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Le 24
juin 1203,
une armée de près de quarante mille hommes, Français,
Lombards, Vénitiens et Flamands, détournée du but
primitif de son expédition (Croisade),
parut devant Constantinople.
Elle y venait pour rétablir sur le trône impérial Isaac
II l'Ange, qu'un de ses frères, Alexis, avait dépossédé
de la couronne, jeté en prison et privé de la vue (8 avril
1195).
Le fils d'Isaac Il, Alexis, emprisonné avec lui, était parvenu
à s'évader après une captivité de six années
(juin 1201).
Il avait gagné l'Occident et imploré, contre l'usurpateur
du trône paternel, l'aide de Philippe
de Souabe ,
son beau-frère (fin juin 1201),
puis celle du pape Innocent III (juin-juillet
1202).
N'obtenant ni de l'un ni de l'autre aucun secours effectif, il s'était
adressé par voie d'ambassade aux croisés qui séjournaient
alors à Venise
(décembre 1202
- janvier 1203).
En retour de l'appui qu'il leur demandait, il leur avait promis d'entretenir
pendant un an leur flotte et leur armée, de leur payer comme frais
de guerre 200 000 marcs, de les accompagner contre les musulmans une fois
son père en possession du trône, ou, s'ils le préféraient,
de fournir dix mille hommes à leur croisade; enfin, d'entretenir,
sa vie durant, cinq cents chevaliers en Palestine et de faire cesser le
schisme, en soumettant l'église grecque à celle de Rome.
Les croisés s'étant rendus à ses sollicitations, il
était venu lui-même au milieu d'eux et avait fait sur leurs
vaisseaux le chemin de Zara à Constantinople (7 avril-24 juin 1203).
L'attaque contre
Constantinople.
La capitale de l'empire
grec, protégée de trois côtés par la mer, du
quatrième, à l'Occident, par une double enceinte de fortifications,
n'était pas d'un abord facile. La flotte des croisés, poussée
par le vent du Sud, longea les murs de la cité, pour s'en éloigner
ensuite dans la direction de Chalcédoine ,
en face duquel elle jeta l'ancre (24 juin 1203).
Trois jours après, elle remit à la voile et remonta le Bosphore
jusqu'à la hauteur de Chrysopolis
(Üsküdar), tandis que l'armée se rendait par terre aux
environs de cette place. L'usurpateur du trône de Constantinople
allait être pris au dépourvu. Prince sans courage et sans
caractère, livré à la débauche et ne possédant
aucune des qualités du souverain, il n'avait rien fait pour affermir
l'État dont il était devenu le chef. Son armée, qu'il
avait réduite pour employer à ses plaisirs l'argent qu'elle
lui coûtait, était sans discipline et sans généraux.
Sa marine n'existait plus, les ministres impériaux avant vendu les
agrès et les cordages des vaisseaux. Il tenta néanmoins d'en
imposer aux croisés et leur envoya un ambassadeur pour les inviter
à sortir de son territoire.
L'empereur,
dit en substance ce personnage, s'étonne que vous soyez venu chez
lui sans le prévenir et sans lui demander son agrément. On
lui rapporte que le principal objet de votre expédition est la délivrance
de la Terre Sainte. S'il en est ainsi, soyez certain qu'il n'épargnera
rien pour vous seconder dans l'exécution de votre entreprise. Mais
il vous demande d'évacuer son empire, et si vous ne le faites pas
de bonne volonté, il pourrait bien vous y contraindre par la force.
(3 juillet).
Les Latins répondirent
à ces menaces en se préparant à la lutte. Le 6 juillet,
ils traverseront le Bosphore
et débarquèrent dans le voisinage de Péra, malgré
la présence de l'empereur grec, accouru à la tête de
soixante-dix mille hommes. Alexis n'osa pas engager le combat. Frappé
de terreur, il se retira derrière les murs de Constantinople,
en laissant son camp à la merci des assaillants. Ceux-ci, après
s'en être emparés, passèrent la nuit dans le quartier
de Stanor, habité par les Juifs .
Le lendemain 7 juillet, ils s'emparèrent de la tour de Galata, tandis
qu'un gros vaisseau vénitien coupait, avec d'énormes ciseaux
attachés à sa proue, la chaîne tendue à travers
la Corne d'Or. Maîtres du port et des faubourgs de Galata et de Péra,
les croisés résolurent d'entreprendre immédiatement
le siège de la ville.
