Jalons |
Charles
III (D. Carlos de Bourbon), roi d'Espagne, né le 20 janvier
1716,
mort à Saint-Ildefonse le 14 décembre 1788.
Cinquième fils de Philippe V,
il était l'aîné des enfants issus de son second mariage
avec Isabelle Farnèse. Celle-ci, avec Alberoni et Riperda, remua
l'Europe pour procurer une couronne à son fils. Au traité
de La Haye (17 février 1720),
les ambassadeurs espagnols firent reconnaître les droits de Carlos
à hériter des duchés du Parme, Plaisance et Toscane,
à la mort de son oncle Francisco Farnèse et du grand-duc
Jean Gaston, avec la clause que ces duchés seraient alors indépendants
de l'Empire. L'empereur cependant mit des entraves à ce projet et
chercha à marier Jean Gaston pour éloigner Carlos de la succession.
Au traité de Cambrai ,
les négociations sur cette affaire furent très longues et
n'aboutirent pas (avril 1724).
Isabelle
Farnèse entra alors en relations directes avec l'empereur par
l'intermédiaire de Riperda; en même temps, elle intéressa
la France et l'Angleterre à la réussite de ses plans (traité
de Séville 1729), et quand Antoine
Farnèse, frère de Francisco, mourut en 1731,
l'empereur fit prendre possession du duché par ses troupes au nom
de Don Carlos et signa le traité de Vienne (16 mars 1731)
qui reconnaissait les droits de celui-ci; en même temps lui était
promis le grand-duché de Toscane, pour après la mort de Jean-Gaston.
Au mois d'octobre de cette année, 6000 soldats espagnols débarquèrent
à Livourne
et allèrent faire proclamer le jeune prince duc de Parme et héritier
présomptif de la Toscane et de Plaisance. D. Carlos partit peu après
pour en prendre possession; malgré les protestations du pape et
celles de l'empereur mécontent qu'il ne lui eut pas demandé
l'investiture des duchés, il s'y établit.
Déboires
extérieurs
L'Europe était troublée en
ce moment par l'affaire de la succession de Pologne et il paraît
bien qu'Isabelle songea un instant à ce trône pour son fils
Carlos, mais qu'elle abandonna ce projet pour un autre plus avantageux.
L'Espagne rêvait toujours de reprendre Naples
et la Sicile; ayant fait alliance avec la France, elle trouva l'occasion
propice, et une armée commandée par Mortemar alla à
Sienne dans le duché de Toscane. D. Carlos, qui n'avait que dix-huit
ans, en fut nommé généralissime (décembre 1734),
marcha sur le royaume de Naples, en traversant les États du pape
avec lequel il s'était réconcilié, et en fit facilement
la conquête. Il entra dans Naples (le 10 mai 1734)
avec le titre de vice-roi, qu'il changea peu de jours après en celui
de roi, par suite de la cession que lui fit de ses droits son père
Philippe
V. Un mois après, il alla enlever Gaëte, dernier refuge
des troupes impériales, et envoya Mortemar faire la conquête
de la Sicile, qui fut aussi opérée très rapidement.
Le traité de Vienne reconnut (3 octobre 1735)
D. Carlos comme roi de Naples et de Sicile; il abandonnait la Toscane,
qui devait être donnée au duc de Lorraine, et Parme et Plaisance
qui faisaient retour à l'Empire; le jeune roi ne voulut jamais admettre
cette dernière partie du traité et revendiqua toujours ses
droits sur les duchés.
Sa mère espérait bien aussi,
malgré les traités, en faire une couronne pour son second
fils Philippe. D. Carlos, réconcilié avec le pape, prit le
nom de Charles VII (12 mars 1738) et
épousa Marie-Amélie de Saxe. La guerre de la succession d'Autriche
vint permettre à Isabelle Farnèse de reprendre ses projets
pour donner une couronne dans le nord de l'Italie au second de ses fils,
Philippe. D. Carlos se proposait dans ce but d'envoyer une armée
napolitaine; sur la menace d'un amiral anglais de bombarder sa capitale,
il dut d'abord observer la neutralité (août 1742)
; mais l'année suivante, sur l'avis d'un conseil qu'il avait réuni
à ce sujet, il se résolut à agir d'accord avec les
Bourbons de France et d'Espagne contre l'Autriche et l'Angleterre ; après
avoir fait une noble proclamation à son peuple et institué
une régence, il partit le 25 mars 1744,
marcha contre les Impériaux et faillit être surpris à
Velletri et fait prisonnier (11 août). La campagne fut d'ailleurs
sans grand résultat, et le roi de Naples rentra dans sa capitale
en décembre ; il ne prit plus qu'une part peu importante à
cette lutte à la fin de laquelle son frère Philippe obtint
les duchés de Parme et Plaisance (paix d'Aix-la-Chapelle, 1748).
