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L'oeuvre
de Calderon
Calderon de
la Barca passe aujourd'hui pour l'un des représentants les plus
éminents du théâtre en Espagne ,
pour celui qui a le mieux exprimé les passions et l'idéal
d'un peuple qui a plus de passions et d'enthousiasme qu'aucun autre. Cette
opinion ne manque pas de vérité. Si Calderon n'a pas l'inépuisable
fécondité et la verve exubérante de Lope
de Vega, « le monstre », auteur de dix-huit cents drames,
s'il n'a pas eu une conception nouvelle de l'art dramatique, s'il a peu
ajouté à la masse énorme de données tragiques
et comiques. qui constituent le théâtre espagnol, néanmoins
ses cent huit comedias et ses soixante-dix autos
dénotent une rare puissance de création. Ces oeuvres témoignent
aussi d'une composition plus habile et plus soignée que celle de
son prédécesseur, d'un art plus grand à nouer et à
dénouer l'intrigue, de conceptions plus vigoureuses, plus profondes,
plus régulières, souvent plus systématiques. Enfin
Calderon a sur Lope de Vega l'avantage d'avoir, sinon créé,
du moins ébauché quelques caractères.
Le poète, soldat d'abord, puis prêtre
régulier, et en tout temps homme de cour, nous représente
très bien l'esprit d'honneur chevaleresque, de dévouement
monarchique et de foi intolérante qui était alors le fond
des croyances et de l'idéal de l'Espagne
entière, comme jamais arrimée à ses archaïsmes.
Il donne cette physionomie et ce caractère, non seulement à
ses compatriotes, mais aux Grecs ,
aux Romains ,
aux Anglais ,
aux Allemands ,
aux Africains
ou Asiatiques qu'il met en scène. Le sentiment religieux domine
tout, non seulement dans ses autos,
qui sont par excellence des actes de foi, mais dans toutes ses oeuvres
dramatiques. Quelques-unes comme El Purgatorio de San Patricio,
Origen
perdida y restauracion de la Virgen del Sagrario, Las Cadenas del
Demonio, La Exaltacion de la Cruz et bien d'autres, sont de
véritables comedias de santos dont la religion est l'essence et
le fonds; dans les autres, elle a encore une place importante. Dans
Los
Cabellos de Absalon, le poète nous reporte aux lieux saints
de Jérusalem
et aux champs d'Hébron; dans El gran Principe de Fez ,
il place le panégyrique des disciples
de Loyola; dans El Principe constante,
il montre l'esprit de sacrifice du chrétien
qui aime mieux mourir que laisser livrer aux infidèles la ville
de Ceuta ;
dans El José de las mujeres, il nous peint le prêtre
catholique ,
vénérable, plein de science et de vertu, prit au martyre.
Les saints ,
la Vierge ,
les Mystères ,
le signe de la croix se retrouvent partout, et les bandits ou les criminels,
pourvu qu'ils aient quelque dévotion, sont des personnages sympathiques
et favorisés de Dieu .
Enfin, et aussi avec toute l'Espagne de son temps, Calderon
croit aux miracles ,
aux prodiges, aux songes, à l'astrologie
(quoiqu'il raille quelquefois à ce sujet), et comme tout bon Espagnol
d'alors, il est franchement fanatique
et intolérant.
Un autre sentiment qui tient aussi une
place très grande dans le théâtre de Calderon,
c'est le point d'honneur, c.-à-d. le sacrifice des plus chers intérêts
à un idéal de générosité, de grandeur
d'âme, de loyauté, l'observation de la parole donnée,
même à un ennemi, la protection accordée aux faibles,
aux suppliants, aux femmes. Le point d'honneur est la première vertu
sociale; c'est la règle des actions pour le chevalier le plus élevé
comme pour le plus pauvre laboureur. Ils sont tous hidalgos; ils ont tous
quelque chose de ces idées chevaleresques du Moyen âge ,
qui étaient encore bien puissantes en Espagne ,
même après Don Quichotte .
Ici c'est un ami qui se croit obligé de défendre son ami,
en toutes choses et contre tout venant; là c'est un père
ou un frère qui, avec ou sans motifs, se croient offensés.
Pour un rien, tous mettent la lame au vent. Un des plus nobles personnages
qu'ait créé Calderon, le Crespo de l'Alcalde de Zalamea,
prononce sur l'honneur ces belles paroles, quand un seigneur le menace
dans ses biens et qu'il doit souffrir une insulte :
Con
mi hacienda,
pero
con mi fama, no.
