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La bohème (littérature)
Au XIXe siècle, on a appelé bohème, par comparaison avec la vie errante et vagabonde des Bohémiens (Tsiganes), à une classe de jeunes écrivains ou artistes parisiens, qui vivaient au jour le jour du produit précaire de leur intelligence.

Béranger avait fait sur les Bohémiens (1828) une chanson, ou plutôt un charmant poème. Il nous dit, en ses couplets aux fines ciselures, la vie errante et rêvée de ces hommes au teint bruni, aux yeux brillants, à la stature d'athlète, de ces êtres beaux d'une si singulière, si étrange beauté, dont tant fascinait l'origine, qui n'était certainement pas la Bohème géographique; il chante leur insouciance supposée, leur vie commune, leurs amours faciles, leur sommeil près de la borne d'un champ durant les nuits d'été. Certes, Béranger ne songeait nullement alors à une analogie entre les poètes ou les artistes en quête d'un souper et d'un gîte, et les mendiants que de la réalité dont il poétisait l'existence et les haillons. Ce rapprochement pourtant ne tarda pas à être fait. Un sens nouveau, singulier et charmant, fut donné au mot bohème; il apparut pour la première fois, ce nous semble, sous la plume de George Sand, qui finit son roman intitulé La Dernière Aldini (1837-1838), par ce cri : Vive la bohème!

Qu'est-ce donc que la bohème et qu'un bohème? Ecoutons Balzac, dans sa nouvelle intitulée Un prince de la bohème

« La bohème, qu'il faudrait appeler la doctrine du boulevard des Italiens, se compose de jeunes gens tous âgés de plus de vingt ans, mais qui n'en ont pas trente, tous hommes de génie dans leur genre, peu connus encore, mais qui se feront connaître et qui seront alors des gens fort distingués. Il se trouve dans la bohème des diplomates capables de renverser les projets de la Russie, s'ils se sentaient appuyés par la puissance de la France. On y rencontre des écrivains, des administrateurs, des militaires, des journalistes, des artistes. »
Mais voici maintenant ce que dit Xavier de Montépin, dans ses Confessions d'un bohème :
« Enfant perdu de ce grand Paris où tous les vices ont des temples et toutes les mauvaises passions des autels et des pontifes, le bohème exploite avec une dangereuse adresse les mauvais côtés de l'humanité. Parfois il est vraiment habile, il vient à bout de tromper tout le monde, qui l'accepte pour un instant; alors il est brillant et fier, il est ganté de paille et chaussé de vernis, il a des chevaux, des maîtresses, de l'or. Demain peut-être, il ne restera pas pierre sur pierre de l'édifice menteur si laborieusement construit. »
On voit par ces contradictions que le pays de Bohème avait grand besoin de délimitations géographiques.

L'idée nouvelle n'est jamais reçue avec bonheur, à son entrée dans le monde. On ne lui sourit pas. Il n'y a ni chansons ni carillon joyeux à son baptême. Pourquoi serait-elle fêtée? Elle a pour ennemis les idées décrépites qu'elle va remplacer, et la raillerie de la foule de ceux qui ne peuvent la comprendre. Celui qui l'a enfantée veille avec sollicitude sur les premiers pas de cet enfant de ses entrailles; mais il doit attendre longtemps l'heure du triomphe. Il lui faut traverser des années de luttes et de privations, avoir soif, avoir faim. Pourtant il soutient le combat, car il a une foi ardente en lui-même, et possède l'espérance, qui est sa religion. Ainsi qu'un croyant des anciens jours, il affirme qu'il atteindra l'éden tant désiré. Cette vie âpre a pourtant son côté séduisant, sans lequel la personnalité la plus fortement trempée ne saurait la supporter de longues heures d'illusion, le bonheur de l'étude, des mirages profonds plus beaux qu'un soleil couchant, la joyeuse amitié de ceux qui soutiennent la même lutte, un champ libre laissé aux explosions charmantes de la jeunesse et aux amours faciles... Puis encore, des heures de découragement et d'angoisse, des batailles perdues, la trahison de faux amis, la force physique moins grande que le courage, le désespoir, la mort! Tout cela constitue la vie de bohème. La vie de bohème, a dit Mürger, c'est le stage de la vie artistique; c'est la préface de l'Académie, de l'Hôtel-Dieu ou de la Morgue. Quelques écrivains ont, à l'exemple de Xavier de Montépin, choisi d'autres analogies dans l'existence (plus ou moins fantasmée) des Tsiganes. Comme les sujets du roi de Thunes ont toujours été brouillés avec la maréchaussée, ils ont appelé bohèmes ces industriels qui sans autre patrimoine que l'audace, passent du jour au lendemain du Capitole à la roche Tarpéienne, et changent le régime de la Maison-Dorée contre celui moins confortable de Clichy et de Mazas - des prisons. 

