.
-

Les Doriens

L'ensemble des populations de la Grèce antique se décompose, d'après les historiens anciens, en trois groupes principaux, les Éoliens, les Ioniens et les Doriens. Ce sont les Doriens qui ont eu la civilisation la moins brillante, mais peut-être la plus originale. Établie d'abord dans la Thessalie, la tribu des Doriens à été entraînée vers la Grèce méridionale par les grandes migrations des peuples du Nord, peut-être vers le XIIIe siècle avant notre ère. Après avoir séjourné dans la Phthiotide, puis sur les contreforts de l'Olympe, ils fondent près du Pinde un groupe de trois villes qui appartint plus tard aux Perrhèbes, puis, entre le Parnasse et l'Oeta, la Doride, petit Etat où leur système fédératif se maintint jusqu'à la fin de l'histoire grecque dans la tétrapole de Boion, Erinéos, Pindos, Cytimon. 

Ils portent partout avec eux leur dieu Apollon, contribuent probablement à la fondation de l'état sacerdotal de Delphes et de l'amphictionie delphique. Ils pénètrent ensuite dans le Péloponnèse, vraisemblablement vers le XIIe siècle; les données des historiens flottent entre le XIIe et le XIe siècle; un des plus anciens morceaux de l'Odyssée mentionne déjà des Doriens en Crète. Cette invasion s'appelle dans la légende le retour des Héraclides; les Doriens, descendants du héros Hyllos, fils d'Héraclès, revendiquent la domination du Péloponnèse sous prétexte qu'Héraclès avait été dépouillé par Eurysthée. 

Les historiens anciens ont apparemment ramené à une expédition unique  un ensemble de mouvements migratoires qui ont dû s'opérer lentement par bans successifs et probablement par plusieurs routes, par l'isthme et le golfe de Corinthe, par les ports de l'Argolide. Il y eut certai nement trois groupes principaux ayant chacun leurs Héraclides et leurs trois tribus, les Hylléens, les Dymanes et les Pamphiles; la légende les a représentés par trois frères, héritiers des droits d'Héraclès, Téménos à Argos, Aristodémos ou plutôt ses deux enfants mineurs à Sparte et Gresphonte en Messénie; elle voulait ainsi donner la raison d'être des trois métropoles, à une époque où les trois Etats avalent déjà pros leur caractère particulier. Les Doriens provoguent dans le Péloponnèse une transformation plus ou moins complète des moeurs et des institutions; les Achéens, dont les monuments et les tombeaux de Mycènes et de Tirynthe nous montrent l'ancienne grandeur, rentre dans l'obscurité; la péninsule devient dorienne, sauf l'Arcadie, l'Elide, l'Achaïe qui, tout en subissant plus ou moins fortement l'influence des conquérants, restent en dehors de la colonisation nouvelle.

C'est dans l'Argolide qu'elle a le développement le plus rapide; l'Etat dorien s'étend des frontières de l'Attique au cap Malée. Argos, qui succède à Mycènes, devient le centre d'une confédération amphictionique qui a pour sanctuaire le temple d'Apollon Pythien, avec Phlionte, Sicyone, Trézène, Epidaure et Corinthe; mais le lien fédéral est assez lâche et la dorisation n'est pas partout complète; à Phlionte, à Sicyone, l'ancienne population ionienne ou achéenne garde ou va bientôt reconquérir une partie de ses droits; ainsi à Sicyone, à côté des tribus doriennes, il y a la tribu des Aegialéens; le développement commercial de cette ville y affaiblit l'autorité des Doriens qui, au VIIe siècle, sont renversés par une dynastie de tyrans, les Orthagorides; un d'entre eux, Clisthène, abolit les tribus doriennes et fait des Aegialéens la classe privilégiée. 

A Corinthe, il y a également à côté des tribus doriennes cinq tribus non doriennes, et la dynastie des Bacchiades qui fonde la grandeur commerciale de Corinthe n'a plus rien de dorien; elle est remplacée par le gouvernement oligarchique de deux cents familles nobles qui cèdent elles-mêmes la place aux Cypsélides; Périandre supprime les classifications doriennes et les syssities; il y a ensuite à Corinthe une oligarchie modérée, avec un sénat, un collège de probouloi et des stratèges. Mégare, conquise par des Messéniens et des Corinthiens, subit longtemps la dépendance des Bacchiades, puis recouvre sa liberté et, après ses grandes colonisations du Bosphore et la révolution démocratique de Théagène au VIIe siècle, ne garde de dorien que son dialecte, ses tribus et une division territoriale en cinq cômes sans doute administrés par les cinq stratèges. 