Aucun événement remarquable
ne signala au dehors le règne de Charles VII à Naples, qui
dura seize années. Il donna tous ses soins à la bonne administration
de ses États, fit construire de nombreux monuments, répara
bien des infortunes, et avec l'aide d'un ministre qu'il avait amené
de Toscane, Bernardo Tanucci, donna à
ce pays une prospérité qu'il n'avait pas connue depuis longtemps.
Il était extrêmement populaire et ce fut un deuil dans tout
le royaume quand il le quitta pour venir prendre possession du trône
d'Espagne, vacant par la mort de son frère, Ferdinand VI (10 août
1759).
Avant de partir il eut à régler l'ordre de sa succession
à Naples; aux termes du traité d'Aix-la-Chapelle, il devait,
en devenant roi d'Espagne, laisser le royaume de Naples à son frère
Philippe, qui à son tour abandonnait Parme et Plaisance à
l'empereur, Guastalla au roi de Sardaigne.
Charles ne tint pas compte de cette clause,
et comme on était au fort de la guerre de Sept Ans, ceux qui auraient
pu réclamer n'avaient pas les forces disponibles nécessaires
pour faire valoir leurs droits. Il n'y eut pas de résistance. Charles,
après avoir fait déclarer son second fils Carlos prince des
Asturies
(l'aîné, Philippe, était fou, et le troisième,
Ferdinand, roi de Naples), prit le titre de Charles III, débarqua
à Barcelone
le 17 octobre 1759, et fut reçu
par les acclamations enthousiastes des Espagnols. A Madrid,
il revit sa mère qui avait tant travaillé à sa fortune
et qui n'avait certes jamais pu espérer de le voir roi d'Espagne.
De sages mesures montrèrent, dès le début, le sens
et l'honnêteté du nouveau roi; il rappela de l'exil Ensenada,
honora les savants Macanaz et Feyjoo, fit des
remises d'impôts et des réformes financières ayant
pour but de paver les dettes antérieures, et apporta peu de modifications
dans le personnel administratif; il conserva les ministres de Ferdinand
VI, Wall, marquis del Campe et Julian de Arraiga; il ne changea que celui
des finances, comte de Valparaiso; il le remplaça par un Sicilien,
le marquis d'Esquilache, qu'il avait amené
avec lui et dont il connaissait l'intégrité et les talents.
Efforts
intérieurs
Des mesures utiles de police, défense
de porter des armes dans les villes, éclairage des rues et empierrement,
instructions sur les constructions urbaines et l'aménagement des
eaux, témoignent de sa sollicitude pour ses administrés.
Au dehors, l'action de Charles III
fut moins heureuse pour l'Espagne; tous les historiens de ce pays regrettent
que ce monarque, par rancune contre l'Angleterre et par affection pour
sa famille, ait signé le Pacte de famille
(Versailles ,
25 août
1761) avec la France.
Il s'ensuivit une guerre contre l'Angleterre et le Portugal, dans laquelle
les Espagnols conquirent quelques petites places dans cette dernière
contrée, mais où ils perdirent des villes importantes comme
la Havane et Manille qui leur furent enlevées par les Anglais (13
août
1762 et octobre 1762).
Un grand nombre de leurs vaisseaux furent aussi capturés. Le traité
de Paris
(10 février 1763) rendit à
l'Espagne la Havane et Manille, mais elle dut céder la Floride (en
compensation la France lui donna la Louisiane), les territoires à
l'Est et au Sud-Est du Mississippi, et le droit pour les Anglais de couper
du bois de campêche dans le Honduras; elle dut renoncer aussi au
droit de pêche à Terre Neuve. L'exécution de ces diverses
conditions de la paix ne se fit pas sans difficulté.
