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L'histoire du Cambodge remonte
à une très haute antiquité, et s'est trouvée
associée d'une façon très intime à celle des
pays voisins, le Siam ,
le Laos, le Champa et l'Annam .
Une légende d'origine indienne marque bien les rapports si étroits
entre ces différents peuples. Le roi des génies Préa-En
(Phra-Indra) apparut un jour aux rois du Cambodge, du Siam et de l'Annam
pour leur demander ce qu'ils désiraient : il tenait à la
main une épée flamboyante. Le premier de ces princes voulait
obtenir l'observation exacte des préceptes de la justice : il reçut
l'épée étincelante comme le diamant. Le second se
contentait de son royaume, et on lui donna une garde d'épée
d'or et d'ivoire; le dernier qui souhaitait la toute-puissance eut en présent
un fourreau d'or. Cette épée antique, nommée Préa
Khan, est confiée à la garde des Bakous, que l'on nomme aussi
Préam, Bréam, Borohet, et dont les chefs sont au nombre de
sept, le premier portant le titre de Prea-thommorut-Eysey-sel-set-rutchi-chessda.
Ces Bakous sont en réalité des brahmanes,
et ils prétendent venir du Nord-Ouest de l'Inde ,
du pays même de Camboya, d'où le nom de Cambodge, tandis que
les Cambodgiens eux-mêmes ne viendraient que du Pégou .
Quoi qu'il en soit, on trouve déjà
le royaume du Cambodge au IVe
siècle de notre ère. Les livres bouddhiques furent
apportés de Ceylan, Srok Langka (Sri Lanka) ,
par le religieux Preà Put Khosa, sous le règne de Préa
Ket Méalea. Au VIIe
siècle, le Cambodge appartenait à la province
chinoise de Founan, qui correspondait à peu près au Tong-King
(Tonkin); en 616, le Tchin la, Tchen-la
ou Tchan-la, comma les Chinois appellaient le Cambodge, commença
à payer le tribut au Céleste-Empire ;
il le payait encore sous les Tang (quatre fois),
les Song, les Ming. En 625,
le roi du Cambodge avait cependant secoué le joug de la Chine et
s'était même emparé du Tong-King et du Tchampa (connu
par la suite sous le nom de Binh-Thuan). Plus tard, sous les Ming, le roi
du Cambodge étendit sa domination sur l'Annam .
Un voyageur chinois, qui a visité le Tchin-la au XIIIe
siècle, nous a laissé une description de ce royaume
qui e été traduite en français successivement par
Abel
Rémusat (Paris, 1819, in-8
et Nouv. Mél. As., 1, pp. 74-152) et Hervey de Saint-Denys
(Ma
Touanlin, II, pp. 476-488). Le Siam ,
qui au VIIe siècle
dépendait du Cambodge, s'en rendit indépendant, d'où
son nom de Muang-Thai, le royaume des libres. En 1028,
les Cambodgiens payèrent le tribut à l'Annam; en 1057,
un lépreux, guéri par Préa En, monta sur le trône
du Cambodge. Dès le XIIIe
siècle commence le déclin du Cambodge, que ne
contribua pas peu à accélérer les luttes intérieures,
mais qui eut pour point de départ la guerre contre les Mongols
de Chine (1268).
L'histoire du Cambodge devient plus certaine
à partir du XIVe
siècle, grâce à la deuxième partie
de la Chronique royale ou Pongsa Voda qui commence en 1346
et qui a été publiée dans les Explorations et Missions
de Doudart de Lagrée. Le XVIIe
et le XVIIIe siècle
sont marqués par des luttes contre le Siam
et l'Annam ;
c'est à partir de la seconde moitié du XVIIe
siècle que date l'ingérence des Annamites dans
les affaires du Cambodge, qui occupait alors non seulement le Cambodge
actuel, mais encore les six provinces de la Basse-Cochinchine .
En 1680, 3000 Chinois fidèles
aux Ming et qui ne voulaient pas se soumettre aux
Mandchous, se rendirent de Canton à Tourane, d'où le roi
d'Annam les expédia en Basse-Cochinchine, où ils s'établirent
à Mytho et à Bien-Hoa.
La première moitié du XVIIIe
siècle est marquée par des luttes avec le Siam ,
dont l'influence alla grandissant avec des fortunes diverses jusqu'en 1809,
époque à laquelle les Siamois s'emparèrent de Battambang.
En 1834, le roi Néac Ang-Chan,
qui régnait depuis 1796, mourut
; sa mort fut le signal de nouvelles luttes, mais les Siamois furent arrêtés
dans leur invasion par les Annamites .
La guerre, intermittente pendant les années suivantes, recommença
en 1840 : elle fut enfin terminée
en 1847 par la reconnaissance, et par
le Siam et par l'Annam, de Néac An-duong comme roi du Cambodge,
qui s'engagea à payer le tribut à ses deux puissanie voisins
à la fois. A la mort de Anduong, à Oudong en 1860,
son fils aîné, Ang-Chrelang ou Préa-Ang-Reachéa-Votey,
né en 1834, monta sur le trône
: c'est le roi Norodom I dont l'histoire se confond avec celle de l'établissement
du protectorat français au Cambodge, que l'on trouvera plus loin.
