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Les
Etats-Unis
de Colombie
C'est le 20 septembre
1861 que les plénipotentiaires de sept Etats
néo-grenadins réunis à Bogota
donnèrent à la République, pour laquelle ils rédigeaient
une constitution provisoire, le nom d'Etats-Unis de Colombie. Le général
Mosquera fut investi de la présidence sans durée déterminée
et le gouverneur de Carthagène ,
Nieto, désigné pour le suppléer éventuellement.
La situation révolutionnaire n'était pas réglée.
Le candidat présidentiel conservateur, Julio
Arboleda, était maître de l'Etat d'Antioquia où
il avait rassemblé une armée de 3000 hommes sous le général
Enao; au Nord, Leonardo Canal organisait une guérilla conservatrice.
Les violences de Mosquera lui créèrent des difficultés
avec les légations étrangères. Versla fin de l'année
il envoya Santos Gutierez contre Canal et le général Lopez
contre Arboleda. Un coup de main d'une bande conservatrice la rendit maîtresse
de Bogota (février 1862).
Mosquera l'en chassa, mais fut mis en échec près de Tunja
par Canal, qui entra à son tour dans la capitale, mais dut l'évacuer
le lendemain (25-26 février). Il se retira devant Mosquera et alla
joindre dans l'Antioquia Arboleda. Celui-ci défit à Cali
les généraux Lopez, Alzate et Payan et fit les deux derniers
prisonniers avec un millier d'hommes (11 avril 1862).
Mais le chef conservateur fut alors attaqué par le gouvernement
de l'Équateur
à propos d'une violation de territoire.
Arboleda
vainquit les Equatoriens à Tulcan et fit prisonnier leur président
Garcia Moreno (31 juillet 1862).
Il le renvoya librement à Quito .
Mais le 12 novembre 1862
Arboleda fut assassiné dans les monts de Pasto par un individu dont
il avait fusillé le père. Les conservateurs furent découragés
par cette mort. Canal se réfugia dans l'Equateur
et les insurgés du Cundinamarca traitèrent avec Lopez. Mosquera
désavoua ce dernier, entra dans l'Antioquia où il sévit,
obligeant les ecclésiastiques à jurer fidélité
au régime démocratique ou à quitter le pays. La résistance
étant abattue et le pays pacifié, on réunit à
Rio Negro, dans l'Etat d'Antioquia, un congrès national (9 février
1863),
Mosquera déposa entre ses mains le pouvoir extraordinaire qui lui
avait été conféré le 20 septembre 1864.
Le congrès vota une constitution nouvelle (25 avril) qui fut promulguée
le 8 mai 1863.
Cette charte, qui a régi la Colombie pendant un quart de siècle,
était le type d'une constitution fédérale. Le pays
était partagé en neuf Etats quasi-souverains : Antioquia,
Bolivar, Boyaca, Cauca, Cundinamarca, Magdalena, Panama ,
Santander. Le gouvernement fédéral se composa: du pouvoir
exécutif exercé par un président responsable et non
rééligible, assisté de sept secrétaires d'Etat,
et dont le mandat ne durait que deux ans; du pouvoir législatif
exercé par le congrès formé d'une Chambre des représentants
élus à raison d'un député par 50 000 personnes
et du Sénat des plénipotentiaires composé de trois
sénateurs pour chaque Etat; enfin, du pouvoir judiciaire exercé
par la cour suprême fédérale composée de cinq
magistrats et par les autres cours et tribunaux de la République.
