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En 1530, les Turcs,
dans leur marche envahissante contre la chrétienté, occupaient
une partie de la Hongrie ,
et se dirigeaient sur Vienne .
A la diète d'Augsbourg
(1530), les Protestants furent invités
par l'empereur à rentrer dans le sein de l'Eglise
catholique; naturellement ils n'en firent rien, et, par la plume de
Mélanchthon
rédigèrent l'acte de leur foi, connu sous le nom de confession
d'Augsbourg. Menacés d'être réduits par la force, les
princes qui avaient embrassé la Réforme, formèrent
la ligue de Smalkalde (1531); ils entrèrent même en négociations
avec les rois de France
et d'Angleterre contre l'empereur. Cependant Ferdinand, que Charles-Quint
venait de faire proclamer roi des Romains, exposa à l'empereur que,
si on n'avait pas les protestants avec soi, on ne pourrait résister
aux Turcs; une paix provisoire (Nuremberg
et Ratisbonne) fut comme une déclaration de tolérance religieuse,
au moins pour un temps, et permit de réunir toutes les forces de
l'Allemagne
contre le sultan. L'empereur en personne se mit à la tête
d'une armée de 90,000 fantassins et 30,000 cavaliers, sans compter
les corps irréguliers, et marcha sur Vienne
que Soliman assiégeait avec, dit-on, 300,000 soldats. Celui-ci ne
l'attendit pas, leva le siège et retourna à Constantinople
(1532). L'empereur passa alors en Italie, où il voulait consolider
l'état de choses naguère établi, et traiter avec le
pape de la réunion d'un concile, qui devait mettre fin aux querelles
religieuses. On ne s'entendit pas sur ce point et Charles-Quint, après
avoir amené tous les Etats de la péninsule à conclure
avec lui une alliance pour la défense de l'Italie, licencia ses
troupes et revint par mer à Barcelone,
sur les galères d'André Doria (24
avril 1533).
Il donna alors tous ses soins à
l'administration de l'Espagne ,
que l'impératrice avait gouvernée en son absence; il réunit
à Monzon (15 mai 1533), les Cortès d'Aragon ,
Catalogne
et Valence ,
et obtint d'elles un subside assez fort; aux Cortès de Castille ,
à Madrid,
on fit de nombreuses propositions utiles, entre autres celles de la publication
d'un code et de la réduction des biens de mainmorte. L'empereur
trouva d'ailleurs toute l'Espagne obéissante, et promit la plupart
des réformes demandées. Sa puissance, qui venait récemment
de s'augmenter encore par les conquêtes du Mexique
et du Pérou ,
était vraiment imposante. Il résolut de mettre à profit
le répit que lui laissait le roi
de France
pour se faire le champion de la chrétienté contre les infidèles,
et reprendre les projets d'Isabelle
et de Ferdinand sur l'Afrique .
Là encore, d'ailleurs, la guerre n'avait qu'un caractère
défensif; de même que les Turcs
menaçaient l'Allemagne ,
Barberousse
essayait de se constituer un grand empire maritime en Berbérie et
de faire du bassin occidental de la Méditerranée
un lac musulman. Après avoir fondé la régence d'Alger,
sous la suzeraineté de la Porte, il venait de s'emparer du royaume
de Tunis;
ses audacieux corsaires semaient la désolation et l'effroi sur toutes
les côtes d'Italie
et d'Espagne; Doria fuyait souvent devant lui.
L'empereur résolut de conduire contre Barberousse
une grande expédition, et de faire alliance avec Muley-Hassen, le
roi détrôné de Tunis.
Il partit de Barcelone au printemps de 1535, avec une flotte de quatre-vingts
galères, de près de quatre cents vaisseaux, et portant environ
quarante mille soldats allemands, espagnols et italiens, et débarqua
après une traversée heureuse près du cap Carthage.
