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Pedro Calderon de la Barca
La vie L'oeuvre Les éditions
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L'oeuvre de Calderon

Calderon de la Barca passe aujourd'hui pour l'un des représentants les plus éminents du théâtre en Espagne, pour celui qui a le mieux exprimé les passions et l'idéal d'un peuple qui a plus de passions et d'enthousiasme qu'aucun autre. Cette opinion ne manque pas de vérité. Si Calderon n'a pas l'inépuisable fécondité et la verve exubérante de Lope de Vega, « le monstre », auteur de dix-huit cents drames, s'il n'a pas eu une conception nouvelle de l'art dramatique, s'il a peu ajouté à la masse énorme de données tragiques et comiques. qui constituent le théâtre espagnol, néanmoins ses cent huit comedias et ses soixante-dix autos dénotent une rare puissance de création. Ces oeuvres témoignent aussi d'une composition plus habile et plus soignée que celle de son prédécesseur, d'un art plus grand à nouer et à dénouer l'intrigue, de conceptions plus vigoureuses, plus profondes, plus régulières, souvent plus systématiques. Enfin Calderon a sur Lope de Vega l'avantage d'avoir, sinon créé, du moins ébauché quelques caractères.

Le poète, soldat d'abord, puis prêtre régulier, et en tout temps homme de cour, nous représente très bien l'esprit d'honneur chevaleresque, de dévouement monarchique et de foi intolérante qui était alors le fond des croyances et de l'idéal de l'Espagne entière, comme jamais arrimée à ses archaïsmes. Il donne cette physionomie et ce caractère, non seulement à ses compatriotes, mais aux Grecs, aux Romains, aux Anglais, aux Allemands, aux Africains ou Asiatiques qu'il met en scène. Le sentiment religieux domine tout, non seulement dans ses autos, qui sont par excellence des actes de foi, mais dans toutes ses oeuvres dramatiques. Quelques-unes comme El Purgatorio de San Patricio, Origen perdida y restauracion de la Virgen del Sagrario, Las Cadenas del Demonio, La Exaltacion de la Cruz et bien d'autres, sont de véritables comedias de santos dont la religion est l'essence et le fonds; dans les autres, elle a encore une place importante. Dans Los Cabellos de Absalon, le poète nous reporte aux lieux saints de Jérusalem et aux champs d'Hébron; dans El gran Principe de Fez, il place le panégyrique des disciples de Loyola; dans El Principe constante, il montre l'esprit de sacrifice du chrétien qui aime mieux mourir que laisser livrer aux infidèles la ville de Ceuta; dans El José de las mujeres, il nous peint le prêtre catholique, vénérable, plein de science et de vertu, prit au martyre. Les saints, la Vierge, les Mystères, le signe de la croix se retrouvent partout, et les bandits ou les criminels, pourvu qu'ils aient quelque dévotion, sont des personnages sympathiques et favorisés de Dieu. Enfin, et aussi avec toute l'Espagne de son temps, Calderon croit aux miracles, aux prodiges, aux songes, à l'astrologie (quoiqu'il raille quelquefois à ce sujet), et comme tout bon Espagnol d'alors, il est franchement fanatique et intolérant.

Un autre sentiment qui tient aussi une place très grande dans le théâtre de Calderon, c'est le point d'honneur, c.-à-d. le sacrifice des plus chers intérêts à un idéal de générosité, de grandeur d'âme, de loyauté, l'observation de la parole donnée, même à un ennemi, la protection accordée aux faibles, aux suppliants, aux femmes. Le point d'honneur est la première vertu sociale; c'est la règle des actions pour le chevalier le plus élevé comme pour le plus pauvre laboureur. Ils sont tous hidalgos; ils ont tous quelque chose de ces idées chevaleresques du Moyen âge, qui étaient encore bien puissantes en Espagne, même après Don Quichotte. Ici c'est un ami qui se croit obligé de défendre son ami, en toutes choses et contre tout venant; là c'est un père ou un frère qui, avec ou sans motifs, se croient offensés. Pour un rien, tous mettent la lame au vent. Un des plus nobles personnages qu'ait créé Calderon, le Crespo de l'Alcalde de Zalamea, prononce sur l'honneur ces belles paroles, quand un seigneur le menace dans ses biens et qu'il doit souffrir une insulte :