Les étrangers
au Cambodge.
Les Portugais
arrivèrent dès le milieu du XVIe
siècle au Cambodge, où ils établirent une
mission catholique
(1553); ils obtinrent un terrain par
une ruse qui rappelle celle des compagnons de Didon ,
en coupant la peau d'un buffle en lanières extrêmement minces,
de façon à couvrir le plus grand espace de terrain qui leur
avait été concédé par les habitants. Les Portugais,
sous
forme de métis, et en conservant leur nom, ont continué à
jouer un rôle dans l'histoire du Cambodge, où ils cherchèrent,
surtout au commencement du XVIIe
siècle, à développer leur influence lorsqu'ils
eurent été chassés de Sumatra par les Hollandais.
Je relève qu'en 1596, le Portugais
Lavis Velo tua l'un des rois du Cambodge; en 1811,
Joseph de Monteiro fut nommé médecin du roi; l'interprète
du roi Norodom se nommait Kol de Monteiro. Ce furent les Portugais qui
firent connaître en 1570 les
fameuses ruines d'Angkor.
Les Hollandais
arrivèrent longtemps après les Portugais,
mais ne restèrent que fort peu de temps au Cambodge. On a conservé
la relation du voyage de Geraerd van Wusthof, l'un des agents de la Compagnie
des Indes néerlandaises, dans le Laos et au Cambodge en 1641.
Elle est comprise dans une plaquette introuvable, intitulée Vremde
Geschiedenissen in de Koninckrijcken van Cambodia en Louwen-tant; in Oost-Indien,
zedert den lare 1635, tot den lare 1644; aldaer voor-gevallen, etc.
Haerlem, Pieter Casteleyn, 1669, in-4.
Francis Garnier a donné une partie de cette relation dans le
Bulletin de la Société de Géographie de Paris,
1871,
pp. 249.289. A la suite de discussions entre les Portugais et les Hollandais,
deux ans plus tard (1643), Pieter de
Regemortes qui arrivait en septembre de Batavia, envoyé par Antoine
van Diemen, gouverneur général des Indes néerlandaises,
était assassiné. Le meurtre de cet agent avec quelques-uns
de ses compatriotes mit fin aux entreprises commerciales des Hollandais
au Cambodge. La France
ne trouvait qu'une concurrence asiatique lorsqu'elle établit son
protectorat dans le pays.
Le protectorat
français.
Les relations de la France
avec le Cambodge ont commencé lors de l'envoi à Kampot, par
l'amiral Charner, de l'aviso le Norzagaray, commandé par
le lieutenant de vaisseau Lespès (24 mars 1861).
A la suite de l'intervention de la France dans la Basse-Cochinchine ,
l'influence de Siam
était devenue prépondérante dans le Cambodge, et les
Français redoutaient que le roi Norodom, hésitant entre
cette puissance et la France, ne leur créât de sérieux
embarras s'il se retournait vers Bangkok .
L'énergie du commandant Doudart de Lagrée prévint
ce danger, et travailla à ce qu'en août 1863,
un traité d'amitié et de ce commerce fût conclu à
Ou-dong entre le roi du Cambodge Pra Maha Abbarach (Norodom) et la France,
représentée par le contre-amiral de la Grandière,
gouverneur et commandant en chef en Cochinchine. Il se composait de dix-huit
articles dont les principales clauses étaient-:
que la France accordait sa protection au Cambodge; qu'elle nommerait un
résident ou consul auprès du roi du Cambodge, qui serait
chargé, sous la haute autorité du gouverneur de la Cochinchine,
de veiller à la stricte exécution des lettres de protection;
pleine liberté pour les Français au Cambodge; liberté
du culte catholique ,
etc.; donation d'un terrain aux Quatre-Bras pour construire un fort, établir
un dépôt de charbon et des magasins d'approvisionnement pour
les navires français. Ce traité a été ratifié
à Ou-dong le 14 avril 1864.
Cependant Norodom, toujours faible, signait quelque temps après
un traité avec Siam le 1er décembre
1863,
ratifié en janvier 1864, qui
restait secret pendant quelques mois, et dont les tendances étaient
clairement indiquées par la note remise par la cour de Bangkok,
le 3 juin 1864, au couronnement du
roi du Cambodge, en présence du capitaine de vaisseau Desmoulins,
chef d'état-major de l'amiral de la Grandière; le Siam réservait
ses droits à la suzeraineté du Cambodge et à la possession
des provinces de Battambang et d'Angkor, et du Laos jusqu'au Grand-Fleuve.