Les Turcs, prévenus, dit-on, par des avis de François
Ier, s'étaient
préparés à la résistance; ils tinrent plus
d'un mois dans la forteresse de La Goulette, et l'armée impériale
souffrit beaucoup; l'empereur s'exposa souvent de sa personne, et montra
une réelle bravouve. Dans la marche sur Tunis, l'armée se
débanda, et elle eût probablement éprouvé une
sanglante déroute si la ville avait tenu; mais vingt mille chrétiens,
qui s'y trouvaient captifs, étant parvenus à s'emparer de
la Casbah, Barberousse, qui n'avait plus ni artillerie ni poudre, dut s'enfuir
avec ses Turcs et quelques Arabes demeurés fidèles. Les habitants
de Tunis se rendirent sans faire aucune résistance, mais les Impériaux,
qui avaient beaucoup souffert et avaient perdu toute discipline, entrèrent
dans la ville comme dans une ville prise d'assaut; pendant huit jours,
ils mirent tout à feu et à sang; les horreurs qui s'étaient
produites à Rome
en 1527 se renouvelèrent. L'armée fut elle-même la
première victime de ses excès; les cadavres accumulés
et laissés sans sépulture dans les rues engendrèrent
la peste; on se battit pour le butin; les soldats ne voulurent plus obéir
à leurs chefs. L'empereur, qui avait le projet de poursuivre ses
avantages et de marcher sur Alger,
ne put le faire avec des troupes démoralisées et qui manquaient
de tout. Barberousse cependant alla reprendre des forces à Alger
et audacieusement se porta sur les Baléares, qu'il pilla au moment
même où on faisait des feux d'artifice et des illuminations
pour fêter la victoire de Charles-Quint.
-
Le
siège de Tunis en 1535.
L'empereur, laissant sur le trône
de Tunis
Muley-Hassen, qui se reconnaissait son vassal et tributaire, vint passer
l'automne de 1535 dans le royaume de Naples .
Pendant ce temps, François Ier,
qui voyait son ennemi toujours grandir et devenir de plus en plus menaçant,
s'était allié avec Soliman;
puis, irrité du meurtre d'un de ses agents, commis par le duc de
Milan,
peut-être à l'instigation de Charles-Quint, il déclara
la guerre à Sforza et au duc de Savoie.
L'empereur, dans la semaine de Pâques 1536, à Rome, au milieu
d'une assemblée nombreuse à laquelle assistaient le pape,
les cardinaux, les ambassadeurs de plusieurs puissances, dénonça
l'alliance de François Ier avec
les infidèles et se laissa aller, dans un mouvement de colère,
à provoquer celui-ci en combat particulier; il annonça qu'à
la tête d'une armée nombreuse il allait envahir la Provence ,
tandis que ses généraux pénétreraient en Champagne
et en Picardie .
En vain, le fameux Antoine de Leyva déconseillait cette expédition;
l'empereur s'y entêta et partit avec de belles troupes, emmenant
Paul Jove pour écrire le récit de ses victoires. On sait
comment la Provence, systématiquement dévastée par
Montmorency, repoussa les Impériaux. Charles-Quint dut repasser
les monts avec son armée presque détruite et retourna en
Espagne
(novembre 1536). Les invasions de la Champagne et de la Picardie ne lui
avaient pas mieux réussi; aussi, après quelques mois d'une
guerre indécise en Flandre et en Lombardie, la reine de France
et la reine de Hongrie, toutes deux soeurs de l'empereur, parvinrent à
faire signer des trêves. A Nice
(juin 1538), par l'entremise du pape Paul III, fut signée une autre
trêve de dix ans, et, quelques semaines plus tard, à Aigues-Mortes ,
eut lieu une entrevue entre le roi de France et l'empereur, dans laquelle
ils se firent de grandes protestations d'amitié. Charles-Quint retourna
en Espagne.
Les guerres si nombreuses qu'il avait à
soutenir coûtaient à l'empereur des sommes considérables.
Après l'expédition de Tunis,
ce fut en vain qu'il demanda de l'argent aux Cortès d'Aragon
(1536); après sa désastreuse campagne de Provence, il dut
encore en demander aux Cortès de Castille
et d'Aragon (1537). II obtint, cette fois, un subside des uns et des autres;
mais, en dépit des trésors qui commençaient à
venir du nouveau monde, l'Espagne
se sentait ruinée. Les garnisons de Lombardie et de la Goulette
se révoltaient faute de paye; le manque d'argent paralysait tous
les projets du gouvernement. II fut obligé, en 1538, de demander
la création d'un impôt nouveau, la sisa, aux Cortès
de Castille, et il fallut l'établir d'office, car les nobles ne
voulurent jamais le voter; depuis lors, on ne les convoqua plus à
ces sortes d'états généraux. Le roi se vit réduit
à écrire aux diverses cités pour leur demander quelque
aumône. Cette pénurie revient dans tous les actes du règne
comme une note ironique. Le pape, en faisant signer la trêve de Nice,
avait eu pour objet, outre l'élévation des princes de sa
famille, d'armer toute la chrétienté contre les musulmans,
et avait formé une ligue où étaient entrés
tous les Etats d'Europe ,
même Venise.