Dans l'Argolide proprement dite prédomine l'élément dorien, mais sans faire disparaître l'élément ionien on achéen; à côté des tribus doriennes, il y a la tribu des Hyrnathiens; les lots de terre attribués aux Doriens sont cultivés par une catégorie d'hilotes, les Gymnésiens; dans les localités plus éloignées de la ville, qui gardent leur indépendance communale, surtout dans la Cynurie, on trouve des périèques sous le nom d'Ornéates. Mais la rivalité de Sparte et d'Argos affaiblit bientôt dans cette dernière ville l'élément dorien au profit de l'élément ionien. Argos a une dynastie royale énergique qui veut unifier le pays, détruit Tyrinthe, Mycènes, Asina, Nauplie; le roi Phidon réussit à garder la Cynurie et la Thyréatis, toute la côte jusqu'au cap Malée, bat Sparte, mais échoue contre Corinthe

C'est seulement sous Cléomène Ier que Sparte reprend les pays contestés, grâce surtout aux révoltes des périèques et des hilotes qui désorganisent Argos; mais Argos réussit finalement à échapper à l'hégémonie spartiate à laquelle elle fait contrepoids dans le Péloponnèse.

Elle a encore à sa tête un roi qui ne se réclame plus de la famille des Héraclides et sans doute un sénat. Au Ve siècle, l'alliance avec Athènes y amène ou y confirme l'établissement d'une démocratie qui a pour organes l'assemblée du peuple, un sénat, un conseil des Quatre-Vingts, cinq stratèges, des démiurges et des tribunaux populaires. Il ne reste donc presque plus rien de l'ancienne organisation dorienne. L'établissement des Doriens dans la Messénie n'a pas abouti non plus à y former lin Etat solide. Il paraît avoir été très pacifique. Cresphonte se considère dans la légende plutôt comme le successeur des anciens rois que comme, un conquérant; il traite les vaincus avec tant de douceur qu'il est obligé par ses soldats d'abolir l'égalité des droits, de réunir les Doriens en communauté séparée à Stenyclaros; mais il est victime d'un soulèvement populaire. 

On conclut de ces mythes qu'en Messénie l'ancienne population a rapidement repris le dessus; les rois de Messénie, les Aepytides, ne sont pas des rois guerriers, mais des administrateurs; ils reconnaissent les anciens cultes péloponnésiens de Déméter, d'Asclépios, de Zeus pélasgique. Cet échec de la colonisation dorienne explique la rivalité de Sparte et de Messène; une première guerre vers 743 amène la chute de Messène; les nobles émigrent dans l'Arcadie, l'Argolide et jusqu'à Rhégion dans la Grande-Grèce. Une partie des terres est confisquée; les Messéniens gardent le reste en payant la moitié du revenu et sont astreints au service militaire; la deuxième guerre, entreprise vers 645 avec l'appui des Arcadiens, et la grande révolte des hilotes en 464 autour du mont Ithômé achèvent de ruiner la Messénie. qui ne se relève qu'après la bataille de Leuctres. Epaminondas envoie des émissaires aux Messéniens établis en Sicile, en Italie, pour les faire revenir, et fonde sur le mont Ithômé la nouvelle Messène qui a d'abord une aristocratie avec des éphores. Il n'y a donc qu'un Etat dans le Péloponnèse où ait pleinement réussi la colonisation dorienne, Sparte.

Le mouvement d'expansion des Doriens s'était continué hors du continent, dans sa direction primitive du Nord au Sud, surtout par les ports de l'Argolide. Epidaure devient la métropole de Nisyros, de Calymna, de Cos et surtout d'Egine qui, grâce à sa marine, conquiert bientôt son indépendance. Trézène colonise Halicarnasse; Argos, Cythère et les trois villes de Rhodes, Lindos, lalysos, Cameiros; Mégare, Astypallée; la Laconie, Cnide; d'autres colons doriens s'établissent à Mélos, à Théra. Halicarnasse, Cnide, Cos et les trois villes de Rhodes forment une nouvelle Doride ayant pour centre religieux le temple d'Apollon au promontoire triopion, mais sans véritable unité; les trois villes de file de Rhodes se réunissent en une nouvelle ville, Rhodes, qui conquiert les îles de Karpathos, de Kasos, de Télos et une partie de la Lycie et de la Carie, acquisitions qu'elle garde jusque sous la domination romaine.