Les difficultés ne furent définitivement
aplanies que par le traité signé par la France
avec le Siam
le 15 juillet 1867, traité par
lequel le Siam reconnaissait le protectorat de la France sur le Cambodge,
renonçait au tribut payé par ce pays et annulait le traité
du 1er décembre 1863,
et par lequel la France abandonnait à Siam les provinces de Battambang
et d'Angkor. Le 9 juillet 1870, le
roi Norodom, qui avait transporté sa résidence de Ou-dong
à Phnom-Penh signait une convention relative à la délimitation
des frontières du Cambodge et de la Basse-Cochinchine .
Le 1er mai 1877,
ce prince signait une ordonnance royale supprimant l'esclavage. Le 9 avril
1881
avait lieu la promulgation d'un décret du 24 février 1881
réglementant la justice française au Cambodge. Mais il était
nécessaire de l'établir vis-à-vis des étrangers
installés au Cambodge. Le traité de 1863,
prévoyant les conflits entre Cambodgiens et Français, avait
bien installé un tribunal mixte francocambodgien, complété
par les ordonnances de 1873, mais des
difficultés s'étant élevées par suite de conventions
particulières passées par le roi du Cambodge avec divers
Européens
ou Américains résidant à
Phnom-Penh, une déclaration fut échangée le 21 décembre
1881
entre les gouvernements français et cambodgien pour le règlement
des conflits en matière de contentieux administratif, et un décret
du 6 mai 1882, du président
de la République française attribua le règlement de
ces conflits au conseil du contentieux de Cochinchine, siégeant
à Saïgon, statuant en premier et en dernier ressort.
Cette même année 1882
deux conventions étaient passées entre le gouverneur de la
Cochinchine et le roi du Cambodge, l'une le 26 mars, pour réglementer
le commerce des armes et des munitions au Cambodge; l'autre relativement
à l'inscription au protectorat des Annamites ,
sujets français, et à la suppression de l'impôt de
capitation pour les inscrits. Les liens qui unissaient le Cambodge à
la France ont été resserrés par la convention signée
par le roi du Cambodge avec le gouverneur général de Cochinchine,
Thomson, le 17 juin 1884. Cette convention,
qui donnait de l'extension au protectorat français, laissait les
fonctionnaires cambodgiens administrer les provinces sous le contrôle
des résidents français, sauf en ce qui concernait l'établissement
et la perception des impôts, les douanes, les contributions indirectes,
les travaux publics, et d'une façon générale, les
services exigeant, selon les Français, une direction unique et des
agents européens.
Le résident de France ,
qui est à cette époque est devenu résident général,
a le droit d'audience privée et personnelle auprès du roi;
il est assisté d'un sous-résident qui le remplace en cas
d'absence et qui est en même temps résident de la province
de Phnom-Penh, où les Français ont établi une municipalité.
Puis le Cambodge a été divisé en huit provinces :
Phnom-Penh, Kampot, Poursat, Kompong-Chnang, Kratié, Kompong-Tuong,
Banam et Krauchmar, subdivisées en trente-trois arrondissements.
En 1886, toutes les résidences
ont été supprimées, sauf celles de Kampot, Banam,
Kratié et Kompong-Tuong. Le budget du protectorat du Cambodge a
été fixé, par décision du 17 septembre 1888,
en recettes et en dépenses, à la somme de 704 700 piastres.
Le Cambodge a été, à
la Chambre des députés, l'objet de débats retentissants;
le roi, dont les revenus se trouvaient fort réduits par le protectorat,
cherchait à battre monnaie avec les jeux, particulièrement
avec le bacouan et les trente-six bêtes; le bacouan, qui est une
espèce de baccarat, était autorisé; le jeu des trente-six
bêtes, qui tire son nom des animaux indiqués sur les casiers
sur lesquels pontent les joueurs, après avoir été
autorisé en 1885 et 1886,
a été interdit par le Piquet, le résident français,
le 1er janvier 1887.
(Ces trente-six bêtes sont : le buffle, le tigre, le porc, le lapin,
le ver, le renard, le chat, la grue, le daim, l'araignée, le serpent,
la crevette, le dragon, l'oie, l'huître, le singe, le coq, la tortue,
l'anguille, la carpe, le papillon, le cent-pieds, le pigeon, le poisson,
l'éléphant, le chien blanc, le chat sauvage, l'abeille, le
rat, la jonque, le lièvre, le cheval blanc, le paon, le canard,
le limaçon et le mollusque).
Des troubles ont éclaté au
Cambodge à la fin du XIXe
siècle, fomentés par le second frère de
Norodom, Ang-Phim, né en 1842,
et plus connu sous le nom de Si Watha; les partisans de ce prince ont été
dispersés, et ses derniers adhérents, qualifiés par
les Français de "pirates" et de "voleurs",
traqués par les miliciens, se sont réfugiés dans les
montagnes, tandis que les chefs ont été, les uns décapités,
les autres déportés à Poulo-Condor, à destination
d'Obock. A la mort de Norodom, en 1904,
le protectorat était considéré par les Français
comme pacifié. (Henri Cordier). |
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