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Carpaccio

Vittore Carpaccio est un célèbre peintre vénitien, qui fleurit de 1490 à 1515. Les dates de sa naissance et de sa mort sont inconnues. Une tradition peu sûre le fait naître dans une ville d'Istrie, on ne sait laquelle. Il fut, dès sa jeunesse, compagnon d'un certain Lazzaro Bastiani, dont Vasari a fait son frère. En l'absence de tout document biographique (Ridolfi nous apprend seulement qu'il était issu d'une ancienne famille bourgeoise et que sa mort fut un deuil public), il faut s'efforcer de classer par époques les oeuvres admirables qui le désignent comme un des maîtres les plus originaux de l'école vénitienne. Le germe des chefs-d'eeuvre de Carpaccio est dans un tableau d'autel dédié à saint Vincent dans l'église des SS. Jean et Paul de Venise. Le saint s'élève sur des nuages, dans une gloire formée de petites têtes d'anges, entre saint Christophe et saint Sébastien; trois compartiments supérieurs renferment un Christ en croix, la Vierge et l'Ange de l'Annonciation; le gradin représente des Scènes de la vie de saint Vincent. L'oeuvre a été attribuée tour à tour à Giovanni Bellini, à Bartolommeo Vivarini, enfin à Carpaccio. La vérité est que plusieurs artistes durent travailler ensemble aux différents panneaux, et que le tout s'exécuta sans doute dans l'atelier du vieux Vivarini. Carpaccio eut encore un collaborateur, Luigi Vivarini, lorsqu'il fut appelé, après Giovanni Bellini, à décorer de ses peintures l'école de San Girolamo à Venise; par malheur, toutes les oeuvres peintes appartenant à cette confrérie religieuse ont été dispersées et perdues; elles devaient être fort intéressantes pour l'étude des procédés du peintre, et marquer chez lui le moment de transition entre la détrempe et la peinture à l'huile.

On suppose qu'en 1479 Carpaccio accompagna Gentile Bellini à Constantinople, et qu'il rapporta de là-bas cette ampleur de dessin, cette couleur chaude, ces lumineux paysages, enfin cette prédilection pour le costume oriental qui le caractérisent; en tout cas, on peut affirmer qu'il est redevable à Gentile, plus qu'à tout autre, de cette grandeur du style et de cette science de la composition qui sont déjà, avec moins de lumière peut-être, et de délicatesse, l'apanage de l'aîné des Bellini. Nulle part il ne rivalise de plus près avec Gentile que dans cette admirable Légende de sainte Ursule, qui occupa sa féconde imagination de 1490 à 1495. Ce monument de l'art chrétien, qui comprend toute une série de neuf tableaux, exécuté sur l'ordre pieux d'une confrérie, est conservé maintenant à la Gallerie dell'Accademia de Venise, où il est peut-être trop à l'étroit, trop écrasé par les vastes ouvrages des artistes postérieurs, pour que l'on se fasse une juste idée de la grandeur de l'ensemble, et des minutieuses merveilles qu'enferme chaque composition. Carpaccio d'ailleurs, s'il a représenté les principaux épisodes de la légende, s'est fort peu soucié de la chronologie pour les ordonner; il peignit, en 1490, l'Arrivée de sainte Ursule à Cologne; en 1491, sa Glorification après sa mort; en 1495, son Rêve et son Entretien avec le prince d'Angleterre; dans l'intervalle, l'Audience de congé des ambassadeurs anglais dans le palais du roi Maurus; leur Retour en Angleterre; la Rencontre d'Ursule et de ses Vierges avec le Pape aux portes de Rome; la Réception des ambassadeurs venant demander la main d'Ursule pour leur roi; enfin, la Mort de la sainte.
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Carpaccio : Saint-Georges combattant le dragon.
Retour en Angleterre des ambassadeurs anglais (légende de sainte Ursule),
par Vittore Carpaccio. (Gallerie dell' Accademia, Venise).