Le doge de Venise,
Enrico
Dandolo, conseillait de réunir toutes les forces pour une attaque
du côté de la mer. Mais les chevaliers français, flamands
et lombards voulurent absolument combattre sur la terre ferme. Il fut alors
décidé que ces derniers chercheraient à pénétrer
dans la place par la double enceinte occidentale, tandis que la flotte
vénitienne battrait les murailles faisant face à la Corne
d'Or. Ce fut entre la porte des Blaquernes et le monastère
des Saints-Cômes-et-Damien que se, produisit l'effort des troupes
de terre. Elles étaient divisées en six batailles, commandées
par les principaux barons. Baudouin IX, comte
de Flandre, Henri, son frère, Hugues de Saint-Pol, Louis, comte
de Blois,
Mathieu de Montmorency et Boniface, marquis de Montferrat. Dix jours se
passèrent en combats continuels, sans que les assiégeants
fissent presque aucun progrès. Enfin, le 17 juillet, un assaut général
fut décidé. Les bandes de Baudouin de Flandre, de Louis de
Blois et de Hugues de Saint-Pol s'avancèrent contre les murailles,
tandis que les trois autres restaient à la garde du camp. Elles
furent repoussées. Pendant ce temps, la flotte vénitienne
attaquait de son côté. Elle s'approcha du rivage sur une double
Ligne ; la première était formée des galères
et portait Dandolo avec des troupes de débarquement; la seconde
se composait des gros vaisseaux, sur lesquels on avait construit de hautes
tours. Après que du haut de ces tours on eut criblé les murailles
de projectiles afin d'en éloigner les défenseurs, ceux qui
montaient les galères, Dandolo en tête; s'élancèrent
à terre. Au même moment les gros vaisseaux venant se placer
entre les galères abaissèrent centre les remparts les ponts-levis
de leurs tours. Les Grecs opposèrent une vigoureuse résistance.
Ils tentèrent d'incendier les navires avec le feu grégeois,
firent pleuvoir sur les assaillants d'énormes quartiers de pierre
et combattirent au haut des murs avec la lance et l'épée.
Mais bientôt ils durent céder et laisser les Vénitiens
pénétrer dans la ville.
L'empereur Alexis,
qui jusqu'alors était resté immobile dans son palais, se
résolut enfin à agir. Il envoya quelques troupes contre les
Vénitiens et se porta lui-même avec trente mille hommes contre
les croisés retranchés près de la porte de Blaquernes.
A son approche, ceux-ci, quoique très inférieurs en nombre,
se rangèrent en bataille. Dandolo, averti
du danger qu'ils couraient, n'hésita pas à ramener ses troupes
pour se porter à leur aide. Alexis, pour la seconde fois, n'osa
pas engager le combat. Après être resté une heure en
face des assiégeants, il battit en retraite, et rentra dans la ville,
d'où, la nuit venue, il s'enfuit avec ses trésors, ses courtisans
et sa fille Irène, jusque chez le roi de Valachie .
Le lendemain, 18 juillet, les Grecs allèrent chercher Isaac II dans
sa prison, le conduisirent au palais des Blaquernes et lui firent ceindre
la couronne impériale. Ensuite un grand nombre d'entre eux se rendirent
au camp des croisés. Ils leur apprirent la fuite de l'usurpateur
et demandèrent au jeune Alexis de venir partager avec Isaac le pouvoir
impérial. Mais les croisés déclarèrent qu'ils
retiendraient le prince comme otage jusqu'à ce que le nouvel empereur
eût ratifié le traité passé avec son fils. Ils
envoyèrent à Constantinople
quatre ambassadeurs, parmi lesquels était Villehardouin, pour demander
la ratification. Quand lsaac connut les conditions stipulées par
Alexis, il ne put s'empêcher d'exprimer sa surprise, mais il jugea
prudent de ne point refuser d'y souscrire, et il remit immédiatement
aux ambassadeurs des lettres munies de son sceau, confirmant les promesses
faites en son nom. Alexis fut alors introduit en triomphe dans la ville,
et, le 1er août 1203,
il fut couronné avec son père dans l'église de Sainte-Sophie.