AI
Rey la hacienda y la vida
se
ha de dar; pero el honor
es
patrimonio del alma
y
et alma solo es de Dios.
C'est surtout quand il s'agit des femmes,
que le sentiment de l'honneur se montre terrible, non seulement chez les
maris, mais aussi chez les pères ou les frères. On ne pardonne
pas les faiblesses des jeunes filles, même quand elles épousent
ensuite leur amant. On lit ainsi dans Lances de amor y fortuna :
Si
fue su esposa despues
tambien
fue su dama antes,
y
el futuro matrimonio
no
la disculpa de facil.
Dans la Devocion de la Cruz, un caballero
provoque en duel l'amant de sa soeur, qui est son ami, et lui adresse ces
paroles énergiques :
Sacad
la espada, y aqui
el
uno de los dos muera;
vos
porque no la sirvais
o
yo porque no lo vea.
On pense ce que doit être la jalousie
des maris et combien le point d'honneur leur défend de pardonner
et d'oublier; il leur faut la vengeance, et il la leur faut entière,
sanglante, discrète et ténébreuse; il leur faut la
mort des deux coupables, quel que soit l'amour qui demeure en eux pour
leurs femmes, « car, ainsi que le dit un autre poète espagnol,
nous aimons bien nos femmes, mais nous aimons encore mieux l'honneur ».
On trouvera des exemples de vengeance, atroces selon nos moeurs, dans El
Medico de su honra ,
et dans A Secreto agravio secreta venganza, Dans le premier de ces
drames, D. Gutierre de Solis, à qui le roi demande s'il a vu quelque
chose qui lui fasse douter de la vertu de sa femme, répond :
Nada;
que hombres como yo
no
ven; basta que imaginen
que
sospechen, que prevengan
que
rezelen, que adivinen
que...
no se como lo diga.
Il fait, sur ce simple soupçon, ouvrir
les veines à sa femme, puis il dit au roi, à propos de l'impression
d'une main ensanglantée sur la porte de sa demeure :
Los
que de un oflcio tratan
ponen,
señor, a las puertas
un
escudo de sus armas;
trato
en honor, y asi pogo
mi
mano en sangre bañada
a
la puerta : que el honor
con
sangre, señor, se lava.
Il y a là des effets terribles et comme
un raffinement de cruauté; il y en a plus encore, s'il se peut,
dans le second drame que nous avons mentionné. Don Lope de Almeida,
qui croit sa femme coupable (elles ne sont presque jamais réellement
coupables dans Calderon), veut cacher son
déshonneur et se venger d'une manière occulte. Il retourne
patiemment l'idée du meurtre et il l'accomplit froidement, à
l'heure favorable. Il perce le coeur de l'amant dans une promenade sur
l'eau et fait couler la barque, pour que l'on croie que les flots gardent
le cadavre et que la mort est due à un accident. De la même
manière, il tue sa femme dans une maison de campagne à laquelle
il met le feu, et peut montrer son corps à demi consumé,
faisant croire qu'il a cherché à le sauver. De tels faits,
dit-on, avaient eu lieu réellement dans la sombre Espagne
du XVIIe siècle.
On pense bien, d'après ce qui a
été dit ci-dessus, que l'amour prend une grande place dans
l'oeuvre de Calderon, mais que ce ne peut
être cet amour sensuel, troublé, fatal et généralement
coupable, qui est l'élément ordinaire de nos romans
et de nos pièces de théâtre d'aujourd'hui. L'amour,
dans Calderon, est quasi tout idéal et n'est pas sans rapports avec
celui que chantaient les troubadours du Moyen âge .
C'est dans ce sens passionné et élevé, empreint même
d'une sorte de mysticisme ,
que l'auteur nous le montre presque toujours, et dans le Saber del bien
y del mal, il nous le définit ainsi lui-même :
Una
deidad que mueve,
una
estrella que arrebata,
una
inclinacion que vence,
una
humana adoracion
a
lo hermoso solamente,
un
respeto a lo divino
que
ni desea ni quiere
mas
prernio que solo amar.
Le poète affecte donc un respect profond
et délicat pour les femmes; il les traite avec une faveur marquée
: il ne leur attribue ni chutes ni faiblesses, et quand leur honneur peut
se trouver compromis, c'est sur de fausses apparences. Il les représente
parfois légères et inconséquentes, curieuses et rieuses,
mais incapables d'oublier leur dignité de jeunes filles ou de femmes.