A l'époque de sa plus grande prospérité elle a un gouvernement démocratique, une assemblée du peuple, un sénat, six prytanes et dix ou douze stratèges; les trois villes secondaires gardent leur administration municipale. A Cos, on retrouve les trois tribus doriennes et une autre division en tribus, trentaines et cinquantaines. Cnide a eu au début une oligarchie très étroite avec un sénat de soixante membres élus à vie. Halicarnasse e été tantôt libre, tantôt soumise à des tyrans cariens, vassaux de la Perse. Il y a à Théra les trois tribus doriennes, sept districts et des éphores qui ont remplacé de bonne heure la royauté. Mais la principale conquête des Doriens dans la Méditerranée fut l'île de Crète. Partis, d'après la tradition, d'Argos et de Sparte, établis d'abord dans les villes de Cydonia, de Cnossos, de Lyctos, ils réussirent à s'implanter fortement dans toute l'île; les envahisseurs n'étaient pas tous Doriens; ils durent respecter sur beaucoup de points les vieilles constitutions crétoises; cependant l'élément dorien prit une telle prépondérance que les villes grecques de la Crète passèrent toutes pour doriennes et se servirent du dialecte dorien, comme le prouvent les médailles et les inscriptions de plus de quarante villes. Il n'est donc pas étonnant qu'il y ait, comme nous allons le voir, une similitude remarquable entre les institutions politiques et sociales de Sparte et celles de la Crète. 

On peut encore citer comme colonies doriennes :

1° Héraclée du Pont, fondée par des Mégariens et des Béotiens vers 550; elle a au début une aristocratie formée de six cents membres et des serfs de la glèbe analogues aux hilotes, les Maryandiniens;

2° Corcyre, fondée en 734 par un Bacchiade de Corinthe, et qui colonise Epidamne;

3° dans la Grande-Grèce, Tarente, fondée au VIIIe siècle par les Parthéniens de Lacédémone; son oligarchie se maintient jusque vers 473; elle fonde Héraclée du Siris où on trouve des éphores dont un éponyme;

4° en Sicile, Syracuse fondée en 734 par Corinthe, et qui fonde Aerae, Enna, Camarina; Mégara Hyblaea, fondée en 728 par Mégare, et qui fonde Sélinonte; Géla, colonie de Rhodes et métropole d'Agrigente. On connaît mal les constitutions primitives de ses villes. Syracuse a réduit une partie de l'ancienne population des Sicules à la situation d'hilotes;

 5° en Afrique, Cyrène, fondée au VIIe siècle par Théra; la royauté des Battiades, affaiblie par ses guerres avec les Libyens, finit par n'y plus conserver que des droits honorifiques, et le pouvoir réel passe sans doute à des éphores jusqu'au triomphe de la démocratie au Ve siècle.

C'est donc surtout à Sparte et en Crète qu'il faut étudier le régime dorien. Nous renvoyons à l'histoire de ces deux pays. Signalons seulement les traits principaux : en matière politique, une constitution aristocratique qui a pour organes, à Sparte, deux rois dont le pouvoir va sans cesse en diminuant au profit des éphores qu'on trouve dans la plupart des villes doriennes; en Crète, des collèges de dix cosmes annuels pris dans les principales familles; un sénat composé, en Crète, des anciens cosmes, à Sparte de sénateurs pris dans l'ensemble des citoyens; une assemblée populaire presque sans pouvoir. Au point de vue social, trois classes dans la population, indépendamment des esclaves : 
1° les serfs de la glèbe qui s'appellent Hilotes à Sparte; en Crète, Aphamiotes ou Clarotes sur les terres des citoyens, Mnoïtes sur les domaines de l'Etat; à Sicyone, Corynéphores; à Syracuse, Callicyriens; à Argos, Jymnésiens; 

2° la partie de la population qui a gardé sa liberté, son organisation communale, moyennant une redevance et l'obligation du service militaire, à Sparte et en Crète les Périèques, à Argos les Ornéates;

3° les Doriens, répartis dans les trois tribus, seuls citoyens complets, sauf dans les villes où ils se sont assimilé une partie de l'ancienne population; une organisation et une éducation essentiellement militaires pour compenser l'infériorité en nombre de la population conquérante; une discipline qui embrasse la vie entière depuis l'enfance jusqu'à la vieillesse; l'usage des repas publics (syssities, phidities).

Ajoutons tout un système de lois pour maintenir l'égalité des fortunes; la défiance à l'égard de l'étranger; le mépris des recherches philosophiques, historiques, qui explique la stérilité intellectuelle de la culture dorienne; un caractère général de dureté, de sévérité qui se retrouve partout dans sa langue, dans son costume, dans sa musique, dans son architecture. Quant au droit civil dorien, il ne diffère pas essentiellement du droit des autres populations grecques. (Ch. Lécrivain).
.


[Histoire politique][Biographies][Cartothèque]

[Pages pratiques][Aide][Recherche sur Internet]

© Serge Jodra, 2009. - Reproduction interdite.