Le gouvernement de
l'Union fut spécialement chargé de la direction des affaires
étrangères et ecclésiastiques, de la conservation
de la paix publique, de l'administration des douanes, du monnayage, de
l'instruction primaire, secondaire et supérieure, des postes et
télégraphes, de la police, des routes fluviales et interocéaniques,
de la colonisation, de l'émigration et, en général,
de toutes les affaires politiques ayant un caractère national. Les
Etats purent s'organiser comme ils l'entendraient, pourvu que ce fût
sur les bases d'un gouvernement républicain, à temps, alternatif
et responsable. Ils eurent leur législation civile et criminelle
spéciale, purent lever des armées, établir des impôts;
en un mot, exercer tous les attributs de la souveraineté même
en les matières de la compétence du gouvernement central,
exception faite pour le monnayage, les poids et mesures, les douanes, les
relations extérieures. Dans les cas de conflits la cour suprême
devait décider soit en suspendant les lois des Etats qui sortaient
de leur sphère d'activité légitime, soit en suspendant
celles du congrès qui empiéteraient sur les libertés
des Etats. Dans le premier cas le Sénat décidait en dernier
ressort, dans le second, les assemblées des Etats. Cette constitution
ne reconnaissait point de religion officielle, l'Eglise étant séparée
de l'Etat. Elle garantissait la liberté absolue de la presse et
de la parole, le droit d'association, de réunion (sans armes), la
liberté de l'industrie et du commerce. Elle facilitait beaucoup
la naturalisation des étrangers et mit en pratique les théories
des libéraux de 1848,
l'abolition de la peine de mort, etc.
Le congrès
avait décidé que les élections auraient lieu dans
l'année pour le président, le Sénat et la Chambre,
afin que la session du congrès pût s'ouvrir le 1er février,
et le président prêter serment devant lui le 1er
avril. Dans l'in tervalle, le général Mosquera fut investi
du pouvoir exécutif. Le congrès fixerait le siège
des pouvoirs fédéraux, c'est-à-dire la capitale. Le
clergé, qui avait si profondément troublé le pays
dans les années précédentes, subit la loi du plus
fort; les communautés religieuses furent abolies, leurs biens confisqués,
les religieuses même expulsées de leurs couvents, les ecclésiastiques
forcés de prêter serment de fidélité à
la constitution sous peine d'expulsion. Mosquera ne faiblit pas et appliqua
les lois. Le congrès avait aussi autorisé le pouvoir exécutif
à négocier avec le Venezuela
et l'Équateur
la reconstitution de l'ancienne Colombie. Mosquera se rendit dans le Cauca
et négocia avec le président de l'Équateur, Garcia
Moreno. Les conférences aboutirent à une rupture. Les Equatoriens,
commandés par Flores, envahirent le Cauca. Le 6 décembre
1863,
la rencontre eut lieu à Guaspud.
«
Ils ont 6000 hommes, dit Mosquera, mais moi j'ai 4000 soldats ».
Il avait raison et remporta
une victoire complète; 1500 Equatoriens furent mis hors de combat,
2000 faits prisonniers. La paix signée dans la ferme de Pensa, le
11 janvier 1864,
ne diminua cependant en rien l'indépendance des vaincus; le statu
quo ante fut rétabli. Pour l'élection présidentielle,
Mosquera, se conformant à la loi qui ne le faisait pas rééligible,
déclina la candidature; le docteur Manuel Murillo Toro (de Tolima)
fut élu; c'était un libéral, ancien ministre du président
Lopez. Les libéraux fédéralistes triomphaient complètement.
La présidence
de Murillo (1864-1866)
fut, malgré sa sagesse et la lassitude générale, assez
troublée. La présence de Mosquera restait une menace; il
soulevait les clubs contre les étrangers qui intervenaient dans
les affaires américaines (France
et Espagne ).
On lui offrit, pour l'éloigner, une mission diplomatique à
Paris
et à Londres,
avec un bon traitement. Il refusa, faillit être assassiné,
et en juin se retira dans l'Etat du Cauca où il était toujours
le maître. Les finances publiques étaient en mauvais état,
et il était difficile de les rétablir. Le président
Murillo désirait, d'autre part, mettre un terme à la lutte
cléricale. Le pape était intervenu; Mosquera avait fait voter
une loi (26 avril 1864)
banissant de Colombie, dans les trois jours, tout ecclésiastique
qui ne jurerait pas la constitution et refuserait de s'engager à
n'obéir aux décisions d'une autorité ecclésiastique
quelconque, résidant à l'étranger (pape, concile,
congrégation, etc.) qu'après son homologation par le gouvernement
colombien. Murillo adoucit l'application de cette loi, autorisa même
à rentrer l'archevêque de Bogota
et l'évêque d'Antioquia. Dans cette dernière province,
les démocrates avaient déjà été renversés
par les conservateurs, ceux-ci usant du droit qu'avait chaque Etat d'être
maître chez lui. L'autonomie des Etats se manifesta aussi ailleurs.