L'empereur avait été reconnu comme chef militaire de cette
ligue; il nomma généralissime Fernando de Gonzague et grand-amiral
Doria;
celui-ci ne put s'entendre avec l'amiral des galères vénitiennes;
Castel-Novo, au royaume de Naples, fut emportée d'assaut par les
Turcs, et les chrétiens n'éprouvèrent partout que
des revers.
Même l'empereur ne vit d'autre moyen
d'obtenir quelque avantage que de détacher Barberousse
du sultan par l'offre d'une souveraineté; mais les négociations,
longtemps poursuivies dans ce sens, n'aboutirent pas et un des agents de
l'empereur fut jeté en prison à Constantinople
(1540). Peu de mois auparavant, la ville de Gand ,
se fondant sur d'antiques privilèges, avait refusé de payer
le subside imposé aux Pays-Bas; les habitants, après de longues
négociations, s'étaient mis en révolte ouverte contre
l'empereur et avaient recherché la protection du roi
de France .
Charles-Quint, qui était en Espagne ,
fut très ému à cette nouvelle; il pouvait craindre
que la révolte s'étendit rapidement et que le riche domaine
des Pays-Bas
vint à lui échapper; aussi décida-t-il d'aller en
personne réprimer la révolte dès ses débuts;
mais toutes les routes pour aller en Flandre
lui étaient presque fermées; s'il partait par l'Océan,
il pouvait être arrêté par le roi
d'Angleterre ,
avec qui il était alors au plus mal; la Méditerranée
était infestée par les corsaires turcs et il n'était
pas certain que la flotte de Doria suffit à
défendre l'empereur contre une entreprise de Barberousse; de ce
côté encore, il fallait, après avoir abordé
en Italie, traverser toute l'Allemagne ,
profondément agitée par la Réforme. Charles-Quint
demanda au roi de France de le laisser passer par ses Etats, ce qui lui
fut accordé; le chevaleresque François
Ier traita
son ennemi avec magnificence et courtoisie (décembre 1539 et janvier
1540), et l'empereur, de son côté, lui promit solennellement
l'investiture du Milanais
pour un de ses fils. II passa ainsi à travers la France, châtia
les Gantois avec une rigueur impitoyable, et, alors tranquille, il refusa
à François Ier, de tenir
sa promesse. II partit pour l'Allemagne, et, à la diète de
Ratisbonne, essaya en vain de réconcilier les catholiques et les
protestants; il se vit forcé de proroger à ceux-ci les concessions
qu'il leur avait faites huit années auparavant.
-
Charles-Quint
à la bataille de Muhlberg (1547), par Titien.
L'empereur avait alors d'autres ennemis
à combattre une guerre prochaine avec la France
n'était pas douteuse, malgré la trêve de dix ans; de
plus, Charles-Quint, tout plein encore de l'orgueil que lui avait donné
l'expédition de Tunis,
en rêvait une autre semblable et voulait en finir avec Barberousse;
il croyait que l'Afrique était pour lui la terre des succès.
A Gand ,
il avait appris de nouvelles déprédations des corsaires barbaresques
et le sac qu'ils avaient fait de Gibraltar ;
plein de colère, il ne songea qu'à la guerre, rassembla des
troupes dans son rapide voyage en Allemagne ,
d'autres en Italie
et en Espagne .
Tout le monde lui faisait observer qu'une campagne, préparée
aussi hâtivement, serait peu profitable; son frère, le pape,
Fernand de Gonzague, lui conseillaient d'attendre au moins l'année
prochaine, et, au lieu d'exposer sa personne, d'en confier le commandement
à un de ses généraux ; Doria lui assurait qu'une expédition
par mer en Afrique n'avait chance de réussir que dans les mois de
juillet et août. que la saison était trop avancée (on
était en septembre 1540), que les tempêtes pouvaient disperser
la flotte, que les provisions seraient insuffisantes. L'empereur n'écouta
rien; il avait une confiance extrême en son génie militaire
et en sa puissance; il pensait peut-être aussi que Hassen-Agha, avec
qui il avait noué des relations comme jadis avec Barberousse, lui
livrerait Alger
sans coup férir. C'est contre cette ville que l'expédition
était dirigée; une flotte immense, avec plus de 20,000 hommes,
partit des ports de la Ligurie ;
on y remarquait les galères du pape, de Venise,
de Doria, de l'ordre de Malte ,
des Etats italiens; elles portaient les meilleures troupes de l'Allemagne,
de l'Espagne et de l'Italie, de vieilles bandes qui avaient semé
la terreur sur maint champ de bataille. Une autre flotte devait la rejoindre,
venant d'Espagne, avec des régiments et des munitions, et des vivres.