Quelques jours auparavant
(19 juillet), sur la demande d'Isaac qui craignait de voir éclater
des querelles entre les Grecs et les Latins, ces derniers allèrent
s'établir de l'autre côté de la Corne d'Or, dans le
faubourg de Galata. Alexis les ayant priés de ne point s'éloigner
de Constantinople,
afin de pouvoir le protéger contre l'inconstance de son peuple,
ils s'engagèrent. à rester jusqu'à la Pâque 1204.
Il est à croire qu'eux-mêmes ne tenaient pas à s'en
aller avant d'avoir été intégralement payés.
L'union ne dura pas longtemps entre les nouveaux souverains et leurs sujets.
Le peuple de Constantinople ne vit pas sans une profonde amertume ses prêtres
obligés de se soumettre à l'Église de Rome. Il dut
payer de lourds impôts et laisser réduire en monnaie les images
des saints et les vases sacrés, pour fournir aux croisés
les sommes stipulées. Bientôt des murmures s'élevèrent
soit contre les deux princes qui avaient consenti le traité, soit
contre les auxiliaires qui le leur avaient imposé. Un jour, la multitude
se précipita vers le palais des empereurs pour exiger d'eux qu'ils
rétractassent leurs engagements et délivrassent l'empire
de la présence de l'étranger. Parmi ceux qui l'excitaient
se faisait remarquer un jeune prince de la maison impériale, Alexis
Ducas, surnommé Murzufle, parce qu'il avait les sourcils joints
l'un à l'autre. Sa popularité grandissant de jour en jour,
il résolut de se saisir de la couronne impériale. Vers la
fin de janvier, il s'introduisit nuitamment dans les appartements d'Alexis,
le fit charger de chaînes et l'enferma dans un cachot. Le lendemain
le peuple de Constantinople le proclama lui-même empereur. Aussitôt
Murzufle se rend dans la prison d'Alexis, lui fait prendre un breuvage
empoisonné, puis, la mort ne venant point, il l'étrangle
de ses propres mains (1er février
1204).
Le vieil Isaac, en apprenant le meurtre de son fils, tomba malade et mourut
au bout de quelques jours.
L'empire de Romanie.
Le nouvel usurpateur
n'avait aucune chance de se maintenir sur le trône, s'il ne donnait
satisfaction aux volontés populaires. Il essaya cependant de traiter
avec les Latins, et, dans une conférence avec Dandolo,
il promit de leur payer sur-le-champ 5000 livres pesant d'or. Mais il refusa
catégoriquement de soumettre l'Église grecque à l'Église
romaine. Les pourparlers furent rompus, et des deux côtés
on se prépara à la guerre. Six semaines plus tard (9 avril)
les Croisés livraient assaut à
Constantinople
du côté du port et y pénétraient après
trois jours d'une héroïque résistance (12 avril). Le
lendemain Murzufle s'enfuit par la porte Dorée avec sa femme Eudocie,
fille d'Alexis III, et une partie des habitants. La multitude éperdue
nomma aussitôt un nouvel empereur dans la personne de Constantin
Lascaris. Mais lorsque ce personnage, dont on vantait les talents militaires,
voulut rétablir le combat, il ne trouva personne pour le soutenir.
Entre temps les Latins s'établissaient à l'intérieur
de la ville tout près des murailles, afin d'être à
portée de leur flotte en cas de surprise nocturne, et pour plus
de sûreté ils mirent le feu en divers endroits. L'incendie
dura jusqu'au lendemain soir. Le matin du 14, les croisés se remirent
en mouvement et occupèrent les principaux quartiers où des
scènes de carnage se répétèrent pendant plusieurs
jours.
Boniface de Montferrat
entra dans le palais de Boucoléon et Henri de Hainaut prit possession
de celui de Blaquernes. Constantinople
fut mise à sac malgré les efforts du clergé latin
et des chefs militaires. En moins d'une semaine elle vit périr les
trésors que neuf siècles avaient accumulés dans ses
murs. Parmi les chefs-d'oeuvre de l'Antiquité et de l'art chrétien
dont étaient décorés ses palais, ses places et ses
édifices publics, tous ceux qui étaient de métal disparurent.