A Panama ,
le gouverneur, le général Santa Colonna était très
hostile aux étrangers; il insulta les Espagnols,
le consul de France, celui des Etats-Unis ,
s'attaqua au président Murillo et ne fut renversé qu'en mars
1865
par une révolution intestine. Le président de l'Etat de Magdalena
fut déposé en juin; en novembre, le général
Nieto le fut dans l'Etat de Bolivar.
Le président
était même incapable d'empêcher le congrès de
voter des mesures contre les étrangers, à qui l'on imposa
toutes les charges des nationaux, leur interdisant de réclamer une
indemnité autre que ceux-ci en cas de guerre civile. Une concession
définitive à la Compagnie du chemin de fer de Panama ,
une concession de canal à travers l'isthme de Darien, un traité
de délimitation avec le Costa-Rica
furent rejetés par les Chambres. Mosquera s'était décidé
à partir pour l'Europe
où il négociait vainement à Paris
pour faire garantir par la France
et l'Angleterre
à la Colombie la souveraineté sur l'isthme de Panama, que
l'on jugeait menacé par les convoitises des Etats-Unis
de l'Amérique du Nord. Les conservateurs profitèrent de l'absence
de Mosquera pour essayer de reprendre le gouvernement du Cauca. Le général
Joaquin Cordova, sorti de l'Antioquia, entra à Cartago; des guérillas
se formèrent dans les Etats de Tolima et Cundinamarca. Le pouvoir
central s'émut; la République fut déclarée
en état de guerre; les insurgés furent dispersés facilement,
le général Cordova, battu les 23 et 26 octobre 1865.
L'élection présidentielle, pour le terme 1866-1868,
porta au pouvoir le général Mosquera élu par sept
Etats sur neuf (décembre 1865).
Le congrès eut la prudence de refuser de s'engager dans la guerre
du Pacifique contre l'Espagne
et rejeta le projet d'alliance avec le Pérou ,
la Bolivie
et le Chili
(février 1866).
Mosquera ne revint que le 19 mai, l'intérim fut confié, à
partir du 1er avril 1866,
au vice-président Rojas Garrido.
La présidence
du général Mosquera ne répondit pas aux grandes espérances
qu'elle faisait concevoir et cet homme d'État, qui avait exercé
une action prépondérante dans les dernières années,
ne put triompher de l'opposition constitutionnelle et des difficultés
avec lesquelles il fut aux prises. Elles étaient en effet nombreuses
et graves à l'intérieur et à l'extérieur, celles-ci
se compliquant des actes inconsidérés des autorités
locales et des gouvernements des Etats particuliers. La question cléricale
fut remise à l'ordre du jour; en Europe ,
Mosquera avait conclu un accord avec Rome d'après le principe de
l'Eglise libre dans l'Etat libre; plusieurs évêques refusèrent
le serment demandé; l'archevêque de Bogota ,
les évêques de Santa-Marta et de Carthagène
furent exilés. Dans les Etats, l'anarchie continuait; pour y mettre
un terme, Mosquera avait fait adopter par le congrès fédéral
un décret ordonnant le licenciement de toutes les troupes régulières
qu'entretenaient les gouverneurs, ne laissant à leur disposition
que les milices autorisées par la constitution. Le gouverneur de
Panama ,
le général Olarte, et l'assemblée de cet Etat déclarèrent
nul ce décret du pouvoir central. Mosquera envoya 500 hommes tenir
garnison dans l'isthme; le gouverneur protesta, mais l'assemblée
de Panama ne le soutint pas et se borna à voter des fonds pour le
maintien de l'indépendance de l'Etat de Panama. L'intervention du
président dans les troubles des Etats d'Antioquia et de Santander
le fit accuser d'agissements dictatoriaux. Le 6 décembre 1866
il adressa sa démission à la cour suprême, disant
«
que l'administration de son prédécesseur avait laissé
le pays dans un état de prostration déplorable; que le congrès
avait voté une loi inconsidérée sur les fournitures;
que les fraudes et les abus sur les équipements militaires étaient
innombrables; que l'archevêque et les évêques étaient
en complète rébellion contre les institutions; qu'il y avait
un dessein persistant de troubler la paix chez ceux qui voulaient s'emparer
du gouvernement des Etats; qu'un magistrat ayant donné autant de
preuves de civisme que lui ne devait pas servir une société
dépourvue de sanction morale et au sein de laquelle les nullités
révolutionnaires aspirent au pouvoir pour prospérer au moyen
de révoltes. »
La cour suprême
refusa la démission du président par quatre voix contre une
et rendit hommage à son caractère et à ses intentions.