Il n'y a rien de plus frappant dans ces tableaux, d'ailleurs un peu endommagés et assombris par le temps, que la parfaite correction de la perspective linéaire, et dans les paysages et dans les intérieurs; il est évident que Carpaccio a appris du même maître que Bellini tous les problèmes alors éclaircis de sa science. Partout les proportions sont sagement observées, depuis la figure du doge jusqu'à celle du moindre batelier; partout la richesse dans les architectures, la variété dans les combinaisons de groupes et de costumes, enfin un réalisme précis qui corrige les défectuosités voulues de l'arrangement, et les répétitions forcées. Par exemple, dans une des meilleures compositions, le Voyage et l'arrivée du prince d'Angleterre, le même personnage, au premier plan, est figuré jusqu'à trois fois, dans trois scènes successives; mais ce défaut d'unité, conservé des peintres primitifs, est corrigé ici par l'ensemble charmant du décor. A droite et à gauche, des terrains boisés, des palais comme en peindra Claude Lorrain; dans le milieu, la mer, toute lumineuse, couverte de vaisseaux; en avant, sur une sorte de chaussée en bois que divise ingénieusement un grand mât à oriflamme, se meuvent les personnages, dont les groupes s'équilibrent de part et d'autre sans pesanteur. D'un côté, le prince quitte son père ; de l'autre, il est reçu par le roi Maurus; et toutes ces petites figures ont chacune leur individualité lien marquée, avec un luxe de costumes que Titien et Véronèse ne dépasseront pas.

En 1494, Carpaccio fut appelé, avec Mansueti, Diana et Lazzaro, à décorer l'école de San Giovanni Evangelista, ll y peignit le Patriarche de Grado chassant un démon, tableau intéressant, aux nombreux personnages, qui procède, plus encore que la Légende de sainte Ursule, de la manière de Gentile. On y remarque une vue excellente de l'ancien Rialto et du palais du patriarche de Grado, tel qu'il existait à la fin du XVe siècle. De 1496, est un Christ sanglant parmi les anges, oeuvre assez médiocre, au Belvédère de Vienne. Quelques années plus tard, les Dalmates établis à S. Giorgio dei Schiavoni choisirent Carpaccio pour décorer leur petite chapelle; ils voulaient y faire représenter la vie du Sauveur et des saints patrons de la Dalmatie et de l'Albanie, Jérôme, Georges et Tryphon. Carpaccio leur livra en cinq ans, de 1502 à 1508, neuf petites compositions et un tableau d'autel, qui ont survécu jusqu'à nos jours sans trop de dommages. Le sentiment poétique du peintre s'y montre avec moins d'éclat que précédemment, mais avec un charme plus intime. Le Saint Jérôme dans sa cellule est très curieux; cette cellule est une vaste chambre où il y a des livres à profusion, un autel surmonté d'une statue du Christ; on aperçoit par la fenêtre ouverte deux chevaux de bronze contre un mur. Basaiti a imité ce tableau. Dans la Mort de Saint Jérôme on remarque de beaux costumes orientaux, comme aussi dans le Baptême des Gentils par saint Georges; dans le Combat de saint Georges contre le dragon, le paysage lumineux est tout oriental; autour du dragon se voient des cadavres et des débris humains d'un réalisme violent. Il y a d'admirables détails dans plusieurs autres compositions Saint Tryphon tuant le dragon d'Albanie, qui fait pendant au Saint Georges; le Christ à la table du Pharisien, et le Christ sur la montagne; la Madone entre deux anges, qui forme le tableau d'autel.
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Carpaccio : Saint-Georges combattant le dragon.
Saint-Georges combattant le dragon, par Vittore Carpaccio.
(Scuola di San Giorgio degli Schiavoni, Venise).

