 |
Après la
mort de Pépin le Bref, son père,
en 768, Charlemagne partagea d'abord le royaume
avec son jeune frère Carloman, et eut
pour sa part la Neustrie ,
l'Aquitaine
et la portion occidentale de l'Austrasie .
Entre eux, l'entente ne fut pas longue et on put même craindre parfois
une guerre ouverte. En 769, Charlemagne ne put décider Carloman
à l'accompagner dans une expédition en Aquitaine où
le vieux duc Hunald, sorti du monastère
où il s'était retiré, avait repris la lutte contre
les Francs. Charlemagne franchit la Dordogne ,
bâtit Fronsac; Hunald se réfugia chez Lupus, duc de Wasconie;
sur les sommations de Charlemagne, Lupus livra le duc d'Aquitaine et se
soumit lui-même au roi franc. A partir de cette date il n'y eut plus
de ducs d'Aquitaine et Charlemagne administra le pays par des comtes qu'il
choisissait. En 770, à la suite d'un voyage de sa mère en
Italie ,
le jeune roi épousa la fille de Didier
(elle s'appelait probablement Desiderata), roi des Lombards ,
au grand regret d'Etienne IV qui craignait
que cette alliance avec ses ennemis ne détachât la royauté
franque de la papauté. Charlemagne avait aimé auparavant
une jeune fille franque de naissance noble, Himiltrude, dont il avait eu
un fils, Pépin; il prit en aversion
la princesse lombarde, et s'en sépara dès l'année
suivante pour se marier avec Hildegarde, qui appartenait à la famille
du duc des Alamans. Le 4 décembre
771, Carloman mourut, et Charlemagne fut reconnu seul roi à Corbeny
(Aisne); Gerberge, veuve de Carloman, se réfugia avec ses enfants
auprès du roi des Lombards.
Charlemagne en
Italie.
Tous ces événements devaient
fatalement entraîner une guerre entre les Lombards
et les Francs. Un nouveau pape, Adrien
Ier, somma
par Didier de reconnaître comme rois les
fils de Carloman, menacé par lui, fit
appel à l'intervention de Charlemagne. Celui-ci, après avoir
deux fois invité Didier à ne point inquiéter le pape
et à rendre les villes qu'il avait enlevées à l'Etat
de saint Pierre ,
entreprit une expédition en Italie
en 773. Il franchit les Alpes
par le mont Cenis ,
tandis qu'une autre partie de l'armée, sous le commandement de son
oncle Bernard, passait par le grand Saint-Bernard. Sans qu'aucune résistance
eût été opposée aux Francs, Didier fut bientôt
bloqué dans Pavie ,
son fils Adalgis dans Vérone .
Gerberge et ses enfants, réfugiés dans cette dernière
ville, se livrèrent à Charlemagne, tandis qu'Adalgis s'enfuyait
à Constantinople. Pavie résista
longtemps; le siège, commencé en septembre ou octobre 773,
dura jusqu'au mois de juin suivant.
Au printemps, Charlemagne laissa son armée
devant la ville pour aller célébrer à Rome
les fêtes de Pâques .
Il y fut reçu triomphalement, «-avec
le cérémonial usité pour les exarques ou les patrices-»,
y passa plusieurs jours, et le 6 avril fit à saint Pierre ,
représenté par le pape, une donation importante : d'après
le témoignage contemporain du biographe d'Adrien, les territoires
pontificaux auraient eu désormais pour limite au Nord une ligne
partant de Luni et passant par la Cisa, Parme ,
Reggio, Mantoue ,
Monselice; ils auraient compris tout l'exarchat de Ravenne ,
la Vénétie ,
l'Istrie ,
les duchés de Spolète et de Bénévent .
Ce témoignage a été l'objet de controverses qui ont
quelque raison. Si on peut admettre que Charlemagne promit en effet de
donner tous ces territoires, il est certain qu'il n'exécuta pas
sa promesse et qu'il y substitua de nouvelles conventions moins avantageuses
pour le pape; de là des plaintes continues d'Adrien dans la correspondance
qu'il entretint avec Charlemagne.
Après le retour du roi dans le nord
de l'Italie ,
Pavie
capitula; dès le 5 juin, dans un diplôme en faveur de l'abbaye
de Bobbio ,
Charlemagne prenait le titre de roi des Lombards. Didier,
sa femme, sa fille furent emmenés en France ;
Didier devint moine à Corbie .