Mais dans sa session de 1867
le congrès fédéral rendit aux États le droit
de lever et d'entretenir des troupes en temps de paix. Il refusa de ratifier
un emprunt de trente-cinq millions et demi fait en Europe
par Mosquera, bien qu'un premier versement eût été
fait; l'emprunt avait été gagé sur le revenu des douanes,
des salines et du chemin de fer de Panama .
Du côté
de l'étranger les difficultés n'étaient pas moindres.
Mosquera avait persisté dans l'attitude adoptée dans la guerre
du Pacifique; il proclama la neutralité de l'isthme et interdit
le passage des approvisionnements et munitions expédiés aux
belligérants quelle qu'en fût la provenance. Le 17 novembre
1866,
il fit saisir des canons et des munitions qui transitaient par l'isthme.
En même temps, il déclara les ports colombiens ouverts aux
corsaires belligérants, mais en imposant la juridiction territoriale
au sujet de la validité des prises qu'ils amèneraient; les
Etats-Unis
refusèrent d'accepter cette clause. L'Etat de Panama ,
s'arrogeant le droit de taxer les vaisseaux qui abordaient à Panama
ou à Colon, contrairement à une loi de 1862
et au traité conclu avec la compagnie du chemin de fer qui garantissaient
la franchise, le consul des Etats-Unis protesta et le gouvernement fédéral
dut intervenir à plusieurs reprises. Le ministre des Etats-Unis
en Colombie, Burton, se jugeant offensé par le langage d'un gouverneur
d'État, demanda ses passeports. Masquera refusa, n'admettant pas
qu'un envoyé pût de son initiative rompre les relations diplomatiques.
En effet, le président Johnson donna un successeur à Burton.
En cette année 1866
avait été votée une loi (27 juin) réglant les
conditions générales auxquelles pourrait être concédé
un canal interocéanique.
L'année suivante,
les incidents avec les puissances étrangères se répétèrent.
Le consul d'Angleterre
fut offensé à Carthagène
par l'autorité locale; l'Angleterre saisit un vapeur colombien et
obtint satisfaction. Les Espagnols prétendirent que trois navires
cuirassés achetés aux Etats-Unis
l'étaient pour le compte du Pérou
ou du Chili
et saisirent l'un d'eux dans le port de Carthagène. Cette affaire
eut une répercussion à l'intérieur et provoqua la
crise dans laquelle Mosquera sombra. Profitant de la guerre civile engagée
dans l'Etat de Magdalena, le président rendit le 15 mars un décret
déclarant en vigueur l'article 92 de la constitution aux termes
duquel, en cas de troubles, le président disposait d'un pouvoir
discrétionnaire. Il fit arrêter l'ancien président
Murillo, obtint de députés intimidés l'approbation
de ses actes; il envoya contre le président du Magdalena des troupes
qui le chassèrent de Santa-Maria mais sans mettre fin à cette
guerre civile. Le Sénat annula le décret d'exil des prélats
catholiques; Mosquera paraissait très conciliant quand la saisie
de son cuirassé par une frégate espagnole brouilla tout.