A l'intérieur, le ministère
était un peu modifié; l'habile Ricardo Wall se retira malgré
les instances du roi et fut remplacé comme secrétaire d'État
par Grimaldi, l'ambassadeur d'Espagne à Paris
qui avait négocié le Pacte de famille. Il eut entre autres
mérites celui de s'occuper beaucoup des colonies d'Amérique,
sur l'importance desquelles on avait été renseigné
par les récents événements. Il fit fortifier bon nombre
de places, établit un service des postes, modifia le système
des impôts, fit disparaître quelques-uns des abus les plus
graves et nomma un visiteur général, José Galvez,
qui eut mission de renseigner le gouvernement sur les réformes désirables.
Le ministre des finances, Esquilache, pendant le même temps, accomplissait
diverses modifications heureuses en ce qui concernait son service; mais
l'abolition de la taxe des grains, l'importation des blés étrangers
donnèrent prétexte à la fureur populaire de se déchaîner
contre cet étranger, qu'on accusait aussi d'avarice. Une émeute
éclata contre lui à Madrid
le 23 mars 1766; sa maison fut saccagée
ainsi que celle de Grimaldi.
Le roi dut paraître à un balcon
pour calmer la foule et lui accorder tout ce qu'elle demandait, notamment
le renvoi d'Esquilache et de sa famille hors d'Espagne, la promesse de
ne plus employer de ministres étrangers et le rétablissement
de la taxe. Le roi, mal conseillé, s'enfuit le lendemain à
Aranjuez
et l'émeute recommença. Elle fut apaisée par les promesses
du roi; d'Aranda devint président du conseil
de Castille
en remplacement de l'évêque de Carthagène, et Muzquiz,
ministre des finances en place de Esquilache.
La tranquillité ne fut pas de suite
rétablie en Espagne; le mouvement avait gagné les provinces
et il fallut réprimer des émeutes à Saragosse ,
Cuenca ,
Palencia, Barcelone ,
en Andalousie ,
Guipuzcoa etc. Heureusement d'Aranda était très populaire;
il ramena le calme dans Madrid ,
modifia l'administration des provinces et arrangea tout avec tant d'habileté
que Charles III, qui avait dû
vivre retiré à Aranjuez ,
put revenir à Madrid en décembre
1766
et y fut reçu par des acclamations unanimes. L'année suivante
fut marquée par l'expulsion des jésuites ,
qui occupa beaucoup et le ministre et le roi; ils y attachaient une grande
importance; aussi Charles III les fit-il poursuivre à Naples, à
Parme et négocia même avec le Portugal,
de qui il obtint également l'expulsion de l'ordre; il fut ensuite
un de leurs plus ardents accusateurs auprès du pape Clément
XIV; son ambassadeur, Moniño, contribua beaucoup à décider
celui-ci à abolir les jésuites. Les années de 1774
à 1777 furent marquées
par une sorte de réveil de la marine espagnole; une contestation
avec les Anglais à propos des Malouines ,
une courte guerre avec le Maroc qui fut obligé de demander la paix,
une expédition désastreuse d'O'Reilly contre Alger
occupèrent et Aranda, président
du conseil, et Grimaldi, secrétaire d'État; celui-ci était
extrêmement impopulaire et l'échec de l'expédition
contre Alger renouvela les fureurs contre lui; le roi le soutenait malgré
tout; mais le ministre lui-même reconnut qu'il était devenu
impossible et se retira (1776); il
fut remplacé par Florida Blanca,
sous lequel eut lieu une guerre très courte et peu importante avec
le Portugal, à propos des colonies d'Amérique.