La Lombardie
du Nord était soumise, mais Charlemagne laissa en place les ducs
et les fonctionnaires lombards à la condition qu'ils le reconnussent
comme roi; d'autre part le duché lombard de Bénévent
n'avait pas été attaqué et il était au pouvoir
d'un gendre de Didier, le duc Arichis; enfin Adalgis, réfugié
à Constantinople, appuyé
par la cour byzantine ,
nouait des intrigues en Italie avec tous les mécontents et travaillait
à y provoquer un soulèvement. Au commencement de 776, Charlemagne
dut y retourner pour réprimer une révolte du duc de Frioul
Hrodgaud; il y parvint sans peine et établit alors dans plusieurs
villes des comtes francs. En 779, la présence
d'Hildebrand, duc de Spolète, à la cour de Charles, alors
à Verzenay (Marne), attesta sa dépendance vis-à-vis
du roi franc.
Dans un troisième voyage, entrepris
à la fin de 780, Charlemagne acheva de franciser le royaume lombard
et dans la suite plusieurs capitulaires
en réglèrent l'administration. Au mois d'avril suivant, Charlemagne
se rendit à Rome pour les fêtes
de Pâques
: son fils Carloman, né en 777, fut baptisé par le pape et
prit le nom de Pépin; lui et son frère
Louis
furent sacrés rois, Pépin pour l'Italie, Louis pour l'Aquitaine .
Pépin était trop jeune pour gouverner réellement;
de hauts fonctionnaires francs, et notamment l'abbé Adalhard, cousin
de Charlemagne, furent chargés d'administrer en son nom. En même
temps, Charlemagne cherchait à déjouer les intrigues d'Adalgis
et d'Arichis et à leur enlever l'alliance de Byzance
par un projet de mariage entre sa fille Rothrude et l'empereur Constantin
VI.
A la fin de 786, une quatrième expédition
en Italie
eut pour but d'amener la soumission du duché de Bénévent .
Arichis, qui s'était enfermé dans Salerne, dut traiter, jurer
fidélité, s'engager à un tribut annuel de sept mille
pièces d'or, livrer des otages, parmi lesquels son fils Grimoald
(787). L'année suivante, au mois d'août, Arichis mourut et
Charlemagne établit Grimoald comme duc, malgré les protestations
du pape Adrien. En 787, Charlemagne avait rompu
es pourparlers avec les Grecs au sujet
du mariage de Rothrude; Constantin VI voulut se venger, et une armée
byzantine, commandée par Adalgis et le patrice Théodore,
vint attaquer le sud de l'Italie; elle fut repoussée par Grimoald,
le duc de Spolète Hildebrand, et un envoyé du roi, Winegis,
qui devint plus tard le successeur d'Hildebrand (788). Par la suite, Grimoald
oublia ses promesses; une expédition dirigée par les deux
fils du roi, Pépin et Louis,
le rappela au devoir (792). Quant à Charlemagne, il ne reparut pas
en Italie avant l'an 800.
Guerres contre
les Sarrasins. Relations avec le monde musulman.
Dans l'Europe
méridionale, Charlemagne lutta aussi contre les Sarrasins.
Charles
Martel et Pépin en avaient écarté
le danger pour la monarchie franque, au moins au Nord de la Loire ;
leur successeur entreprit de les poursuivre en Espagne
et de profiter de la rivalité entre les califats de Bagdad
et de Cordoue qui affaiblissait le monde
musulman. L'émir de Saragosse, Ibn-el-Arabi,
révolté contre le calife de Cordoue,
Abderrhaman, était venu à Paderborn solliciter l'appui de
Charlemagne. Celui-ci entra en Espagne, en 778, à la tête
d'une forte armée, il prit Pampelune, mais il échoua au siège
de Saragosse; au retour, l'arrière-garde franque fut attaqués
dans les défilés des Pyrénées
par les Basques. Là, semble-t-il, périt Roland,
comte de la marche de Bretagne ,
et cet épisode, s'il a bien eu lieu, transformé en tout cas
par la légende, devint un des plus beaux thèmes de la poésie
épique du Moyen âge
( La
légende de Charlemagne).
Par la suite quelques avantages furent
remportés : Gérone
en 783, puis Urgel et Vich se soumirent à Charlemagne; en 793 le
calife Hescham, profitant de ce que Charlemagne avait à lutter contre
les Avars, tenta un retour offensif. Un de
ses généraux, Abd-el-Melek, envahit la Septimanie, brûla
les faubourgs de Narbonne ,
et battit les Francs commandés par
Guillaume, duc de Toulouse ,
sur les bords de l'Orbieu, affluent de l'Aude. Mais en 795 une marche d'Espagne
fut organisée; une alliance fut conclue avec Alphonse,
roi de Galice
et des Asturies ,
qui, en 798, était vainqueur des Sarrasins;
en 799, les îles Baléares
se donnèrent à Charlemagne qui prit des mesures pour en assurer
la défense; Barcelone fut conquise
en 801; en 806 et 807, les Arabes qui
ravageaient la Corse
furent repoussés mais revinrent dès 809, 810 ; enfin en 810,
une paix fut conclue, à des conditions qu'on ignore, avec le calife
et Hakem.