Ferdinand de Gonzague commandait l'armée et Doria la flotte. Le
mauvais temps dispersa les vaisseaux venant d'Italie et qui ne purent se
rallier qu'avec peine aux Baléares ;
les navires d'Espagne ne purent rejoindre que sous Alger. On sait que,
le surlendemain du débarquement (novembre 1541), une horrible tempête
détruisit la moitié de la flotte; que l'armée, décimée
par des souffrances de toutes sortes (pluies torrentielles, manque de vivres,
insomnie), dut battre en retraite d'Alger sur le cap Matifou, s'embarquer
précipitamment et éprouver de nouvelles tempêtes, de
manière qu'un petit nombre seulement de soldats purent regagner
leurs foyers. L'empereur montra, en ces douloureuses circonstances, une
magnanimité et un courage au-dessus de tout éloge. Il fit
abattre, le premier, ses magnifiques chevaux pour procurer quelque nourriture
aux soldats, donnant ainsi à ses nobles l'exemple du sacrifice;
dans la retraite, il combattit à pied, à l'arrière-garde,
et, comme ses soldats craignaient qu'il ne les abandonnât, il monta
sur la dernière galère et quitta un des derniers ce redoutable
rivage. Les corsaires avaient encore une fois vaincu et humilié
le grand empereur. Désormais, il ne voudra plus entendre parler
d'expéditions en Afrique ,
et, si ses généraux tentent encore quelque chose à
Tunis, à Mehedia, à Djerba ou dans la province d'Oran,
ce sera en dehors de son consentement.
Pendant que l'empereur était en
Afrique, François Ier,
se préparait à recommencer la lutte. Deux de ses agents,
Rincon et Fregoso, chargés d'une mission auprès du sultan,
furent assassinés par des hommes masqués, en traversant le
Milanais, peut-être par les ordres du gouverneur impérial,
du Vast. Le roi de France
se plaignit à l'empereur de cette violation du droit des gens, mais
ne reçut aucune satisfaction; il se prépara alors à
la guerre, chercha des alliés, le duc de Clèves, le roi du
Danemark ,
le sultan, et, mettant sur pied cinq armées, attaqua les Etats de
Charles-Quint à la fois par le Luxembourg ,
le Brabant ,
le Roussillon
et le Milanais .
Les succès ne répondirent pas entièrement à
cet énergique effort. D'autre part, l'empereur ne put entraîner
le pape à se déclarer ouvertement pour lui; alors, malgré
ses griefs personnels, malgré la qualité d'hérétique
du roi d'Angleterre ,
il s'allia avec ce dernier, puis partit pour l'Italie ,
que Soliman et Barberousse,
agissant de concert avec François Ier,
menaçaient. Dans une entrevue qu'il eut avec le pape, à Plaisance,
il ne put rien obtenir, passa alors dans l'Allemagne
du Nord, et, mettant a feu et à sang les Etats du duc de Clèves,
obligea celui-ci à se soumettre. Il pénétra ensuite
sur le territoire français et assiégea, mais en vain, la
forte place de Landrecies. Cependant, le sultan était entré
sur les terres de l'Empire et les ravageait, tandis que la flotte de Barberousse,
après avoir saccagé les rivages de l'Italie, venait rallier
la flotte française à Marseille, et, de concert avec elle,
assiégeait Nice ,
la dernière ville qui restât au malheureux duc
de Savoie. La ville prise, l'entente cessa entre Barberousse et l'amiral
français, et partout l'hiver, qui fut très rigoureux, vint
mettre une trêve aux hostilités. Charles-Quint employa ce
répit pour tenir la diète à Spire (1543), et, en y
traitant avec bienveillance les protestants, il obtint la levée
d'une armée de trente mille hommes; en même temps, il resserra
son alliance avec Henri VIII et détacha,
au contraire, du parti français le roi du Danemark, qui aurait pu
faire, au Nord de l'Empire, une diversion dangereuse. Au printemps de 1544,
l'empereur, avec une armée de plus de cinquante mille hommes, envahit
la Champagne ,
tandis que le roi d'Angleterre dévastait la Picardie ;
les Allemands furent retenus longtemps au siège de Saint-Dizier ,
qui ne capitula qu'au mois d'août. Ils s'emparèrent ensuite
d'Epernay
et de Château-Thierry ,
à deux jours de marche de Paris.