Con mi hacienda,
pero con mi fama, no.
AI Rey la hacienda y la vida
se ha de dar; pero el honor
es patrimonio del alma
y et alma solo es de Dios.
C'est surtout quand il s'agit des femmes, que le sentiment de l'honneur se montre terrible, non seulement chez les maris, mais aussi chez les pères ou les frères. On ne pardonne pas les faiblesses des jeunes filles, même quand elles épousent ensuite leur amant. On lit ainsi dans Lances de amor y fortuna :
Si fue su esposa despues
tambien fue su dama antes,
y el futuro matrimonio
no la disculpa de facil.
Dans la Devocion de la Cruz, un caballero provoque en duel l'amant de sa soeur, qui est son ami, et lui adresse ces paroles énergiques :
Sacad la espada, y aqui
el uno de los dos muera;
vos porque no la sirvais
o yo porque no lo vea.
On pense ce que doit être la jalousie des maris et combien le point d'honneur leur défend de pardonner et d'oublier; il leur faut la vengeance, et il la leur faut entière, sanglante, discrète et ténébreuse; il leur faut la mort des deux coupables, quel que soit l'amour qui demeure en eux pour leurs femmes, « car, ainsi que le dit un autre poète espagnol, nous aimons bien nos femmes, mais nous aimons encore mieux l'honneur ». On trouvera des exemples de vengeance, atroces selon nos moeurs, dans El Medico de su honra, et dans A Secreto agravio secreta venganza, Dans le premier de ces drames, D. Gutierre de Solis, à qui le roi demande s'il a vu quelque chose qui lui fasse douter de la vertu de sa femme, répond :
Nada; que hombres como yo
no ven; basta que imaginen
que sospechen, que prevengan
que rezelen, que adivinen
que... no se como lo diga.
Il fait, sur ce simple soupçon, ouvrir les veines à sa femme, puis il dit au roi, à propos de l'impression d'une main ensanglantée sur la porte de sa demeure :
Los que de un oflcio tratan
ponen, señor, a las puertas
un escudo de sus armas;
trato en honor, y asi pogo
mi mano en sangre bañada
a la puerta : que el honor
con sangre, señor, se lava.
Il y a là des effets terribles et comme un raffinement de cruauté; il y en a plus encore, s'il se peut, dans le second drame que nous avons mentionné. Don Lope de Almeida, qui croit sa femme coupable (elles ne sont presque jamais réellement coupables dans Calderon), veut cacher son déshonneur et se venger d'une manière occulte. Il retourne patiemment l'idée du meurtre et il l'accomplit froidement, à l'heure favorable. Il perce le coeur de l'amant dans une promenade sur l'eau et fait couler la barque, pour que l'on croie que les flots gardent le cadavre et que la mort est due à un accident. De la même manière, il tue sa femme dans une maison de campagne à laquelle il met le feu, et peut montrer son corps à demi consumé, faisant croire qu'il a cherché à le sauver. De tels faits, dit-on, avaient eu lieu réellement dans la sombre Espagne du XVIIe siècle.