On fondit des statues, des pièces d'orfèvrerie des ornements
de toutes sortes pour les réduire en pièces de monnaie. Les
reliques des saints et des personnages bibliques, plus nombreuses à
Constantinople que dans toute autre ville, allèrent enrichir les
églises et les couvents de l'Occident. Après la semaine sainte
(18-24 avril) que les vainqueurs passèrent en actions de grâces,
on procéda au partage du butin. Le quart en fut tout d'abord mis
de côté pour le futur empereur. Ensuite, plus d'un demi-million
de marcs revint aux croisés, Français, Flamands et Lombards,
et autant aux Vénitiens, qui reçurent en outre 50 000 marcs
que leur devaient les croisés. Le 9 mai 1204,
Baudouin,
comte de Flandre, fut choisi comme empereur et couronné le 16 mai
suivant par le légat du pape dans l'église de Sainte-Sophie.
Le nouvel État prit le nom d'empire de Romanie.
On ne fera
pas ici, à proprement parler, une histoire de l'empire de Romanie;
on se contentera de mentionner les noms des souverains qui occupèrent
le trône de Constantinople
jusqu'en 1261
: Baudouin Ier
(16 mai 1204
-
14 avril 1206);
Henri de Flandre, son frère (fin août 1206
-
3 juin 1216);
Pierre de Courtenay, mort avant d'arriver à
Constantinople, et Yolande sa femme (juin 1216
- mai 1249);
Robert,
son fils cadet (mai 1219
- commencement de 1228);
Jean
de Brienne, empereur à titre viager pendant la minorité
de Baudouin Il, (janvier 1229-1237);
Baudouin
II, frère de Robert (commencement de 1228-26
juillet 1261).
Le partage du magot.
Dès avant
la prise de Constantinople,
le 7 mars 1204,
les Latins avaient décidé de répartir entre eux les
provinces du nouvel empire. Le traité de partage, dont le texte
se trouve dans les Gestes d'Innocent III,
fut conclu au nom des Vénitiens par Enrico
Dandolo, au nom des croisés par Baudouin, comte de Flandre;
Boniface, marquis de Montferrat; Louis, comte de Blois, et Hugues, comte
de Saint-Pol. Il portait entre autres choses : que les Vénitiens
conserveraient les privilèges et prérogatives que leur avaient
accordés les empereurs grecs; que l'empereur élu aurait la
quatrième partie du territoire, avec les palais de Blaquernes et
de Boucoléon; que les trois autres parts seraient divisées
entre les Français, Flamands, Lombards et Vénitiens; que
toute l'armée, aussi bien les Vénitiens que les croisés,
resterait pendant une année au service de l'empereur; que le patriarche
de Constantinople serait choisi parmi les Vénitiens si l'empereur
était d'une autre nation; parmi les Français, Lombards ou
Flamands, si l'empereur était Vénitien.
Immédiatement
après le couronnement de Baudouin, Boniface de Montferrat fut investi
de l'Anatolie, de l'île de Candie et de toutes les terres qu'il
conquerrait en Asie. Il vendit l'île de Candie (Crète)
pour 100 000 pepres d'or aux Vénitiens (12 août 1204).
Puis, comme il s'était allié au roi de Hongrie en épousant
la fille de ce prince, Marguerite, veuve de l'empereur Isaac II, il témoigna
le désir d'échanger ses terres d'Asie contre la province
de Thessalonique, voisine de la Hongrie. Après quelques contestations,
il en obtint l'investiture, avec le titre de roi qui le rendait à
peu près indépendant de l'empire. Le partage général
des terres eut lieu vers la fin de septembre 1204.
Il porta non seulement sur les régions conquises, mais sur des territoires
où les Grecs avaient maintenu leur indépendance. Les Vénitiens,
considérablement avantagés, reçurent la moitié
de ce qui restait une fois la part faite à Baudouin
et à Boniface de Montferrat. Ils eurent les Cyclades et les Sporades
dans l'Archipel, les îles et la côte orientale de la mer Adriatique
( Les
îles
grecques au Moyen âge), les
côtes de la Thessalie ,
de la Propontide et du Pont-Euxin, les rives de l'Hèbre (Maritza)
et du Vardas.