Mais le roi et les habitants de la capitale, au moins la plus grande partie,
montrèrent une attitude énergique. Ce fut sans doute une
des raisons qui décidèrent Charles-Quint à admettre
des paroles de paix; il était d'ailleurs très souffrant et
voyait son armée très affaiblie; il signa le traité
de Crespy ( = Crépy-en-Laonnais ,
septembre 1544). La clause principale en était qu'il donnerait au
duc d'Orléans, second fils de François Ier,
la main de sa fille avec les États de Flandre ,
ou celle de sa nièce avec le Milanais .
Les deux ennemis devaient ensuite mettre leurs forces en commun pour combattre
les infidèles.
Charles-Quint alla prendre quelque repos
à Bruxelles ,
puis la mort de Barberousse et les guerres
des Turcs en Asie lui ayant donné la libre disposition de ses troupes,
il porta toute son attention aux choses d'Allemagne .
Il paraissait croire qu'un concile pourrait y ramener la paix et l'unité
religieuses; mais celui qui avait été convoqué à
Trente (mai 1542) ne s'était pas réuni; le pape envoya une
nouvelle bulle fixant la réunion à la semaine de Pâques
1545. Peu après, en décembre 1544, la diète de l'Empire
se tint à Worms
sous la présidence de Ferdinand; l'empereur était retenu
par la goutte à Bruxelles. Dès la première séance,
on vit bien que les Protestants n'étaient
pas disposés à se soumettre aux décisions d'un concile
et la présence de Charles-Quint, qui vint à la diète
aussitôt qu'il fut un peu remis, ne changea pas ces dispositions.
Au concile de Trente, d'autre part, les prélats du parti de l'empereur
et ceux du parti du pape, ne s'entendirent pas sur la marche à suivre
et aucun résultat pour l'apaisement de la Réforme ne fut
obtenu. L'empereur, à la diète de Ratisbonne (1545) montra
une grande partialité pour les catholiques et fit prendre par la
majorité de cette assemblée, d'où presque tous les
protestants étaient absents, une délibération qui
donnait aux décisions du concile force de loi dans l'Empire. C'était
une déclaration de guerre; les princes luthériens
s'y étaient d'ailleurs préparés; ils cherchaient des
alliances. Le roi d'Angleterre
eût été disposé à les soutenir; mais
il voulait être chef de la ligue, ce à quoi ils ne voulurent
pas consentir; le roi de France
et les cantons suisses gardèrent aussi la neutralité. Au
contraire, l'empereur obtint du pape une armée et de l'argent pour
réduire les Protestants. En 1546, il se mit à la tête
de troupes, moins nombreuses que celles des confédérés,
mais plus aguerries; il avait même sous ses drapeaux bon nombre de
seigneurs luthériens, qui, comme Maurice de Saxe,
faisaient passer leurs intérêts séculiers avant leurs
croyances. Une rapide campagne soumit à Charles-Quint bon nombre
de villes, comme Francfort
et Augsbourg
(1547), et les amendes qu'il leur imposa lui procurèrent de fortes
sommes. En dépit de ces succès, sa situation ne laissait
pas d'être critique; François ler
se remuait de nouveau et ranimait les protestants abattus; il exhortait
le sultan à rentrer en Hongrie en même temps qu'il détachait
le pape de l'alliance avec l'empereur. II y avait d'ailleurs entre celui-ci
et le pontife de nombreux motifs de discorde, qui firent que le pape transporta
le concile de Trente à Bologne pour l'avoir mieux sous la main et
que Charles-Quint se laissa aller à proférer publiquement
des invectives contre le chef de l'Église.
En même temps le peuple de Naples
se révoltait, parce qu'on avait essayé d'établir dans
ce royaume l'Inquisition. La mort de François
Ier vint
à propos délivrer Charles-Quint de son plus redoutable ennemi;
il put alors entrer en campagne avec Ferdinand et Maurice de Saxe contre
l'électeur de Saxe ,
chef des confédérés de Smalkalde. Il le battit et
le fit prisonnier à Muhlberg (avril 1547), puis marcha sur Wittemherg,
capitale de l'électorat et une des places les plus fortes de l'Allemagne.
En menaçant de mettre à mort l'électeur, il força
la femme de celui-ci à lui livrer la forteresse, puis parcourut
tout le pays, traînant à sa suite, comme des trophées
de sa victoire, l'électeur de Saxe et le landgrave de Hesse .