« Mais les bohèmes de la littérature n'ont, aucun rapport, dit encore Henri Mürger, avec les bohèmes dont les dramaturges du boulevard ont fait les synonymes de filous et d'assassins. Ils ne se recrutent pas davantage parmi les montreurs d'ours, les avaleurs de sabres, les marchands de chaises de sûreté, les professeurs d'à tout coup l'on gagne les négociants des bas fonds de l'agio, et mille autres industriels mystérieux et vagues dont la principale industrie est de n'en point avoir, et qui sont toujours prêts à tout aire, excepté le bien. »
Le XIXe siècle a vu deux générations de bohèmes qui ont laissé leur trace dans l'histoire des arts et des lettres; deux hommes également remarquables et également dignes de commisération, Gérard de Nerval et Henri Mürger, les personnifient. Le premier groupe avait fait son nid dans une maison de la rue du Doyenné, aujourd'hui démolie, et dont l'emplacement est recouvert par les bâtiments du nouveau Louvre. Rien n'était sombre, triste comme cette rue, une des plus laides du vieux Paris. Pourtant, les enfants perdus qui s'y étaient réfugiés avaient sous les yeux tout ce que l'imagination la plus jalouse, la plus délicate pouvait désirer. C'était d'abord les vestiges de l'ancien hôtel Rambouillet, berceau des lettres françaises; puis les ruines du dôme italien de la chapelle du Doyenné, dont l'écroulement rappelait un drame sinistre; la façade du Musée, couverte des resplendissantes sculptures de la Renaissance; enfin, au milieu de cet assemblage bizarre, de grands arbres presque un bois, où les oiseaux, autres bohèmes, chantaient leur liberté et leurs amours. Les murs de la maison étaient vieux et nus; mais les habitants les eurent bientôt revêtus de décors splendides et qu'auraient enviés les plus riches palais. 

Corot y peignit des paysages de Provence, Chasseriau des bacchantes. Là Arsène Houssaye écrivit de sa plume, quelquefois un peu trop fantaisiste, ses premières nouvelles, Théophile Gautier cisela ses premières poésies, Nerval composa ses pages si fines, si délicates, que les fins gourmets en littérature aiment tant à savourer. Jamais Tsiganes campés sous la feuillée, au milieu de la senteur des bois, ne menèrent vie plus charmante. Il y avait une reine de Saba ou du sabbat (on ne sait lequel il faut dire); il y avait aussi Cydalise Ire, et bien d'autres. On y jouait la comédie, on donnait des bals masqués, on narguait le propriétaire et les bourgeois scandalisés. Les années s'écoulèrent, et les bohèmes de la rue du Doyenné firent enfin accepter du public leur théorie d'art et de littérature; ils furent choyés, fêtés, adorés par tous ceux qui les prenaient autrefois pour des fous; la fortune leur sourit enfin. Seul, le pauvre Nerval s'acharna à vivre de l'existence bizarre que nous venons de dire.

L'autre groupe se forma longtemps après le premier; il comprenait, entre autres, Privat d'Anglemont, Auguste Vitu, Schanne, Mürger, Alfred Delvau, Champfleury, et bien d'autres. On se réunissait au café Momus, rue des Prêtres-Saint-Germain-l'Auxerrois. Le café Momus a disparu depuis longtemps; un marchand de couleurs et un prêteur sur gages prirent sa place. Depuis longtemps, du reste il ne retentissait plus de l'éclat de rire, de la gaieté insoucieuse, folle, des bohèmes que nous venons de nommer. La gloire ou le malheur était venu frapper à la porte, et tour à tour faire l'appel de chacun des membres de la tribu. Privat d'Anglemont, le premier, entra à la Maison municipale de santé et y mourut; Mürger quelques mois après, fut porté dans ce même hôpital, et ce fut aussi pour y mourir. Il laissent dans un ouvrage que nous analysons plus loin, le poème, l'Iliade de la bohème du XIXe siècle. Les deux jeunes hommes qui, à coup sûr, furent les plus originaux entre ceux qui firent partie du turbulent cénacle s'en sont allés un peu plus tard. 