Dans cette même période de
1766
à 1776, d'importantes réformes
administratives avaient été accomplies; l'agriculture, l'industrie,
le commerce avaient été encouragés; une assemblée
de commerce et de monnaie avait été réunie; on avait
créé de nombreuses routes; des lois de police (création
des alcaldes de corte et de barrio, etc.) avaient rétabli
la sécurité dans les villes et les villages; on avait fondé
de nombreuses écoles primaires, des collèges, des écoles
de cadets, des séminaires, réformé les universités,
encouragé la création de sociétés d'études
économiques et d'académies; on avait même peuplé
une partie déserte de la Sierra Morena par la fondation de colonies
d'Allemands. Le mérite de toutes ces mesures appartient sans doute
à des ministres tels que d'Aranda et Florida
Blanca, mais le monarque avait au moins le mérite de leur permettre
l'action et de les soutenir.
La
guerre encore...
De 1776
à 1781, l'opinion publique fut
surtout occupée de la lutte de l'Angleterre contre ses colonies
d'Amérique ( La
Révolution américaine), où l'Espagne et la France
soutinrent les rebelles qui formèrent la république des États-Unis.
D'Aranda, alors ambassadeur à Paris ,
avait soutenu contre Florida Blanca que
l'Espagne avait intérêt à prendre ce parti. Le roi
avait longtemps hésité; il n'aimait pas soutenir des sujets
rebelles, il craignait pour ses propres colonies la contagion de l'exemple;
il se porta d'abord comme médiateur, mais enfin la haine qu'il gardait
toujours à l'Angleterre, les exhortations de d'Aranda le décidèrent.
Il espérait d'ailleurs profiter de la guerre pour recouvrer Gibraltar.
Après trois années de luttes maritimes sans grande importance
et de négociations très compliquées, la guerre reprit
en 1781, les escadres française
et espagnole enlevèrent Mahon (16 février 1786)
mais échouèrent complètement dans le siège
de Gibraltar .
La paix signée à Versailles
(3 septembre 1789) fut cependant avantageuse
à l'Espagne, puisqu'on lui restitua Minorque et la Floride, que
les Anglais occupaient déjà depuis longtemps. L'histoire
du règne de Charles III n'offre plus, à dater de cette époque
jusqu a sa mort, aucun événement remarquable, si ce n'est
quelques révoltes au Pérou et à la Plata, une expédition
sans résultat contre Alger ,
et une alliance avec le Portugal. Mais à l'intérieur on voit
le gouvernement entrer de plus en plus résolument dans la voie des
réformes, restreindre la mendicité et le vagabondage, organiser
le travail, réparer les canaux d'Aragon ,
de Lorca, de Tortosa, du Manzanarès, créer une école
d'agriculture, prendre des mesures contre le privilège de la Mesta,
contre les majorats, contre l'augmentation des biens de mainmorte, réparer
les routes et en faire de nouvelles, organiser les postes et les services
de voitures, réformer le système des douanes, affranchir
le commerce des Indes des règlements qui l'entravaient, créer
la Compagnie des Philippines, la Banque de San-Carlos, élever partout
des monuments somptueux et utiles (à Madrid
presque tous les grands édifices datent de Charles III). Il y a
comme un réveil économique de l'Espagne dans lequel le nom
du roi se trouve associé à ceux de d'Aranda,
Florida
Blanca, Campomanes,
Jovellanos,
Cabarrus,
d'OIavide, etc.; en même temps, la littérature,
qui était tombée très bas, se relève aussi
et présente quelques noms illustres : le P. Isla,
Huerta,
Sedano, Sarmiento, Moratin,
Cadahalso,Iriarte,
Melendez
Valdes,
Jovellanos, etc.
L'année 1788
fut douloureuse pour Charles III; au
chagrin que lui causait l'attitude de son fils, le roi de Naples, se joignit
le chagrin de voir mourir coup sur coup son frère Louis, sa bru,
un petit-fils, et son fils, l'infant Gabriel. On chercha en vain à
le distraire par le plaisir de la chasse; il mourut, un peu avant sa soixante-treizième
année. Charles III était de taille moyenne, d'une forte constitution
entretenue par l'exercice régulier de la chasse; sa figure assez
sympathique était remarquable par la longueur du nez; il était
de moeurs sobres et chastes, il aimait peu l'étiquette. Il avait
perdu en
1760 sa femme Marie-Amélie
de Saxe et ne voulut pas entendre parler de se remarier. Il avait eu treize
enfants dont cinq morts en bas âge. (E. Cat). |
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