Elles savent accepter les compliments et les galanteries et défendre
leur honneur. Elles pleurent parfois de ne pouvoir se donner à un
premier amant qu'elles avaient cru mort ou oublieux et qui revient vivant
et passionné; mais elles ne peuvent faillir à leur devoir
d'épouse. Une d'elles, en cette position difficile et douloureuse
s'écrie :
Y
asi, entre estos dos afectos
como
el uno a otro repugna,
los
vierte el dolor, y al mismo
tiempo
el honor me las huria,
porque
no puede el dolor
decir
que del honor triunfa.
C'est par ces sentiments de foi profonde et
éclatante d'honneur chevaleresque, de galanterie, et aussi par son
royalisme déclaré, que Calderon
a séduit ses contemporains.
«
Formé d'éléments semblables, dit excellemment Ph.
Chasles, un drame conserve une grande valeur historique, quelle que
soit d'ailleurs sa valeur littéraire. Il révèle les
sentiments les plus profonds d'une nation tout entière. On apprend
en l'étudiant comment cette nation a vécu et comment elle
est morte; quelles excuses elle trouvait pour pallier ses vices, quelles
vertus elle avait adoptées, de quels prétextes elle parait
ses mauvais penchants, quel genre de flatterie elle exigeait et sous quels
rapports elle s'estimait elle-même. »
Toutefois, il ne faudrait pas, avec quelques
écrivains espagnols, voir dans Calderon
le peintre fidèle de la vie des Espagnols au XVIIe
siècle; il a plutôt représenté ce qui était
l'idéal gravé dans leurs esprits; ce sentiment de grandeur
chevaleresque, qu'ils nourrissaient au siècle précédent
par la lecture de romans de chevalerie, leur
était maintenant fourni sur la scène. A cette hauteur, où
n'avait pas atteint le drame plus réaliste et plus vivant de Lope
de Vega, tous les genres dramatiques se trouvaient confondus et le
lyrisme même trouvait sa place naturelle. De là ces longues
tirades, sortes d'hymnes ou de chants, qui,
en France ,
où l'on est toujours un peu disciple de Boileau
et de Voltaire, paraissent détonner et
retarder l'action; de là aussi cet abus de fleurs, d'étoiles,
de diamants, d'aurores, d'images forcées et de mots empanachés,
qui choque et fait ranger parfois Calderon parmi les cultistes, bien qu'il
se soit spirituellement moqué d'eux en plus d'un passage. En dépit
de ce que l'on a parfois considéré comme des taches, le style
du poète a beaucoup contribué au succès de ses pièces;
il est généralement correct, pur, noble, varié, tantôt
familier et presque populaire, tantôt atteignant au sublime. Sa versification,
toujours harmonieuse, est d'une incomparable richesse; elle emploie tour
à tour les divers mètres italiens et espagnols, octaves,
tercets, sonnets, silves,
lires, redondillas, romances, etc., et dans
tous elle garde une souplesse et une facilité vraiment remarquables.
Après avoir indiqué en quelques
mots le caractère général de l'oeuvre de Calderon
et les sentiments qui l'animent, nous ne voulons pas entrer dans le détail
des combinaisons que renferment ses drames et des personnages qu'il y fait
mouvoir. Nous nous bornerons à classer, dans la mesure où
une classification en est possible, ses oeuvres les plus goûtées.
Ce sera, croyons-nous, le moyen le meilleur de fournir une idée
exacte de ce que sont les autos
et les comedias du grand poète.
Les Autos.
Les autos
sacramentales, à l'origine, étaient des drames assez
simples, analogues aux Mystères,
qui avaient pour sujet quelque événement tiré de la
Bible ,
le plus souvent la naissance ou la mort de Jésus.
Aux personnages qui agissaient, on avait ajouté de bonne heure,
bien avant Calderon, des personnages allégoriques,
comme la Foi, l'Incrédulité, le Péché, l'Innocence,
qui dissertaient et faisaient de la théologie,
de sorte que l'action était ordinairement assez rapide , mais les
dialogues fort longs. On représentait les autos dans les églises
ou sur le seuil des églises, dans les collèges de jésuites,
parfois sur les places publiques arrangées ou ornées à
cet effet. Les acteurs étaient tantôt des artistes de profession,
appartenant à des troupes connues, tantôt des élèves
des collèges, quelquefois même des habitants de la paroisse
ou avait lieu la représentation. Enfin il y avait presque toujours
un prologue en vers, ou loa, oeuvre ou du poète ou d'un autre
lettré, le plus souvent d'un homme d'église. Ces représentations,
qui étaient un des grands plaisirs de toutes les classes de la société
espagnole, avaient lieu le plus souvent après les processions solennelles
si singulières du Corpus christi (le jour de la Fête-Dieu),
et elles nous ont été décrites par plusieurs contemporains
de Calderon, notamment par un voyageur hollandais, Tarsens de Sonerdyck
en 1654, par Juan Nuñez de Sotomayor en 1661, et par Me
d'Aulnoy en 1679, laquelle qualifie l'auto d'impertinent. Elles
duraient plus d'un mois, et, les théâtres étant fermés
pendant cette période, les acteurs se consacraient à l'interprétation
des seuls autos. Calderon fut, on le sait, le fournisseur attitré
de plusieurs villes (Tolède, Madrid ,
Séville, même des bourgades comme Yepes), et acquit par ces
représentations, avec
musique et grand
spectacle, une réelle popularité. C'est surtout comme poète
des autos qu'il fut apprécié de ses contemporains,
et c'est aussi cette partie de son oeuvre qu'il jugeait la plus digne d'être
conservée et d'être lue, après les représentations.