Ainsi Charlemagne fut, pendant presque
tout son règne, en guerre avec les Arabes
d'Espagne, mais la lutte ne prit jamais de grands développements,
Charlemagne y eut personnellement peu de part et en laissa souvent le soin
à son fils Louis, roi d'Aquitaine .
Avec le calife de Bagdad ,
le célèbre Haroun-ar-Raschid,
il noua au contraire des relations amicales afin d'assurer plus de sécurité
aux chrétiens de Syrie. En 799, un envoyé du patriarche de
Jérusalem
lui avait apporté à Aix-la-Chapelle
la bénédiction de celui-ci et des reliques
du Saint-Sépulcre; le prêtre Zacharie fut chargé en
retour par le roi de porter des présents aux Lieux-Saints. Il revint
de Palestine
avec deux moines grecs qui offrirent au roi les clefs de la ville, du Saint-Sépulcre,
un étendard, en le suppliant de prendre sous sa protection la ville
sainte et de la défendre contre les infidèles (801). Charlemagne
s'y engagea et ce fut ainsi que commença le protectorat de la France
sur les Lieux-Saints; il fonda des monastères
latins, un hôpital pour les pèlerins à Jérusalem;
un capitulaire de 810 mentionne les
sommes qui doivent y être envoyées pour la restauration des
églises;
les chrétiens établis dans
les pays musulmans reçurent de lui des
secours.
-
Pièces
du jeu d'échecs dit
"de
Charlemagne", qui aurait été
envoyée
à cet empereur par
le
calife Haroun er-Raschid.
Ces faits donnèrent naissance à
la légende d'après laquelle on crut plus tard qu'il était
allé lui-même en Orient. S'entendre avec le calife de Bagdad
était le meilleur moyen de préserver les Lieux-Saints et
d'éviter des persécutions aux chrétiens : dès
797, il lui avait envoyé une ambassade; en retour il reçut
à Ivrée ,
en 801, des envoyés d'Haroun-ar-Raschid; ils lui apportaient des
présents et lui amenaient un éléphant
qui émerveilla tant la cour d'Aix-la-Chapelle que les chroniqueurs
ont enregistré scrupuleusement sa mort en 810; en 807, une nouvelle
ambassade offrit à Charlemagne une clepsydre qui ne fut pas moins
admirée. Grâce à ces négociations, le calife
paraît avoir reconnu à l'empereur franc une sorte de tutelle
sur les chrétiens de Jérusalem; Eginhard
prétend même qu'il lui céda le Saint-Sépulcre.
Guerres contre
les Saxons, les Bavarois, les Slaves, les Avars.
Ce fut en Europe
centrale que Charlemagne eut à soutenir les luttes les plus terribles.
Soumise en partie par les Mérovingiens,
la Germanie
avait ensuite profité de leur faiblesse pour s'affranchir, et depuis,
les efforts de Charles Martel et de Pépin
le Bref n'avaient pu briser toutes les résistances. La Saxe
païenne, vaincue par Pépin en 753, avait dû s'engager
à payer un tribut et à laisser aux missionnaires la liberté
de prêcher le christianisme, mais
ces conditions n'avaient point été observées. Dès
772, Charlemagne commença la lutte; partant de Worms ,
il s'empara d'Ehresbourg (auj. Stadtberg)
et détruisit le tronc de bois que les Saxons
adoraient sous le nom d'Irminsul .
Mais, tandis que les Francs étaient
occupés en Italie ,
les Saxons voulurent se venger; une de leurs populations, les Angriens,
détruisit Fritzlar, tandis qu'une autre, les Westphaliens,
incendiait Deventer sur l'Yssel
(774). Vainqueur des Lombards, Charlemagne
résolut, dit un annaliste, « d'attaquer la race des Saxons,
perfide et infidèle aux traités, et de ne point se désister
de la lutte qu'ils ne fussent ou vaincus et convertis au christianisme
ou entièrement détruits. » A la tête d'une forte
armée, il s'empara de Sigiburg (Hohensyburg au confluent de la Lenne
et de la Ruhr), releva Ehresbourg, détruit par l'ennemi, força
le passage du Weser ,
grâce à une victoire, remportée près de Brunisberg.
Les Ostphaliens, sous la conduite de leur chef Hassio, lui jurèrent
fidélité et lui livrèrent des otages; les Angriens
et leur chef Bruno firent de même; les Westphaliens, qui avaient
voulu résister, furent contraints de se soumettre (775).