Il les traita avec une extrême rigueur, frappa les villes de contributions
énormes et se crut assez fort, à la diète d Augsbourg
en 1548, pour imposer aux Protestants un corps de doctrines religieuses,
qu'il fit rédiger par trois théologiens et auquel tous devaient
se conformer, en attendant les décisions définitives du concile;
c'est le fameux Intérim d'Augsbourg. Mais les princes et les villes
refusèrent presque tous de l'admettre et la force ne l'imposa qu'en
apparence à Ulm, Augsbourg, Constance, Mayence
et Cologne .
L'empereur partit ensuite pour les Pays-Bas ,
où il fit reconnaître son fils Philippe
pour son légitime héritier par les Etats.
Cette même année 1549, le
pape Paul III étant mort fut remplacé par Jules
II, qui jugea utile de convoquer de nouveau le concile à Trente.
L'empereur, en même temps, réunissait la diète à
Augsbourg (juin 1550), mais les protestants n'y vinrent pas. Maurice
de Saxe, toujours dévoué en apparence à l'empereur,
à qui il devait l'électorat de Saxe, commençait à
rêver un autre rôle; frappé peut-être de l'impopularité
que lui valait sa défection auprès de l'Allemagne
protestante, espérant surtout quelque agrandissement extraordinaire
de sa situation, il commençait à rentrer en négociations
secrètes avec les princes luthériens
et à tramer dans l'ombre quelque chose contre le pouvoir impérial.
Pour mieux cacher son jeu, il faisait le siège de la grande ville
de Magdebourg, qui n'avait pas voulu se conformer à l'intérim,
et la forçait à se rendre, après un blocus qu'il laissa
traîner en longueur pendant une année (novembre 1551). L'empereur
cependant, pour être plus à même de suivre les opérations
du concile de Trente, s'était établi à Innsbruck;
Maurice de Saxe, avec sa duplicité ordinaire, envoyait des ambassadeurs
au concile, correspondait amicalement avec les prélats catholiques
en même temps qu'il poussait Mélanchthon
et les théologiens protestants à soutenir de leur voix et
de leurs écrits les doctrines de la Réforme. Dès le
mois d'octobre 1514, il avait négocié avec le roi
de France ,
Henri
II, héritier de la haine paternelle une alliance offensive contre
Charles-Quint. L'intrigue avait été conduite dans le plus
grand secret.
L'empereur ignorait tout; son chancelier
Granvelle croyait être bien au courant de toute la conduite de Maurice
tandis qu'en réalité celui-ci avait acheté les espions
chargés de l'observer. Quand tout fut prêt pour la révolte,
il voulut avoir un prétexte de rupture et demanda la mise en liberté
du landgrave de Hesse
et de l'électeur de Saxe ,
toujours prisonniers; il eut même l'art de faire participer à
cette démarche un grand nombre de princes, le roi du Danemark
et, qui plus est, Ferdinand, le frère de l'empereur. Charles-Quint,
demeura inflexible et Maurice de Saxe n'en montra pour lors aucun ressentiment;
il écrivit à son souverain qu'il allait partir pour le rejoindre
à Innsbruck; mais au lieu de prendre cette route il courut en Thuringe
où il avait une armée toute préparée, et jetant
le masque publia un manifeste pour dire qu'il prenait les d'armes en faveur
des princes prisonniers, de la liberté de conscience et des libertés
politiques du peuple allemand (mars 1552). Le roi
de France ,
qui s'intitulait protecteur des libertés allemandes et des princes
prisonniers, ainsi que l'électeur de Brandebourg ,
publièrent aussi des manifestes. L'empereur fut surpris; il n'avait
ni troupes ni argent, et tandis que le roi de France s'emparait de la Lorraine
et pénétrait en Alsace ,
il fut obligé de demander à son frère Ferdinand de
traiter avec Maurice de Saxe. Les négociations de Linz n'eurent
d'autre résultat que de fixer une entrevue pour le 26 mai à
Passau. Dans l'intervalle, Maurice de Saxe sortit de Souabe
et par une marche rapide et audacieuse se porta au coeur du Tyrol ;
il arriva à Innsbruck, et il s'en fallut seulement de quelques heures
que l'empereur tombât entre ses mains. Celui-ci avait dû fuir
précipitamment, porté dans une litière, souffrant
de la goutte, par une nuit d'orage. A peine avait-il près de lui
quelques seigneurs de sa maison, les uns à cheval, les autres à
pied, qui portaient des torches pour éclairer la route; il fallut
passer par d'affreux sentiers de montagne et c'est brisé de fatigue
et de chagrin que l'empereur arriva à Villach. Le concile de Trente
aussi fut ému du danger que lui faisait courir l'approche de l'armée
protestante et se sépara pour jusqu'au jour où la paix et
la sécurité seraient rétablies. Cependant, l'entrevue
entre Ferdinand et Maurice de Saxe n'en eut pas moins lieu au jour fixé,
le 26 mai, à Passau. Les conditions que fit le chef protestant furent
tellement dures que l'empereur refusa d'abord de poursuivre les négociations.
