 |
La
république de Nouvelle-Grenade
L'assemblée
confia l'intérim au général Jose Maria Obando (de
Popayan). Une constitution fut donnée à la République
(1832).
Celle-ci se composait alors de vingt provinces subdivisées en cent
quatorze cantons; voici la liste des provinces: Antioquia, Bogota ,
Buenaventura, Carthagène ,
Casanare, Cauca, Choco, Mariquita, Mompox, Neiva, Pamplana, Panama, Pasto,
Popayan, Rio Hacha, Santa Marta, Socorro, Tunja, Velez, Veraguas. On mit
en pratique la loi votée le 24 juillet 1821
pour l'abolition progressive de l'esclavage. Les enfants à naître
des esclaves étaient libres, ils devaient seulement rester jusqu'à
dix-huit ans chez les maîtres de leurs parents. Une caisse de manumission,
destinée à accélérer l'affranchissement par
des rachats, fut alimentée par un impôt sur les successions.
En 1850,
il ne restait plus que 10000 esclaves qui furent libérés
d'un coup. On procéda à l'organisation du gouvernement. Après
une courte guerre civile, on fit les élections présidentielles
qui portèrent au pouvoir, pour la période de 1833
à 1837,
le général Francisco de Paula Santander (de Cucuta), l'adversaire
de Bolivar. Le vice-président était
le Dr José Ignacio de Marquez. A leur tour, les Bolivianos furent
persécutés, victimes de représailles. Le général
Santander était un des hommes les plus remarquables du pays; d'une
probité inattaquable, simple, respectueux des lois, intelligent,
il avait de grandes qualités administratives. Il donna une vive
impulsion à l'instruction primaire et à l'instruction secondaire,
plus nécessaires encore qu'ailleurs dans un pays où l'immense
majorité de la population n'avait eu aucune part aux affaires pendant
des siècles et où il était essentiel de rapprocher
les différentes classes sociales. Il rétablit le fonctionnement
régulier des services administratifs.
Il eut à s'occuper
en 1834
de la répartition entre les trois républiques, Venezuela ,
Nouvelle-Grenade, Equateur ,
de la dette colombienne. Cette dette se composait essentiellement de deux
emprunts contractés à Londres
par Santander, alors vice-président, le premier de deux millions
de livres, à la date du 13 mars 1822,
le second de 4 750 000 livres à la date du 15 mars 1824.
On proposait de les répartir entre les trois républiques
d'après la richesse de chacune. Santander fit prévaloir la
répartition d'après le chiffre de la population, bien que
cette base fût moins favorable à la Nouvelle-Grenade, parce
qu'elle ne pouvait entraîner de discussions ultérieures; la
Nouvelle-Grenade dut se charger de la moitié de la dette. Pour ce
motif et pour d'autres, le parti opposé à Santander l'emporta
aux élections présidentielles de 1837.
Le Dr Jose Ignacio de Marquez (de Boyaca) fut élu contre le général
Obando patronné par le président sortant. Le général
Domingo Caycedo fut élu vice-président.
On accusait Obando
d'avoir été le promoteur de l'assassinat du maréchal
Sucre
et on ordonna une instruction judiciaire qui décida Obando à
se révolter. La suppression des couvents des minimes acheva de troubler
le pays; une guerre civile désastreuse le ravagea de 1839
à 1841;
les deux partis politiques qui se disputèrent depuis le pouvoir
se constituèrent alors. Le triomphe des conservateurs aboutit en
1841
à l'élection du général Pedro Alcantara Herran
(de Bogota )
à la présidence, à celle du Dr José Joaquin
Gori à la vice-présidence. Cette administration mit fin à
la guerre civile qui laissa la dette publique accrue de trois millions
de piastres. En 1843
fut publié une sorte de code Recopilation granadina, sous
la direction de Lino de Pombos. Le gouvernement dévoué aux
cléricaux rappela les jésuites qui n'étaient pas revenus
depuis leur expulsion sous le roi Charles
III. La constitution fut réformée dans le sens centraliste.
Par cette constitution
unitaire du 20 avril 1843,
la souveraineté nationale exercée par le régime représentatif
était déléguée aux trois pouvoirs exécutif,
législatif et judiciaire. Le président, élu pour deux
ans, n'était pas rééligible. Le vice-président
était élu aussi pour quatre ans, mais deux ans après
le président, de sorte que les deux mandats ne coïncidaient
pas. Le Sénat et la Chambre des députés étaient,
comme le président, élus par le suffrage à deux degrés.