Malgré les succès de cette
brillante campagne, les Saxons, dès
l'année suivante, profitaient de l'absence de Charlemagne, occupé
en Italie ,
pour reprendre les armes-: ils enlevèrent
et détruisirent Ehresbourg ,
mais échouèrent contre Sigibourg. A peine de retour en France ,
le roi pénètre en Saxe ;
déconcertés par son arrivée subite, les chefs Saxons
allèrent le trouver aux sources de la Lippe, reconnurent son pouvoir,
promirent de se convertir (776). Après avoir relevé Ehresbourg,
Charlemagne bâtit, pour les surveiller, une nouvelle forteresse sur
la Lippe, Karlsbourg ;
les missionnaires, notamment Sturm, poursuivirent activement la prédication,
et le pays fut, dès lors peut-être, divisé en circonscriptions
ecclésiastiques.
L'année suivante (777) les Saxons
arrivèrent en foule à l'assemblée de Paderborn tenue
sur leur territoire même, reçurent le baptême, jurèrent
qu'ils resteraient fidèles à Charlemagne, sous peine de perdre
leur liberté et leurs biens. Cependant, le plus vaillant des chefs
Westphaliens, Witikind (Widukind), au lieu de
se soumettre, s'était enfui auprès du roi des Danois,
Sigfrid; en 778, tandis que Charlemagne était en Espagne ,
il excita un nouveau soulèveraient, Karlsbourg fut incendié
et les ennemis s'avancèrent jusqu'à la Moselle, dévastant
le pays et détruisant les églises.
La lutte prenait un caractère à la fois national et religieux.
Le grand monastère de Fulda
fut menacé, et les moines s'enfuirent avec le corps de saint
Boniface. Dès son retour en France, Charlemagne envoya des troupes
qui obligèrent les Saxons à la retraite, et les battirent
à Lihesi sur les bords de l'Eder. Lui-même, l'année
suivante (779), après l'assemblés de Düren, fut vainqueur
à Bocholt et obligea les Angrariens et les Westphaliens
à une nouvelle soumission. En 780, il poussa jusqu'à l'Elbe ,
contraignant les populations au baptême, établissant des missionnaires
actifs comme Willehad dans le territoire de Wigmodia, comme Megingoz, disciple
de saint Boniface, à Paderborn; en 782, dans une grande assemblée
tenue aux sources de la Lippe, il introduisit en Saxe
la division en comtés du royaume franc, mais, pour gagner les chefs
indigènes, il confia ces comtés à des nobles saxons.
Un capitulaire
promulgué pour la Saxe édicta la peine de mort contre ceux
qui attaqueraient les églises ou les
prêtres, n'observeraient pas les jours de jeûne
ou de maigre, ne se feraient pas baptiser, s'adonneraient à des
pratiques païennes. Le manque de fidélité au roi n'était
pas moins rigoureusement puni. La sévérité des dispositions
de ce capitulaire était, il est vrai, tempérée par
le droit d'asile qui s'y trouvait inscrit, et par le privilège accordé
aux prêtres de soustraire à la peine de mort les criminels
repentants qui s'adressaient à eux. D'ailleurs, malgré la
soumission apparente du pays, une nouvelle insurrection était toujours
à craindre, car Witikind n'avait pas
paru à l'assemblée franque de 782. En effet, à peine
Charlemagne était-il parti, que, à la suite d'une grande
assemblée saxonne à Marklo, un terrible soulèvement
éclatait. Le comte Théodoric, parent du roi, qui avait été
envoyé avec une armée contre les Sorbes, à cette nouvelle
se tourna contre les Saxons. Il les atteignit
à Süntal, sur la rive droite du Weser, mais ses lieutenants,
espérant lui enlever l'honneur de la victoire, engagèrent
le combat sans l'attendre et amenèrent ainsi une défaite
où beaucoup de Francs périrent
(782), Charlemagne arriva aussitôt, tandis que Witikind s'enfuyait;
il ne rencontra aucune résistance, mais, las de voir son oeuvre
sans cesse compromise par de nouvelles révoltes, il procéda
à une atroce répression, 4500 Saxons furent mis à
mort le même jour à Verden (782). II avait cru terrifier le
pays, mais ces cruautés n'aboutirent qu'à susciter une insurrection
générale; il en triompha par deux victoires remportées
l'une à Detmold, l'autre sur la Hase près d'Osnabrück,
et ravagea le pays jusqu'à l'Elbe (783).
L'année suivante, Charlemagne parcourut
la Saxe ,
abattant les résistances; pour en venir à bout il ne licencia
pas son armée, passa avec elle l'hiver de 784-785 dans le pays ennemi.