Ce n'est pas toutefois que Calderon ait fait de l'auto un autre
usage que ses prédécesseurs, ou qu'il ait rien innové;
mais il a su varier à l'infini les allégories dans ce genre
un peu monotone; il a su mêler à l'action théologique
des événements de l'histoire nationale, des emprunts à
la mythologie antique ,
des légendes de saints ,
des incidents tirés de la Bible ;
il a su faire vivre les personnages allégoriques, en leur donnant
un air de majesté et de grandeur tout castillan; enfin presque partout
il a semé des passages d'une poésie lyrique étincelante
et a parfois même fait usage des vieilles romances
populaires. C'est par cette confusion de divers éléments
dramatiques, par cette conception large et puissante, que Calderon, auteur
d'autos, a mérité d'être appelé par Schlegel
« le plus étonnant des poètes chrétiens ».
Les plus remarquables parmi les autos
de
Calderon sont : El santo rey D. Fernando,
la Vida es sueño ,
El
divino Orfeo, El gran Teatro del mundo, la Cena de Baltazar, la Nave del
mercader, El Pintor de su deshonra, El Veneno y la triaca, No hay
mas fortuna que Dios, la Lepra de Constantino. On trouvera dans l'histoire
de la littérature espagnole de Ticknor une bonne analyse de El
divino Orfeo, à laquelle nous nous bornerons à renvoyer.
Les Comedias.
Il est bien difficile de donner une classification
quelque peu satisfaisante des comedias de Calderon,
car sous cette dénomination très vague sont comprises toutes
sortes d'oeuvres dramatiques et comiques, religieuses et profanes, terribles
et bouffonnes. Sous bénéfice de ces réserves et en
ne tenant compte que de l'élément essentiel de chaque pièce,
on peut distinguer dans l'oeuvre de Calderon : une quinzaine de comedias
devotas ou de santos, dont les meilleures sont : El Purgatorio
de San Patricio, El Magico prodigioso et la Devocion de la Cruz,
et dont il y a deux très singulières : Aurora in Copacabana,
sur la conquête et la conversion des lndiens du Pérou, et
Virgen
del Sagrario, collection de vieilles légendes; quelques tragédies
véritables, dont la terreur est le principal ressort, comme Amar
despues de la muerte, El Medico de su honra ,
El
Pintor de su deshonra, A Secreto agravio Secreta venganza, El mayor Monstruo
los celos y tetrarca de Jerusalem; des drames héroïques
comme El Principe constante, El Sitio de Breda
(récit du siège de cette ville en 1624-1625), El postrer
Duelo de España (récit du dernier tournoi de Valladolid,
1522), même Luiz Pérez el gallego; six drames mythologiques
tels que Apolo
y Climene, Fortunas de Andromeda
y Perseo ,
Polifemo
y Circe ,
Eco
y Narciso ,
La
Estatua de Prometeo ,Cefalo
y Procris ;
un de ceux-ci, Fortunas de Andromeda, est un véritable opéra,
et Cefalo y Procris est un drame burlesque où Calderon parodie
en langage populaire une de ses propres pièces représentée
avec succès : Celos aun en el aire matan; enfin une trentaine
de comédies d'intrigue, Comedias de capa y espada, dont les
plus remarquables sont : Peor està que estaba, Mejor està
que estaba, El Astrologo fingido, Guardate del agua mansa, Casa con dos
puertas mala es de guardar, Antes que todo es mi dama, La Dama duende,
la Banda y la Flor. Enfin citons une comédie charmante et d'un
genre particulier, l'Alcalde de Zalamea.
(E. Cat). |
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