A la même période appartiennent une Annonciation, de 1504, à l'Académie des Beaux-Arts de Vienne; la Gloire de saint Thomas d'Aquin, de 1507, au musée de Stuttgart; les Funérailles de la Vierge, de 1508, à la galerie de Ferrare. La vive amitié qu'il témoignait à Giovanni Bellini n'empêcha pas Carpaccio d'accepter la commande d'une Présentation au temple pour l'église de San Giobbe, où l'on admirait un des principaux tableaux d'autel de Bellini; et il voulut le surpasser. L'effort visiblement est grand, et le succès demeure honorable. Le tableau dénote une étroite parenté avec la composition de Bellini, auquel on pourrait fort bien attribuer les trois petits anges musiciens assis sur les marches de l'autel; il lui est supérieur par la noblesse des groupes : le vieillard Siméon est un véritable pape suivi par ses cardinaux. La même largeur de style et la même noblesse paraissent dans le Christ à Emmaüs de l'église San Salvatore, que l'on a longtemps attribué à Giovanni Bellini. Vers l'année 1510, Carpaccio atteint à l'apogée de son talent, et il élargit encore sa manière. Il peint, dans la salle du grand conseil, l'Indulgence de saint Marc, peut-être son chef-d'oeuvre, malheureusement détruit par le fatal incendie de 1577; et il se range parmi les inventeurs de la peinture familière avec son charmant tableau du musée Correr, Dames vénitiennes jouant sur une terrasse. C'est alors qu'il mérite pleinement l'excellente appréciation de Ch. Blanc, qui a marqué que son génie était à la fois expressif et décoratif, et que par une alliance peut-être unique dans l'histoire de la peinture, il avait réuni deux qualités qui paraissent incompatibles : l'intimité du sentiment et le goût des magnificences extérieures. En 1511, il entreprend encore un vaste ouvrage pour la confrérie de Saint-Etienne, toute une vie du martyr, en quatre tableaux qui ont été dispersés en différents pays la Vocation de saint Etienne, qui date de 1511, est au musée de Berlin; la Prédication du saint, au Louvre; sa Dispute avec les docteurs, de 1514, au musée Brera; son Martyre, de 1515, à Stuttgart; on y retrouve le même talent que dans les séries destinées aux confréries de sainte Ursule et de saint Georges des Esclavons.
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Carpaccio : méditation sur la Passion.
Méditation sur la Passion, par Vittore Carpaccio. (New York)

Ensuite commence un rapide déclin. En 1514, Carpaccio peint un tableau d'autel pour San Vitale de dimensions et de composition inusitées. Le saint patron est à cheval dans une cour, entre d'autres saints; au fond, sur une éminence, on voit saint Pierre et saint André qui adorent la Vierge glorieuse. En 1515, il compose un autre tableau d'autel, fort médiocre, pour les moines de S. Antonio di Castello de Venise. La même année, il peint, pour S. Francesco de Trévise, la Rencontre de saint Joachim et de sainte Anne, que Previtali dut achever; puis il exécute divers petits tableaux que l'on conserve à Bovigo, à Bergame, au musée Brera, au Louvre (Sainte Famille), au musée de Berlin (Vierge et saints). On s'étonne, en voyant la faiblesse de ses dernières oeuvres, qu'au moment où Titien travaillait déjà pour le palais ducal, Carpaccio, vieilli, ait pu trouver encore d'importantes commandes en Istrie et en Lombardie, dans le Frioul. On a de lui des peintures datées jusqu'en 1519; il disparaît alors, laissant à son frère Benedetto une ombre de son talent. 

En résumé, Vittore Carpaccio est un des plus charmants précurseurs des grands Vénitiens du XVIe siècle; il ébauche par avance, dans ses petits tableaux si équilibrés, si savants, la composition ample de Titien, le décor somptueux de Véronèse. Il fond en lui les qualités les plus diverses des deux Bellini, le goût du pittoresque et la douceur tendre et intime. Il touche encore, par un côté, aux primitifs les plus délicats, tandis qu'il montre discrètement la science accomplie, le dessin et le coloris de ses glorieux successeurs; mérite rare, qui explique suffisamment la faveur dont il jouit auprès des artistes modernes. (A. Pératé).

Benedetto Carpaccio est un peintre vénitien, XVIe siècle. Frère du précédent, il l'aida peut-être dans quelques-unes de ses dernières productions; ses propres oeuvres témoignent d'une parfaite médiocrité.
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