Enfin Witikind lui-même reconnut qu'il était inutile de prolonger
la lutte, il vint faire sa soumission à Attigny
en 785 et y reçut le baptême. Il fut fidèle à
ses promesses; après vingt-trois ans de guerres opiniâtres,
la Saxe était rattachée au royaume franc. Cependant, en 792,
espérant que les Avars seraient vainqueurs
de Charlemagne, elle se souleva encore et l'insurrection ne fut réprimée
qu'en 794. Certains districts restèrent hostiles; en 804, Charlemagne
dut faire une expédition contre les Saxons
qui étaient au delà de l'Elbe et contre ceux des territoires
de Wigmodia, Hostingau, Rosogau. Les habitants furent emmenés et
dispersés dans diverses parties du royaume franc. Ce fut la dernière
résistance. Dans les années qui suivirent furent fondés
les premiers évêchés saxons, Brême ,
Munster, Paderborn. Deux capitulaires
spéciaux, la Capitulatio de partibus Saxoniae; (de date incertaine,
peut-être 782) et le Capitulare Saxonicum de 797, avaient
réglé la situation de la Saxe; ce fut aussi à cette
époque que fut mise par écrit la loi des Saxons.
Buste
de Charlemagne.
(Statuette
du XIIe siècle).
En Germanie ,
Charlemagne dut encore combattre la Bavière .
Ce pays était gouverné par Tassilo, de la maison des Agilolfings,
cousin de Charlemagne, qui agissait en souverain indépendant. Déjà,
en 781, des envoyés du roi et du pape avaient été
chargés de le rappeler à la soumission, et il avait dû
venir à Worms
renouveler les serments de fidélité qu'il avait autrefois
prêtés à Pépin;
néanmoins, en 785, un combat eut lieu entre les Bavarois et un des
généraux de Charlemagne. En 787, Tassilo envoya à
Rome
l'évêque de Salzbourg, Arno, et un abbé afin de demander
la médiation du pape. Charles, qui était alors en Italie,
accepta volontiers de négocier, mais, quand il voulut obtenir des
engagements précis, les envoyés répondirent qu'ils
n'avaient pas le droit d'en conclure. Le pape, irrité de cette duplicité,
menaça Tassilo d'anathème s'il manquait à la fidélité
envers Charlemagne. Cette année même, de retour en France,
à l'assemblée de Worms, celui-ci somma le duc de Bavière
de comparaître. Sur son refus, il marcha contre la Bavière,
assiégea Augsboug ;
Tassilo, qui ne pouvait même pas compter sur ses sujets, vint se
livrer en vasselage à Charlemagne (octobre 787), qui lui rendit
son duché, mais emmena des otages, parmi lesquels Theudo, fils du
duc. Tassilo n'était pas sincère; poussé par sa femme,
Liutberge, fille de l'ancien roi des Lombards,
Didier,
il conspira, paraît-il, pour s'affranchir de la domination franque
et fit même appel aux Avars. Au commencement
de 788, à l'assemblée d'Ingelheim, Charles le fit arrêter
et juger comme coupable d'harisliz ou trahison, crime qui, d'après
le droit franc, entraînait la mort. Charlemagne lui fit grâce
de la vie, Tassilo devint moine au monastère
de Jumièges ,
puis à celui de Lorsch .
La Bavière
cessa d'être un duché presque autonome; l'administration en
fut confiée à des comtes; l'un d'eux, Gerold, beau-frère
de Charlemagne, eut une autorité générale; cependant
les Bavarois conservèrent l'usage de leurs lois particulières.
Maître de ce pays, Charlemagne dut aussitôt se préoccuper
de le défendre contre les Avars qui,
établis dans les plaines de la Hongrie ,
ravageaient depuis longtemps les provinces de l'empire d'Orient
et entassaient leur butin dans leur camp ou ring sur les bords de
la Theiss. Dès 788, répondant, paraît-il, à
l'appel de Tassilo, deux armées avares attaquèrent, l'une
le Frioul ,
l'autre la Bavière, mais elles furent repoussées. Ce fut
à partir de 791 que Charlemagne poussa avec vigueur la guerre contre
eux. En 793, le khan Toudoun envoya à
Charlemagne une ambassade promettant de se soumettre et de se convertir,
mais, cette année même, Erich, margrave de Frioul, profitant
des divisions intestines des Avars, pénétra
jusqu'au ring et envoya à Charlemagne les trésors
qui y étaient entassés. Le roi en adressa une partie à
Rome ,
en distribua aux églises, aux abbayes
du royaume, à ses fidèles; l'abondance de l'or introduit
ainsi en Occident fut telle qu'il en résulta un changement dans
la valeur des monnaies. L'année suivante (796), Toudoun vint en
personne à Aix-la-Chapelle, reçut
le baptême, se livra au roi, lui et son peuple, mais il manqua bientôt
à ses promesses.