On pense bien, d'après ce qui a été dit ci-dessus, que l'amour prend une grande place dans l'oeuvre de Calderon, mais que ce ne peut être cet amour sensuel, troublé, fatal et généralement coupable, qui est l'élément ordinaire de nos romans et de nos pièces de théâtre d'aujourd'hui. L'amour, dans Calderon, est quasi tout idéal et n'est pas sans rapports avec celui que chantaient les troubadours du Moyen âge. C'est dans ce sens passionné et élevé, empreint même d'une sorte de mysticisme, que l'auteur nous le montre presque toujours, et dans le Saber del bien y del mal, il nous le définit ainsi lui-même :
Una deidad que mueve,
una estrella que arrebata,
una inclinacion que vence,
una humana adoracion
a lo hermoso solamente,
un respeto a lo divino
que ni desea ni quiere
mas prernio que solo amar.
Le poète affecte donc un respect profond et délicat pour les femmes; il les traite avec une faveur marquée : il ne leur attribue ni chutes ni faiblesses, et quand leur honneur peut se trouver compromis, c'est sur de fausses apparences. Il les représente parfois légères et inconséquentes, curieuses et rieuses, mais incapables d'oublier leur dignité de jeunes filles ou de femmes. Elles savent accepter les compliments et les galanteries et défendre leur honneur. Elles pleurent parfois de ne pouvoir se donner à un premier amant qu'elles avaient cru mort ou oublieux et qui revient vivant et passionné; mais elles ne peuvent faillir à leur devoir d'épouse. Une d'elles, en cette position difficile et douloureuse s'écrie :
Y asi, entre estos dos afectos
como el uno a otro repugna,
los vierte el dolor, y al mismo
tiempo el honor me las huria,
porque no puede el dolor
decir que del honor triunfa.
C'est par ces sentiments de foi profonde et éclatante d'honneur chevaleresque, de galanterie, et aussi par son royalisme déclaré, que Calderon a séduit ses contemporains. 
« Formé d'éléments semblables, dit excellemment Ph. Chasles, un drame conserve une grande valeur historique, quelle que soit d'ailleurs sa valeur littéraire. Il révèle les sentiments les plus profonds d'une nation tout entière. On apprend en l'étudiant comment cette nation a vécu et comment elle est morte; quelles excuses elle trouvait pour pallier ses vices, quelles vertus elle avait adoptées, de quels prétextes elle parait ses mauvais penchants, quel genre de flatterie elle exigeait et sous quels rapports elle s'estimait elle-même. » 
Toutefois, il ne faudrait pas, avec quelques écrivains espagnols, voir dans Calderon le peintre fidèle de la vie des Espagnols au XVIIe siècle; il a plutôt représenté ce qui était l'idéal gravé dans leurs esprits; ce sentiment de grandeur chevaleresque, qu'ils nourrissaient au siècle précédent par la lecture de romans de chevalerie, leur était maintenant fourni sur la scène. A cette hauteur, où n'avait pas atteint le drame plus réaliste et plus vivant de Lope de Vega, tous les genres dramatiques se trouvaient confondus et le lyrisme même trouvait sa place naturelle. De là ces longues tirades, sortes d'hymnes ou de chants, qui, en France, où l'on est toujours un peu disciple de Boileau et de Voltaire, paraissent détonner et retarder l'action; de là aussi cet abus de fleurs, d'étoiles, de diamants, d'aurores, d'images forcées et de mots empanachés, qui choque et fait ranger parfois Calderon parmi les cultistes, bien qu'il se soit spirituellement moqué d'eux en plus d'un passage. En dépit de ce que l'on a parfois considéré comme des taches, le style du poète a beaucoup contribué au succès de ses pièces; il est généralement correct, pur, noble, varié, tantôt familier et presque populaire, tantôt atteignant au sublime. Sa versification, toujours harmonieuse, est d'une incomparable richesse; elle emploie tour à tour les divers mètres italiens et espagnols, octaves, tercets, sonnets, silves, lires, redondillas, romances, etc., et dans tous elle garde une souplesse et une facilité vraiment remarquables.

Après avoir indiqué en quelques mots le caractère général de l'oeuvre de Calderon et les sentiments qui l'animent, nous ne voulons pas entrer dans le détail des combinaisons que renferment ses drames et des personnages qu'il y fait mouvoir. Nous nous bornerons à classer, dans la mesure où une classification en est possible, ses oeuvres les plus goûtées. Ce sera, croyons-nous, le moyen le meilleur de fournir une idée exacte de ce que sont les autos et les comedias du grand poète.

Les Autos.
Les autos sacramentales, à l'origine, étaient des drames assez simples, analogues aux Mystères, qui avaient pour sujet quelque événement tiré de la Bible, le plus souvent la naissance ou la mort de Jésus. Aux personnages qui agissaient, on avait ajouté de bonne heure, bien avant Calderon, des personnages allégoriques, comme la Foi, l'Incrédulité, le Péché, l'Innocence, qui dissertaient et faisaient de la théologie, de sorte que l'action était ordinairement assez rapide , mais les dialogues fort longs. On représentait les autos dans les églises ou sur le seuil des églises, dans les collèges de jésuites, parfois sur les places publiques arrangées ou ornées à cet effet. Les acteurs étaient tantôt des artistes de profession, appartenant à des troupes connues, tantôt des élèves des collèges, quelquefois même des habitants de la paroisse ou avait lieu la représentation. Enfin il y avait presque toujours un prologue en vers, ou loa, oeuvre ou du poète ou d'un autre lettré, le plus souvent d'un homme d'église. Ces représentations, qui étaient un des grands plaisirs de toutes les classes de la société espagnole, avaient lieu le plus souvent après les processions solennelles si singulières du Corpus christi (le jour de la Fête-Dieu), et elles nous ont été décrites par plusieurs contemporains de Calderon, notamment par un voyageur hollandais, Tarsens de Sonerdyck en 1654, par Juan Nuñez de Sotomayor en 1661, et par Me d'Aulnoy en 1679, laquelle qualifie l'auto d'impertinent. 