Pourtant sa situation était si désespérée,
avec l'Allemagne
protestante, la France et la Turquie pour ennemies, avec l'Espagne ,
qui ne pouvait plus lui fournir ni hommes ni argent, qu'il dut écouter
les instances de son frère et subir l'humiliant traité de
Passau, signé le 31 juillet 1552. La liberté de culte était
provisoirement établie, les princes prisonniers délivrés;
personne ne devait être poursuivi pour les faits accomplis pendant
la révolte; à ces conditions, les protestants renonçaient
à l'alliance de Henri II et licenciaient
leur armée.
-_
Charles-Quint,
par Titien.
La paix rétablie de ce côté,
Charles-Quint n'eut plus d'autre pensée que se venger de Henri Il
et lui reprendre ses conquêtes en Lorraine. Il réunit une
armée de cent mille hommes, sous prétexte de faire la guerre
aux Turcs et l'envoya en toute hâte
avec une artillerie formidable pour assiéger Metz
et nous l'enlever. Quoique toujours souffrant, il voulut y assister en
personne et s'y fit porter le 10 novembre, mais Guise
et les habitants même défendirent héroïquement
la place et tous les efforts des assiégeants échouèrent;
ils perdirent près de la moitié de leur effectif, par suite
de blessures, de maladies et des rigueurs de l'hiver, et Charles-Quint,
la rage au coeur, dut le 26 décembre donner l'ordre de la retraite;
elle fut désastreuse. L'empereur, rentré aux Pays-Bas ,
reforma une armée, pour regagner au moins un peu d'honneur, emporta
d'assaut la petite place de Thérouanne qu'il mit à sac et
dont il fit raser les murs, puis celle de Hesdin (juin 1553); la guerre
continua encore quelques mois de ce côté sans succès
marqué de part ou d'autre, puis l'hiver imposa une trêve aux
hostilités. Charles-Quint se flattait d'ailleurs de réparer
par la diplomatie ses échecs sur les champs de bataille. Il négociait
et réalisa l'année suivante le mariage de son fils Philippe
avec Marie, soeur d'Edouard VI et héritière
de la couronne d'Angleterre. Philippe reçut, pour dot de sa femme,
le titre de roi d'Angleterre en
même temps que son père lui cédait le royaume de Naples
et le duché de Milan .
Cette union, menaçante pour l'avenir, détermina Henri
II à pousser la guerre avec plus de vigueur; il alla prendre
le commandement d'une armée, enleva les places de Marienbourg, Bouvines,
Dinant et arriva près de Namur, tandis que le maréchal de
Montmorency ravageait le Hainaut; mais celui-ci fut bientôt obligé
de reculer devant une armée impériale supérieure en
nombre et commandée par Philibert de Savoie. A Renti, le 13 août
1554, il y eut entre les deux armées une bataille indécise;
le duc de Guise, qui y montra un grand héroïsme, ne fut pas
secondé et les Allemands, quoique ayant perdu plus de monde que
les Français, restèrent maîtres du champ de bataille.
Charles-Quint, qui venait d'y arriver peu de temps avant le combat, repartit
quelques jours après pour Bruxelles, tandis que l'armée dévasta
le Cambrésis. En Lombardie ,
Brissac résistait habilement aux Impériaux, commandés
par le duc d'Albe, et eut tous les honneurs de la campagne.
Charles-Quint était de plus en plus
tourmenté par les douleurs physiques; il ne put assister à
la diète d'Augsbourg ,
convoquée en 1555, en conformité du traité de Passau,
et dut voir avec peine que son frère Ferdinand avait été
obligé de proclamer définitivement la liberté du culte.
L'élévation au trône de saint Pierre du théatin
Caraffa, malgré ses efforts pour l'empêcher, dut lui causer
aussi un vif chagrin; et bientôt le pape, pour se venger de l'opposition
que l'empereur lui avait faite ainsi que de la décision de la diète
d'Augsbourg, s'allia au roi de France .
