remplaça par un Sicilien, le marquis d'Esquilache, qu'il avait amené avec lui et dont il connaissait l'intégrité et les talents.

Efforts intérieurs

Des mesures utiles de police, défense de porter des armes dans les villes, éclairage des rues et empierrement, instructions sur les constructions urbaines et l'aménagement des eaux, témoignent de sa sollicitude pour ses administrés. Au dehors, l'action de Charles III fut moins heureuse pour l'Espagne; tous les historiens de ce pays regrettent que ce monarque, par rancune contre l'Angleterre et par affection pour sa famille, ait signé le Pacte de famille (Versailles, 25 août 1761) avec la France. Il s'ensuivit une guerre contre l'Angleterre et le Portugal, dans laquelle les Espagnols conquirent quelques petites places dans cette dernière contrée, mais où ils perdirent des villes importantes comme la Havane et Manille qui leur furent enlevées par les Anglais (13 août 1762 et octobre 1762). Un grand nombre de leurs vaisseaux furent aussi capturés. Le traité de Paris (10 février 1763) rendit à l'Espagne la Havane et Manille, mais elle dut céder la Floride (en compensation la France lui donna la Louisiane), les territoires à l'Est et au Sud-Est du Mississippi, et le droit pour les Anglais de couper du bois de campêche dans le Honduras; elle dut renoncer aussi au droit de pêche à Terre Neuve. L'exécution de ces diverses conditions de la paix ne se fit pas sans difficulté. 

A l'intérieur, le ministère était un peu modifié; l'habile Ricardo Wall se retira malgré les instances du roi et fut remplacé comme secrétaire d'État par Grimaldi, l'ambassadeur d'Espagne à Paris qui avait négocié le Pacte de famille. Il eut entre autres mérites celui de s'occuper beaucoup des colonies d'Amérique, sur l'importance desquelles on avait été renseigné par les récents événements. Il fit fortifier bon nombre de places, établit un service des postes, modifia le système des impôts, fit disparaître quelques-uns des abus les plus graves et nomma un visiteur général, José Galvez, qui eut mission de renseigner le gouvernement sur les réformes désirables. Le ministre des finances, Esquilache, pendant le même temps, accomplissait diverses modifications heureuses en ce qui concernait son service; mais l'abolition de la taxe des grains, l'importation des blés étrangers donnèrent prétexte à la fureur populaire de se déchaîner contre cet étranger, qu'on accusait aussi d'avarice. Une émeute éclata contre lui à Madrid le 23 mars 1766; sa maison fut saccagée ainsi que celle de Grimaldi.

Le roi dut paraître à un balcon pour calmer la foule et lui accorder tout ce qu'elle demandait, notamment le renvoi d'Esquilache et de sa famille hors d'Espagne, la promesse de ne plus employer de ministres étrangers et le rétablissement de la taxe. Le roi, mal conseillé, s'enfuit le lendemain à Aranjuez et l'émeute recommença. Elle fut apaisée par les promesses du roi; d'Aranda devint président du conseil de Castille en remplacement de l'évêque de Carthagène, et Muzquiz, ministre des finances en place de Esquilache

La tranquillité ne fut pas de suite rétablie en Espagne; le mouvement avait gagné les provinces et il fallut réprimer des émeutes à Saragosse, Cuenca, Palencia, Barcelone, en Andalousie, Guipuzcoa etc. Heureusement d'Aranda était très populaire; il ramena le calme dans Madrid, modifia l'administration des provinces et arrangea tout avec tant d'habileté que Charles III, qui avait dû vivre retiré à Aranjuez, put revenir à Madrid en décembre 1766 et y fut reçu par des acclamations unanimes. L'année suivante fut marquée par l'expulsion des jésuites, qui occupa beaucoup et le ministre et le roi; ils y attachaient une grande importance; aussi Charles III les fit-il poursuivre à Naples, à Parme et négocia même avec le Portugal, de qui il obtint également l'expulsion de l'ordre; il fut ensuite un de leurs plus ardents accusateurs auprès du pape Clément XIV; son ambassadeur, Moniño, contribua beaucoup à décider celui-ci à abolir les jésuites. Les années de 1774 à 1777 furent marquées par une sorte de réveil de la marine espagnole; une contestation avec les Anglais à propos des Malouines, une courte guerre avec le Maroc qui fut obligé de demander la paix, une expédition désastreuse d'O'Reilly contre Alger occupèrent et Aranda, président du conseil, et Grimaldi, secrétaire d'État; celui-ci était extrêmement impopulaire et l'échec de l'expédition contre Alger renouvela les fureurs contre lui; le roi le soutenait malgré tout; mais le ministre lui-même reconnut qu'il était devenu impossible et se retira (1776); il fut remplacé par Florida Blanca, sous lequel eut lieu une guerre très courte et peu importante avec le Portugal, à propos des colonies d'Amérique