L'un, Mürger, quoique tardivement, a été compris et aimé. Tout ce que la littérature comptait de représentants illustres l'accompagna à sa dernièere demeure. La tombe qu'on lui a élevée est bien digne du poète qu'elle recouvre. L'autre, Privat d'Anglemont, repose tout auprès; mais une pierre n'indiquait pas même à ses amis où ils devait venir déposer des couronnes. Que sont devenus les survivants? Ecoutez : L'un, Schanne, devint marchand de jouets d'enfants, rue Saint-Denis, et vous ne vous doutez pas qu'à lui les enfants doivent l'invention de ces lapins mécaniques qui frappent sur un tambour à chaque mouveinent du petit char qui les porte. Un autre, nommé Champfleury, a tenté de fonder une école littéraire dite réaliste. Un troisième, Auguste Vitu, fut rédacteur en chef, pour la partie... financière d'un journal de référence. Alfred Delvau fut le seul des survivants du cénacle qui ne renonça pas à ses premiers rêves, et qui ne renia pas ses premiers dieux. Il resta écrivain, et, chaque jour, il faisait un pas en avant à la conquête d'une réputation de bon aloi. Il était de la même famille que Privat d'Anglemont pour les sujets qu'il choisissait; mais il avait plus de vigueur que lui dans la pensée plus de netteté et de correction dans le style. Donc, Henri Mürger, Privat d'Anglemont, Alfred Delvau, voilà, de tous les noms pleins de promesses qui retentirent au cénacle du café Momus, les seuls dont on se souvient encore. La bohème de la rue du Doyenné a été plus féconde.

Nous avons dit que le travail, la persistance, la foi dans l'avenir, étaient, ou mieux, doivent être les traits distinctifs de la véritable bohème. Il existe une autre bohème, bohème incomplète, qui n'a pas ces qualités, qui ne sait ni souffrir longtemps ni attendre, qui croit qu'un sonnet bien fait un coup de crayon heureux, l'inspirationd'un instant, peuvent et doivent donner la gloire et la fortune. Ceux qui font partie de ce groupe traitent de marâtre et maudissent une société à laquelle ils ne savent pas s'imposer. Ils s'asphyxient ou meurent de misère. Alfred de Vigny n'a-t-il pas entrepris une tâche inutile en essayant, dans une oeuvre célèbre, Chatterton, de faire de ces infortunés des héros méconnus, des génies incompris?

Il est une autre bohème encore, la bohème ignorée, composée de rêveurs pratiquant la théorie de l'art pour l'art, oubliant que être et paraître sont deux choses également nécessaires, ne sachant pas forcer le public à regarder leur oeuvre, hommes dont le talent égale la misère, mais dont l'orgueil empêche le succès. C'est là qu'on voit tant d'auteurs qui sollicitent inutilement la représentation de leur premier drame ou l'insertion d'un article dans un grand journal; de peintres toujours refusés aux expositions; de musiciens réduits à donner leurs concerts à huis clos. Dans ce monde, sans cesse aux prises avec la misère, ce n'est pas le talent qui manque, c'est l'énergie nécessaire pour sortir de cet état; c'est aussi, et surtout, l'absence de relations dans les sphères plus élevées et plus fortunées de la société. Le bohème ne connaît que des bohèmes aussi pauvres, aussi insouciants que lui; ils s'encouragent mutuellement à mener sans faiblir cette vie de misère, de paresse et d'illusions. Une autre encore :