Le roi d'Italie ,
Pépin,
fut alors chargé d'une nouvelle expédition, il fut vainqueur
sur les bords du Danube ,
détruisit le ring et acheva d'en emporter les trésors
(797). Il se préoccupa aussitôt avec Paulin, patriarche d'Aquilée ,
et d'autres évêques, de propager le christianisme
chez les Avars. Quelques soulèvements
eurent encore lieu. En 799, le vaillant margrave Gerold périt dans
un combat contre les Avars. En 804, une armée
envoyée par Charlemagne amena une nouvelle soumission de Toudoun;
établi à Ratisbonne, le
roi régla l'organisation de ces pays et ce fut probablement alors
qu'il constitua la marche du Sud-Est ou Ostmark. L'année
suivante (805), on le voit établir et protéger des khans
qui sont chrétiens. Arno, évêque de Salzbourg, métropolitain
de Bavière ,
eut la direction des missions chrétiennes dans ces régions.
Mais, vers l'Est et le Nord, Charlemagne avait en outre à lutter
contre le flot des populations slaves.
Les Tchèques qui, à l'époque
mérovingienne,
avaient formé, sous le commandement de Samo ou Samon), un vaste
royaume ( L'Histoire de la Bohème ),
conservaient leur indépendance; d'autres populations slaves s'étendaient
entre l'Elbe et l'Oder : les Abodrites au Nord, près de la mer,
les Wilzes au centre, les Sorbes au Sud. Les divisions qui existaient entre
ces peuples les rendaient moins dangereux; Charlemagne dut cependant entreprendre
de fréquentes expéditions contre eux. Les Saxons
trouvèrent souvent des alliés dans les Sorbes, tandis que
Charlemagne les dompta avec le secours des Abodrites. En 789, une expédition
sur l'Elbe contre les Wilzes aboutit à la soumission de leur chef,
Dragowit, qui livra des otages. En 806, un des fils de l'empereur, Charles,
fit une campagne contre les Sorbes; leur roi, Miliduoch, fut tué
et les autres chefs se soumirent. En 803, Charlemagne voulut soumettre
les Tchèques; sous la direction d'un de ses fils, qui portait son
nom, la Bohème fut envahie de trois côtés et dévastée,
mais l'ennemi se déroba à toute bataille, et, après
quarante jours de ravages, les Francs durent
se retirer d'un pays où ils ne trouvaient plus de quoi vivre.
Une nouvelle expédition eut lieu
l'année suivante. On sait mal les résultats de ces entreprises;
cependant, en 817, lorsque Louis
le Pieux fit le partage de ses Etats, il considéra la
Bohème
comme en faisant partie. Au Nord, les Danes étaient aussi de dangereux
voisins; en 810, leur roi Godfrid, avec deux cents navires, attaqua les
Frisons
et les força à payer tribut; il déclarait qu'il irait
jusqu'à Aix-la-Chapelle. Charlemagne
préparait contre lui une grande expédition, lorsque Godfrid
fut assassiné; en 811, la paix fut conclue avec son successeur Hemming.
Du côté des îles Britanniques ,
Charlemagne chercha à tenir en échec Offa, roi de Mercie ,
le plus puissant des rois Angles; il se
fit le protecteur de ses adversaires, recueillit à sa cour Eardwulf,
qui avait été le compétiteur d'Ethelred, gendre d'Offa,
pour le royaume de Northumbrie ,
puis Egbert, qui avait été chassé
du trône par un autre gendre d'Offa. Charlemagne et Offa en vinrent
à s'interdire réciproquement leurs ports; la guerre eût
éclaté sans l'intervention d'Alcuin.
Un traité fut signé plus tard, mais, après la mort
d'Offa (793), Charlemagne suscita des difficultés à son successeur,
Cenwulf, il rétablit Egbert dans le Wessex ,
Eardwulf en Northumbrie.
Charlemagne empereur.
Tandis que Charlemagne reculait sans cesse
par de nouvelles conquêtes les bornes de ses Etats, à l'Est
l'empire byzantin
continuait à être agité par la querelle des iconoclastes.
En 787, l'Athénienne Irène, devenue
maîtresse du pouvoir sous le nom de son fils, Constantin
VI, avait convoqué à Nicée
un grand concile qui rétablit les images.
