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Brizeux

Julien-Auguste-Pélage Brizeux est un poète français, né à Lorient le 12 septembre 1803, d'une famille d'origine irlandaise depuis longtemps fixée en Bretagne, mort à Montpellier le 16 avril 1858. Il commença ses études sous la direction du curé d'Arzanno (près de Quimperlé), les continua au collège de Vannes (1816), et les acheva en 1849 à celui d'Arras. Après avoir passé deux ans chez un avoué à Lorient, il vint à Paris pour suivre les cours de l'Ecole de droit, mais il ne tarda pas à les abandonner pour les lettres, vers lesquelles il se sentait irrésistiblement attiré, et fit représenter au Théâtre-Français (27 septembre 1827) une comédie en un acte et en vers : Racine, en collaboration avec Philippe Busoni. Il avait déjà publié sous le nom générique de Marie quelques-unes des pièces de vers qui ont fait connaître son nom, lorsqu'il fit, en compagnie d'Auguste Barbier, un premier voyage en Italie.

Il y revint deux ans plus tard, après avoir professé à l'Athénée de Marseille, comme suppléant de J.-J. Ampère, un cours d'histoire de la poésie française (janvier-avril 1834). Ce second séjour à Rome et à Florence exerça sur le talent du poète une influence dont on retrouve la trace dans les poèmes qu'il publiait alors dans la Revue des Deux Mondes et ailleurs. Il avait commencé en Italie et il acheva en France une traduction complète de la Divine comédie (1841, in-12), pour laquelle il s'était astreint à n'employer que le tercet ou le ternaire. Ce fut même ce rythme peu familier à la versification française et dont le nom même est mal connu, qui lui fournit la forme et le titre d'un nouveau recueil, les Ternaires, livre lyrique (1841, in-12), qui prirent plus tard le titre de la Fleur d'or et furent réimprimés avec Marie et un autre poème né de la même inspiration : Primel et Nola (1842, in-12). Les Bretons (1845, in-8), autre série de chants sur les moeurs, les traditions et les légendes de l'Armorique, furent couronnés l'année suivante par l'Académie française sur l'initiative de Victor Hugo.
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Le Pont-Kerlô

« Un jour que nous étions assis au Pont-Kerlô, 
Laissant pendre, en riant, nos pieds au fil de l'eau, 
Joyeux de la troubler ou bien, à son passage, 
D'arrêter un rameau, quelque flottant herbage, 
Ou sous les saules verts d'effrayer le poisson 
Qui venait au soleil dormir près du gazon;
Seuls en ce lieu sauvage, et nul bruit, nulle haleine 
N'éveillant la vallée immobile et sereine, 
Hors nos ris enfantins et l'écho de nos voix
Qui partait par volée et courait dans les bois, 
Car entre deux forêts, la rivière encaissée 
Coulait jusqu'à la mer, lente, claire et glacée; 
Seuls, dis-je, en ce désert, et libres tout le jour,
Nous sentions, en jouant, nos coeurs remplis d'amour. 
C'était plaisir de voir, sous l'eau limpide et bleue, 
Mille petits poissons faisant frémir leur queue 
Se mordre, se poursuivre ou, par bandes nageant, 
Ouvrir et refermer leurs nageoires d'argent; 
Puis les saumons bruyants; et, sous son lit de pierre, 
L'anguille qui se cache au bord de la rivière; 
Des insectes sans nombre, ailés ou transparents, 
Occupés tout le jour à monter les courants :
Abeilles, moucherons, alertes demoiselles,
Se sauvant sous les joncs du bec des hirondelles. 
Sur la main de Marie une vint se poser, 
Si bizarre d'aspect qu'afin de l'écraser
J'accourus; mais, déjà, ma jeune paysanne 
Par l'aile avait saisi la mouche diaphane 
Et, voyant la pauvrette en ses doigts remuer :
"Mon Dieu, comme elle tremble! oh! pourquoi la tuer? " 
Dit-elle. Et, dans les airs, sa bouche ronde et pure 
Souffla légèrement la frêle créature, 
Qui, déployant soudain ses deux ailes de feu, 
Partit et s'éleva joyeuse et louant Dieu.
Bien des jours ont passé depuis cette journée, 
Hélas! et bien des ans! Dans ma quinzième année, 
Enfant, j'entrais alors; mais les jours et les ans 
Ont passé sans ternir ces souvenirs d'enfants;
Et d'autres jours viendront et des amours nouvelles; 
Et mes jeunes amours, mes amours les plus belles, 
Dans l'ombre de mon coeur mes plus fraîches amours, 
Mes amours de quinze ans refleuriront toujours. »
 

(A. Brizeux).

Les Histoires poétiques (1855, in-18), où la terre natale n'est pas oubliée, sont cependant empruntées pour la plupart à des époques et à des régions très diverses; mais nulle part Brizeux n'a trouvé d'accents plus personnels et plus profonds que lorsqu'il a évoqué les réminiscences de son premier amour ou les légendes qu'il recueillait avidement aux veillées. Très épris des origines celtiques de la Bretagne, il a écrit en bas-breton et sous le titre de Telen-Arvor des chants devenus populaires au point qu'un barde forain se les appropriait et les récitait sous son propre nom : supercherie contre laquelle Brizeux ne dédaigna pas de protester en vers ironiques et vibrants, car il y avait un satirique sous cet amant des prairies et des chéries, et l'on a voulu voir en lui le véritable auteur des premiers Iambes d'Auguste Barbier. 

Brizeux s'était également occupé de philologie et d'archéologie bretonnes. Elève de Le Gonidec, dont il a écrit la vie, il avait réuni les matériaux d'un Dictionnaire des noms de lieux de la Bretagne. La notice sur Le Gonidec et quelques autres fragments de même ordre ont été réimprimés dans une édition des Oeuvres complètes du poète (1861, 2 vol. in-18), réunies par les soins de Saint-René Taillandier. On n'y retrouve pas toutefois d'autres pages de prose, peu nombreuses, mais intéressantes, parues dans le Globe et la Revue des Deux Mondes sur André Chénier, Antoni Deschamps, Venise, etc. On ne les retrouve pas non plus dans une autre édition des Oeuvres (1879-1884, 4 vol. in-16) faisant partie de la petite bibliothèque de A. Lemerre. Une statue de Brizeux, due à Pierre Ogé, a été inaugurée à Lorient en septembre 1888, avec le concours de Renan, Jules Simon et François Coppée, tardif hommage rendu par l'Académie française à un poète qu'elle aurait dû tenir à honneur de compter parmi ses membres. (Maurice Tourneux).

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Dictionnaire biographique
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