Les juges de la cour suprême étaient nommés par le
congrès. La religion catholique était reconnue religion d'Etat
et subventionnée. Une loi du 18 avril 1835
avait régularisé la dîme. Chaque province avait une
chambre provinciale et un gouverneur nommé pour quatre ans par le
président; chaque canton un chef politique nommé par le gouverneur.
En 1845
fut élu président le général Tomas Cipriano
de Mosquera (de Popayan). Mosquera était le candidat conservateur,
mais bien plus modéré que Herran. Sa présidence fut
une période de calme pendant laquelle la République prospéra.
On traita avec les créanciers anglais, la dette intérieure
fut amortie, les tarifs douaniers réformés. On entreprit
de grands travaux publics, une route carrossable fut tracée de Bogota
au Magdalena; le capitole de Bogota commencé; la navigation à
vapeur fut organisée sur le Magdalena; l'immigration étrangère
fut favorisée. Une statue fut érigée à Bolivar.
Une école militaire fut instituée avec des professeurs très
distingués; d'autres écoles créées et l'instruction
développée. En 1847,
la Nouvelle-Grenade prit part au congrès de Lima qui décida
une union fédérative du Chili ,
Pérou ,
Bolivie ,
Equateur ,
Nouvelle-Grenade et la liberté des fleuves; oeuvre bientôt
oubliée, du reste.
Mosquera avait amnistié
les libéraux frappés après la guerre civile de 1840,
et les idées libérales comprimées au temps de Marquez
et de Herran firent de grands progrès. La révolution de 1848,
accomplie en Europe, acheva de leur donner l'ascendant. Les libéraux
réorganisés présentèrent le général
José Hilario Lopez (de Popayan); le 7 mars 1849,
il fut élu. Les démocrates arrivaient au pouvoir. Le Dr Murillo,
qui prit le ministère des finances, était considéré
comme l'inspirateur du gouvernement. Le cléricalisme fut vigoureusement
battu en brèche; les jésuites,
rappelés en 1843,
furent de nouveau expulsés; les doctrines démocratiques et
même socialistes furent propagées
par les clubs. Le président Lopez réalisa la plupart des
grandes réformes réclamées par l'opinion publique
: abolition de l'esclavage, abolition de la peine de mort pour les délits
politiques, institution du jury, liberté de la presse, liberté
de la navigation des fleuves de l'intérieur et des frontières,
abolition de quelques impôts odieux, comme celui sur sur les tabacs,
l'eau-de-vie, etc.
En 1851,
la constitution fut révisée dans un sens libéral et
décentralisateur. On vota le suffrage universel direct, le renouvellement
annuel du congrès, l'élection des gouverneurs par le peuple,
l'instruction gratuite, le droit à l'assistance publique, la liberté
absolue des cultes, la liberté pour les associations religieuses,
excepté les jésuites; l'Eglise
fut soumise à la juridiction ordinaire; la dîme fut supprimée.
Le clergé exaspéré s'engagea à fond contre
le gouvernement; il fallut exiler l'archevêque de Bogota .
Bientôt les conservateurs se soulevèrent à main armée
dans le Sud et dans l'Ouest, à Pasto, Popayan, Tuquerres, Antioquia.
Ils furent vaincus par le général Obando. La république
de l'Equateur
étant dominée par les cléricaux, la guerre paraissait
imminente quand, à Quito ,
les libéraux prirent le dessus. L'invasion de Flores, qui tentait
de les renverser, échoua en partie grâce à l'énergique
attitude de la démocratie grenadine. La présidence du général
Lopez se signala encore par la signature du contrat pour la construction
du chemin de fer de Panama
et par la réforme budgétaire, conséquence de la réforme
politique. On décentralisa les dépenses provinciales qui
furent reportées sur le budget particulier de chaque pays. Ceci
permit de réduire le budget de 18 millions à 11 millions
de l'année 1850
à 1851.
A cette date, le commerce total de la Bolivie
était de 25 millions. Les réformes démocratiques étaient
populaires malgré l'hostilité des cléricaux, et le
candidat libéral fut élu président en août 1852
à une immense majorité. C'était le général
José-Maria Obando (de Popayan) aussi aimé de ses amis que
détesté de ses ennemis; le vice-président était
le Dr Manuel-Maria Mallarino (de Cali). En 1854
un conflit éclata avec le Venezuela ;
celui-ci accusait la Nouvelle-Grenade de vouloir reconstituer l'ancienne
Colombie; de plus, il se plaignait qu'on eût concédé
un chemin de fer de Rio Hacha à Maracaïbo sur des territoires
revendiqués par lui.