En même temps, elle avait cherché à ramener la papauté
du côté de l'empire grec. Ces tentatives n'avaient qu'à
demi réussi : les iconoclastes conservaient de nombreux partisans,
et d'autre part, le pape Adrien Ier,
tout en renouant des relations avec Byzance, était resté
fidèle à l'alliance franque. Lorsqu'il mourut, Charlemagne
en témoigna un vif regret. Son successeur Léon III, élu
en 795, avait suivi la même politique; la papauté était
en réalité vassale du roi franc; Charlemagne, dans sa première
lettre à Léon III, lui indiquait que le rôle du pape
devait se borner à prier pour l'Église
de Dieu
et qu'il entendait se réserver le gouvernement réel de la
chrétienté. En 794, à l'assemblée ou synode
de Francfort ,
non seulement il s'était chargé de rétablir la paix
dans l'Église par la condamnation de l'adoptianisme,
mais, dans la question du culte des images, il avait fait désapprouver
les décisions du concile de Nicée qui cependant avaient été
prises d'accord avec le pape Adrien. Léon III avait contre lui à
Rome
un parti hostile où figuraient notamment des parents de son prédécesseur;
au mois d'avril 799, au cours d'une procession, ses ennemis se jetèrent
sur lui, essayèrent de l'aveugler et le laissèrent à
demi-mort.
-
Couronne
dite "de Charlemagne". (Vienne).
Enfermé d'abord dans un monastère,
le pape put ensuite s'enfuir de Rome, grâce à l'appui du duc
de Spolète, Winigis. Il rejoignit en Germanie ,
à Paderborn, Charlemagne, qui l'accueillit avec honneur et chargea
plusieurs envoyés, parmi lesquels Hildibald, archevêque de
Cologne ,
Arno, archevêque de Salzbourg, Jessé, évêque
d'Amiens, etc., de le conduire à Rome
et de le rétablir. Une enquête fut ouverte (les ennemis de
Léon III lui reprochaient d'avoir des moeurs dissolues) et aboutit
à la condamnation et à l'exil des conspirateurs. A la fin
de l'année suivante, au mois de novembre, Charlemagne vint lui-même
à Rome; une grande assemblée examina
de nouveau les accusations portées contre le pape; celui-ci se disculpa
solennellement par serment. Pour témoigner sa reconnaissance, probablement
aussi pour attacher plus étroitement Charlemagne à ses intérêts,
le jour de Noël ,
dans la basilique de Saint-Pierre ,
Léon III, aux acclamations de la
foule, posa la couronne sur la tête de Charlemagne en le proclamant
auguste et empereur. Pour les contemporains, il entendait
par là, non pas rétablir, l'empire d'Occident ,
comme on l'a souvent cru à tort, mais transférer tout le
pouvoir impérial des Grecs aux Francs.
«
Comme il n'y avait point alors d'empereur à Constantinople,
dit un contemporain, et que les Grecs étaient gouvernés par
une femme, il parut bon à Léon III [...] de nommer empereur
Charles qui occupait Rome où les Césars avaient toujours
eu l'habitude de résider. »
Peut-être Charlemagne fut-il mécontent
de l'initiative prise par le pape, qui s'arrogeait ainsi le droit de disposer
de l'Empire; aussi, lorsqu'il voulut plus tard régler la succession
impériale, il fit venir son fils, Louis,
à Aix-la-Chapelle, et là,
dans une grande assemblée franque, il le couronna lui-même
empereur (813). Cependant, une fois investi du titre d'empereur, il voulut
en obtenir la reconnaissance de la cour d'Orient .
En 802, des négociations eurent lieu entre les deux cours; Jessé,
évêque d'Amiens, et le comte
Helmgaud furent envoyés comme ambassadeurs à Constantinople.
D'après le chroniqueur byzantin'
Théophane,
il aurait été question d'un mariage entre Charlemagne et
Irène,
ce qui aurait amené l'unité réelle de l'empire; mais
ce projet échoua et d'ailleurs Irène fut renversée
dès le mois d'octobre 802. Cependant le nouvel empereur, Nicéphore,
n'abandonna pas les négociations; Charlemagne, en 803, reçut
des envoyés byzantins en Germanie ,
à Saltz. L'empereur franc néanmoins se préparait au
besoin à la lutte : à Venise,
qui oscillait au gré de ses intérêts entre l'Orient
et l'Occident, il travaillait à substituer son influence à
celle de Byzance; il rattachait aussi la Dalmatie
à ses Etats (803). Il en résulta des hostilités :
en 806, le patrice Nicétas, à la tête d'une flotte,
fut chargé par Nicéphore de recouvrer la Dalmatie. Nicétas
réussit à détacher Venise, qui reconnut de nouveau
la souveraineté de l'empereur grec, puis il retourna à Constantinople,
après avoir signé une trêve avec Pépin,
roi d'Italie
(807).
La guerre reprit en 809, mais sans importance.
En 810, des négociations recommencèrent : le spathaire grec
Arsafius vint à Aix-la-Chapelle,
une ambassade franque partit pour Byzance, et on aboutit enfin à
une paix qui accordait à Charlemagne ce qu'il voulait avant tout
: en 819, Michel, évêque de Philadelphie, et les protospathaires
Arsafius et Theognostus, envoyés de Michel, le successeur de Nicéphore,
vinrent à Aix-la-Chapelle et saluèrent Charlemagne du titre
de Basileus; en revanche, Venise et
les villes maritimes de l'Istrie ,
de la Liburnie et de la Dalmatie
devaient faire retour à l'empire grec .