L'opposition dit au président qu'il était également
coupable s'il avait acheté trois cuirassés aux frais de la
Colombie sans l'assentiment préalable des Chambres ou s'il les avait
achetés pour le compte du Chili, en compromettant la neutralité.
On demandait la mise en accusation de Mosquera. Il se décida à
un coup d'Etat. Il prononça la dissolution du congrès et
déclara la confédération en état de guerre
(29 avril 1867);
il érigea Bogota
en district fédéral; il adressa un appel au peuple colombien
et un message aux présidents des Etats, inculpant les Chambres de
trahison, protestant de son respect pour l'autonomie des Etats et de son
désir de paix.
Les présidents
des Etats de Magdalena et de Santander déclarèrent le président
déchu, il ne pouvait compter que sur le Cauca et le Bolivar. Il
décréta une contribution de deux millions sur la ville de
Bogota ,
la levée de 10000 hommes, saisit parmi ses adversaires un bon nombre
d'otages. Le général Santos Acosta, commandant de l'armée,
président de l'Etat de Boyaca et second vice-président fédéral,
renversa le président. Il s'empara de sa personne le 23 mai et convoqua
le congrès. Mosquera, accusé de mesures inconstitutionnelles,
de concussion pour l'emprunt de trente-cinq millions et l'achat de navires
de guerre, fut condamné à quatre années d'exil; ses
partisans se soumirent bientôt; lui-même reçut une pension
en récompense de ses anciens services. Le premier vice-président,
le général Santos Gutiérez (de Bogota), fut rappelé
d'Europe et prit le pouvoir. Celui-ci fut renouvelé pour deux ans
(1868-1870)
par son élection présidentielle. Il vint à bout de
plusieurs insurrections, spécialement dans l'Etat de Panama
en proie à une anarchie complète.
Les Etats-Unis de
Colombie passèrent alors par une période de calme qui leur
fut profitable. Le général Eustorgio Salgar (de Bogota ),
président de 1870
à 1872
(candidat libéral nommé contre le général Herran),
s'occupa de répandre l'instruction, appela des maîtres d'école
allemands, créa des écoles normales. La banque nationale
de Bogota fut organisée, un chemin de fer construit de Sabanilla
à Barranquilla, d'autres travaux entrepris. Un traité définitif
fut conclu avec les Etats-Unis
au sujet de l'isthme et du canal .
Bogota reçut officiellement, en 1872,
le titre de capitale fédérale; Mosquera, rentré d'exil,
troubla l'Etat du Cauca, mais dut se soumettre (décembre 1872).
Le mouvement d'expansion, inauguré depuis 1870,
continua sous la présidence de Manuel Murillo Toro (1872-1874)
qui améliora les finances par la conversion de la dette extérieure;
la réorganisation de l'Université (due au général
Acosta en 1867)
portait ses fruits, la culture scientifique amenait un progrès industriel;
les travaux favorisés par la fondation d'établissements de
crédit se multipliaient. On fit le plan d'un chemin de fer reliant
Bogota au rio Magdalena. Le docteur Santiago Perez (de Boyaca), président
de 1874
à 1876,
vit encore s'accentuer ces efforts et ses espérances, l'activité
était générale, un peu irréfléchie;
Bogota s'éclairait au gaz, on créait des fabriques d'acide
sulfurique, on travaillait aux chemins de fer reliant les grandes villes
et les centres agricoles à l'Océan ou à la voie fluviale
du Magdalena. Ce brillant essor fut une fois encore arrêté
par la guerre civile.