« Elle a pour type, dit Jules Janin, le bohème amateur, c'est-à-dire une centaine de braves jeunes gens sans mérite qui se plaisent à tâter du pain de la mi sère, à mener, comme ils disent, la vie d'artiste, et, quand, au bout d'une année de cette vache enragée, ils ont jeûné tout leur soûl, quand leur habit est un haillon et leur chemise une loque, aussitôt les voilà qui retournent au foyer domestique, implorant la pitié maternelle. Alors, malheur au veau gras! on le tue; en même temps, l'enfant prodigue est peigné lavé, restauré, toutes choses dont il a grand besoin. On lui achète une humble étude en quelque province éloignée, où il s'amuse à donner le jour à quantité de petits bohèmes de sa composition. »
Nous ne dirons qu'un mot, en passant, de la fausse bohème, formée des fruits secs de toutes les carrières. Ceux qui la composent, paresseux et lâches, laissent voir comme Antisthène, leur orgueil à travers les trous de leurs vêtements. Ils vivent parfois au milieu des membres courageux de la vraie bohème; ils y acquièrent un mauvais vernis d'art et de littérature. Souvent, sentant leur impuissance et dévorés par la jalousie, ils appellent à leur aide le charlatanisme et coiffent le casque de Mengin. On en a vu réussir.

La bohème a son Livre d'or, près duquel celui tant vanté de l'aristocratique Venise a bien peu d'intérêt. Comme tous les pays, elle compte parmi ses héros des hommes légendaires dont le nom n'est jamais prononcé qu'avec respect. Homère, ce vieillard aveugle qui échangeait ses vers sonores contre un morceau de pain, n'était-il pas un de ces hommes dont nous venons de parler? N'était-il pas un bohème, celui qui écrivit cette Iliade rayonnante qui devint la bible du polythéisme?

Bohème était Socrate, qui ne pouvait même remplir d'amis sa misérable et toute petite maison, qui, nu-pieds, parcourait l'Attique pour y prêcher des doctrines chrétiennes. Bohèmes, ces galants troubadours qui, la malette au côté et la vielle en bandoulière, parcouraient, comme Homère leur premier maître, les villes et les châteaux, chantant les exploits des guerriers et l'amour, aujourd'hui s'emparant du coeur d'une grande dame, demain partageant le lit de paille des valets, ou, comme Tyrtée, conduisant les soldats à l'ennemi. Bohèmes, Pierre Gringoire et Villon; l'un, toujours mal avec les gens du Châtelet et fuyant devant la potence; l'autre sans cesse affamé et subodorant le parfum des rôtisseries. 

La liste, si on la dressait tout entière, serait interminable. Voici d'Alembert, ramassé une heure après sa naissance sur les marches de Saint-Jean-le-Rond, près de Notre-Dame, et qui, devenu illustre entre tous, refusa de reconnaître la grande dame qui était sa mère. Bohème des plus illustres et des plus lamentablement malheureux l'auteur d'Emile, Rousseau, persécuté, vivant parfois dans les forêts, mettant ses enfants à l'hôpital. Bohème, Chateaubriand, errant affamé dans les rues de Londres et méditant son grand ouvrage sur le christianisme. Bohème enfin, le grand penseur P.-J, Proudhon, bouvier à douze ans, mangeant dans les bois des prunelles et des pommes sauvages « à faire crever le fils d'un bourgeois ». 

Arrêtons-nous, et résumons l'esquisse que nous venons de faire de la vie de bohème, par ces lignes de celui qui en a été l'historien le plus charmant à la fois et le plus vrai, Henri Mürger : 

"Vie de patience et de courage, où l'on ne peut lutter que revêtu d'une forte cuirasse d'indifférence, à l'épreuve des sots et des envieux; où l'on ne doit pas, si l'on ne veut trébucher en chemin, quitter un seul moment l'orgueil de soi-même, qui sert de bâton d'appui; vie charmante et vie terrible, qui a ses victorieux et ses martyrs, et dans laquelle on ne doit entrer qu'en se résignant d'avance à subir l'impitoyable loi du vae victis!

Telle est, en résumé, cette vie de bohème, mal connue des puritains du monde, décriée par les puritains de l'art, insultée par toutes les médiocrités craintives et jalouses qui n'ont pas assez de clameurs, de mensonges et de calomnies pour étouffer les voix et les noms de ceux qui arrivent par ce vestibule de la renommée en attelant l'audace à leur talent."