Deux ambassadeurs francs, Amalharius, évêque de Trèves,
et Pierre, abbé de Nonantula, furent chargés d'aller à
Constantinople
pour faire ratifier le traité. Dans la lettre que Charlemagne leur
confia pour l'empereur Michel, il se félicite de ce que la paix
soit rétablie « entre l'empire d'Orient et l'empire d'Occident
» Cette expression implique l'abandon du principe de l'unité
de l'empire; c'est à cette époque seulement que Charlemagne
l'emploie. Lorsque les ambassadeurs arrivèrent à Constantinople,
Michel venait d'être renversé, mais le nouvel empereur, Léon
V, accepta les conditions du traité; Amalharius et Pierre ne purent
en rapporter la ratification à Aix-la-Chapelle qu'après la
mort de Charlemagne.
La famille de
Charlemagne; son testament, sa mort, son tombeau.
Les biographes de Charlemagne ont tracé
son portrait. Il avait le corps ample et robuste, une taille élevée
mais sans excès, les yeux grands et vifs, le nez un peu fort, le
visage riant. Sa santé fut vigoureuse jusqu'à ses dernières
années; il souffrit alors d'accès de fièvre, en arriva
même à boiter. Il était sobre, avait horreur de l'ivresse,
s'habillait simplement, à la mode franque. L'équitation,
la chasse étaient ses grands plaisirs.
Il se maria fort souvent et eut de nombreux
enfants; ses femmes furent : 1° Himiltrud, dont il eut Pépin;
2° Desiderata qu'il répudia; 3° Hildegarde, d'origine Souabe,
de 771 à 783, dont il eut trois fils : Charles qui mourut en 811,
Pépin qui mourut en 810, Louis
qui lui succéda, et trois filles : Rothrude, Berthe, Gisla, sans
compter trois enfants morts en bas âge (Lothaire, Adélaïde,
Hildegarde); 4° Fastrade, d'origine germaine, de 783 à 794,
dont il eut deux filles, Théoderade, qui devint abbesse d'Argenteuil ,
et Hiltrude; 5° Lintgarde, de I'Alamanie, dont il n'eut pas d'enfants,
de 794 à 800. Après la mort de Liutgarde, il eut quatre concubines
: Madelgarda, dont il eut une fille, Ruothilda; la saxonne Gersuinda, dont
il eut une fille, Adaltrud; Régina, dont il eut Drogo, qui devint
évêque de Metz, et Hugues, qui
devint abbé de Saint-Quentin,
de Lobbes et de Saint-Bertin; Adallinde, dont il eut un fils, Thierry.
Si on ajoute à cette liste Rhodaïde, née d'une concubine
dont on ne sait pas le nom, on arrive à un chiffre de dix-huit enfants
connus.
Charlemagne ne consentit jamais à
se séparer de ses filles, à les marier, mais la conduite
de quelques-unes d'entre elles laissa à désirer. Parmi ses
fils, trois seulement, les fils d'Hildegarde, étaient de naissance
légitime. En 806, par un acte dont le texte nous est parvenu, Charlemagne
partagea entre eux ses Etats. Ce partage fut sans effet, par suite de la
mort de Pépin et de Charles. En 811,
l'empereur fit son testament qu'Eginhard a transcrit
dans sa biographie de Charlemagne; il y faisait notamment d'importantes
donations aux métropoles ecclésiastiques de l'empire.
Au commencement de janvier 814, comme il
passait l'hiver à Aix-la-Chapelle,
il fut atteint d'une forte fièvre, puis d'une pleurésie,
et, après sept jours de maladie, il mourut le 28 janvier. On l'ensevelit
dans la chapelle qu'il avait fait construire
à Aix-la-Chapelle, le corps fut placé dans un sarcophage
antique, représentant l'enlèvement de Proserpine ,
qui existe encore. En l'an 1000, Otto III fit ouvrir le tombeau de
Charlemagne : d'après un récit de chroniqueur, dont l'exactitude
est plus que douteuse, il aurait trouvé le corps de l'empereur assis
sur le trône, revêtu du costume et des insignes impériaux.
Une cérémonie de ce genre eut également lieu sous
Frédéric
Barberousse qui, en 1165, fit même canoniser Charlemagne par
l'antipape Pascal
III. On procéda à une translation des restes de l'empereur;
en 1215, ces restes furent renfermés, sauf le crâne et un
tibia, dans une châsse qui fut placée sur l'autel
du dôme; de nouveau oubliés, ils ont été retrouvés
en 1843. (C. Bayet). |
|