Ils établirent
dans ces nouvelles possessions deux sortes de souverainetés, les
unes relevant directement de la république de Venise,
sous la suzeraineté de l'empereur de Constantinople,
les autres confiées à des seigneurs italiens ou grecs auxquels
elle les concéda à titre de fiefs, également sous
la suzeraineté de l'empire. Leur doge Henri Dandolo eut pour son
domaine particulier la moitié de la ville de Constantinople. Seul,
il fut exempté de rendre foi et hommage à l'empereur. Quand
il mourut, le 14 juin 1205,
son domaine fit retour à la république, qui en confia l'administration
à des bails ou podestats. Quatre de ces fonctionnaires se succédèrent
jusqu'en 1261
: Marin Zeno, Nicolas Tiepolo, Marin Michel et Marc Gradenigo. L'île
de Candie, achetée du marquis de Montferrat, fut placée sous
l'administration de Marc Sanudo et de Ravain Carcerio. Venise fit proclamer
que tous ceux d'entre ses citoyens qui voudraient s'emparer de quelqu'une
des îles de l'Archipel pourraient le faire et qu'ils tiendraient
leurs acquisitions en fiefs de la république. Ce fut ainsi que se
formèrent le duché de Naxos
et les seigneuries de Nègrepont, de Stampalia et Amorgos, d'Andros ,
de Théonon, Sciros et Micone, de Céa, de Lemmos.
Le reste des provinces
grecques, qui devait former le territoire même de l'empire, fut réparti
entre les croisés français et flamands; les Lombards ayant
obtenu leurs lots dans le royaume de Thessalonique. Chacun obtint un fief
héréditaire suivant son rang, sa richesse ou les services
rendus. L'empereur se chargea de défendre ou de conquérir
les provinces voisines de Constantinople
en deçà et au delà du Bosphore ;
son frère Henri, auquel avait été dévolue la
côte d'Asie Mineure, s'empara en novembre 1204
des villes d'Abyde et de Nicomédie, et, en février 1205,
d'Adramytte. Henri de Blois
fut investi de la province non encore conquise de Bithynie
et reçut le titre de duc de Nicée.
Dès les premiers jours de novembre 1204,
il envoya des troupes à Pèges ou Piga dans l'intention de
s'emparer de Nicée.
Avant défait
à Pémanène, le 6 décembre, le prince grec Théodore
Lascaris, il se rendit maître de toute la Bithynie ,
sauf de Pruse. Sept mois plus tard (juillet 1205),
il en fut expulsé par Théodore Lascaris et ne conserva que
la place de Pèges. Renier, seigneur de Trit (Utrecht )
ou de Valenciennes ,
fut nommé duc de Philippopoli, dont il s'empara en novembre 1204et
que le roi des Bulgares, Joanice, lui enleva en août 1205.
Guillaume de Champlitte
eut l'Achaïe. Un seigneur
grec rallié aux Latins, Théodore Branas, époux d'Agnès
de France, dernière fille du roi Louis
VII et veuve d'Alexis II, reçut en fief la ville d'Apres. Dépouillé
de son fief par les Bulgares, dans le courant de 1205,
il s'en saisit de nouveau vers le mois d'août de la même année
avec l'aide des croisés. Plusieurs princes ou despotes grecs réussirent
à se constituer des États indépendants. En Achaïe,
Léon Sgonros, gendre d'Alexis II, se maintint quelque temps contre
Guillaume de Champlitte. En Asie Mineure, Théodore Lascaris, gendre
d'Alexis III, s'était fait proclamer empereur à Nicée,
aussitôt après la prise de Constantinople.
On vient de voir que, chassé d'abord par Henri de Blois, il n'avait
pas tardé à rentrer en possession de toute la Bithynie dont,
en mars ou avril 1206, le patriarche grec, Michel Autorien, le proclama
empereur. Il se trouvait en compétition pour cette dignité
avec deux concurrents : David Comnène,
qui avait obtenu l'aide des Latins, et Manuel Maurozome, gendre du sultan
d'Iconium, qui, grâce à l'aide de son beau-père, s'empara,
en août 1206,
de région du Méandre. Il les défit tous deux en novembre
ou décembre 1206.
Alexis
Comnène, petit-fils d'Andronic Ier,
fonda à Trébizonde un État indépendant, auquel
son second successeur, Jean Axouch, donna le nom d'empire et qui subsista
jusqu'en 1462.
Enfin Michel l'Ange Comnène, parti de Constantinople en compagnie
de Boniface de Montferrat, le quitta furtivement et s'établit dans
l'Epire ,
dont il se fit une principauté.
Les menaces extérieures.