(PL.).
Scènes de la vie de Bohème est un ouvrage d'Henri Mürger. L'auteur avait été, rédacteur au Corsaire, une feuille toute pétillante d'esprit, toute pleine d'humour. Il allait très irrégulièrement au bureau de la rédaction, et toujours effaré, toujours fatigué comme un homme qui arrive de bien loin. C'est qu'il venait de cette contrée inconnue de la bohème, que lui seul a su décrire; il apportait un article, qu'il échangeait contre une pièce de 20 F (c'était la haute paye du journal), puis disparaissait. L'ouvrage célèbre qui a pour titre Scènes de la vie de Bohème est, en grande partie, composé d'articles du Corsaire.

Chaque page n'en est pas moins le résultat d'un travail lent et continu; car, ainsi que l'a si bien dit Paul de Saint-Victor, « une nouvelle à la main, jetée dans le courant du journal, coûtait souvent à Mürger toute une nuit de veilles. La moindre de ses flèches était ciselée ». Rien n'est charmant comme la premier chapitre du livre : la description du cabaret de la mère Cadet, derrière la théâtre Montparnasse; cette prima donna qui, coiffée de fleurs d'oranger, vient pendant un entracte de Lucie manger un artichaut, paye ses neuf sols et regagne la coulisse en fredonnant les cadences de Donizetti; la rencontre de Schaunard et de Rodolphe dans le bosquet que vient de quitter la cantatrice; tout cela étonne, transporte dans un monde extraordinaire dont l'étrangeté saisit et enchante. Un peu de désenchantement arrive pourtant; ce charmant portique ne conduit pas à un grand monument. La façon même dont le livre est composé fait qu'il ne contient nulle intrigue. A mesure, cependant, qu'on avance, on s'aperçoit que les divers chapitres forment, sans liaison apparente, un tout assez complet, plein à la fois de gaieté et de naïveté. On ne quitte le volume qu'après avoir fait le plus délicieux voyage à travers les domaines de la fantaisie.

Dans ce pays de la bohème, dans cette contrée ravissante à la fois et triste, que Mürger n'a pas découverte, mais qu'il explore à nouveau, les jeunes hommes mènent si joyeusement une vie pleine de privations et de désirs inassouvis; ils supportent si fièrement la pauvreté; le plus mince bonheur amène de telles explosions de joie; Musette est si charmante et si franche dans ses infidélités... que tout ce monde inconnu, et qui vit  en plein Paris, nous captive, nous éblouit, nous charme; oui, nous charme, quoique sur ce tableau se répande une grande tristesse, douce il est vrai, qu'on ne sait s'il faut repousser ou désirer, et de laquelle on se demande si elle n'est pas à la fois soeur du sourire et des larmes. On a reproché à Mürger d'être revenu trop souvent à ce monde excentrique; mais il connaissait si bien les moeurs, les points de vue, les moindres sentiers de la contrée qu'il chantait, dont il ne pouvait s'éloigner, où il est né, où il devait mourir! S'il eut moins cultivé ce genre, les lettres n'auraient peut-être pas une grande oeuvre de plus, mais elles auraient à coup sûr de charmantes pages de moins.

Terminons par quelques lignes de Jules Janin : 

« Aussi bien, il est partout ce livre de la bohème. Il a déjà charmé la jeunesse de deux générations. La troisième arrive, et déjà le sait par coeur. La bohème de Henri Mürger et les chansons de Béranger sont les vrais premiers chapitres du Code civil et des leçons de Galien. Vous aurez beau faire et déclamer, le livre existe, il est adopté, rien ne saurait en distraire les hommes de la génération qui s'en va, moins encore les hommes de la génération prochaine... »
La Bohème galante est un ouvrage de Gérard de Nerval composé de huit textes indépendant. Le titre du recuueil reprenant celui du premier texte., où l'auteur raconte les moments heureux de sa vie rue du Doyenné, avec ses amis A. Houssaye, Théophile Gautier, etc.
La Bohème dorée est un roman de Charles Hugo, publiée d'abord en feuilletons par le journal la Presse en 1859, éditée par Michel Lévy. Il serait, nous croyons, assez difficile, même à l'auteur, de justifier le titre du roman que nous allons brièvement analyser. En effet, le héros mis en scène et que Charles Hugo appelle un bohème, n'a pas moins de 25.000 livres de rentes, un coupé, des maîtresses qu'il paye et une stalle aux Italiens. Si Maurice de Vic (c'est son nom) remet à son groom un billet doux, il ajoute 40 F de pourboire; « s'il y a réponse, dit-il, je double » .