Dans cette même période de 1766 à 1776, d'importantes réformes administratives avaient été accomplies; l'agriculture, l'industrie, le commerce avaient été encouragés; une assemblée de commerce et de monnaie avait été réunie; on avait créé de nombreuses routes; des lois de police (création des alcaldes de corte et de barrio, etc.) avaient rétabli la sécurité dans les villes et les villages; on avait fondé de nombreuses écoles primaires, des collèges, des écoles de cadets, des séminaires, réformé les universités, encouragé la création de sociétés d'études économiques et d'académies; on avait même peuplé une partie déserte de la Sierra Morena par la fondation de colonies d'Allemands. Le mérite de toutes ces mesures appartient sans doute à des ministres tels que d'Aranda et Florida Blanca, mais le monarque avait au moins le mérite de leur permettre l'action et de les soutenir.

La guerre encore...

De 1776 à 1781, l'opinion publique fut surtout occupée de la lutte de l'Angleterre contre ses colonies d'Amérique (La Révolution américaine), où l'Espagne et la France soutinrent les rebelles qui formèrent la république des États-Unis. D'Aranda, alors ambassadeur à Paris, avait soutenu contre Florida Blanca que l'Espagne avait intérêt à prendre ce parti. Le roi avait longtemps hésité; il n'aimait pas soutenir des sujets rebelles, il craignait pour ses propres colonies la contagion de l'exemple; il se porta d'abord comme médiateur, mais enfin la haine qu'il gardait toujours à l'Angleterre, les exhortations de d'Aranda le décidèrent. Il espérait d'ailleurs profiter de la guerre pour recouvrer Gibraltar. Après trois années de luttes maritimes sans grande importance et de négociations très compliquées, la guerre reprit en 1781, les escadres française et espagnole enlevèrent Mahon (16 février 1786) mais échouèrent complètement dans le siège de Gibraltar

La paix signée à Versailles (3 septembre 1789) fut cependant avantageuse à l'Espagne, puisqu'on lui restitua Minorque et la Floride, que les Anglais occupaient déjà depuis longtemps. L'histoire du règne de Charles III n'offre plus, à dater de cette époque jusqu a sa mort, aucun événement remarquable, si ce n'est quelques révoltes au Pérou et à la Plata, une expédition sans résultat contre Alger, et une alliance avec le Portugal. Mais à l'intérieur on voit le gouvernement entrer de plus en plus résolument dans la voie des réformes, restreindre la mendicité et le vagabondage, organiser le travail, réparer les canaux d'Aragon, de Lorca, de Tortosa, du Manzanarès, créer une école d'agriculture, prendre des mesures contre le privilège de la Mesta, contre les majorats, contre l'augmentation des biens de mainmorte, réparer les routes et en faire de nouvelles, organiser les postes et les services de voitures, réformer le système des douanes, affranchir le commerce des Indes des règlements qui l'entravaient, créer la Compagnie des Philippines, la Banque de San-Carlos, élever partout des monuments somptueux et utiles (à Madrid presque tous les grands édifices datent de Charles III). Il y a comme un réveil économique de l'Espagne dans lequel le nom du roi se trouve associé à ceux de d'Aranda, Florida Blanca, Campomanes, Jovellanos, Cabarrus, d'OIavide, etc.; en même temps, la littérature, qui était tombée très bas, se relève aussi et présente quelques noms illustres : le P. Isla, Huerta, Sedano, Sarmiento, Moratin, Cadahalso,Iriarte, Melendez Valdes, Jovellanos, etc.

L'année 1788 fut douloureuse pour Charles III; au chagrin que lui causait l'attitude de son fils, le roi de Naples, se joignit le chagrin de voir mourir coup sur coup son frère Louis, sa bru, un petit-fils, et son fils, l'infant Gabriel. On chercha en vain à le distraire par le plaisir de la chasse; il mourut, un peu avant sa soixante-treizième année. Charles III était de taille moyenne, d'une forte constitution entretenue par l'exercice régulier de la chasse; sa figure assez sympathique était remarquable par la longueur du nez; il était de moeurs sobres et chastes, il aimait peu l'étiquette. Il avait perdu en 1760 sa femme Marie-Amélie de Saxe et ne voulut pas entendre parler de se remarier. Il avait eu treize enfants dont cinq morts en bas âge. (E. Cat).

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