La guerre commença
dans l'Etat de Bolivar et les troubles devinrent tels qu'on ne put procéder
à l'élection du président par le peuple. Le congrès
élut alors Aquileo Parra (de Santander). Les conservateurs (Godos)
refusèrent de le reconnaître; maîtres des Etats d'Antioquia
et de Tolima, ils recoururent à la force. Le 12 août 1876,
une armée antioquienne envahit le Cauca où les évêques
de Popayan et de Pasto soulevaient leurs fidèles; le prétexte
était la suppression de l'enseignement religieux dans les écoles
officielles; dans le Cundinamarca, le Boyaca, le Santander même et
le Magdalena, les conservateurs prirent les armes, mettant sur pied 26
000 hommes. Les libéraux en levèrent plus de 43 000, principalement
fournis par les Etats de Cundinamarca, Santander et Cauca; après
quelques mois de guerre, les révolutionnaires cléricaux furent
vaincus. La victoire décisive fut remportée à Los
Chaucos par le général Trujillo; bien que le conflit eût
le caractère d'une guerre de religion, les excès furent rares;
l'humanité avait fait de grands progrès depuis les anciennes
discordes civiles. Le gouvernement vainqueur amnistia les insurgés
et ne bannit que pendant deux ans les évêques du Cauca et
d'Antioquia.
Le président
Parra, qui avait signé la concession à Ferdinand
de Lesseps du canal interocéanique ,
eut pour successeur, de 1878
à 1880,
le général Julian Trujillo (de Popayan), le vainqueur de
l'insurrection cléricale. La guerre civile avait affaibli l'autorité
du pouvoir fédéral sur les Etats et surtout fait reparaître
les plus grands embarras financiers. On put payer les intérêts
arriérés de la dette extérieure; mais, en 1879,
il fallut suspendre ce paiement.
La
réaction conservatrice
Pour 1880
fut élu président le docteur Rafael Nuñez (de Carthagène ),
déjà candidat en 1874.
Il avait naturellement été radical, secrétaire de
Mosquera; mais il avait voyagé en Europe
et s'était convaincu que « tout peut être bon ou mauvais,
suivant «-l'opportunité
et la mesure »; l'anarchie lui semblant l'obstacle principal à
la mise en valeur des richesses naturelles de son pays, il vit dans le
principe d'autorité « le premier instrument pour la
longue et lourde tâche de civiliser » et le fit triompher
pour le plus grand bien des intérêts particuliers, en quoi
il trouva naturellement un appui inébranlable.
De 1880
jusqu'à sa mort, en 1894,
il resta l'homme fort du pays. Nuñez obtint de l'Espagne
la reconnaissance officielle de la République, proposa la réunion
à Panama
d'un congrès américain, s'appliqua à relever les finances,
fondant la banque nationale de Colombie, reprenant les travaux publics
(chemin de fer de Bogota
à Girardot). Il fut président d'abord une première
fois jusqu'en 1882,
date à laquelle il passa la main à une doublure, le docteur
Francisco Javier Zaldua, éminent jurisconsulte, qui fut élu
sans concurrent pour la période. Quand celui-ci mourut peu de temps
après, il fut suppléé par J.-E. Otalora. Rafael Nuñez,
candidat du parti démocrate décentralisateur, fut réélu
président en 1886.
Mais dans la dernière partie de sa vie, malade et confiné
à Carthagène ,
Nuñez dut laisser les détails du pouvoir à des vice-présidents,
dont I'activité ne fut pas toujours heureuse.
En janvier 1885,
sept Etats s'étaient insurgés. Les insurgés, dont
le principal chef était Aizpuru, occupèrent l'embouchure
du Magdalena avec les ports de Barranquilla et de Sabanilla, ceux de Colon,
de Panama ,
de Buenaventura. Mais Carthagène
résista; Nuñez eut l'appui des Etats-Unis qui firent une
démonstration navale en sa faveur. Il réunit une armée
solide, fut vainqueur dans le Cauca, reprit Buenaventura; son navire de
guerre chassa de Panama les insurgés, qui incendièrent la
ville en se retirant. Une bataille décisive eut lieu le 1er
juillet 1885
à Calamar; la flottille rebelle du Magdalena fut capturée
et l'ordre rétabli. Nuñez résolut alors de couper
le mal dans sa racine et de restreindre l'autonomie presque complète
des Etats qui rendait le gouvernement impuissant. Se séparant de
ses anciens amis, il s'appuya sur les centralistes.
Naissance de la
République de Colombie.