Elles duraient plus d'un mois, et, les théâtres étant fermés pendant cette période, les acteurs se consacraient à l'interprétation des seuls autos. Calderon fut, on le sait, le fournisseur attitré de plusieurs villes (Tolède, Madrid, Séville, même des bourgades comme Yepes), et acquit par ces représentations, avec musique et grand spectacle, une réelle popularité. C'est surtout comme poète des autos qu'il fut apprécié de ses contemporains, et c'est aussi cette partie de son oeuvre qu'il jugeait la plus digne d'être conservée et d'être lue, après les représentations. Ce n'est pas toutefois que Calderon ait fait de l'auto un autre usage que ses prédécesseurs, ou qu'il ait rien innové; mais il a su varier à l'infini les allégories dans ce genre un peu monotone; il a su mêler à l'action théologique des événements de l'histoire nationale, des emprunts à la mythologie antique, des légendes de saints, des incidents tirés de la Bible; il a su faire vivre les personnages allégoriques, en leur donnant un air de majesté et de grandeur tout castillan; enfin presque partout il a semé des passages d'une poésie lyrique étincelante et a parfois même fait usage des vieilles romances populaires. C'est par cette confusion de divers éléments dramatiques, par cette conception large et puissante, que Calderon, auteur d'autos, a mérité d'être appelé par Schlegel « le plus étonnant des poètes chrétiens ».

Les plus remarquables parmi les autos de Calderon sont : El santo rey D. Fernando, la Vida es sueño (La Vie est un songe), El divino Orfeo, El gran Teatro del mundo, la Cena de Baltazar, la Nave del mercader, El Pintor de su deshonra, El Veneno y la triaca, No hay mas fortuna que Dios, la Lepra de Constantino. On trouvera dans l'histoire de la littérature espagnole de Ticknor une bonne analyse de El divino Orfeo, à laquelle nous nous bornerons à renvoyer.
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Monologue de Rosaura

« Rosaura. - lmpétueux hippogriffe, aussi rapide que le vent, arrête-toi! Pourquoi, éclair sans flamme, oiseau sans plumes, poisson sans écailles, et quadrupède sans instinct naturel, - pourquoi donc t'emporter et t'élancer, le mors aux dents, au milieu du confus labyrinthe de ces rochers dépouillés?... Arrête, te dis-je, arrête-toi sur cette montagne, où les animaux sauvages auront aussi leur phaéton. Pour moi je ne veux pas aller plus avant, et terminant mon voyage où m'a conduite le destin, désespérée, je descends les hauteurs escarpées de ce mont sourcilleux qui brave le soleil... Ô Pologne! ce n'est pas là une attrayante hospitalité que celle que tu m'offres, puisqu'au moment ou je mets le pied sur ton soi, tu permets que je le rougisse de mon sang. Hélas  mon sort ne me promettait pas davantage, et qui jamais eut pitié d'un malheureux? . » (Calderon de la Barca, La Vie est un songe, I, 1).

Les Comedias
Il est bien difficile de donner une classification quelque peu satisfaisante des comedias de Calderon, car sous cette dénomination très vague sont comprises toutes sortes d'oeuvres dramatiques et comiques, religieuses et profanes, terribles et bouffonnes. Sous bénéfice de ces réserves et en ne tenant compte que de l'élément essentiel de chaque pièce, on peut distinguer dans l'oeuvre de Calderon : une quinzaine de comedias devotas ou de santos, dont les meilleures sont : El Purgatorio de San Patricio, El Magico prodigioso et la Devocion de la Cruz, et dont il y a deux très singulières : Aurora in Copacabana, sur la conquête et la conversion des lndiens du Pérou, et Virgen del Sagrario, collection de vieilles légendes; quelques tragédies véritables, dont la terreur est le principal ressort, comme Amar despues de la muerte, El Medico de su honra, El Pintor de su deshonra, A Secreto agravio Secreta venganza, El mayor Monstruo los celos y tetrarca de Jerusalem; des drames héroïques comme El Principe constante, El Sitio de Breda (récit du siège de cette ville en 1624-1625), El postrer Duelo de España (récit du dernier tournoi de Valladolid, 1522), même Luiz Pérez el gallego; six drames mythologiques tels que Apolo y Climene, Fortunas de Andromeda y Perseo, Polifemo y Circe, Eco y Narciso, La Estatua de Prometeo,Cefalo y Procris; un de ceux-ci, Fortunas de Andromeda, est un véritable opéra, et Cefalo y Procris est un drame burlesque où Calderon parodie en langage populaire une de ses propres pièces représentée avec succès : Celos aun en el aire matan; enfin une trentaine de comédies d'intrigue, Comedias de capa y espada, dont les plus remarquables sont : Peor està que estaba, Mejor està que estaba, El Astrologo fingido, Guardate del agua mansa, Casa con dos puertas mala es de guardar, Antes que todo es mi dama, La Dama duende, la Banda y la Flor. Enfin citons une comédie charmante et d'un genre particulier, l'Alcalde de Zalamea. (E. Cat).

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