Ce qui caractérise le vrai bohème, croyons-nous, c'est que, vêtu de haillons comme un Tsigane, comme lui il a la gaieté insouciante qui éloigne tout souci du lendemain. Rien de pareil dans la vie du héros de Charles Hugo, et certainement d'auteur a voulu tout simplement donner à son livre un titre fort en vogue en son temps, et par là attirer l'attention du public. 

Quant au roman lui-même, il débute par l'usage d'un de ces moyens si souvent employés dans les livres de Ducray-Duminil ou de Marie Cottin : Une grande dame a besoin d'un enfant pour conserver un immense héritage. Elle se rend dans les Pyrénées et enlève la fille d'une pauvre femme qu'elle croit mourante. La mère de l'enfant volé se fait plus tard actrice et recherche sa fille. Bientôt, elle la retrouve à Paris, habitant le faubourg Saint-Germain sous le nom de Mlle de Neilles... mais poursuivie par un Lovelace. Les péripéties qui découlent de cette situation forment la plus grande partie du roman de Charles Hugo.

L'ouvrage est bien écrit; mais on s'aperçoit qu'une main amie a corrigé les épreuves; dans certains endroits, on retrouve empreinte de la griffe du lion.

Les Confessions d'un Bohème est un roman d'Arnould Frémy (1855). Parmi toutes les compositions littéraires dont le sujet est emprunté à la bohème, celle-ci se fait remarquer par un cachet particulier. L'auteur a laissé de côté les intrigues embrouillées qui distinguent les ouvrages de Charles Hugo et Montépin, pour faire, lui, un roman d'analyse. 

La tâche qu'il a choisie était plus difficile à remplir que celle de ses confrères. Une grande finesse d'observation, un style dont le charme constant attache le lecteur, que ne retiennent pas les péripéties de l'action absente, une pensée philosophique élevée, qui domine ouvrage; telles sont les qualités de ce genre de composition, dont René, de Chateaubriand, demeure le type le plus parfait. Le Bohème de Frémy est un simple «-donneur de leçons ». 

Malheureux en France, il adresse un long adieu à son pays, une longue invocation à la nébuleuse Allemagne, vers laquelle il se dirige pour chercher fortune. Il trouve un jour pour élève une écuyère d'un cirque ambulant, et devient éperdument amoureux de celle qu'il a pour mission d'instruire. Son amour est partagé; mais il souffre horriblement des familiarités de sa maîtresse avec des danseurs de corde et des gens de bas étage. Malade, trahi, il se traîne péniblement vers la France et regagne son lieu natal, pour y mourir en pardonnant à la ballerine.

Le héros d'Arnould Frémy est un René moins distingué que celui de Chateaubriand, mais dont les misères physiques et morales sont présentées d'une façon intéressante. Le style du livre mérite un grand éloge à une époque, où l'on mettait moins de temps à bâcler dix volumes de roman qu'à écrire un sonnet.

Les Confessions d'un Bohème est un roman de Xavier de Montépin (1849).  L'auteur nous apprend dans un prologue comment il reçut un soir la visite d'un mystérieux inconnu, comment cet inconnu lui présenta un gros manuscrit et le fit accepter par le romancier aux conditions suivantes : 20 F pour la remise entre ses mains; 100 F après la lecture; 500 F avant la publication. Le porteur du manuscrit était le vicomte Louis Raphael, demeurant à Paris, 17, rue de la Grande-Truanderie. M. de. ontépin fit ce jour-là, croyons-nous, une excellente affaire... d'argent. Son livre, le manuscrit de l'inconnu, nous fait assister à de joyeux soupers, à d'ardentes mêlées de jeu et d'amour; il nous conduit au milieu du monde parisien... d'un certain monde parisien, et ces joyeux soupers ne sont rien moins que des orgies; ces jeux et ces amours, des crimes. Il y a le chapitre de l'enlèvement, celui de la séduction, celui de l'accouchement chez une sage-femme, la veuve Labrador, qui demande « s'il faut que l'enfant vive »; rien n'y manque. 