A la Nouvelle-Grenade,
les démocrates se divisaient. D'un côté étaient
les démocrates opportunistes qu'on qualifiait de Draconiens,
de l'autre les ultra-démocrates ou Golgotas; ceux-ci voulaient
supprimer l'armée permanente, les impôts indirects. Le président
Obando se ralliait aux opportunistes; comme la situation se gâtait,
il paraît avoir essayé de s'en tirer par une escobarderie.
Le 17 avril 1851,
le général José-Maria Melo, à la tête
de la garnison de Bogota ,
dissout les Chambres, abolit la constitution et enferme le président.
Cependant Obando semblait d'accord avec lui. Quand Melo proclama la dictature,
le pays se souleva; les conservateurs voyant leurs adversaires divisés
reprirent courage. Le général Herran s'évada et tenta
de reconstituer à Ibagué un gouvernement régulier.
Les troupes de Melo furent victorieuses à Cipaquira. Mais le second
suppléant du président, José Obaldia, s'évada
à son tour et revendiqua le pouvoir. Il s'entendit avec les conservateurs
et les libéraux modérés; le général
Mosquera, au Nord sur le Magdelena, l'ancien président Lopez, au
Sud, se déclarèrent pour les constitutionnels; le congrès
réuni à Ibagué décréta d'accusation
Obando et Melo. Les dictatoriaux furent vaincus au défilé
de Gutierez; en décembre, dix mille constitutionnels vinrent camper
devant Bogota; Lopez et Mosquera opérèrent leur jonction.
Le 4 décembre 1854
la ville fut enlevée; Melo fut fait prisonnier. Les conservateurs
profitèrent de la réaction. Manuel-Maria Mallarino, vice-président
de la République, fut chargé du gouvernement. Obando fut
jugé par le Sénat, destitué de la présidence
et exilé pour six ans; Melo fut exilé pour huit ans. Obando
fut plus tard assassiné à son retour en 1861.
Le docteur Mallarino
exerça le pouvoir avec un esprit de conciliation et de tolérance
très remarquables. Mais il n'avait le pouvoir que par intérim;
le terme de la période présidentielle approchait et les partis
étaient très exaltés. La situation financière
détestable et l'anarchie étaient les conséquences
de la guerre civile. Il avait fallu ériger le pays de Panama en
Etat et lui accorder une autonomie complète (1855),
et par un contraste ironique, on reprenait les négociations avec
le Venezuela
et l'Equateur
pour se fédérer avec eux. A l'élection présidentielle
de 1856
(pour 1857)
se présentèrent trois candidats : Manuel Murillo, libéral;
l'ancien préésident Mosquera, soutenu par le tiers parti;
Mariano Ospina, conservateur intransigeant. C'est le dernier qui l'emporta
par 95 000 voix contre 85 000 données à Murillo, et 21000
à Mosquera (août 1856).
Les conservateurs eurent la majorité dans les deux Chambres. Le
1er avril 1857,
Mariano Ospina Rodriguez (de Cundinamarca) prit possession du pouvoir,
la vice-présidence ayant été supprimée, c'était
le plus âgé des secrétaires d'Etat, ou, au besoin,
le procureur général de la République qui remplaçait
le président. La réaction conservatrice s'accentua, mais
le gouvernement nouveau se trouva aux prises avec de graves embarras. Du
côté de l'extérieur, les relations furent rompues avec
l'Angleterre
au sujet de la créance Mackintosh, emprunt contracté en décembre
1825
et triplé par les intérêts accumulés.
Une querelle avec
les Etats-Unis
au sujet des rives et massacres survenus à Panama
faillit mal tourner; des deux côtés on réclamait une
indemnité; chacun rejetait sur les nationaux de l'autre Etat la
responsabilité des désordres. Les Etats-Unis tentaient de
profiter de cette occasion pour mettre la main sur l'isthme; ils demandaient
la neutralisation de Colon et de Panama, la cession de petites îles
dans la baie pour y établir une station navale. Le 10 septembre
1857,
une convention fut signée à Washington entre le général
Herran, ministre plénipotentiaire de la Nouvelle-Grenade et le général
Lewis Cass, ministre des affaires étrangères des Etats-Unis,
une indemnité fut allouée aux sujets américains et
garantie sur la moitié du produit du chemin de fer; une station
navale fut concédée aux Etats-Unis à Panama.
A l'intérieur,
le gouvernement conservateur avait décrété une réforme
de la constitution dans le sens fédéral (15 juin (1857).