L'empire, à
peine constitué, avait été attaqué par Joanice,
roi des Bulgares. A la suite de la bataille d'Andrinople ,
il ne resta plus guère aux Latins que la ville et les environs immédiats
de Constantinople,
Rodosto et Selymbrie en Thrace, le château
de Sténimaque, non loin de Philippopoli, où se retira Renier
de Trit, Pèges près de la côte asiatique du Bosphore ,
le royaume de Thessalonique et la principauté
d'Achaïe. Quant au royaume de Thessalonique, il se maintint pendant
vingt ans seulement.
Les Latins, vaincus
en avril 1205
à Andrinople ,
ne tardèrent pas à rentrer en campagne. Au mois d'août
ils attaquèrent vainement Andrinople, mais occupèrent Rusium,
Bizye, Arcadiopolis et Apres, où ils placèrent des garnisons.
En avril 1206,
Joanice leur reprit ces deux dernières villes et se saisit de Rodosto,
de Selymbrie, de Panium, de Zouroule (Chiorli) et d'Athyras. Ces pertes
furent compensées par le recouvrement d'Andrinople et de Didymotique,
dont les habitants, après s'être soumis momentanément
au roi des Bulgares, rentrèrent spontanément sous la domination
des Latins et reçurent comme seigneur Théodore Branas.
Pendant le règne
de Henri de Flandre, successeur de Baudouin
Ier,
l'empire se releva. Il refoula les Bulgares, obligea Michel d'Epire à
se reconnaître son vassal et Théodore Lascaris à traiter.
Son beau-frère et successeur, Pierre de Courtenay,
ne vit jamais Constantinople.
S'étant rendu de Flandre à Rome et de là à
Durazzo, qu'il voulait reprendre à Théodore l'Ange, il fut
fait prisonnier par ce prince. On ne sait s'il fut tué tout de suite
ou s'il mourut seulement en 1219.
Sa femme Yolande se rendit alors par mer à Constantinople, où
elle exerça la régence jusqu'en mai 1219,
date où elle mourut. L'empire fut dévolu à Robert
de Courtenay, fils cadet du Pierre, qui exerça le pouvoir sous
la direction de Conon de Béthune .
Vaincu par Vatace, il dut lui abandonner presque toutes ses possessions
d'Asie.
Fermons la parenthèse.
Baudouin
II, son frère, alors âgé de dix ans, lui succéda.
La tutelle du jeune Baudouin fut donnée à Jean
de Brienne, avec le titre d'empereur. A sa mort, le sceptre impérial
passa entre les mains de Baudouin II. Celui-ci se trouvait alors en Occident,
sollicitant le secours des puissances chrétiennes. An milieu de
1239,
il reprit le chemin de la Romanie, qu'un chevalier picard, Anseau de Cahieu,
avait administrée en qualité de baile depuis la mort de Jean
de Brienne, et il se fit couronner à Sainte-Sophie au mois de décembre.
L'empire de Constantinople
connut encore bien d'autres vicissitudes. On se contentera de rappeler
qu'en 1261,
Constantinople avant été occupé par Mélissène,
général de Paléologue, l'empire de Romanie prit fin.
Seuls la principauté d'Achaïe
et le duché d'Athènes
survécurent à la ruine de l'empire latin.
Après la mort
de Baudouin II le titre impérial
passa successivement à Philippe Ier
de Courtenay, son fils (1273-1285);
Catherine de Courtenay, fille de Philippe (1285-1300),
la même avec Charles, comte de Valois, son époux (1300-1307),
Catherine de Valois, leur fille (1307-1313),
la même avec Philippe de Sicile, prince de Tarente
(1313-1332);
la même de nouveau seule (1332-1346);
Robert Il de Valois, son fils (1346-1364)
; Philippe III, prince de Tarente, frère de Robert II (1304-1374?);
Marguerite de Tarente, soeur du précédent (1374?-1377);
Jacques de Baux, duc d'Andrie, son fils, mort en 1383,
léguant ses titres et terres à son cousin Louis d'Anjou ,
roi de Naples
et de Sicile. Le testament de Jacques de Baux (du 15 juillet
1383)
est aux Archives nationales. Il s'y qualifie « par la grâce
de Dieu, empereur de Constantinople,
despote de Romanie, prince d'Achaïe et de Tarente », comme «
héritier de sa mère, l'impératrice Marguerite de Tarente
». (C. Kohler). |