En Afrique, les armées impériales n'étaient pas heureuses
contre les Barbaresques; Dragut avait renouvelé en ces parages les
exploits de Barberousse; les Espagnols avaient
perdu Tripoli
en 1551; ils perdirent encore Bougie (Bejaia) ,
place importante qu'ils possédaient depuis 1510. Charles-Quint montra
à ce sujet une vive indignation : il fit pendre Alonso de Peralta,
qui, laissé sans ressources à Bougie, avait dû capituler.
L'empereur était accablé; son âme pliait sous les revers
et sous le poids des souffrances physiques; tous les espoirs de ses jeunes
années s'étaient envolés en fumée. Le 28 octobre
1555, à Bruxelles, il abdiqua solennellement l'autorité sur
les Pays-Bas ,
en faveur de son fils Philippe, déjà roi de Naples et d'Angleterre;
le 16 janvier 1556, dans cette même ville de Bruxelles, il signa
un acte par lequel il transmettait au même prince les royaumes de
Léon ,
Castille
et Aragon
avec les possessions d'Amérique ,
et cet acte, envoyé en Espagne ,
amena la proclamation officielle de Philippe
II; voulant assurer à ce fils quelque répit du côté
de la France, il signa avec Henri II une trêve
de cinq ans, la trêve de Vaucelles. L'empereur aurait désiré
aussi laisser à son fils tous ses domaines et toute son autorité
impériale; à plusieurs reprises il avait demandé à
son frère Ferdinand, roi des Romains, de renoncer à ses droits
à l'Empire, mais n'y avait jamais réussi. Il fit encore une
tentative suprême, mais quand elle eut échoué, il abdiqua
l'administration de l'Empire en faveur de Ferdinand, se réservant
seulement le titre de Majesté impériale (mai 1555); puis,
s'étant dépouillé de toutes ses dignités, il
se prépara à partir pour l'Espagne, où il avait depuis
longtemps fait préparer sa résidence au monastère
de Yuste en Estrémadure .
Le 28 octobre, il partit de Bruxelles
pour le port de Zuitbourg, en Zeelande, ou l'attendait une flotte de soixante
vaisseaux, s'embarqua le 17 septembre et arriva au port de Laredo le 27
du même mois. Il se montra très mécontent de la médiocre
réception qu'on lui fit, de ce que beaucoup de ses serviteurs n'étaient
pas venus à sa rencontre, et de ce que surtout on ne lui eût
pas envoyé les 4000 ducats qu'il avait demandés à
la Castille. Le voyage par terre à travers l'Espagne fut long et
pénible; ce manque d'argent, dont Charles-Quint avait eu à
souffrir dans toutes ses entreprises politiques, il le retrouvait encore
dans la vie privée; on chercha en vain à le détourner
d'entrer au monastère. Il y fit une entrée solennelle le
3 février 1557. Les historiens ont maintes fois raconté que,
à Yuste, l'ex-empereur avait vécu en véritable moine,
détaché des choses de ce monde, d'une vie simple et sobre,
se donnant de grands coups de discipline, fabriquant des horloges ou d'autres
ouvrages en bois. Les documents prouvent que c'est là un pur roman.
Du fond de ce monastère, Charles-Quint continua à diriger,
au moins dans l'ensemble, la politique et les affaires d'une partie importante
de l'Europe ;
son fils Philippe II et son frère Ferdinand le consultaient sur
tout et il leur répondait de longues lettres très précises
et très détaillées. II avait autour de lui une domesticité
nombreuse et il n'entendait pas qu'on parût oublier son rang. Sa
cuisine était bien fournie et l'inventaire de son mobilier montre
qu'il ne s'était défendu ni les vêtements somptueux
ni les bijoux. Les documents ne parlent pas non plus des horloges qu'il
aurait fabriquées ni des coups de discipline; aucun non plus ne
vient à l'appui de la tradition, d'après laquelle il aurait
voulu assister à ses propres funérailles et se serait enfermé
vivant dans un tombeau pour avoir l'impression de la mort. Ce qui paraît
bien démontré, c'est qu'il passait de longues heures dans
la méditation et la prière, qu'il aimait à converser
avec les moines et avec quelques familiers qui le venaient voir, sur les
choses de la religion. Lorsqu'il mourut, après une longue maladie
suite d'une insolation, on lui fit des funérailles magnifiques dans
le couvent et on lui rendit des honneurs funèbres dans tous les
Etats qu'il avait gouvernés. (E. Cat). |
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