Un projet de réforme
constitutionnelle fut élaboré. Au congrès, la majorité
était d'accord avec le président. Elle élut un conseil
national de dix-huit membres, qui fut investi du pouvoir constituant et
vota la réforme. Le 5 août 1886,
on proclama la nouvelle constitution, qui a substitué le centralisme
au fédéralisme. Désormais il n'y eut plus d'États-Unis,
mais une République de Colombie; les États autonomes, avec
leurs constitutions et leurs gouvernement parfois en contradiction absolue
avec Bogota ,
firent place à 26 départements, aux chefs nommés par
le président et révocables à sa volonté; les
révolutions devenaient, non pas impossibles mais difficiles.
Le parti clérical,
qui avait aidé Nuñez et ses amis à établir
leur dictature, sut naturellement s'en faire payer : l'Eglise catholique
redevint Église d'État et l'instruction publique dut être
organisée de concert avec elle. Le mouvement, après Nuñez,
ne s'est même pas arrêté là, et l'on a vu, en
1899,
le Congrès proclamer « la souveraineté sociale de Jésus
Christ », puis conclure de cette prémisse, qui aurait
pu rester purement verbale, que l'Église devait avoir la haute main
sur la vie nationale; les prêtres, ou plutôt les jésuites,
qui ont été réintroduits dans l'État, sont
devenus les vrais maîtres de l'éducation dans ce qui avait
été la terre élue du radicalisme; ils sont presque
seuls à y enseigner, et leurs écoles, installées dans
les bâtiments publics, gratifiées de larges subventions, sont
libérées de tout contrôle autre que celui des autorités
ecclésiastiques; en aucun pays au monde l'indépendance cléricale
n'est égale à ce qu'elle est à cette époque
en Colombie, et naturellement, ce ne fut pas au bénéfice
des autres indépendances.
Mais l'objet principal,
avoué, de l'administration conservatrice était d'assurer
la prospérité du pays. Cela voulait dire, avant tout, réaliser
son enrichissement par l'exécution de ce Canal de Panama
qui devait en faire l'emporium d'un monde nouveau. On peut dire que pendant
cinquante ans cette question a été la grande, l'unique affaire
de tous les gouvernements colombiens. On verra ailleurs ce qu'il faut savoir
de l'histoire de cette entreprise en elle-même et de son exécution.
En ce qui concerne ses rapports avec la vie de la Colombie il nous suffira
de rappeler que le contrat essentiel conclu par le président Parra
avec de Lesseps le 20 mars 1878,
prévoyait une concession de quatre-vingt-dix-neuf ans et un délai
d'exécution de douze; d'autres suivirent, qui firent affluer
dans la République l'or européen et plus encore y éveillèrent
des espoirs merveilleux jusqu'à la chimère : les richesses
qui se répandaient ainsi dans toutes les classes de la société,
sans correspondre à aucun travail, à aucune production, eurent
sans doute pour effet de créer de solides dévouements
au parti au pouvoir; elles eurent aussi celui d'habituer le pays
à de détestables pratiques économiques, qui loin de
le faire progresser, le mirent sur la voie des pires catastrophes; dès
1894,
à force d'escompter l'avenir, on en était arrivé au
point de devoir imposer le cours forcé du papier-monnaie; la possibilité
d'en créer sans mesure eut sa conséquence ordinaire de faire
renaître les révolutions pour se disputer le pouvoir où
l'on faisait ainsi de l'or à volonté, et par contre-coup
de conduire les divers gouvernements, ou prétendus tels, à
multiplier les billets sans autre souci que la nécessité,
ou leur fantaisie : en 1900 le président, ou prétendant,
Marroquin, en lança d'un seul coup pour 600 millions, somme démente
qui fit tomber le change à 20 000 pour 100.
La
grande épreuve de 1903
On s'obstinait cependant
à attendre des miracles; l'effondrement même où avait
sombré la compagnie Lesseps n'avait pas
arrêté les profits et un nouveau contrat signé avec
Bonaparte-Wyse en décembre
1890
renouvelait la concession, moyennant le paiement de dix millions, plus
cinq en actions, pour la location des terrains; une manière d'avenant
improvisé en 1900
avait encore valu un million de dollars et contribué à entretenir
les rêves et les appétits.