Le fédéralisme rendit impuissant tout le gouvernement conservateur.
On avait partagé les provinces en six états, Cauca, Cundinamarca,
Boyaca, Magdalena, Bolivar, Panama; des villes ou des provinces furent
mécontentes de ce groupement et refusèrent de l'accepter.
Pasto ne voulait pas s'unir au Cauca et songeait à se rallier à
l'Equateur .
Neiva refusait l'union avec Bogota ;
Ocaña celle avec Mompox. Dans les divers Etats fédéraux,
les divisions politiques se reproduisaient. Dans le Cundinamarca les conservateurs
l'emportèrent; mais dans le Santander ce furent les libéraux;
ils mirent à leur tête Murillo et se donnèrent une
constitution démocratique.
La
Confédération grenadine
Dans le Magdalena
les gens de Rio Hacha voulaient faire scission. Il fallut voter une nouvelle
constitution qui régularisa le fédéralisme, celle
du 22 mai 1858.
La république prenait le nom de Confédération Grenadine.
C'était une fédération de huit Etats : Antioquia,
Bolivar, Boyaca, Cauca, Cundinamarca, Magdalena, Panama, Santander. La
confédération se réservait les terres domaniales,
les mines de sel gemme et d'émeraude, le chemin de fer de Panama ;
elle assumait la dette extérieure et intérieure, la dette
viagère et les dépenses du gouvernement; elle gardait les
relations extérieures, le droit de paix et de guerre, l'armée
fédérale, le contrôle des rapports des Etats entre
eux, la législation civile, pénale et commerciale, etc. Le
suffrage universel direct était établi; chaque Etat nommait
trois sénateurs. Le vote de cette constitution ne pouvait naturellement
mettre un terme à l'anarchie. Celle-ci continuait : la guerre civile
éclata dans l'Etat de Santander, un conflit éclata entre
cet Etat et celui de Boyaca.
L'intervention du
gouvernement général dans les questions locales du Santander
aggrava la lutte; les libéraux du Santander eurent le dessous. Au
Nord, l'état de Bolivar s'insurgeait contre son gouverneur. Dans
le Cauca, le général Mosquera organisait une véritable
dictature. Le président Ospina, professeur de droit constitutionnel,
restait impuissant ; raillé dans sa capitale même, n'ayant
ni armée, ni finances, il philosophait et observait. Il finit par
être victime de la situation. Les conservateurs du Cauca s'étant
insurgés contre Mosquera, avec la complicité du gouvernement
central , ils furent défaits à Cartago. Au Nord le général
Herran rétablit la paix dans l'Etat de Bolivar; dans celui de Santander
les libéraux avaient aussi succombé, mais la défaite
des conservateurs du Sud compensait ses succès. Quand vint le renouvellement
présidentiel, la crise éclata. Les conservateurs, maîtres
du pouvoir central, attribuèrent la surveillance du scrutin au gouvernement
fédéral; Mosquera protesta énergiquement; les Etats
obtinrent de contrôler eux-mêmes leurs listes électorales.
La concession parut insuffisante. Le Cauca, le Santander et le Bolivar
se déclarèrent indépendants. Au Nord le général
Herran battit les révolutionnaires à Zaboncello et à
l'Oratorio (près de Socorro). Mais Obando reparaissait et au Sud
Mosquera résistait et imposait une amnistie.
Les ultra-conservateurs
jugeant Herran trop modéré prirent pour candidat à
la présidence Julio Arboleda soutenu
par le clergé et le nonce du pape. Celui-ci fut élu contre
Herran qui se retira sous sa tente, au moment où Mosquera reprenait
les armes. Mosquera envahit l'Etat d'Antioquia et écrasa l'armée
conservatrice. Il occupa les anciennes provinces de Neiva, Masiquita, Honda,
s'entendit avec Lopez, l'ancien président démocrate. Arboleda
ne put être régulièrement investi en 1861;
l'anarchie devint officielle à partir du 31 mars 1861.
Les docteurs lgnacio Gutierrez Vergara et Bartolomé Calvo, le premier
comme doyen d'âge des secrétaires d'Etat et le second comme
procureur général de la République, exercèrent
pendant quelques mois l'intérim du pouvoir exécutif. Mosquera
parut devant Bogota ,
fit prisonnier l'ancien président Ospina et le 18 juillet. il enleva
d'assaut la capitale ; le nonce Ledochowski fut expulsé, les biens
de mainmorte abolis; un congrès provisoire donna à Mosquera
la présidence des Etats-Unis de Colombie. |
|