Et tout cela écrit d'un style coloré, entraînant, irrésistible. Résistons-y cependant, et n'allons pas plus avant, quoique l'auteur nous avertisse que, seulement à la seconde partie de son oeuvre, il entrera réellement « dans le récit des splendeurs et des misères de la vie bohémienne au milieu des éblouissements de Paris. »

L'auteur, sans en faire mystère d'ailleurs, a choisi deux types créés par Balzac : un baron de Haubert, qui n'est autre que Vautrin cherchant l'attachement filial d'un homme plus jeune que lui; et un vicomte Raphaël, c'est-à-dire un Lucien de Rubempré lancé par son protecteur au milieu d'une vie brillante et dorée qui aboutit au crime. Donc, rien d'original chez le héros du drame de notre auteur. 

Henri Müger et la bohème est un ouvrage d'Alfred Delvau (février 1866). L'auteur a vécu dans ce pays de bohème, chanté par Mürger; il a connu ses héros, ses martyrs aussi; il a fait partie de leur cénacle. Pour épigraphe à son livre, il aurait pu prendre cette réflexion d'Enée racontant à Didon la prise de Troie : Et quorum pars magna fui. Heureusement, Delvau n'est pas un vaincu. Pour lui, la bohème n'a été qu'un «-passage-», - suivant la définition de Mürger; elle a été un apprentissage, un baptême, et il en est revenu fort, courageux, son diplôme de maître es lettres dans la poche. 

Par une fantaisie semblable à celle qui fit écrire à Villon sa délicieuse ballade des Belles dames du temps jadis, et sans doute aussi sollicité par le souvenir d'amis disparus, Delvau reporte sa pensée en arrière, et, les pieds sur les chenets, parcourt à nouveau le monde étrange qu'il a habité et connu si bien. Mais ce n'est pas avec des regrets comme le Bohème du XVe siècle; loin de là. Il ne trouve le long de sa route que fleurs sans parfum, gens de mauvaise mine, auberges mal famées... oui, vraiment. 

«  Des Grieux, dit-il, trichait au jeu; Rodolphe et ses amis trichaient aussi d'une autre façon, en faisant à leurs créanciers ces aimables plaisanteries que le code appelle crûment des escroqueries. »
 Et un peu plus loin :
« D'ailleurs, - et voilà la condamnation la plus éloquente de toutes les belles et vicieuses épopées que l'on nous donne à admirer et que nous admirons, - d'ailleurs, les modèles de la vie de Bohème, Schaunard et Musette en tête, pensent exactement comme moi : Musette est une brave bourgeoise qui a épousé un pharmacien, je crois; Schaunard est un brave bourgeois qui a succédé à son père, honnête commerçant du quartier Saint-Denis. »
La vie de Bohème est une pièce en cinq actes et en prose, d'Henri Mürger et Th. Barrière, représentée pour la première fois au théâtre des Variétés le 22 novembre 1849. Ayant parlé longuement des Scènes de la vie de Bohème, nous sommes dispensé d'analyser le drame que, plus tard, en fit sortir Th. Barrière, et où l'on retrouve tout entier, découpé en tirades et en dialogues, le livre de Mürger.
« C'est toujours, dit Paul de Saint-Victor, le bûcher du supplice transformé en feu d'artifice, l'esprit niant la douleur, l'amour embrassant la misère, c'est le roman tragi-comique de la Jeunesse enfermée dans la tour de la Faim et y chantant ses tortures ».
Ce fut aussi même succès : bonne fortune que n'ont pas la plupart des romans que leurs auteurs servent une seconde fois au public sous une forme nouvelle.  Th. Barrière était alors à peine connu; cette collaboration lui porta bonheur, elle commença cette réputation dramatique qui ensuie a atteint son plus haut degré dans les Faux bonshommes et Malheur au vaincu
Chanson de la vie de bohème, paroles de Th. Barrière et Mürger, musique de Nargeot. Cette chanson obtint le succès de la pièce, qui avait déjà eue succès du livre. Dans cette chanson, les vers, des vers de vrai poète, sont aussi bons à lire qu'à chanter, et la musique de Nargeot satisfait aux plus sévères exigences.
Notre avenir doit éclore
Au soleil de nos vingt ans :
Aimons et chantons encore;
La jeunesse n'a qu'un temps.