Or, d'autres intérêts
que ceux de la bourse des Colombiens étaient engagés dans
cette entreprise, et notamment ceux des États-Unis
: jamais cette puissance n'avait admis que le contrôle des communications
entre les deux Océans, entre les deux Amériques et par conséquent
celui de ce territoire de Panama ,
qui en était la clé, pût être une question purement
locale, qui lui échappât par une loi de la nature. Dès
la période de 1846-1850,
elle s'y était introduite par la construction du chemin de fer de
Panama qu'elle n'avait jamais consenti à considérer comme
une affaire entièrement privée, et sur lequel elle s'était
assuré, par la garantie de sa neutralité permanente, un droit
de surveillance qui pouvait aller jusqu'à l'intervention; on le
vit en 1856
quand, à la suite d'une rixe banale de marché, elle n'hésita
pas à déchaîner une action militaire dont il parut
que la conclusion pourrait bien être l'établissement à
demeure de garnisons américaines à Colon et à Panama;
l'habileté diplomatique de Mosquera seule put obtenir que cette
« guerre des melons» se liquidât par des indemnités
et le renouvellement des engagements anciens : ces engagements n'en subsistaient
pas moins et par trois fois, en 1875,
en 1882,
en 1902,
ils s'étaient encore traduits par des interventions militaires et
des actions brutales de commodores américains pour soustraire les
établissements de leurs nationaux aux répercussions des incessantes
guerres civiles qui étaient l'apanage de ce pays.
La sécession
de Panama.
L'affaire du Canal
devait donc nécessairement devenir une affaire américaine,
et ce fut tout naturellement qu'en 1902,
à la suite du vote de la loi Spooner, il apparut que la construction
allait en être reprise par les États-Unis eux-mêmes,
gouvernement ou particuliers; du coup, les Colombiens crurent l'heure venue
de la fortune définitive; ils eurent le tort de vouloir en user
sans mesure et de ne pas se contenter de la Convention Hay-Herran du 22
janvier 1903,
qui leur accordait cependant dix millions de dollars en espèces
et une annuité de 250 000; sous l'influence de certaines intrigues
restées encore obscures (on a parlé d'une action de spéculateurs
et de politiciens allemands), le Sénat de Bogota
se montra tout à coup d'une intransigeance absolue, parla de ne
tolérer sur le sol colombien qu'un canal colombien, et en vint même
à l'idée de casser le contrat de la Compagnie Française
pour être libre de reprendre seul toutes les négociations,
et de les conduire à son gré.
La ratification du
contrat Hay-Herran fut ainsi purement et simplement repoussée le
12 août 1903;
mais trop de gens étaient désormais intéressés
à une solution rapide, à Washington
ou à Panama même, pour que l'on se résignât à
un pareil avortement; techniciens, politiciens et gens d'affaires étaient
décidés à aboutir coûte que coûte, pour
le bien général et pour leurs profits particuliers : une
savante combinaison menée par Ph. Bunau-Vacilla opéra la
conjonction de toutes ces aspirations, et le 3 octobre, un mouvement révolutionnaire
éclatait à Panama ,
qui proclamait l'indépendance de la République, ou plutôt
du Canal de Panama .
La sympathie, la
volonté non déguisée du gouvernement de Washington
ne permettaient pas d'espérer que cette révolution restât
une affaire intérieure colombienne; le lendemain même de la
Révolution, le 4 octobre, le croiseur américain Nashville,
qui se trouvait à portée, comme par hasard, débarquait
des troupes pour assurer la sécurité des propriétés
et des travaux, en vertu du traité de 1846;
la nouvelle république était reconnue le 6 par les Etats-Unis,
le 16 par la France ,
avant la fin de l'année par toutes les autres nations, sauf l'Espagne
et l'Equateur ;
la Colombie n'avait plus rien à voir avec le canal, dont l'exécution
était réglée par un accord entre le Secrétaire
d'Etat Hay et Ph. Bunau-Varilla, improvisé monistre de la nouvelle
république le 18 novembre. (GE). |
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