Cuirassés de patience 
Contre le mauvais destin, 
De courage et d'espérance 
Nous pétrissons notre pain.

Notre humeur insoucieuse, 
Aux fanfares de nos chants 
Rend la misère joyeuse;
La jeunesse n'a qu'un temps. 
Si la maîtresse choisie, 
Qui nous aime par hasard, 
Fait fleurir la poésie 
Aux flammes de son regard, 
Lui sachant gré d'être belle, 
Sans nous faire de tourments 
Aimons-la, - même infidèle... 
La jeunesse n'a qu'un temps.

Puisque les plus belles choses,
Les amours et la beauté 
Comme les lis et les roses, 
N'ont qu'une saison d'été, 
Quand mai, tout en fleur, arbore 
Le drapeau vert du printemps, 
Aimons et chantons encore; 
La jeunesse n'a qu'un temps.

Notre avenir doit éclore
Au soleil de nos vingt ans! 
Aimons et chantons encore; 
La jeunesse n'a qu'un temps.

Un Prince de la bohème est un fragment de la Comédie humaine (scènes de la vie parisienne) de Balzac. Le comte de la Palferine a vingt-trois ans, de la beauté, de l'esprit; mais il ne lui reste guère, du patrimoine de ses aïeux, qu'un blason dédoré et des traditions d'honneur. Un jour, il rencontre sur le boulevard des Italiens, dont il a fait son domicile, une femme dont l'élégance attire ses regards et qu'il lui prend fantaisie de suivre. Vainement l'inconnue, pour se débarrasser de lui, entre chez sa marchande de modes; le comte de la Palferine y entre aussi, s'assied près d'elle et donne son avis sur toute chose. Elle sort, il la suit encore; elle rend visite à une vieille parente, il l'accompagne. A force d'audace, le désoeuvré gentilhomme arrive à ses fins. L'inconnue de la veille est sa maîtresse; c'était une danseuse jadis célèbre, devenue la femme d'un vaudevilliste que la faveur du public avait fait riche. Bientôt le bohème annonce à ses amis qu'il veut rompre avec sa maîtresse. 
« Au bout de trois jours, dit-il, la femme qu'on n'aime pas et le poisson gardé sont bons a jeter par la fenêtre. »
Alors la pauvre femme s'accroche à lui; douceur, soumission, tendresse absolue, elle met tout en oeuvre pour le retenir; et lui, qui n'aime pas, qui est profondément ennuyé de sa conquête, est cependant touché et n'ose renvoyer Celle qui il a séduite. Il garde donc cette femme, mais c'est pour en faire sa victime, pour la tourmenter sans cesse. Un jour, il déclare n'aimer que les femmes ayant équipage; il faut que le mari en achète un, bon gré mal gré. Un autre jour, il fait solliciter par sa maîtresse la croix du Sud, dont il lui prend fantaisie d'orner la boutonnière de son habit. Claudine, c'est le nom de cette héroïne, brode une bourse, et, tout heureuse, l'apporte pleine d'or, amassé de ses économies, dans la mansarde qu'habite son amant; le bohème fait le geste de lui jeter son or à la figure, et la jeune femme, de désappointement, d'effroi, se recule et va heurter sa belle tête contre l'angle d'une cheminée. Une opération est devenue nécessaire, mais il faut couper les cheveux de Claudine, et celle-ci envoie docilement et secrètement en demander la permission à Palferines.
« Couper les cheveux de Claudine s'écrie-t-il d'une voix péremptoire; non, j'aime mieux la perdre ».
Claudine se croit aimée et résiste à sa famille en larmes, à son mari à genoux.

Tels sont les caractères principaux de la nouvelle de Balzac. Ainsi qu'il arrive souvent à l'auteur, il sacrifie l'intrigue à l'étude de moeurs. On le voit, le comte de la Palferine est un bohème d'une espèce toute particulière : il a quelque point de ressemblance avec don César de Bazan (Ruy Blas). C'est bien l'héritier d'une noble famille, portant gaiement la misère; mais il diffère du fier Espagnol en ce qu'il est fidèle aux traditions d'honneur de sa classe. 

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